Desolés batteurs de pavé,
Bretteurs qui d'un pauvre observé
Fistes tant de franches lippées,
Combien de savoureux morceaux
Qui vous passoient par les museaux
Vous sont flambez par cette chance!
Et si vous estiez nostre appuy,
Vous voyez, dans la décadence,
Que nous estions le vostre aussy...
À tant se tut la grande Jeanne,
S'en allant droit à Scipion,
D'une grande devotion,
Avecque sa troupe profane.
Moy qui voyois leur entretien,
Et qui remarquois leur maintien,
J'en fis confidence à la Muse:
La Muse, avec sincérité,
Sans s'amuser à faire excuse,
Le laisse à la postérité.
(Bibl maz., Recueil intitulé: _Poésies diverses_,
coté a B 18.--T. 1, in-4.)
]
[Illustration]
[Illustration]
REQUÊTE
DES
FILLES D'HONNEUR PERSÉCUTÉES
À MADAME DE LA VALLIÈRE.
_Vénus de notre siècle, adorable déesse,
Vous qui d'un seul regard inspirez la tendresse,
Et savez surmonter le plus puissant des rois,
Depuis cinq ans entiers nous vivons sous vos lois;
Nous vous avons connu la plus grande du monde;
C'est à présent en vous que notre espoir se fonde.
Prenez les intérêts des filles de Cypris,
Et ne permettez pas qu'on en fasse mépris.
Nous vous reconnoissons pour notre impératrice.
Montrez-vous digne enfin d'en être protectrice.
À notre commun bien votre intérêt est joint;
L'on ne vous verra point, si l'on ne nous voit point.
Nous sommes à l'État toutes trop nécessaires
Pour nous laisser en butte à des coups téméraires;
Les jeunes gens sans nous, par un crime odieux,
Attireront encor la vengeance des Dieux.
Si notre tendre amour n'échauffoit point leurs âmes,
Ils se verroient brûler par d'effroyables flames;
Les femmes, les maris, les filles, les enfans,
Les hommes les plus saints et les plus innocens,
Se verroient tous les jours exposés à leur rage;
Ils enfreindroient les loix du plus saint mariage,
Et leur emportement et leur brutalité
Auroit toujours querelle avec l'honnêteté.
Le substitut des Dieux, en sait la conséquence;
Dessus lui nous avons une entière licence,
Son empire est ouvert à des gens comme nous;
Par prudence il permet les plaisirs les plus doux;
La vertu ne nous fait ni de tort ni d'injure
De peur de renverser l'ordre de la nature;
Dans ce royaume-ci comme dedans le sien,
Le mal que nous faisons se convertit en bien.
Vouloir être plus saint que la sainteté même,
C'est se tromper l'esprit par une erreur extrême,
Et l'on ne doit jamais faire cesser un mal
Quand il en étouffe un qui seroit plus fatal.
Faites donc retirer le bras qui nous oppresse;
D'un jeune lieutenant[187] que la poursuite cesse;
Empêchez désormais qu'on ne puisse offenser
Un corps qui sert au Roi plus qu'on ne peut penser:
Car nous entretenons par nos soins salutaires
La moitié de sa garde et de ses mousquetaires,
Et sans nous ces galans emplumés et poudrés,
Qui paroissent toujours plus jolis, plus dorés,
Que n'ont jamais été des hommes de théâtre,
Ces gens que leur habit fait qu'on les idolâtre
Seroient bientôt cassés ou quitteroient demain,_
_Si par quelque malheur nous resserrions la main.
Qu'on ne s'oppose plus avecque tant de peine
À ces commodités de la nature humaine;
Qu'on finisse des soins pris si mal à propos;
Que les femmes d'honneur puissent vivre en repos.
Aussi bien c'est en vain que le monde s'empresse;
Chaque jour en produit une nouvelle espèce,
Et si l'on vouloit bien en purger tout Paris,
On verroit à louer quantité de maris.
Croyez-moi, c'est un sexe inconnu que le nôtre;
Une femme de bien est faite comme une autre;
L'honneur le plus brillant n'a que de faux appas,
Et souvent l'on paroît tout ce que l'on n'est pas.
Grande Reine, songez à votre chaste empire:
Dans ce triste séjour, sans vos soins, il expire;
Mais si vous l'honorez de vos soins, désormais
Votre peuple galant ne finira jamais._
[Note 187: Le lieutenant de police, M. Deffita.]
[Illustration]
[Illustration]
LA PRINCESSE
OU
LES AMOURS DE MADAME.
La prison de Vardes, l'éloignement du comte de Guiche et celui de la
comtesse de Soissons[188] ne laissent pas à douter que l'amour,
l'ambition, la jalousie et la haine n'eussent produit d'étranges effets
entre quelques personnes des plus élevées du royaume. On en parloit
diversement à la cour, et chacun raisonnoit selon son caprice, assurant
les conjectures sur ce qui avoit éclaté, et faisant des histoires, des
intrigues, des commerces, des vérités, des aventures qui n'étoient que
des choses imaginaires sur des fondemens mal assurés; cependant assez de
gens s'empressoient de persuader aux autres qu'ils savoient la vérité de
tout cela, et, pour paroître mieux instruits, ils forgeoient des
particularités vraisemblables; et, joignant l'effronterie au mensonge,
ils débitoient leurs visions d'une manière si audacieuse qu'on ne
pouvoit presque s'empêcher de leur donner quelque foi. Mais quelle
apparence y avoit-il que ces actions particulières fussent connues de
tout le monde, tandis qu'on avoit tant d'intérêt à les cacher? De tels
mystères ne pouvoient avoir de solitude assez profonde, les intéressés
n'avoient garde d'en révéler le secret, et si l'amour, qui avoit tout
commencé, n'eût tout dit, on n'auroit eu de cette histoire que des
lumières imparfaites.
[Note 188: Nous avons parlé plus haut de cet exil collectif dont furent
punies les intrigues faites pour entraver les amours du Roi et de
mademoiselle de La Vallière.]
Manicamp[189], affligé au dernier point de l'absence du comte de Guiche,
son ami, tâcha de lier avec une dame de la cour une intelligence la plus
forte qu'il pût pour adoucir son chagrin; et comme il avoit affaire à
une personne qui vouloit aussi l'engager, mais qui songeoit à ses
sûretés, elle le mit à plusieurs épreuves. La première fut à la vérité
cruelle, et il falloit être Manicamp et amoureux pour ne s'en pas
rebuter. Un jour qu'il la pressoit par les plus tendres paroles que la
passion pût mettre à sa bouche: «Eh bien, Manicamp, dit-elle, je vous
estime, et je vous aurois déjà dit que je vous aime si je pouvois être
assurée que vous fussiez tout à moi. Mais comment voulez-vous que je le
croie, poursuivit-elle, dans de si grands sujets de douter de votre
confiance? Vous avez eu toute votre vie un commerce si étroit avec le
comte de Guiche, que vous ne pouviez ignorer ses aventures, et surtout
celles qui ont causé son éloignement. Je vous avoue que je suis
curieuse, et que je voudrois savoir la vérité de cette intrigue; mais
j'aurois voulu que de vous-même vous m'en eussiez conté le secret, et je
vous en aurois tenu compte.»
[Note 189: Voy. t. 1, pp. 64, 301 et suiv.--M. de Manicamp avoit une
sœur à qui Le Vert dédia, en 1646, sa tragédie d'_Arricidie_. Il étoit
de la familie de Longueval. En 1656, sa sœur, au dire de Loret, se fit
Carmélite.]
Il n'en fallut pas davantage pour bannir tout scrupule du cœur de
Manicamp: il avoit trop d'amour pour sa maîtresse pour garder encore une
fidélité exacte à son ami; il étoit en état de la contenter là dessus,
parce qu'il avoit dans sa poche un paquet de toutes les copies des
lettres[190] qui étoient de l'histoire, dans le dessein de la faire plus
sûrement qu'elle n'étoit. Et, après avoir témoigné à la dame qu'il étoit
prêt de la satisfaire, et elle qu'elle l'étoit de l'écouter, il rêva
quelques momens et commença de parler ainsi:
[Note 190:
L'Intimé. J'en ai sur moi copie.
--Chicaneau. Ah! le trait est touchant!
(_Les Plaideurs._)
]
«Le mariage de Monsieur ayant accru la joie de la cour[191], on y
faisoit tous les jours de nouvelles parties de divertissemens, et Madame
étant une princesse jeune et accomplie, comme vous savez, tout le monde
qui la voyoit ne songeoit qu'à lui proposer des plaisirs conformes à une
personne de son rang et de son mérite[192]. Le Roi, qui ouvroit les yeux
comme les autres à ses belles qualités, lui donnoit mille marques de
bienveillance, et, selon les apparences, elle avoit toujours, avec la
comtesse de Soissons, la principale part à tout ce qu'il faisoit de plus
galant pour les dames; le comte de Guiche et le marquis de Vardes, étant
bien auprès du Roi, en reçurent souvent des grâces et étoient de tous
les plaisirs, comme des gens qu'il aimoit particulièrement. Ce fut dans
une vie si douce et si charmante que ces deux malheureux prirent tant
d'amour et d'ambition qu'ils en perdirent la raison, et qu'ils se
préparèrent des infortunes qui, possible, ne finiront qu'avec eux.
[Note 191: Le mariage de Monsieur n'accrut la joie ni de Madame, ni du
Roi, ni de la Reine Mère. La Reine Mère, au moment où il se fit, «y
avoit moins de répugnance» qu'avant la mort du Cardinal, «qui, de son
vivant, ne croyoit pas que l'affaire fût avantageuse à Monsieur.» Quant
au Roi, il disoit à Monsieur qu'il ne devoit pas se presser d'aller
épouser les os des Saints-Innocents» (Madem. de Montp., _Mémoires_, t.
5, p. 188), et madame de Motteville (_Mémoires_, édit. 1723, t. 5, p.
176) ajoute: «Le Roi n'avoit pas beaucoup d'inclination pour cette
alliance. Il dit lui-même qu'il sentoit naturellement pour les Anglois
l'antipathie que l'on dit avoir été toujours entre les deux nations.»]
