7 francs au cordonnier.

Avec le peu qu’il gagne, _comment pourrait-il s’en tirer, sans

voler?_...

* * * * *

Son premier vol avait déjà été commis «avec préméditation»; le dimanche

précédent, apprend-on, il avait acheté une bougie, puis, la veille du

vol, emprunté à son patron un tournevis, qui lui servit à ouvrir le

tiroir où se trouvaient les 35 francs qu’il avait pris.

Le crime qui nous occupe aujourd’hui demandait une préparation plus

savante. Ou du moins, une première tentative, qui échoua, servit en

quelque sorte de répétition générale.

La nuit du 26 mars, Marceau pénétrait donc une première fois dans la

petite maison isolée qu’occupaient à *** la vieille Madame Prune,

restauratrice, et sa bonne. Il brisait, au rez-de-chaussée, un carreau

de la salle à manger, ouvrait la fenêtre et entrait dans la pièce. Il

espérait, a-t-il avoué, trouver de l’argent dans un tiroir de la

cuisine; mais la porte de la cuisine était fermée à clef; après quelques

vains efforts pour l’ouvrir, il repartait en se promettant de revenir

mieux outillé, le lendemain.

Le 27 mars après-midi, doutant si le carreau brisé n’a pas jeté

l’alarme, Marceau enfourchait sa bicyclette et retournait à ***,

lorsqu’il avisa un morceau de fer-à-cheval sur la route; il le ramassa,

pensant qu’il pourrait s’en servir. J’oubliais de dire que, la veille,

il s’était muni d’une bougie, qu’il avait été acheter à Grainville. Donc

Marceau s’en fut rôder autour de la maison, s’assura que tout y était

tranquille et, je ne sais trop comment, se persuada qu’on n’avait rien

suspecté--ce qui était vrai.

L’interrogatoire de l’accusé suffit à reconstituer le crime. Marceau ne

cherche pas à se défendre, pas même à s’excuser; il accepte d’avoir fait

ce qu’il a fait, comme s’il ne pouvait pas ne pas le faire. On dirait

qu’il s’est résigné d’avance à devenir ce criminel.

* * * * *

Le voici donc, dans la nuit du 27, à pareille heure, qui se retrouve à

***. La fenêtre est restée ouverte, qu’il avait escaladée la veille, par

où il rentre dans la salle à manger. Mais comme ce soir-là ses

intentions sont sérieuses, il prend soin de refermer derrière lui les

volets. Il tient à la main la lanterne de sa bicyclette; c’est une

lanterne sans pied, qu’il ne peut poser, qui le gêne et que tout à

l’heure, dans la cuisine, il va changer contre un bougeoir. Avec son

fer-à-cheval il a forcé la porte. Le voici qui fouille les tiroirs: Onze

sous! Ça ne vaut pas la peine qu’on s’arrête. Il les prendra tout à

l’heure en repassant. Il monte au premier.

Madame Prune et sa bonne occupent au premier les deux chambres à droite;

dans les deux chambres de gauche, parfois on reçoit des voyageurs.

Doucement Marceau s’assure que ces dernières chambres sont vides: il

tient à la main un couteau à courte lame pointue, qu’il a trouvé dans un

tiroir de la cuisine.

Le Président.--Pourquoi aviez-vous pris ce couteau?

Marceau.--Pour en ficher un coup à la bonne.

Cependant la porte de celle-ci est fermée au verrou; Marceau s’efforce

de l’ouvrir; mais entendant du bruit dans la chambre de la vieille, il

court se cacher dans une des chambres inoccupées. Il souffle la bougie,

et comme il se baisse pour poser le bougeoir à terre, le couteau, qu’il

avait glissé dans sa veste, par chance, tombe; et dans le noir, il ne

peut plus le retrouver. Quand il ressort sur le couloir, c’est désarmé

qu’il se rencontre avec la vieille; heureusement pour elle, et pour lui.

* * * * *

Madame Prune vient déposer à son tour. C’est une digne et frêle petite

vieille de quatre-vingt-un ans; elle se tient à peine et demande une

chaise, qu’on apporte et où elle s’assied, près de la barre.

--J’entends donc craquer chez moi. Je me dis: Mon Dieu! qu’est-ce que

c’est: j’entends craquer. C’est-y la grêle? Je me lève. J’ouvre la

fenêtre sur le jardin; je ne vois rien. Je me recouche. Voilà les

craquements qui reprennent. Je me relève encore. Plus rien. Je me

recouche; il était minuit à ma pendule. Voilà que je vois de la lumière

qui passe sous ma porte: Oh! que je me dis, c’est-il pas le feu?

J’appelle ma bonne; elle ne vient pas. Tout de même, que je me dis,

_j’étais plus courageuse autrefois_--et je suis sortie sur le couloir.

Je vais à la porte de la bonne: Y a des voleurs chez moi, ma pauvre

fille, ah! mon Dieu! Y a des voleurs chez moi! Elle ne répondait rien;

sa porte était fermée.

