Nombre de jurés se font récuser; aussi mon nom sort-il souvent de
l’urne; pour la neuvième fois, je fais donc partie du jury. Dans la
salle de délibération, les jurés insistent pour que j’accepte la
présidence que M. X. me prie de prendre à sa place; il paraît qu’il en a
le droit. Seul _intellectuel_, ou presque, parmi eux, je redoutais
l’hostilité malgré les grands efforts que je faisais pour la prévenir.
Aussi suis-je extrêmement sensible à ce témoignage de considération. Il
est vrai de dire qu’à quelques-unes des affaires précédentes le chef des
jurés s’était montré bien fâcheusement incapable et que, par suite de
ses incompréhensions, de ses hésitations, de ses maladresses, la
délibération et les votes avaient été d’une lenteur exaspérante.
L’affaire ne présente pas grand intérêt en elle-même. Elle nous revient
de la correctionnelle dont elle ressortissait plutôt, mais où la Cour
s’est déclarée incompétente.
M. Granville, journalier, a été attaqué à une heure du matin, rue du
Barbot, à Rouen, par un malandrin qui lui a pris les deux pièces de cent
sous qu’il avait en poche. La victime se déclare incapable de
reconnaître son agresseur; mais, à ses cris, Mme Ridel avait mis le nez
à sa fenêtre et prétend avoir pu reconnaître en lui le sieur Valentin,
journalier, qui comparaît à présent devant nous.
Valentin nie éperdument et prétend être resté couché chez lui toute la
nuit. Et d’abord: comment Mme Ridel aurait-elle pu le reconnaître? la
nuit était sans lune et la rue très mal éclairée.
Là-dessus proteste Mme Ridel: l’agression a eu lieu tout près d’un bec
de gaz.
On interroge le gendarme qui a aidé à instruire l’affaire; on interroge
d’autres témoins: L’un place le bec de gaz à cinq mètres; l’autre à 25.
Un dernier va jusqu’à soutenir qu’il n’y a pas de bec de gaz du tout à
cet endroit de la rue.
Mais Valentin a un méchant passé, une réputation déplorable, et si le
substitut du procureur, qui soutient l’accusation, ne parvient pas à
nous prouver que Valentin est le coupable, l’avocat défenseur ne
parvient pas à nous persuader qu’il est innocent. Dans le doute, que
fera le juré? Il votera la culpabilité--et du même coup les
circonstances atténuantes, pour atténuer la responsabilité du jury.
Combien de fois (et dans l’affaire Dreyfus même) ces «circonstances
atténuantes» n’indiquent-elles que l’immense perplexité du jury! Et dès
qu’il y a indécision, fût-elle légère, le juré est enclin à les voter,
et d’autant plus que le crime est plus grave. Cela veut dire: oui, le
crime est très grave, mais nous ne sommes pas bien certains que ce soit
celui-ci qui l’ait commis. Pourtant il faut un châtiment: à tout hasard
châtions celui-ci, puisque c’est lui que vous nous offrez comme victime;
mais, dans le doute, ne le châtions tout de même pas par trop.
* * * * *
Dans plusieurs affaires que j’ai été appelé à juger, j’ai été gêné, et
tous les jurés qui jugeaient avec moi parleraient de même, par la grande
difficulté de se représenter le théâtre du crime, le _lieu_ de la scène,
sur les simples dépositions des témoins et l’interrogatoire de l’accusé.
Dans certains cas, cela est de la plus haute importance. Il s’agit par
exemple ici de savoir à quelle distance d’un bec de gaz une agression a
été commise. Tel témoin, placé à tel endroit précis, a-t-il pu
reconnaître l’agresseur? Celui-ci était-il suffisamment éclairé?--On
sait la place exacte de l’agression. Sur la distance où l’agresseur se
trouvait du bec de gaz, _tous_ les témoignages différent: l’un dit cinq
mètres, l’autre vingt-cinq... Il était pourtant bien facile de faire
relever par la gendarmerie un _plan_ des lieux, dont au début de la
séance on eût remis copie à chaque juré. Je crois que dans de nombreux
cas ce plan lui serait d’une aide sérieuse.
*
* *
Ce même jour, une troisième affaire: Conrad, au cours d’une dispute avec
X. lui a flanqué des coups qui ont entraîné la mort.
Je note, au cours de cette fin de séance, qui du reste n’offre pas grand
intérêt:
* * * * *
Combien il est rare qu’une affaire se présente _par la tête_ et
simplement.
* * * * *
Combien il arrive que soit artificielle la simplification dans la
représentation des faits du réquisitoire.
* * * * *
Combien il arrive facilement que l’accusé s’enferre sur une déclaration
de par à côté, dont la gravité d’abord lui échappe.
--«Alors, _fou de colère_...» dit Conrad au cours de son récit (il
s’agit du coup de couteau donné à sa maîtresse au moment que celle-ci
voulait le tuer).
Et le Président tout aussitôt l’interrompant:
--Vous entendez, messieurs les jurés: fou de colère.
Et le ministère public s’emparera triomphalement de cette phrase
malencontreuse que le prévenu ne pourra plus rétracter--tandis qu’il
appert que ce n’est là qu’une formule oratoire où Conrad, très soucieux
du beau-parler, s’est laissé entraîner pour faire phrase.