[Note 192: Son rang étoit égal à celui de Monsieur, puisqu'elle étoit
fille de roi; elle étoit, de plus, sa cousine germaine. Son mérite a été
célébré par Bossuet; mais, à côté de ces louanges d'apparat, il est bon
de voir comment la jugeoient ses contemporains:
Si mademoiselle de La Vallière étoit boiteuse, Madame avoit peu à lui
reprocher. «Sa taille n'étoit pas sans défaut», dit madame de
Motteville; mais, dit mademoiselle de Montpensier avec son franc-parler,
«elle avoit trouvé le secret de se faire louer sur sa belle taille,
quoiqu'elle fût bossue, et Monsieur même ne s'en aperçut qu'après
l'avoir épousée.
«Au moral, on ne sauroit disconvenir qu'elle ne fût très aimable; elle
avoit si bonne grâce à tout ce qu'elle faisoit, et étoit si honnête, que
tous ceux qui l'approchoient en étoient satisfaits.» (_Mém. de
Montp._)--«Madame avoit le don de plaire, elle étoit l'ornement de la
cour, et, comme le monde l'aimoit, elle, de son côté, ne le haïssoit
pas. Elle s'abandonnoit à tout ce que l'âge de seize ans et la
bienséance lui pouvoit alors permettre. Elle le faisoit avec légèreté et
emportement.» (_Mém. de Mott._) Son mariage avoit eu lieu le 1er avril
1661.]
«Le comte de Guiche voyoit tous les jours Madame, et sentoit en lui-même
augmenter sans cesse le plaisir qu'il prenoit à la voir, sans songer à
ce qui lui en arriveroit. Mais la pente au précipice étoit grande; il ne
fut pas longtemps sans reconnoître qu'il avoit fait plus de chemin qu'il
ne vouloit. Madame, d'un autre côté (sans savoir les pensées du comte),
le regardoit d'une manière à ne le pas désespérer: elle a un certain air
languissant, et quand elle parle à quelqu'un, comme elle est toute
aimable, on diroit qu'elle demande le cœur, quelque indifférente chose
qu'elle puisse dire. Cette douceur est un puissant charme pour un homme
sensible comme l'étoit le comte: la beauté et le rang de la personne
élevèrent dans son âme tant de brillantes espérances, qu'il n'envisagea
les périls de son entreprise que pour s'en promettre plus de gloire.
«Enfin il s'abandonna tout à l'amour. Je le vis quelquefois rêveur et
chagrin; et, lui ayant un jour demandé ce qu'il avoit, il me dit qu'il
n'étoit pas temps de l'expliquer, qu'il me répondroit précisément quand
il seroit plus ou moins heureux qu'il ne l'étoit alors, et que par
aventure il m'annonçoit qu'il étoit amoureux.
«À mon retour d'un voyage de trois semaines, je trouvai le comte qui
m'attendoit chez moi; mais il me parut si brillant, si magnifique et si
fier, qu'à le voir seulement je devinai une partie de ses affaires. «Ah!
cher ami, me dit-il d'abord, il y a trois jours que je meurs
d'impatience de vous voir!» Et s'approchant de mon oreille: «Je ne
sentois pas toute ma joie ni ma bonne fortune, poursuivit-il tout bas,
ne vous ayant pas ici pour vous en confier le secret.»
«Mes gens s'étant retirés, le comte ferma la porte de ma chambre
lui-même, et m'ayant prié de ne l'interrompre point, il me parla en
cette sorte: «Bien que je ne vous aie pas nommé la personne que j'aime,
vous pouvez bien connoître que ce ne peut être que Madame, de la manière
dont je vous parle; ainsi je crois que l'aveu que je vous fais ne vous
surprend pas. Je sais que si je vous avois ouvert mes sentimens dans le
commencement de ma passion, vous m'auriez dit mille choses pour m'en
détourner; mais elles auroient été inutiles autant que toutes celles que
m'a dit ma raison, qui m'y a représenté des dangers effroyables pour ma
fortune et pour ma vie, sans donner seulement la moindre atteinte à mes
desseins. A n'en mentir pas, j'aimois déjà trop quand je me suis aperçu
que je devois m'en défendre, et je n'ai voulu m'abstenir qu'alors que je
me suis vu sans résistance; j'ai senti que j'étois jaloux presque
aussitôt que je me suis vu amant. Le Roi m'a donné des chagrins si
terribles qu'il a mis vingt fois le désespoir dans mon âme; il
témoignoit tant d'empressement auprès de Madame que tout le monde
croyoit qu'il l'aimoit et qu'elle en étoit persuadée elle-même; cela a
duré deux ou trois mois; et assurément ils ont été pour moi deux ou
trois siècles de souffrance. Tandis que le Roi faisoit tant de
galanteries pour Madame, je la voyois tous les jours et je remarquai
avec une rage extrême qu'elle les recevoit avec joie. J'en devins
maigre, hâve, sec et défait, dans le temps que vous m'en demandâtes la
raison; et, ce qui pensa me faire mourir, ce fut que le Roi me demanda
si j'étois malade, et Madame m'en fit la guerre. Enfin ma prudence
m'alloit abandonner, et j'allois être la victime de mon silence et de
mon rival (car je n'avois encore rien dit à Madame que par le pitoyable
état ou j'étois) lorsque je reçus une consolation à laquelle je ne
m'attendois pas. Le Roi, qui avoit son dessein formé, continuoit
toujours de venir chez Madame; et, soit que son procédé eût été
jusqu'alors une politique ou qu'il devînt scrupuleux, il détourna tout
d'un coup les yeux de sa belle-sœur et les attacha sur mademoiselle de
La Vallière. La manière d'agir de ce prince fut si éclatante que peu de
jours firent remarquer sa passion à tout le monde: il garda toutes les
mesures de l'honnêteté, mais il ne s'embarrassa plus des égards qu'on
croyoit qu'il avoit pour Madame; et cette princesse, qui s'imaginoit que
le cœur étoit pour elle, fut bien étonnée de le voir aller à sa fille
d'honneur; de l'étonnement elle passa au ressentiment et au dépit de
voir échapper une si belle conquête; et l'un et l'autre furent si grands
qu'elle ne put s'empêcher de nous en témoigner quelque chose, à
mademoiselle de Montalais et à moi.
«Un jour que le roi entretenoit sa belle à trente pas de Madame: «Je ne
sais, nous dit-elle tout bas, si l'on prétend nous faire servir
longtemps de prétexte; j'ai honte pour les gens de les voir s'attacher
si indignement, et de voir tant de fierté réduite à un si grand
abaissement.» En achevant ces paroles, elle se tourna de mon côté.
«Madame, lui dis-je, l'amour unit toutes choses quand il s'empare d'un
cœur; il en bannit toutes les craintes et les scrupules, et cette sorte
d'inégalité que vous condamnez n'est comptée pour rien entre les amants.
Le Roi ne peut aimer dans son royaume que des personnes au-dessous de
lui; il y a peu de princesses qui puissent l'attacher; et, comme ses
prédécesseurs, il faut qu'il porte sa galanterie aux demoiselles s'il
veut faire des maîtresses.--Il me semble, reprit-elle assez brusquement,
qu'ayant commencé d'aimer en Roi, il ne devoit pas faire une si grande
chute; cela me fait connoître, ce que je ne croyois pas de lui, que, la
couronne à part, il y a des gentilshommes dans son royaume qui ont plus
de mérite que lui, et plus de cœur et de fermeté. Je parle librement
devant vous, comte, dit-elle, parce que je crois que vous avez l'âme
d'un galant homme, et que j'ai une entière confiance à Montalais. Mais
je vous avoue que je voudrois que le Roi prît un autre
attachement.--Qu'importe à Votre Altesse? reprit Montalais; il a
toujours à peu près les mêmes déférences, il ne voit point La Vallière
qu'après vous avoir rendu visite; si vous aimez les divertissemens, il
ne tient qu'à vous d'être des parties qu'il fera. Du reste, Madame, je
n'ai jamais cru que vous y dussiez prendre part, et du dernier voyage de
Fontainebleau je me suis douté de ce que je vois aujourd'hui à deux
conversations qu'il a eues avec elle.--Voilà justement, dit Madame, ce
qui me fâche de cette aventure, dont ils m'ont voulu faire la dupe.--Et
c'est pourquoi, repartis-je, Votre Altesse se peut faire un
divertissement agréable, si elle veut regarder cela indifféremment.»
«Et alors Madame, se repentant d'en avoir tant dit: «Vous avez raison,
dit-elle, je ferai semblant d'ignorer la chose, je ne troublerai point
les plaisirs du Roi; et je ferai si bien mon personnage, qu'il ne saura
pas que sa conduite m'ait donné le moindre chagrin. Mais, pour changer
de discours, qu'avez-vous eu si longtemps, continua-t-elle en
s'adressant à moi, que vous aviez la tristesse dans les yeux, et presque
la mort peinte sur le visage? Dites-nous, poursuivit-elle, voyant que je
demeurois immobile et que je ne faisois que soupirer, qui vous a ainsi
changé? Parlez librement, je suis de vos amies, je serai discrète et
Montalais le sera aussi, car vous ne revenez au monde que depuis quinze
jours.--Ah! Madame, que voulez-vous savoir?» lui dis-je. Je n'en pus
dire davantage, et je ne sais comment je serois sorti d'un pas si
dangereux, si Monsieur ne fût arrivé avec plusieurs femmes, qui se
mirent à jouer au reversis. Voilà l'unique fois que sa personne m'a
réjoui, car je l'aurois souhaité bien loin en tout autre temps. Le
lendemain, Madame vint jouer chez la Reine, où le Roi se trouva. En
sortant je donnai la main à Montalais, qui me dit assez bas: «On m'a
donné ordre de vous dire que vous n'en êtes pas quitte, et qu'il faut
que vous disiez ce que l'on veut savoir. Pour moi, ajouta-t-elle, je
n'ai plus de curiosité pour cela; je pense en être bien instruite, et si
vous m'en croyez, vous en direz la vérité.--Si on veut que je la
déclare, repartis-je, ne vaut-il pas mieux mourir en obéissant que se
perdre par un silence qui me causeroit mille douleurs?--Ne soyez pas si
fou, me dit-elle; allez, vous me faites pitié, adieu.» Je n'eus le temps
que de lui serrer la main sans lui répondre, car elle se trouva à la
portière du carrosse, où elle monta, et je crus qu'ayant compassion de
ma peine je lui en pouvois faire confidence, ou du moins trouver quelque
soulagement à l'entretenir.
