À L'HISTOIRE DE Mlle DE LA VALLIÈRE.
Nous donnons ici, comme nous l'avons annoncé plus haut, les
pages qui terminent dans Conrart l'histoire de mademoiselle
de La Vallière; on y trouvera, outre quelques détails sur
les amours de madame de Créqui et du Légat, des
particularités nouvelles.
Mais pendant qu'ils goûtoient tant de délices dans leur entretien,
Madame et la duchesse de Créquy n'en avoient pas tant. Elles étoient
allées se promener toutes deux pour se parler dans la liberté que leur
amitié leur donnoit, quand Madame, qui n'avoit que des choses tristes
dans le cœur, commença la conversation par des soupirs et la finit par
des larmes. La Duchesse regrette aussi un amant, encore plus aimable et
aussi tendrement aimé: car il faut dire à la louange de madame de Créquy
que son cœur ne se peut donner à demi; et puis, à vous dire le vrai, ce
n'est point à monsieur le Légat à qui l'on feroit de petits présens.
Chacun sait qu'il a la plus belle mine d'homme que l'on puisse voir, et
qu'il n'y a que les anges qui lui puissent disputer l'avantage de la
beauté. Son esprit est admirable, doux infiniment et flatteur; son cœur
est tendre pour les femmes, et il aime avec une passion extrême. Madame
de Créquy sans doute ne lui est pas ingrate.
Pour ne nous éloigner pas de l'affliction de Madame, qui étoit causée
par le peu de soin que le comte de Guiche avoit pris de lui donner de
ses nouvelles: «Eh bien! ma chère, disoit-elle, que pensez-vous de cet
ingrat, qui, après avoir reçu mille et mille marques de ma tendresse, me
quitte sans espoir de retour, et m'abandonne à des chagrins
épouvantables? Je sais que vous me direz que le misérable qu'il est ne
s'éloigne que par les ordres cruels du Roi, et qu'il n'a pu aller
contre. Je l'avoue, mais aussi avouez-moi que, s'il aimoit autant qu'il
m'a toujours témoigné, il travailleroit à son retour et à apaiser le
Roi. Mais, hélas! l'aversion qu'il a pour lui et le ressentiment qu'il a
contre ses ennemis l'emportent sur la passion qu'il a pour moi. Enfin,
après avoir essuyé ses beaux yeux, elle fit ces deux couplets de
chanson:
_Iris au bord de la Seine..._
Voilà, ma chère, dit-elle à la Duchesse, ce que je pense en général des
hommes. Je vous trouve si sage de n'en aimer aucun, que j'admire votre
prudence, ou plutôt la froideur de votre âme.»
La Duchesse rougit, et son cœur fit voir dans ses yeux que la flamme,
pour en être sèche, n'en étoit pas moins ardente. De manière que Madame,
qui est adroite, reprit finement, et cependant selon son cœur: «Quoi que
je dise contre les hommes, il est pourtant vrai que je connois bien
qu'il y a mille et mille agréables commerces secrets qui sont bien plus
charmans que ceux où il y a tant de galanterie et d'éclat qu'ils
obligent tout le monde d'en causer.--Ah! Madame, reprit la Duchesse,
qu'il est bien vrai ce que vous dites, et qu'il y a de gens heureux dans
le monde qui ne font point de bruit! Ils ne veulent qu'eux-mêmes à être
les seuls témoins de leurs félicités, ou tout au plus quelque agréable
confident ou confidente.--Pensez-vous en vérité me persuader que tous
les amours sont tendres et sincères?--Non, Madame, ils ne le sont point.