* * * * *

C’est alors que Marceau, revenant sur le couloir, s’est jeté sur la

vieille, qui ne fut pas difficile à tomber.

--Pourquoi avez-vous saisi Madame Prune à la gorge?

--Pour l’étrangler.

Il dit cela sans forfanterie ni gêne, aussi naïvement que le Président

avait posé la question.

Un rire bruyant s’élève dans l’auditoire.

L’avocat général.--La tenue du public est inexplicable et indécente.

Le Président.--Vous avez tout à fait raison. Songez, Messieurs, que

l’affaire que nous jugeons ici est des plus graves et de nature à

entraîner pour l’accusé la peine capitale s’il n’y a pas reconnaissance

de circonstances atténuantes.

La bonne cependant appelait au secours, par la fenêtre. Un voisin

répondit: «On arrive! on arrive!» En entendant venir, le gars prit peur

et se sauva, laissant inachevé son crime.

La Cour condamne Marceau à huit ans de travaux forcés.

* * * * *

A plusieurs reprises j’ai remarqué chez Marceau un singulier malaise

lorsqu’il sentait que la _recomposition_ de son crime n’était pas

parfaitement exacte--mais qu’il ne pouvait ni remettre les choses au

point, ni _profiter de l’inexactitude_. C’est ce que cette affaire

présenta pour moi de plus curieux.

*

* *

Ce même jour nous avons à juger un incendiaire.

Bernard est un journalier de quarante ans, à l’air gaillard, à la tête

ronde: il est chauve, mais se rattrape sur les moustaches. Il porte une

chemise molle, à rayures; une cravate formant nœud droit cherche à

cacher le col qui est très sale. Il tient à la main une casquette usée.

Bernard n’a pas d’antécédents judiciaires. Les renseignements fournis

sur son compte ne sont pas mauvais; tout ce qu’on trouve à dire c’est

que son caractère est «sournois». On ne le voit jamais au cabaret; mais

certains prétendent qu’il «boit chez lui»; néanmoins il jouit de ses

facultés. Son père, garde-champêtre estimé, s’est, dit-on, «adonné à la

boisson»; il a deux frères, «alcooliques fieffés».

On reproche à Bernard quatre incendies. Le feu est d’abord mis au

pressoir de sa belle-sœur, veuve Bernard, le 30 décembre 1911.

Le Président.--Qui a mis le feu?

L’accusé.--C’est moi, Monsieur le Président.

Le Président.--Comment l’avez-vous mis?

L’accusé.--Avec une allumette.

Le Président.--Pourquoi l’avez-vous mis?

L’accusé.--J’avais pas de motifs.

Le Président.--Vous aviez bu ce soir-là?

L’accusé.--Non, Monsieur le Président.

Le Président.--Est-ce que vous aviez eu des difficultés avec votre

belle-sœur?

L’accusé.--Jamais, mon Président. On s’entendait bien.

Le Président.--Rentré à 7 h. 1/2 de chez votre patron, qu’est-ce que

vous avez fait jusqu’à 9 h. 1/2?

L’accusé.--J’ai lu le journal.

* * * * *

Le premier janvier, c’est-à-dire deux jours plus tard, la maison de la

belle-sœur y passe.

Le Président veut que Bernard ait été ivre ce soir-là, et insiste pour

le lui faire avouer. Bernard proteste qu’il était à jeun.

Le soir de ce premier janvier, jour de fête, les parents se trouvent

réunis, cousins, neveux, etc. Bernard refuse de souper avec eux et

repart à 6 h. 1/2. Au cours de la conversation générale, comme on

parlait de l’incendie de l’avant-veille, on se souvient de lui avoir

entendu dire qu’on en verrait d’autres bientôt.

Et quand cette même nuit le feu se déclare chez la veuve Bernard et que

les voisins l’appellent et crient: «Au feu! Au secours!» lui, le plus

proche voisin et le plus proche parent, s’enferme et ne reparaît qu’un

quart d’heure après... Du reste il ne nie rien. Le second incendie,

c’est lui qui en est l’auteur, ainsi que du premier et des deux autres

qui suivirent.

Le Président.--Alors vous ne voulez pas dire pourquoi vous vous les avez

allumés?

L’accusé.--Mon Président, je vous dis que j’avais aucun motif.

--C’est vraiment fâcheux qu’il avait ce goût-là, dit la veuve. Autrement

on n’avait pas à se plaindre de son travail.

* * * * *

Appelé à témoigner, le médecin assermenté nous parle de l’étrange

soulagement, de la détente que Bernard lui a dit avoir éprouvés après

avoir bouté le feu.

Il lui a avoué, du reste, n’avoir plus éprouvé la même détente après les

incendies suivants, «de sorte qu’il avait regretté».

J’eusse été curieux de savoir si cette étrange satisfaction du boute-feu

et cette détente n’avaient aucune relation avec la jouissance sexuelle;

mais malgré que je sois du jury, je n’ose poser la question, craignant

qu’elle ne paraisse saugrenue.

Souvenirs de la Cour d'Assises · 第 6 / 15 题