»A deux jours de là, je suivis le Roi chez Madame, qui, après lui avoir
fait son compliment, s'en alla chez La Vallière, où Vardes,
Biscaras[193] et quelques autres le suivirent. Pour moi, je demeurai
chez Madame, où j'eus le loisir d'entretenir Montalais. Tandis que la
comtesse de Soissons étoit en conversation avec Madame, je fis ce que je
pus pour gagner l'esprit de cette fille; je lui exprimai les sentimens
de mon cœur les plus secrets, et tout ce que je pus tirer d'elle fut
qu'elle vouloit bien être de mes amies, mais que je prisse garde de lui
rien demander qui fût contre les intentions de sa maîtresse, et qu'elle
me plaignoit de me voir prendre une visée si dangereuse. Elle me dit
mille choses de bon sens là-dessus, auxquelles j'ai souvent pensé pour
ma conduite, et je n'ai jamais pu savoir d'elle si Madame avoit d'aussi
bons yeux qu'elle pour découvrir ma passion. Je la conjurai de me dire
encore quelque chose, lorsque la comtesse sortit.
[Note 193: MM. de Biscaras, de Cusac et de Rotondis étoient trois frères
que M. de La Chataigneraie, grand père de M. de La Rochefoucauld, quand
il étoit capitaine des gardes de Marie de Médicis, avoit fait entrer
dans sa compagnie, parce qu'ils lui étoient parents. Depuis, Biscaras
fut officier dans la compagnie des gendarmes de Mazarin. Un démêlé qu'il
eut avec M. de La Rochefoucauld, du temps qu'il étoit encore M. de
Marsillac, amena pour lui une série de mésaventures; d'abord ils furent
mis l'un et l'autre à la Bastille, Marsillac conduit par un exempt et
Biscaras par un simple garde. Marsillac sortit le premier, et quand leur
différend fut porté devant le tribunal d'honneur des maréchaux, on
continua à mettre entre eux une grande différence; on fit même des
recherches sur la noblesse de Biscaras; elle fut enfin confirmée, et ce
fait explique et autorise sa présence ici auprès du roi.]
»Ce fut alors que me trouvant seul, tout le monde étant parti excepté
Montalais, je tremblai de l'assaut que l'on m'alloit donner. Je n'eus
pas fait cette réflexion que Madame me dit: «Eh bien, comte de Guiche,
parlerez-vous aujourd'hui?--Je ne sais pas précisément ce que je dirai,
répondis-je, mais je sais bien que je vous obéirai toujours aveuglément.
J'aurois bien voulu vous taire mes folies, par le profond respect que
j'ai pour Votre Altesse, et parce que je ne puis faire de tels aveux
sans confusion.--Je me doutois bien, reprit-elle, qu'il y avoit quelque
chose, et parce que vous venez de me dire vous avez redoublé ma
curiosité; mais assurez-vous encore une fois que vous ne hasarderez rien
à la satisfaire.--J'avois besoin de cette assurance, Madame, lui dis-je,
pour me résoudre tout à fait; mais vous vous souviendrez, s'il vous
plaît, que vous me l'avez ordonné. Il y a six mois, poursuivis-je, que
j'aime une dame qui touche assez près à Votre Altesse pour craindre que
vous ne preniez ses intérêts contre moi, et que vous ne trouviez à dire
que j'aie osé élever mes yeux et mes pensées jusqu'à elle. Mais qui
auroit pu lui résister, Madame? Elle est d'une taille médiocre et
dégagée; son teint, sans le secours de l'art, est d'un blanc et d'un
incarnat inimitables; les traits de son visage ont une délicatesse et
une régularité sans égale; sa bouche est petite et relevée, ses lèvres
vermeilles, ses dents bien rangées et de la couleur de perles; la beauté
de ses yeux ne se peut exprimer: ils sont bleus, brillans et languissans
tout ensemble; ses cheveux sont d'un blond cendré le plus beau du monde;
sa gorge, ses bras et ses mains sont d'une blancheur à surpasser toutes
les autres; toute jeune qu'elle est, son esprit vaste et éclairé est
digne de mille empires; ses sentimens sont grands et élevés, et
l'assemblage de tant de belles choses fait un effet si admirable qu'elle
paraît plutôt un ange qu'une créature mortelle[194]. Ne croyez pas,
Madame, que je parle en amant; elle est telle que je la viens de
figurer, et si je pouvois vous faire comprendre son air et les charmes
de son humeur, vous demeureriez d'accord qu'il n'y a pas au monde un
objet plus adorable. Je la vis quelque temps sans imaginer faire autre
chose que l'admirer; mais je sentis enfin que je n'étois plus libre, et
que l'embrasement étoit trop grand pour le penser éteindre; il ne me
resta de raison que pour cacher le feu qui me dévoroit. Ce n'est pas que
lorsque je me trouvois auprès de cette dame je ne fusse hors de moi, et
que, si elle a pris garde à ma contenance et à mes petits soins, elle
n'ait pu aisément remarquer le désordre où me mettoit sa présence. La
crainte de me faire le rival du plus redoutable du royaume me rendit si
mélancolique que j'en perdis l'appétit et le repos, et que je tombai
dans cette langueur qui m'a défiguré pendant deux mois. J'étois rongé de
tant d'inquiétudes que je n'avois plus guère à durer en cet état,
lorsqu'il a plu à la fortune de me guérir d'un de mes maux. Ce rival,
auquel je n'osois rien disputer, a pris un autre attachement, et m'a
délivré des persécutions que je souffrois de la première galanterie.
Ainsi, me voyant moins malheureux, j'ai respiré plus doucement et j'ai
repris de nouvelles forces pour me préparer à de nouveaux tourmens.»
[Note 194: Comparez à ce portrait celui que trace de madame Henriette
madame de Motteville: «Elle avoit le teint fort délicat et fort blanc;
il étoit mêlé d'un incarnat naturel comparable à la rose et au jasmin.
Ses yeux étoient petits, mais doux et brillants. Son nez n'étoit pas
laid; sa bouche étoit vermeille, et ses dents avoient toute la blancheur
et la finesse qu'on leur pouvoit souhaiter. Mais son visage trop long et
sa maigreur sembloit menacer sa beauté d'une prompte fin.» (_Mém. de
Mottev._, édit. 1723, 5, p. 177.)]
«Madame voyant que j'avois cessé de parler: «Est-ce là tout, comte? me
dit-elle; le nom de cette belle, ne le saurons-nous point? Je ne vois
rien à la cour semblable au portrait que vous avez fait, et je ne
connois point non plus ce rival qui vous a fait tant de peine.--Quoi!
Madame, voudriez-vous bien me réduire à déclarer ce que je n'ai pas
encore dit à la personne que j'aime? Du moins attendez que je lui aie
fait ma déclaration, pour savoir son nom; je promets à Votre Altesse que
vous le saurez aussitôt que je lui aurai parlé.--Et bien, je me contente
de cela, reprit-elle; mais je vous conseille, de quelque manière que ce
soit, de l'instruire au plus tôt de vos sentimens, de peur que
quelqu'autre moins respectueux que vous ne vous donne de l'esprit[195].
Jusques à cette heure vous avez aimé comme on fait dans les livres, mais
il me semble que dans notre siècle on a pris de plus courts chemins,
pour faire la guerre à l'amour, que l'on ne faisoit autrefois. On
prétend que ceux qui ont tant de considération n'aiment que
médiocrement; quand votre passion sera aussi grande que vous le croyez,
vous parlerez sans doute. Ce n'est pas qu'une discrétion comme la vôtre
soit sans mérite; mais il faut donner de certaines bornes à toutes
choses.--Ha! Madame, lui dis-je, quand vous saurez combien il y a loin
de moi à ce que j'aime, vous direz bien que je suis téméraire.»
[Note 195: _Var._: De peur que quelque autre, moins expérimenté que
vous, ne vous dame le pion. Il me semble que dans notre ville on a pris
de plus courts chemins...]
«Je voulois poursuivre, lorsque mademoiselle de Barbezière entra, qui
dit à Madame que le Roi alloit repasser. Tandis que ceux qui le
précédoient entrèrent, Montalais, qui n'avoit fait qu'aller et venir par
la chambre durant notre conversation, me demanda si j'étois bien sorti
d'affaire. Je lui dis qu'on ne pouvoit faillir avec un aussi bon conseil
que le sien. Nous n'eûmes pas loisir de nous entretenir davantage, car
le Roi sortit, après avoir prié Madame de se tenir prête pour aller le
lendemain dîner à Versailles, et moi je me coulai dans la presse.
«Je ne fus pas plus tôt rentré chez moi, que je donnai ordre qu'on
renvoyât tous ceux qui me viendroient demander, et vous fûtes le seul
excepté. Je repassai mille fois dans mon esprit l'entretien que j'avois
eu avec Madame, et, après avoir fait cent résolutions opposées l'une à
l'autre, je me déterminai enfin à lui écrire ce billet:
Le Comte de Guiche à Madame.
_C'est vous que j'aime, Madame; le portrait que je vous fis
hier de vous-même ne vous l'a que trop fait connoître. Si
vous trouvez que cet aveu soit trop hardi, vous devez vous
en prendre à votre curiosité, et vous souvenir que je n'ai
pas dû désobéir à la plus belle personne du monde. La
crainte de vous déplaire me feroit encore balancer à me
déclarer, s'il étoit quelque chose de plus funeste pour moi
que le déplaisir de vous taire que je vous adore.
Pardonnez-moi, divine princesse, si je vous dis que je ne
pense point à tous les malheurs dont vous me pouvez
accabler, pour me punir. Je n'ai l'esprit rempli que de la
joie de vous faire juger que ma passion est infinie par la
grandeur de votre mérite et par celle de ma témérité._
«Après avoir relu ce billet, que je trouvai assez conforme à mes
intentions, je le cachetai le plus proprement que je pus; et le
lendemain, étant à Versailles, où le nombre de courtisans étoit
médiocre, je pris mon temps de m'approcher de Madame, tandis que
Saint-Hilaire chantoit; j'étois derrière la chaise de Madame, et, comme
elle se tourna de mon côté: «Madame, lui dis-je assez bas pour n'être
entendu que d'elle, je parlai hier à la dame: mon intention étoit de
vous satisfaire en toutes choses; mais, ayant prévu que je ne le pouvois
facilement en ce lieu, j'ai mis ce qu'il faut que vous sachiez dans un
billet que je vous donnerai avant que de sortir d'ici. J'ose vous le
recommander, Madame: il y va de ma fortune et de la perte de ma vie, si
vous le montrez.--Il me semble, me repartit-elle, que je vous en ai
assez dit pour vous rassurer.»