Il n'y a qu'une certaine manière de débusquer ses rivaux, et j'ai ouï
dire à monsieur le duc de Guise bien des fois qu'il n'a jamais mieux
aimé mademoiselle de Pons[144] que lorsque personne ne le croyoit. Mais
quand quelqu'un le sut, sa tendresse changea, et il l'aima depuis pour
faire dépit à ceux qui en parloient. J'en connois mille qui n'aiment
point, et ce qu'ils en font n'est que pour faire enrager des rivaux, et
je pense même que les faveurs secrètes de leurs maîtresses ne leur sont
chères qu'autant qu'elles sont publiques. Ah! Madame, est-ce là être
amoureux? L'amour ne veut que le mystère, le silence et le secret, et
ces gens-là ne le veulent pas souffrir. Les femmes font de même,
n'aimant pas plus que les hommes, et ce n'est que par vanité qu'elles
retiennent leurs cœurs; elles seroient bien fâchées si l'on ne disoit au
cercle: Monsieur le duc, monsieur le chevalier, est amoureux de madame
une telle. Elles aiment bien mieux une magnifique collation, un bal bien
ordonné, qu'un saisissement, qu'une plainte de n'être pas aimée, et
enfin qu'une lettre tendre et touchante. Ce n'est pas que ces dames
n'accordent aussi franchement les dernières faveurs à leurs amants que
si elles les aimoient; mais c'est pour les obliger à faire de la dépense
ou à leur donner de quoi en faire. Aussi ne faut-il pas s'étonner si ces
commerces se rompent, si une absence détruit tout; et si l'on trouve
beaucoup de femmes belles et de cette humeur, on en retrouve autant
qu'on en perd. Mais, Madame, on ne retrouve pas aisément des personnes
qui aient l'esprit délicat et au-dessus de la bagatelle. L'on n'en voit
pas souvent dont le cœur se donne sans réserve, qui soient sincères et
tendres, qui n'aiment en leurs amans que leur ardent amour, leur vertu
et leur fidélité. Les femmes dont je vous parle chasseroient un empereur
s'il déplaisoit à leur amant. Elles n'ont que ce qu'elles aiment en
tête; elles sont ravies quand l'occasion leur présente une entrevue
secrète; elles s'abandonnent aux transports; elles se redisent en secret
tout ce que leurs amans leur ont dit, et enfin ces cœurs-là sont bien
pris.--Jamais, reprit Madame, je n'avois si bien compris les plaisirs
qu'un amour secret donne, comme je fais maintenant; mais en vérité,
Duchesse, tu en parles trop bien pour ne les pas expérimenter. Dis-moi,
je te prie, pour qui ton cœur s'est rendu si savant?» La Duchesse se
prit à rire, et lui demanda qui elle croyoit dans la cour qui l'avoit si
bien instruite!--Hé! je ne sçai pas, dit Madame, car vous donnez si bon
ordre à vos affaires que vous passez ici pour prude. Mais, ma belle,
vous avez été à Rome. Je doute que, s'il y a quelque aimable Italien
dont les passions sont violentes, il n'ait fait quelque effet dans votre
âme. Mais je suis bien folle, ma foi! c'est votre beau-frère, ou je suis
bien trompée; il vous voit assiduement, et l'un et l'autre vous
paroissez fort amis, comme gens de nouvelle connoissance.--Aussi, reprit
la Duchesse, cela est, car il m'a connue dès que j'étois à Rome.--Oui,
dit Madame, vous aima-t-il dès ce temps-là?--Et que vous êtes méchante
de me vouloir embarrasser! Mais enfin, je vous l'avoue, puisque je le
veux bien, et vous ne me volez point mon secret; je confesse donc que le
Légat est plus aimable mille fois par l'esprit que par le corps,
quoiqu'il le soit infiniment, même autant qu'on peut aimer; et moi je
l'estime plus que personne.--Ah! Duchesse, tu n'en dis point assez; tu
as bien plus que de l'estime: car, enfin, jamais l'estime n'a inspiré
tout ce que tu viens de dire.--Eh bien! reprit la Duchesse, croyez si
vous voulez que quelque chose de plus tendre m'ait fait ressentir la
passion du Légat avec plaisir.» Et sur ce chapitre elle prit sa belle
humeur et conta cette affaire tout autant qu'il plut à Madame de
l'entendre, et la Duchesse l'avoua avec certitude.
[Note 144: Tallemant a parlé longuement des amours du duc de Guise et de
mademoiselle de Pons. Voy. édit in-18, tom. 7, p. 111 et suiv.]
[Illustration]
[Illustration]
HISTOIRE
DE L'AMOUR FEINTE
DU ROI POUR MADAME
Vous m'avouerez, ma chère, qu'il est plaisant qu'une princesse de mon
rang ait été le jouet d'une petite fille comme La Vallière; cependant
c'est ce qui m'est arrivé, et ce que je vais vous apprendre, puisque
vous n'étiez point à Paris dans ce temps-là[145]. Vous saurez que peu de
temps après que je fus mariée à Monsieur, lequel je ne pus jamais bien
aimer, le Roi, qui, je pense, étoit de même pour la Reine, me venoit
voir assez souvent et se plaignoit peu galamment de l'inutilité de son
cœur, et que depuis le départ de madame de Colonne il étoit bien des
momens dans la vie qui lui sembloient longs; il nous disoit souvent cela
en présence de tout-à-fait belles femmes, et, quoique nous ne le
trouvassions pas obligeant, c'étoit à qui le divertiroit le mieux. Un
jour qu'il étoit bien plus ennuyé qu'à l'ordinaire, monsieur de
Roquelaure[146], pour le tirer de sa rêverie, s'avisa malheureusement de
lui faire une plaisanterie de ce qu'une de mes filles étoit charmée de
lui, en la contrefaisant, et disant qu'elle ne vouloit plus voir le Roi
pour le repos de son cœur, et mille choses de cette nature
qu'effectivement La Vallière disoit. Comme vous savez qu'il donne l'air
goguenard à tout ce qu'il dit, il réussit fort à divertir le Roi et
toute la compagnie; il demanda qui elle étoit, mais, comme il ne l'avoit
pas remarquée, il ne s'en informa pas davantage; seulement il prit grand
plaisir aux bouffonneries du sieur Roquelaure.