«Elle ne m'en dit pas davantage; un quart d'heure après elle se leva
pour aller voir les ouvrages de filigrane, et je pris une de ses mains
pour lui aider à marcher. J'étois dans une émotion si grande, qu'il m'en
prenoit des tressaillemens de moment en moment; toutefois comme j'avois
pris ma résolution, je lui coulai doucement dans la main le billet que
je vous ai dit, et je remarquai que, m'ayant lâché la main sous prétexte
de prendre un mouchoir, elle le mit doucement dans sa poche et se
rappuya sur mon bras. De tout le reste de la journée je ne lui parlai
que haut et devant tout le monde.
«Je retournai à Paris avec la gaîté d'un homme qui s'est déchargé d'un
pesant fardeau. Aussitôt que je fus dans mon lit, je fus affligé de
nouvelles inquiétudes, qui se représentoient à mon souvenir par cent
bizarres images, et je ne fis que me tourmenter, en attendant l'heure
que je pourrois savoir le succès de mon billet.
«Le jour arriva, que je ne savois encore si je suivrois le Roi au
Palais-Royal, lorsque vous vîntes me dire qu'il y avoit grande collation
chez Monsieur, où les hommes et les dames seroient fort parés. Cela me
fit résoudre à prendre l'habit le plus magnifique que j'aie jamais
porté, et aller recevoir de bonne grâce tout ce qui m'étoit préparé par
ma destinée. Le Roi mena La Vallière sur le soir chez Monsieur; nous y
trouvâmes la Comtesse de Soissons, madame de Montespan, près de laquelle
Monsieur faisoit fort l'empressé, et plusieurs autres dames de la Cour.
Madame y arriva un moment après, si parée de pierreries et de sa propre
beauté, qu'elle effaça toutes les autres. Je m'avançai pour me trouver
sur son passage; je la regardai avec des yeux qui marquoient quelque
chose de si soumis et si rempli de crainte, que, me voyant en cet état,
elle eut quelque compassion de moi, et me fit un petit signe de tête si
obligeant que j'en fus une demi-heure hors de moi, tant les grandes
joies sont peu tranquilles. On dansa, on joua, et pendant tout ce temps
je me trouvai le plus souvent que je pouvois en vue de Madame sans
l'approcher. J'aurois toujours fait la même chose pendant la collation,
si Montalais ne se fût approchée de moi, laquelle voyoit par mes yeux
dans le fond de mon cœur, et ne m'eût averti de prendre garde à moi et à
ce que je faisois; elle y ajouta l'ordre de ne pas manquer de me trouver
chez Madame le lendemain au soir, et, quelque question que je lui fisse,
elle ne me voulut rien dire davantage, ni même m'écouter.
«Vous pouvez croire que je ne manquai pas de me rendre au Palais-Royal
avec une exactitude extrême. Montalais me vint recevoir dans un petit
passage, d'où elle me mena dans sa chambre, où nous nous entretînmes
quelque temps. Je la conjurai de me dire si elle ne savoit point ce
qu'on vouloit faire de moi, lorsque Madame entra elle-même; elle étoit
en robe de chambre, mais propre et magnifique. D'abord je lui fis une
profonde révérence; et, après que je lui eus donné un fauteuil, elle me
commanda de prendre un siége et de me mettre auprès d'elle. Dans le même
temps, Montalais s'étant un peu éloignée de nous, elle parla ainsi:
«Comte, votre malheur a pris soin de me venger de vous; je le trouve si
grand, que je veux bien vous en avertir, afin que vous vous y prépariez.
J'ai lu votre billet, et, comme je le voulois brûler, Monsieur l'a
arraché de mes mains et lu d'un bout à l'autre. Si je ne m'étois servie
de tout le pouvoir que j'ai sur lui et de toute mon adresse, il auroit
déjà fait éclater sa vengeance contre vous. Je ne vous dis point ce que
la fureur lui a mis à la bouche. C'est à vous à penser aux moyens de
sortir du danger où vous êtes.
--Madame, lui dis-je en me jetant à ses pieds, je ne fuirai point ce
mortel danger qui me menace; et si j'ai pu déplaire à mon adorable
princesse, je donnerai librement ma vie pour l'expiation de ma faute.
Mais si vous n'êtes point du parti de mes ennemis, vous me verrez
préparé à toutes choses avec une fermeté qui vous fera connoître que je
ne suis pas tout-à-fait indigne d'être à vous.--Votre parti est trop
fort dans mon cœur, reprit-elle en me commandant de me lever et me
tendant la main obligeamment, pour me ranger du côté de ceux qui
voudroient vous nuire. Ne craignez rien, poursuivit-elle en rougissant,
de tout ce que je vous viens de dire de votre billet: personne ne l'a vu
que moi. J'ai voulu vous donner d'abord cette allarme pour vous étonner.
Croyez que je ne saurois vous mal traiter sans être infidèle aux
sentimens de mon cœur les plus tendres. J'ai remarqué tout ce que votre
passion et votre respect vous ont fait faire, et, tant que vous en
userez comme vous devez, je vous sacrifierai bien des choses et je ne
vous livrerai jamais à personne.--Est-il possible, lui dis-je, que Votre
Altesse ait tant de bonté, et que la disproportion qui est entre nous de
toute manière vous laisse abaisser jusqu'à moi? C'est à cette heure,
Madame, que je connois que j'ai de grands reproches à faire à la nature
et à la fortune, de ce qu'elles m'ont refusé de quoi offrir à une
personne de votre mérite et de votre rang. Mais, Madame, si un zèle
ardent et fidèle, si une soumission sans réserve vous peut satisfaire,
vous pouvez compter là-dessus et en tirer telles preuves qu'il vous
plaira.--Comte, répondit-elle, j'y aurai recours quand il faudra; soyez
persuadé que, si je puis quelque chose pour votre fortune, je
n'épargnerai ni mes soins ni mon crédit.--Ah! Madame, lui dis-je, jamais
pensée ambitieuse ne se mettra avec ma passion.--Hé bien, repartit-elle,
si pour vous satisfaire il faut faire quelque chose pour vous, on vous
permet de croire qu'on vous aime.»
«Et alors, voyant que Montalais n'étoit plus dans la chambre, je me
laissai aller à ma joie, et, à genoux comme j'étois, je pris une des
mains de Madame, sur laquelle j'attachai ma bouche avec un si grand
transport que j'en demeurai tout éperdu. Je fus une demi-heure en cet
état, sans pouvoir prononcer une parole et sans avoir seulement la force
de me lever. Je commençois un peu à revenir, lorsque Montalais vint
avertir Madame qu'il étoit temps qu'elle retournât dans sa chambre, où
Monsieur alloit venir. Je ne fus pas fâché de cet avis, car je me
sentois en un abattement si grand, que je serois mal sorti d'une
conversation plus longue. Elle ne me donna pas le temps de dire un mot,
et, s'étant levée de sa place: «Venez, Montalais, dit-elle, je vous le
remets entre les mains; ayez en soin, je crois qu'il est malade.» A ces
mots elle sortit de la chambre et je n'osai la suivre; mais ayant prié
Montalais de me donner de l'encre et du papier, j'écrivis ce billet:
_J'avois assez de résolution pour souffrir ma disgrâce, et
je n'ai pas assez de force pour soutenir ma bonne fortune.
Ma foiblesse étant un effet du respect et de l'étonnement,
pardonnez-moi, belle princesse: les joies immodérées agitent
trop violemment d'abord, et c'en étoit trop à la fois pour
un homme. Si vous voulez bien que je croie ce que vous
m'avez dit, vous me donnerez bientôt un quart d'heure pour
ma reconnoissance._
«Je donnai ce billet à Montalais, qui me promit de le rendre sûrement.
Après cela, elle me fit sortir par le même endroit par où j'étois venu.
Je vous avoue que la joie de mon aventure étoit troublée par le chagrin
de cette émotion, qui m'avoit tout à fait interdit, et que j'eus
toujours mille inquiétudes jusqu'à trois jours de là, qu'on me donna
rendez-vous au même endroit et à la même heure. Je m'y rendis avec plus
de joie, parce que Monsieur soupoit au Louvre et que je crus que j'y
serois moins interrompu. La nuit étoit claire et sereine; elle me parut
sans doute mille fois plus belle que le jour, et, sitôt que Montalais
m'eut introduit, je n'eus pas beaucoup de temps à rêver, car Madame
entra peu après dans cette même chambre où je l'attendois.--Hé bien,
comte, me dit-elle d'un visage assez gai, êtes-vous guéri?--Madame, lui
repartis-je, les maux que cause la joie ne sont pas des maux de durée;
si Votre Altesse m'eût donné un peu plus de temps, j'en serois revenu
bien plus vite.--Il est vrai, reprit-elle, que je croyois vous voir
mourir à mes pieds, tant vous me parûtes languissant.--Je ne suis pas,
lui dis-je, destiné à une fin si glorieuse; mais je sais bien que les
plus grands princes envieroient ma condition présente et que je l'aime
mieux que la leur.--Ce que vous me dites, reprit-elle, est assez comme
je souhaite qu'il soit; mais, poursuivit-elle en riant, que ces
pensées-là ne vous rejettent pas en l'état de l'autre jour, car enfin
vous me mîtes dans une peine extrême.--Vous ne m'avez, lui dis-je, donné
que trop de temps pour me préparer à mon bonheur, et je croyois avoir le
bonheur de vous revoir plus tôt.--Cela n'est pas si aisé que vous le
pourriez croire, dit-elle; si vous saviez toutes les précautions que je
suis obligée de prendre pour cela et tous les soins de Montalais, vous
nous en sauriez bon gré à toutes deux. Mais dites-moi, tout de bon,
avez-vous eu beaucoup d'impatience de me revoir? Vous y aviez plus
d'intérêt que vous ne pensez, car je suis assurément de vos meilleures
amies.
«À ces mots elle me tendit sa main en rougissant. Alors je fis tout ce
que je pus pour lui bien représenter la grandeur de ma passion, et j'eus
le plaisir de voir que je la persuadois. Nous eûmes une conversation de
quatre heures, la plus tendre et la plus touchante du monde; et il me
semble que j'avois un esprit nouveau auprès d'elle. Ses beaux yeux, sa
douceur, et cent choses favorables et spirituelles, m'animèrent si
puissamment à l'entretenir agréablement, qu'elle me témoigna par mille
caresses et mille paroles obligeantes qu'elle étoit très-contente de
moi. À la fin, après nous être dit que deux amans ne pouvoient pas être
plus contens l'un de l'autre que nous ne l'étions, nous prîmes des
mesures pour ma conduite. Elle me dit de lier amitié plus étroite avec
de Vardes que je n'avois fait jusque alors, et d'aller deux ou trois
fois la semaine chez la comtesse de Soissons; qu'on y feroit des parties
entre peu de personnes pour se divertir, et que là nous aurions le temps
plus commode qu'au Palais Royal pour ménager nos entretiens
particuliers, et sans le ministère de personne que de Montalais, en qui
elle se confioit absolument. Et après cela je sortis; et Montalais, qui
étoit demeurée dans un cabinet, me vint conduire jusqu'au petit
escalier, où je la remerciai de tous ses soins.
«Depuis ce temps-là j'ai vu de Vardes chez la comtesse de Soissons, où
je trouve infailliblement Madame, quand elle n'est pas au Louvre ou au
Palais Royal. Nous avons lié entre nous quatre une société fort agréable
et sur le pied d'une bonne amitié; nous nous sommes promis une union
inséparable. De même je ne ferai point de difficulté de vous dire que
nous travaillons de concert à faire en sorte que le Roi quitte La
Vallière et qu'il s'attache à quelque personne dont nous puissions
gouverner l'esprit, car celle-ci est fière et inaccessible. Pour cela
nous avons trouvé à propos de donner de la jalousie à la Reine par une
lettre que nous fîmes il y a huit jours, et que j'ai traduite en
espagnol. J'ai déguisé mon caractère; et étant dans la chambre de la
Reine, il y a quatre ou cinq jours, j'ai glissé cette lettre dans son
lit[196]. Elle a été trouvée par la Molina, qui, au lieu de la donner à
sa maîtresse, la porta au Roi. Elle contenoit ces mots; la voici en
françois:
A la Reine.
_Le Roi se précipite dans un dérèglement qui n'est ignoré de
personne que de Votre Majesté; mademoiselle de La Vallière
est l'objet de son amour et de son attachement. C'est un
avis que vos serviteurs fidèles donnent à Votre Majesté._
«On y ajouta:
_C'est à vous à savoir si vous pouvez aimer le Roi entre les
bras d'une autre, ou si vous voulez empêcher une chose dont
la durée ne vous peut être glorieuse._
[Note 196: Voy. dans ce volume, p. 63.]
«Ce qu'il y a de rare en cette aventure, c'est que le Roi en a parlé à
de Vardes, lui a montré la lettre et lui a recommandé de tâcher de
découvrir, sans bruit, qui peut en être l'auteur. Cela ne me fait pas
peur, car de Vardes lui-même, qui en a fait l'original en françois, nous
dit hier qu'il avoit fait ce qu'il avoit pu pour jeter dans l'esprit du
Roi des soupçons sur monsieur le Prince; mais il ne le croit pas capable
de cela, mais bien plutôt mademoiselle de Montpensier, qu'il croit
malfaisante, et madame de Navailles, à cause de sa vertu
imprudente[197]. Vardes n'a point tâché de le désabuser, et fait
toujours semblant d'en chercher adroitement l'auteur. Nos dames, de leur
part, font voir au Roi une des plus belles personnes de France, qui est
tantôt chez Madame, tantôt chez la comtesse de Soissons. Mais la lettre
a tout gâté et n'a fait que l'attacher plus fortement à La Vallière.
Nous le voyons tous les jours, car Vardes de son côté est amoureux de la
comtesse de Soissons. Nous ne nous sommes fait aucune confidence
là-dessus; mais à nos façons d'agir, nous ne connoissons que trop nos
affaires. Cependant je fais ma cour fort régulièrement à Monsieur; j'ai
même tâché de me mettre de ses parties pour avoir plus d'occasion de lui
témoigner quelque complaisance. Mais j'ai remarqué qu'il aime à être
seul parmi les dames, et je suis bien aise qu'il soit de cette humeur.
Je lui ai offert de négocier auprès de madame d'Olonne pour lui, et il
l'a trouvée belle et aimable deux ou trois fois. Je l'ai vu presque
résolu en cette affaire; mais il craint tout, il ne peut se résoudre à
rien; il fait difficulté sur tout, et, à vous parler franchement, je ne
crois pas qu'il aime à conclure. Je ne me suis point rebuté, je lui en
ai parlé dix fois; car j'ai grand intérêt qu'il se donne un amusement.
Madame de Montespan me l'a débauché, et comme la moindre chose l'arrête,
me voilà délivré de ses soins. Jugez, cher ami, si je ne suis pas
heureux, et si quelqu'un en France peut se vanter de me surpasser en
bonne fortune.
[Note 197: Voy. ci-dessus, p. 59.--Aux détails que nous avons déjà
donnés sur l'éloignement de madame de Navailles, ajoutons que la
comtesse de Soissons avoit de fortes raisons pour chercher à l'écarter.
Madame de Navailles étoit dame d'honneur, et madame de Soissons
surintendante de la maison de la reine; leurs fonctions, très mal
définies, avoient été réglées par le Roi lui-même, au grand
mécontentement de madame de Navailles. Sur les explications de Sa
Majesté, la dame d'honneur, assurée de pouvoir continuer à présenter à
la Reine la serviette à table, et la chemise, s'applaudit de la décision
prise, et ce fut le tour de madame de Soissons d'être mécontente. Poussé
par elle, son mari provoqua même M. de Navailles.--Sur toutes ces
intrigues, Voy. _Mém. de Mottev., anno 1661_.]
--J'avoue, lui dis-je[198], que votre bonheur est si grand que j'en
tremble pour vous; je le vois environné de tant d'abîmes que ce sera un
miracle si vous pouvez sortir de cet engagement par une issue favorable:
vous avez à tenir bride en main et à vous défendre de deux emportements
où vous peut porter un état si glorieux, et, quelque sage conduite que
vous puissiez observer, il faut que la fortune ne vous quitte point.
Pour sortir des dangers de tant d'embarquements, ce n'étoit pas assez de
votre amour, sans vous mêler de traverser les plaisirs d'un prince de
qui vous recevez tous les jours des faveurs, et je vous conseille, comme
un homme qui vous aime, de ne prendre point de part à tous les desseins
que vos amis voudront faire sur ses intentions.--Si vous étiez amant,
reprit le comte, vous ne seriez pas si scrupuleux; de plus, je vous
dirai que la jalousie ne sort jamais si bien d'un cœur tant que les
objets sont présens. Je ne saurois aimer le Roi après ce qu'il m'a fait
souffrir. Madame est de mon sentiment; j'ai intérêt de l'entretenir dans
cette pensée. D'ailleurs Vardes et la comtesse de Soissons nous ont fait
comprendre que, si on peut lui donner une maîtresse qui soit de nos
amies, nous disposerons par ce moyen de la plus grande partie de grâces
que le Roi fera; nous nous rendrons si nécessaires à ses affaires de
plaisir, qu'il ne pourra se passer de nous, et que ce sera un moyen de
nous introduire dans les plus grandes et importantes affaires. Si vous
saviez comme moi la charmante diversité des pensées que l'amour et
l'ambition produisent dans une âme, vous ne raisonneriez pas tant. Nous
vous y verrons peut-être comme les autres; et quand cela sera, vous ne
serez plus si sévère à vos amis; adieu.»
[Note 198: On peut avoir oublié que, pendant tout le long récit qui
précède, Manicamp a laissé la parole au comte de Guiche; il parle
maintenant en son nom.]
«À ces mots il s'en alla, et me laissa une matière de rêverie assez
grande sur tout ce qu'il venoit de me dire.
«Trois mois se passèrent sans que le comte parût avoir la moindre
inquiétude. Il est vrai qu'il étoit tellement occupé à son amour et à
ses intrigues que je ne le voyois qu'en passant. Il étoit sans cesse de
parties de plaisir; il faisoit une dépense effroyable en habits; il se
retiroit insensiblement du commerce de ses amis ordinaires, et il fit
enfin tant de choses qu'il n'en fit que trop pour faire soupçonner la
cause de ces changements. Quelqu'un m'ayant averti de ce que l'on
disoit, je ne manquai pas de lui en donner avis, et de lui conseiller de
prendre garde à lui fort exactement. Mais comme la prospérité endort la
vigilance et obscurcit la raison, il m'assura qu'il alloit au devant de
toutes choses, et qu'il falloit que ces gens se missent de telles
visions dans la tête sur des fondements imaginaires, que jusques à
l'heure qu'il me parloit il n'avoit pas fait un pas sans précaution. Il
négligea si bien ce que je lui avois dit, ou bien il fut si malheureux,
que Monsieur en prit de l'ombrage et mit des gens aux écoutes pour
s'éclaircir. La cour est toute pleine de ces lâches flatteurs qui, pour
acquérir la confiance de leur maître, lui troublent son repos par des
rapports, et qui, pour lui persuader leur fidélité, lui diroient les
choses les plus affligeantes. Telle fut la destinée de Monsieur, qui
trouva des gens qui tournèrent ses soupçons en certitude, et qui
traversèrent tellement l'esprit de ce jeune prince (encore novice en
telle matière), qu'il oublia sa naissance, son courage, son pouvoir, et
toutes voies bienséantes pour se venger. Dans les premières atteintes de
ses douleurs, il alla, tout en larmes, se plaindre au Roi de l'insolence
du comte, et, après avoir exagéré tout ce qu'il avoit pu apprendre de
ses démarches, lui en demanda justice, et qu'il chassât d'auprès de
Madame toutes les personnes qui pourroient faciliter de tels commerces.
Le Roi fut touché de l'air naïf dont son frère lui exprimoit sa
jalousie; de tout le reste, il lui dit que de tels chagrins devoient
plutôt s'étouffer que de paroître; que néanmoins, si la témérité du
comte avoit éclaté, il n'y avoit pas de milieu à tenir; qu'il y avoit
des gardes chez lui pour punir sur-le-champ ceux qui oublieroient le
respect qu'ils lui devoient; qu'on n'offensoit pas ceux de son rang
impunément; que sans examiner si le comte étoit coupable ou non, il
falloit l'envoyer si loin, qu'à peine sauroit-on ce qu'il seroit devenu;
qu'au reste c'étoit à lui d'éloigner doucement de Madame les personnes
qui pourroient lui être suspectes; qu'il ne falloit pas prendre de
l'ombrage facilement; que surtout il avoit à ménager délicatement
l'esprit de Madame sur ce chapitre; que c'étoit une jeune personne qui,
tout éclairée qu'elle étoit, avoit peut-être ignoré que ces petites
façons libres, mais innocentes dans le fond, ne l'étoient pas dans
l'extérieur, et qu'en étant avertie à propos, elle n'y tomberoit plus
assurément. Enfin le Roi n'oublia rien de ce qui pût adoucir le
ressentiment de son frère, et lui rassurer l'esprit sur un sujet si
délicat.
«Le jour même que Monsieur étoit en colère, et qu'il avoit oublié ce
qu'on venoit de lui dire, il fit sortir Montalais et Barbezières de chez
Madame, qui ne souffrit pas sans larmes l'éloignement de deux filles
qu'elle aimoit.
«Cependant le Roi envoya quérir le maréchal de Grammont. D'abord qu'il
le vit, il fit retirer tout le monde et lui dit: «Monsieur le maréchal,
votre fils est un extravagant, il aura bien de la peine à devenir sage;
si je n'avois de la considération pour vous, je l'abandonnerois au
ressentiment de mon frère, pour qui il a manqué de respect. Envoyez-le
en Pologne faire la guerre jusqu'à nouvel ordre[199]; et afin que la
cause de son départ ne soit pas connue, qu'il vienne demain me demander
congé de faire ce voyage pour lui et pour son frère[200]. Le maréchal
remercia le Roi de sa bonté, sans prendre aucun soin d'excuser son fils,
et l'assura qu'il alloit exécuter ses ordres. Le comte étoit encore au
lit, parcequ'il étoit revenu fort tard de l'hôtel de Soissons, quand son
père entra dans sa chambre, d'où leurs gens se retirèrent, se doutant
bien que le maréchal ne venoit pas chez son fils sans affaire.
[Note 199: Jean-Casimir, roi de Pologne, avoit épousé Marie de Gonzague,
sœur de la princesse Palatine. Cette alliance du roi avec une princesse
françoise explique pourquoi la France soutint Jean Casimir tant contre
les Moscovites que contre sa propre armée, qui s'étoit tournée contre
lui avec Lubomirski. Jean Casimir, soutenu par l'énergie de sa vaillante
femme, ressaisit son autorité. Après la mort de sa femme, il abdiqua et
se retira en France, où il mourut abbé de Saint-Germain-des-Prés.--On
voit son tombeau dans l'église de ce nom.]
[Note 200: Le comte de Louvigny, depuis comte de Guiche et duc de
Grammont, après la mort de son aîné, tué au passage du Rhin en 1672.]
«--Hé bien, monsieur le comte de Guiche, lui dit-il de son ton railleur,
vous êtes un homme à bonnes fortunes; vous en ferez tant, que quelqu'un
prendra le même soin de votre femme que vous prenez de celles des
autres. Vous avez assez bien réussi, poursuivit-il; vous êtes un joli
cavalier et surtout fort prudent, vous avez fait votre cour
admirablement. Le Roi vient de me dire qu'il connoît votre mérite et
qu'il veut vous récompenser, et pour cela que vous vous prépariez à
aller voir si le Roi de Pologne voudra bien vous recevoir pour
volontaire dans son armée. Un homme de cervelle comme vous n'est pas
tout à fait indigne d'un tel emploi. Vous vous y prenez de bonne manière
pour établir votre fortune; vous vous imaginez que ces sortes de
galanteries vous feront grand seigneur.» Il lui dit cent autres choses,
sans que le comte eût la force de l'interrompre, tant il étoit étourdi
d'un voyage qu'il croyoit inévitable; et après que son père, d'un air un
peu plus sérieux, lui eut fait entendre la volonté du Roi, il le laissa
en repos, s'il y en avoit pour un homme qu'on alloit arracher à
lui-même, et qui s'imaginoit déjà par avance tout ce qu'il alloit
souffrir.
«La première chose que fit le comte fut de me venir avertir de son
malheur, et je n'eus pas grande consolation à lui donner sur un mal sans
remède, hors de le flatter de l'espérance du retour. Après cela il alla
chez Vardes, auquel ayant dit la nécessité où il étoit de partir
bientôt, il l'engagea de rendre ses lettres à Madame et de lui renvoyer
ses réponses, et Vardes lui promit de le servir fidèlement en cela et en
toutes choses[201]. Je le trouvai chez lui, où il parut plus résolu. Il
me conta ce qu'il venoit d'établir avec Vardes, n'ayant pas jugé à
propos de me charger de cela, parceque j'étois trop connu pour être son
ami, et parceque Vardes avoit plus d'habitude que moi chez Madame.
[Note 201: Le récit de madame de Motteville diffère de celui-ci; nous
croyons plus volontiers des mémoires signés qu'un pamphlet anonyme.
Suivant elle, mademoiselle de Montalais, malgré sa disgrâce, avoit pu
emporter toute la correspondance du comte de Guiche et de Madame, que
celle-ci lui avoit confiée. «Vardes avoit été l'ami du comte de Guiche,
et, par la comtesse de Soissons, il étoit entré dans la confidence de
Madame. L'histoire dit qu'en l'absence de l'exilé, et même depuis son
retour, sous le nom d'ami, il le voulut perdre auprès de cette jeune
princesse, et qu'ayant fait dessein de la tenir attachée à lui par la
crainte des maux qu'il pourroit lui faire, il lui conseilla de retirer
ses lettres et celles du comte de Guiche des mains de Montalais. Je
sçais avec certitude que Madame, ne connoissant point la malice de ce
conseil, y consentit, et qu'elle lui donna un billet pour les demander à
celle qui les avoit; que, quand il s'en vit possesseur, il eut la
perfidie de les garder malgré Madame, qui fit tout ce qu'elle put pour
l'obliger à les lui rendre, et que cette princesse, outrée de sa
trahison, en voulut du mal, non seulement à lui, mais aussi à la
comtesse de Soissons, qu'elle soupçonna d'être de concert avec lui pour
lui faire cet outrage. Les dames se brouillèrent; le comte de Guiche et
Vardes devinrent rivaux et ennemis, et cette division fit naître la
jalousie et la haine entre ces quatre personnes.» (_Mém. de Mottev._,
année 1665.)]
«Après cela, me voyant tête à tête avec lui: «N'avez-vous point examiné,
lui dis-je, ce qui peut causer votre disgrâce?--Depuis hier,
répondit-il, j'ai fait vingt fois la revue de mes actions passées, je
n'ai trouvé que deux choses qui puissent m'avoir trahi. Vous étiez il y
a quinze jours d'un repas où l'on s'échauffa à boire: il vous peut
souvenir qu'on y dit que les yeux de Madame étoient beaux; j'en parlai
avec un peu trop de chaleur, et même je dis que le cavalier qui en étoit
le maître pouvoit assurément se dire heureux, et je proférai ces paroles
avec une certaine joie fière, qui auroit été fort indiscrète parmi des
gens de sang-froid, et possible cela passa-t-il sans être remarqué, car
nous étions tous assez échauffés de vin. Il me souvient pourtant que
vous me marchâtes sur le pied. L'autre chose dont je me doute est plus
dangereuse. Nous avions remarqué, Madame et moi, que Monsieur ne
manquoit jamais de tremper presque toute sa main dans l'eau bénite qui
est dans la chapelle du Palais-Royal, et de s'essuyer à son mouchoir
après s'en être mis au visage. Cela nous servit à lui faire une malice
pour nous venger de sa mauvaise humeur, car il nous avoit rompu une
partie de promenade le jour auparavant. Nous prîmes notre temps un matin
qu'il étoit à Saint-Cloud, pour ne revenir que le soir. Ce même matin je
me trouvai à la messe dans la chapelle du Palais-Royal, et, après que
tout le monde se fut retiré, étant demeuré seul avec Madame et
Montalais, comme si nous eussions eu quelque chose à nous dire[202],
elles sortirent toutes deux. Je tirai de ma poche une petite bouteille
pleine d'encre et un paquet de noir à noircir et le jetai dans le
bénitier, en sorte que le lendemain matin, quand Monsieur eut entendu la
messe, après que tout le monde se fut retiré, il ne manqua pas, en
prenant de l'eau bénite, de se noircir toute la main et le front. Cela
passa assez doucement, parcequ'on ne pouvoit soupçonner qui avoit fait
cette malice. Son visage ressembloit quasi à un ramoneur de cheminée.
Ces deux actions ne me rendent pas beaucoup coupable, puisque la
première n'a pu être observée, et que la seconde n'est sue que de Madame
et de moi. Cependant, me dit-il, il faut que je m'apprête à suivre les
ordres du Roi avec constance, et je suis bien obligé à sa bonté de
donner lui-même une honnête couleur à mon exil, de le faire passer pour
une humeur de bravoure de ne pouvoir supporter l'oisiveté. C'est où les
gens de courage sont réduits en France depuis qu'il a plu à Sa Majesté
de donner la paix à son royaume, et que moi-même je l'ai prié de
m'accorder mon éloignement. L'obéissance que je dois à ses volontés ne
me permet pas de songer à un retardement de l'aller trouver. L'amitié
qu'il a pour Monsieur, son frère, fait que je ne serois pas bien fondé à
me justifier. N'avez-vous pas pitié de me voir en ce malheureux état, et
la fortune n'est-elle pas bizarre? Elle ne m'a montré son visage propice
que pour me rendre misérable. Il n'importe, le Roi peut me priver du
jour, il est le maître de ma vie comme de mes biens; mais Madame est
maîtresse de mon cœur; elle l'a accepté, j'espère qu'elle le garantira
de tout événement dangereux. Pour ne la pouvoir voir ayant de partir, je
serai bien consolé au moins de lui écrire. Ah! grand Dieu! que je suis
malheureux! C'est à ce coup qu'il faut que j'obéisse à quoi le Roi m'a
condamné. Adieu, cher ami, je vais au Louvre[203].»
[Note 202: Dans les éditions imprimées, après ce mot on trouve: «Nous
exécutâmes ce que nous avions résolu.»--Le récit est inachevé; nous
avons pu le compléter à l'aide d'un manuscrit du temps qui nous a été
communiqué.]
[Note 203: Depuis cet alinéa, rien n'indique plus que le récit soit
continué par Manicamp, et bientôt même le nom de Manicamp est prononcé,
ce qui prouve que l'auteur parle en son nom.]
Le maréchal de Grammont, qui avoit été trouver le comte chez lui,
l'attendoit dans l'antichambre du Roi, et avoit fait quelques démarches
pour détromper sa Majesté de l'accusation que Monsieur faisoit du comte
son fils; mais il n'y avoit rien gagné. Le comte arrive. Le maréchal
prit l'occasion qu'il n'y avoit auprès du Roi que le valet de chambre et
celui de la garde-robe qui l'habilloit, et lui dit: «Sire, voici mon
fils que je vous amène, suivant le commandement que vous m'en avez fait.
Il avoit quelque bonne raison à dire pour justifier son innocence, mais
il croyoit se rendre criminel de songer à s'expliquer sur quelque chose
qui pût faire changer de résolution à Votre Majesté. Il vous demande par
ma bouche son passe-port, et les ordres qu'il vous plaira qu'il
exécute.»
Le Roi lui répondit: «Mon cousin, je vous plains, il vous doit être
sensible que votre fils, que j'ai honoré de mon amitié, se soit oublié
au point où son insolence est montée. À votre considération et des
services que vous m'avez rendus, j'use entièrement de clémence. Comte de
Guiche, ajouta le Roi, retirez-vous de ma cour; que je ne vous voie
point que je ne vous demande; et pendant que j'aurai fait vos
passe-ports, pour donner ordre à votre équipage et à vos affaires, allez
à Meaux, où vous recevrez mes ordres. Faites par vos actions que je vous
puisse voir un jour le plus sage de ma cour.»
Le comte de Guiche, au sortir de chez le Roi, étoit, comme vous pouvez
vous imaginer, dans un grand désordre. Le marquis de Vardes, qui savoit
que son ami étoit dans cette peine, avoit mille impatiences de savoir le
succès de ses affaires, et l'étoit allé attendre chez lui, où le comte
fut. Le comte fut bien aise de le trouver, pour se consoler le mieux
qu'il pouvoit.
Le marquis, aussi bien que Manicamp, flatta le comte d'un retour; les
dernières paroles du Roi lui firent juger que c'étoit avec peine qu'il
en venoit là, mais que la politique l'emportoit par dessus son
inclination. Ils se jurèrent mille protestations d'amitié et de
fidélité. Le marquis se chargea d'assurer Madame de la constance du
comte, qui ne faisoit que bénir et louer la cause de ses peines, et qui
n'accusoit enfin que sa mauvaise fortune de toutes ses traverses.
Le comte partit pour Meaux, où il fut huit jours dans des tristesses
extrêmes. La comtesse sa femme le conduisit en ce lieu. Madame, à qui
Vardes avoit dit les sentiments du comte, ne pouvoit sans grande peine
supporter l'absence de cet amant; comme la cause de son éloignement,
elle balança longtemps si elle lui écriroit ou si elle lui enverroit
quelqu'un. Elle estima que le dernier étoit le plus sûr, et, comme elle
vouloit assurer le comte de son amitié, elle fit écrire ces lignes par
Collogon[204].
Billet de Madame au Comte de Guiche.
_Ce n'est pas l'ordre de la cour que les femmes fassent
beaucoup de protestations; mais je m'y suis obligée puisque
vous souffrez pour moy. Vos peines_ _sont grandes; je sais
que vous m'aimez. Je ne vous déclare point les miennes de
peur d'augmenter les vôtres. Soyez seulement persuadé de mon
amour. Le temps ne le changera pas; mais il vous pourra
rendre plus heureux si nous nous revoyons. C'est ce que je
souhaite avec passion._
[Note 204: Mademoiselle de Coëtlogon, Louise-Philippe, qui épousa Louis
d'Oger, comte de Cavoye, grand maréchal de la maison du Roi, dont elle
resta veuve. Madame de Sévigné a parlé plusieurs fois de son frère, le
marquis de Coëtlogon, et de l'influence qu'avoit son mari. Née en 1641,
elle mourut le 31 mars 1729, âgée de 88 ans; elle étoit, à l'époque qui
nous occupe, fille d'honneur de la jeune Reine.]
Madame, qui ne connoissoit pas d'homme plus affidé au comte que Vardes,
lui donna ce billet, et le pria de le lui remettre. Il ne manqua pas de
s'acquitter de cet honnête emploi. Le comte fut ravi de recevoir cette
lettre, et partit avec les ordres du Roi, en quelque sorte consolé de
son éloignement.
Madame la comtesse de Soissons et Vardes, qui avoient minuté la lettre
espagnole, continuoient à faire leurs efforts pour détourner l'amour que
le Roi avoit pour mademoiselle de La Vallière, et, dans diverses
conférences, blâmèrent son inconstance, jusques à dire que peu de choses
l'engageoient en amour. De sorte que la comtesse, pleine de dépit,
trouvoit que La Vallière étoit devenue insolente depuis le rang qu'elle
avoit, et fit cet entretien à Madame: «Vous êtes peut-être en peine de
savoir d'où vient l'amour du Roi pour La Vallière. Je le veux dire à
Votre Altesse[205].
[Note 205: La version donnée dans l'_Histoire de l'amour feinte du Roi
pour Madame_ (voy. plus haut) diffère de celle-ci et paroît être la
vraie.]
«Un jour que nous nous promenions dans le jardin du Palais-Royal, que
j'étois avec le Roi et mes filles derrière et un peu éloignées, nous
faisions notre conversation de ceux que nous aimerions le mieux, lorsque
La Vallière survint, et, se mêlant dans notre entretien, le Roi lui
demanda son sentiment, et moi pareillement. Elle fit quelques discours
assez bien ordonnés, et dit à demi-bas que ce seroit pour le Roi qu'elle
auroit le plus de penchant, parce qu'il étoit mieux fait qu'aucun de sa
cour et qu'elle préféroit toujours sa conversation à toute autre.
«Le lendemain le Roi me vint voir. Un moment après, la comtesse de
Fiesque me rendit visite. Après quelques petits compliments que nous
fîmes à Sa Majesté, je tirai le Roi à part et lui demandai s'il avoit
bien entendu ce qu'avoit dit La Vallière à la promenade. Il se prit à
rire et me dit que cette fille avoit l'esprit hardi, et que cependant il
ne laissoit pas de l'aimer. Je lui repartis naïvement: «Il est vrai
qu'elle est digne du cœur d'un Roi. Elle n'est point farouche, elle
prise votre entretien, elle danse à merveille[206], elle aime la musique
et toutes sortes d'instruments; on dit à la cour qu'elle est votre
fidèle.» Je prenois plaisir à lui faire ces contes. Cela lui plut
tellement qu'il ne put s'empêcher de jurer qu'il l'aimeroit toute sa
vie. Ce qui me donna plus d'envie de rire, c'est qu'il me dit qu'elle
étoit de la meilleure race de son royaume. Voilà, Madame, tout le
progrès jusques ici et le succès en peu de mots de l'amour du Roi pour
La Vallière.»
[Note 206: On voit souvent mademoiselle de La Vallière figurer dans les
ballets du temps; toute boîteuse qu'elle étoit, elle dansoit
parfaitement bien. Dans le ballet des Saisons, dansé à Fontainebleau en
1661, elle représentoit une nymphe; au ballet des Arts, en 1663, une
bergère; et, en 1666, encore une bergère dans le ballet des Muses. Dans
le ballet des Arts, le poète parloit ainsi pour mademoiselle de la
Vallière:
Non, sans doute, il n'est point de bergère plus belle;
Pour elle cependant qui s'ose déclarer?
La presse n'est pas grande à soupirer pour elle,
Quoiqu'elle soit si propre à faire soupirer.
Elle a dans ses beaux yeux une douce langueur;
Et, bien qu'en apparence aucun n'en soit la cause,
Pour peu qu'il fût permis de fouiller dans son cœur,
On ne laisseroit pas d'y trouver quelque chose.
Mais pourquoi là dessus s'étendre davantage?
Suffit qu'on ne sçauroit en dire trop de bien;
Et je ne pense pas que dans tout le village
Il se rencontre un cœur mieux placé que le sien.
]
Mais cette particularité[207] ne fut pas si secrète qu'elle ne fût sue.
Le Roi ordonna au comte de Soissons de se retirer en son gouvernement de
Brie et de Champagne, et le marquis de Vardes, allant à Pézénas, dont il
étoit gouverneur, fut arrêté à Pierre-Encize. Cependant le comte de
Guiche étoit en Pologne, où il signala fort son courage et s'exerça à
l'amour autant qu'il put. Il étoit infiniment considéré à la cour
polonoise, où il fit beaucoup de connoissances. La guerre des Turcs
contre l'empereur obligea le Roi de France de désirer que sa jeune
noblesse allât, avec les secours qu'il donnoit, servir de volontaires
dans cette guerre si importante à toute l'Europe.
[Note 207: Cette particularité, c'est-à-dire l'histoire de la lettre
espagnole, fut révélée au Roi dans les circonstances suivantes: Après le
passage que nous avons cité plus haut, de madame de Motteville, l'auteur
ajoute: «La comtesse de Soissons, qui prétendoit avoir sujet de se
plaindre de Madame, la menaça de dire au Roi tout ce qu'elle disoit
avoir été fait par elle et par le comte de Guiche contre lui. Mais
Madame, craignant l'effet de ses menaces, fut comme forcée de la
prévenir et d'avouer tout le passé au Roi... La comtesse de Soissons, de
son côté, pour se justifier au Roi, lui apprit aussi que le comte de
Guiche, outre cette lettre que Madame avoit avouée, en avoit écrit
d'autres à Madame, où il le traitoit de fanfaron, parloit de lui d'un
manière qui ne lui pouvait pas plaire et faisoit ce qu'il pouvoit pour
obliger cette princesse à conseiller au roi d'Angleterre, son frère, de
ne point vendre Dunkerque au Roi. Toutes ces choses furent amplement
éclaircies par ce grand prince. Il en voulut même des déclarations par
écrit de la propre main du comte de Guiche, qui en dénia une partie, et
avoua la lettre écrite par Vardes et mise en espagnol par lui.» (_Mém.
de Mottev._, année 1665.)]
Le comte de Guiche y fit si bien qu'en considération de ses services et
des brigues que le maréchal son père et le chancelier[208], aïeul de sa
femme, avoient faites pour détromper l'esprit du Roi, il consentit qu'il
revînt à la cour, après qu'on lui eût assuré qu'il avoit regret de lui
avoir déplu. Enfin il y fut parfaitement bien reçu. Monsieur même lui
témoigna de l'amitié[209]. Il ne tarda guère à renouveler ses anciennes
amours avec d'Olonne et les autres; mais il garda pour Madame de
certaines mesures qui furent assez cachées et assez secrètes. Il
s'habilloit tantôt d'une manière et tantôt d'une autre[210], et sa
conduite étoit si adroite que Monsieur n'en prenoit aucun ombrage. Au
contraire, il lui faisoit confidence de ses aventures amoureuses.
[Note 208: Le chancelier Seguier, père de Charlotte Seguier, qui, de son
mariage avec Maximilien-François, duc de Sully, eut une fille,
Marguerite-Louise-Suzanne de Béthune, femme du comte de Guiche.]
[Note 209: «Le comte de Guiche revint donc en France et alla trouver le
Roi à Marsal (au siége de Marsal), qui le reçut favorablement; et
Monsieur le traita comme il devoit, c'est-à-dire avec quelque froideur.
Le comte de Guiche, à son retour, montra vouloir observer les ordres
qu'il avoit reçus (de ne pas se montrer aux lieux où seroit Madame) avec
exactitude. Monsieur crut être obéi... (_Mém. de Mottev._, _anno
1665_.)]
[Note 210: Voyez ci-dessus, p. 64.]
Il lui en arriva un jour une qui faillit bien à découvrir tout ce
mystère. Monsieur avoit été toute l'après-midi au Louvre et avoit soupé
chez la Reine-Mère. Madame feignit d'être incommodée du rhume pour ne
pas sortir. Le comte de Guiche, pour qui cette maladie étoit faite
exprès, ne manqua pas d'aller donner ses soins à la malade, qui ne le
fut pas longtemps; ils passèrent bien des heures sans ennui. Mais après
le souper, Monsieur revint au Palais-Royal et un peu plus tôt qu'on ne
l'attendoit. Mais Collogon étoit la fidèle confidente. Elle étoit
toujours sur les ailes pour découvrir si quelqu'un ne pouvoit pas
troubler les plaisirs de ces amants. Elle entendit Monsieur qui venoit
et vint le dite à Madame, qui dit au comte: «Nous sommes perdus! Quel
moyen de vous sauver? Passez dans cette cheminée qui ferme à deux
volets, et essayez de vous empêcher de tousser et de cracher. Le pauvre
amant n'eut pas le loisir de songer davantage et s'y enferma dans le
moment que Monsieur entroit. Après divers entretiens, il eut envie de
manger une orange de Portugal qui étoit sur le manteau de la cheminée.
Il se leva, et lorsqu'il la prit, vous pouvez juger quelle devoit être
l'inquiétude de ces deux amants, et lequel des deux pouvoit avoir
l'esprit plus en repos. Quand Monsieur eut mangé le dedans de cette
orange, il voulut jeter le reste dans la cheminée, et comme il avoit la
main sur le lambris pour l'ouvrir, Collogon lui dit: Mon prince, ne
jetez pas, je vous supplie, cette écorce: c'est ce que j'aime de
l'orange. Monsieur la lui donna, et par ce moyen le comte et Madame
l'échappèrent belle. Monsieur s'en retourna peu après à son appartement.
Le comte sortit et protesta bien de ne plus hasarder[211] de la sorte,
et, comme il ne céloit rien à Manicamp, il ne put s'empêcher de lui dire
cette aventure. Manicamp lui représenta qu'il devoit bien dorénavant se
tenir sur ses gardes, et que c'étoit un avant-coureur de quelque chose
bien funeste.
[Note 211: _Hasarder_ pour _se hasarder_. Quoique ce dernier ait été
employé par Maucroix, Furetière ne l'a pas admis dans la 2e édit. de son
Dictionnaire. On le trouve dans Richelet.]
Mais enfin, par malheur et sans qu'on sût comment, Monsieur en apprit
plus qu'il n'en vouloit savoir. Il fit venir le maréchal, qui n'eut rien
à dire contre son ressentiment, sinon qu'il étoit le maître de la vie de
son fils, et que, s'il vouloit sa tête, il la lui donnoit. Le lendemain,
le maréchal et le comte allèrent trouver le Roi à son lever, qui
maltraita fort le comte de Guiche et lui dit: «Éloignez-vous de devant
moi et ne revenez en France de votre vie sans mon mandement[212].»
[Note 212: Ce fut alors que le comte de Guiche se retira en Hollande. Il
y rédigea des mémoires sur les événements dont il fut témoin depuis le
mois de mai 1665 jusqu'en 1667, et auxquels même il prit une part active
pendant la guerre navale que soutinrent les Provinces-Unies, aidées de
la France, contre l'Angleterre. En 1668, le Roi lui permit d'exercer la
charge de vice-roi de Navarre que possédoit son père, et dont il avoit
la survivance. Après la mort de Madame (1670), le comte de Guiche revint
à la Cour. Sa fatuité, son désir de se singulariser, ont été vivement
signalés par madame de Sévigné, Bussy-Rabutin et madame de Scudéry, dans
leurs Lettres.--Voy., dans la collection Petitot et Montmerqué, la
_Notice_ qui précède les Mémoires du maréchal de Grammont (t. 56, p.
279-288). Le comte de Guiche dit lui-même, dans ses Mémoires (2 vol
in-12, Utrecht, 1744), qu'il commença à les écrire en 1666 et les
termina en 1669 (t. 2, p. 35).]
Cet infortuné cavalier fut privé par ce désastre encore une fois de
l'objet qu'il aimoit avec tant d'ardeur.
Il fallut obéir si promptement qu'il n'eut pas le loisir de voir Madame,
ni même de lui faire parler. Il s'en alla comme un désespéré. Elle en
témoigna de sensibles déplaisirs. Mais comme la jeunesse ne sauroit être
sans amitié, et particulièrement Madame, qui est fort susceptible
d'amour, et qui en fait un ordinaire proportionné aux désirs d'une
personne de son inclination et de sa naissance, Monsieur ne la
satisfaisant pas, elle veut toujours avoir quelques suffragants. Mais la
grandeur de son rang et les disgrâces du comte de Guiche rebutent les
plus entreprenants et les plus hardis. Néanmoins, comme la témérité est
souvent la cause du bonheur de ceux qui se hasardent, il se présenta sur
les rangs un amant de meilleur appétit que de belle taille, qui fut
atteint des beaux yeux de cette princesse. Il eut de la peine à cacher
son feu, mais, comme il étoit trop grand, Madame ne fut pas longtemps à
s'en apercevoir. Il lui fit une déclaration en peu de mots qu'il étoit
résolu de l'aimer, malgré l'exemple du comte de Guiche et tous les
dangers où il pouvoit tomber. Elle lui répondit: «Je sais que vous êtes
d'une race à ne vous pas rendre pour des défenses et que les accidents
ne vous ébranleront pas, témoin monsieur de Boutteville votre
père[213].»
[Note 213: Il étoit fils de François de Montmorency, comte de
Boutteville, qui eut la tête tranchée en 1627, avec Fr. de Rosmadec,
comte des Chapelles, pour s'être battu en duel contre le marquis de
Beuvron et Henri d'Amboise, marquis de Bussy. Dans un des nombreux duels
qu'il avoit eus avant celui-ci, Boutteville avoit déjà tué le comte de
Thorigny (1626). De son mariage avec Élisabeth-Angélique de Vienne il
avoit eu deux filles et un fils. Sa fille aînée épousa le marquis
d'Etampes de Valençay; la seconde fut la galante duchesse de Châtillon.
Quand il mourut, sa femme étoit enceinte d'un enfant qui, né le 8
janvier 1628, reçut le nom de François-Henri de Montmorency; il fut pair
et maréchal de France, et, sous le nom de maréchal de Luxembourg, il
signala fréquemment son courage et ses talents militaires à la fin du
règne de Louis XIV. Il étoit marié depuis 1661 avec Catherine de
Clermont-Tallard, héritière de Luxembourg. Desormeaux (_Hist. du
maréchal de Luxembourg_), dans son Histoire de la maison de Montmorency,
t. 4, p. 106, prétend que Mazarin auroit songé à se l'attacher par une
alliance.]
C'est celui qu'on appelloit Coligny, frère de madame de Châtillon, et
qu'on nomme aujourd'hui duc de Luxembourg[214]. Comme le cavalier se vit
si bien traité de sa maîtresse, il ne perdit pas un moment de la visiter
avec toutes les assiduités qu'un nouvel amant doit avoir pour plaire à
l'objet de son cœur. Cette pratique a duré plus de six mois sans être
sue, en sorte que les plus surveillants n'y pouvoient rien découvrir. Il
avoit même surpris les esprits les plus jaloux. Un jour Monsieur survint
brusquement au cabinet de Madame. Il la trouva qu'elle contemploit un
petit portrait du duc de Luxembourg, en tenant de l'autre une lettre de
la même personne. Monsieur se saisit du portrait, et blâma Madame
seulement, en tirant promesse d'elle qu'elle lui interdiroit désormais
toute visite, et qu'elle le prépareroit à éviter le danger où il
pourroit s'exposer.
[Note 214: «Le maréchal de Luxembourg n'avoit pas une figure heureuse et
brillante: il étoit d'une taille contrefaite; de longs et épais sourcils
venoient se joindre sur ses paupières et lui rendoient la physionomie
austère.» (Desormeaux, ouvrage cité, p. 411-412.)]
Cet événement ne fit qu'augmenter l'amour de ce duc, qui se priva bien
pour quelques jours de voir Madame; mais il ménagea son temps de manière
que, l'ayant revue, Monsieur en fut averti et s'en plaignit au Roi, qui
l'exila tout aussitôt.
Personne n'a osé se déclarer depuis, quoiqu'il y ait autant d'amants que
de gens qui voient cette princesse.
[Illustration]
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