[Note 145: L'auteur fait allusion au séjour de madame de Créqui à Rome,
où son mari étoit ambassadeur en ce temps; il y fut victime d'une espèce
d'assassinat qui motiva l'envoi en France du légat Chigi; celui-ci, en
même temps qu'il apportoit au Roi une satisfaction, faisoit, paroît-il,
une cour assidue à la femme de l'ambassadeur.]
[Note 146: Voy. t. 1, p. 163 et suiv.]
Trois jours après, le Roi, sortant de sa chambre, vit passer
mademoiselle de Tonnecharante[147]; il dit à Roquelaure: «Je voudrois
bien que ce fût celle-là qui m'aimât.--Non, Sire, lui dit-il, mais la
voilà», en lui montrant La Vallière, à laquelle il dit, en notre
présence à tous, d'un ton fort plaisant: «Eh! venez, mon illustre aux
yeux mourans, qui ne savez aimer à moins qu'un monarque!» Cette
raillerie la déconcerta; elle ne revint pas de cet embarras, quoique le
Roi lui fît un grand salut et lui parlât le plus civilement du monde. Il
est certain qu'elle ne plut point ce jour-là au Roi; mais il ne voulut
pourtant point qu'on en raillât.
[Note 147: Gabrielle de Rochechouart, de la branche des comtes de
Tonnay-Charente, étoit fille unique de Jean-Claude de Rochechouart et de
Marie Phelippeaux de la Vrillière. Elle épousa, en 1672, le marquis de
Blainville, fils de Colbert. Son père et le père de madame de Montespan
étoient, l'un et l'autre, petits-fils de René de Rochechouart; Gaspard,
fils de René, avoit eu lui-même pour fils Gabriel, père de madame de
Montespan, et Louis, comte de Maure. La comtesse de Maure, tante de
madame de Montespan, étoit donc alliée, à un degré fort rapproché, de
mademoiselle de Tonnay-Charente. Il étoit nécessaire de débrouiller
cette parenté qui explique certains faits postérieurs.]
Six jours après, il advint mieux pour elle; car elle l'entretint fort
spirituellement deux heures durant, et ce fut cette conversation fatale
qui l'engagea. Comme il eût eu honte de venir voir cette fille chez moi
sans me voir, que fit-il? Il trouva moyen de faire dire à toute sa cour
qu'il étoit amoureux de moi; il en parloit incessamment; il louoit mon
air et ma beauté, et enfin je fus saluée de toutes mes amies de cette
nouvelle. Cependant il ne m'en donnoit point d'autres preuves que d'être
continuellement chez moi, et, dès qu'il voyoit quelqu'un, d'être attaché
à mon oreille à me dire des bagatelles; et après cela, il retomboit dans
des chagrins épouvantables. Il me mettoit souvent sur le chapitre de la
belle, en m'obligeant de lui dire jusques aux moindres choses; et comme
je croyois que ce n'étoit que par ce qu'on lui en avoit dit, et que
d'ailleurs j'étois bien aise de le divertir, je l'en entretenois autant
qu'il le vouloit. Il la voyoit souvent en particulier, et prenoit
quelquefois un ton de raillerie pour autoriser ses conversations; mais
pour peu que je continuasse, je voyois bien par la mine qu'il faisoit
quand quelqu'un la choquoit, qu'il n'étoit pas content. Il la faisoit
venir souvent, et effectivement il étoit bien plus agréable et
fournissoit bien davantage à la conversation que lors qu'elle n'y étoit
pas. Cependant concevez que j'en étois la malheureuse, ne voyant presque
plus personne, de peur qu'on avoit de lui déplaire; il n'y avoit que le
pauvre comte de Guiche qui venoit toujours hardiment me voir. Bon Dieu,
que j'étois aveuglée!
Il me souvient qu'un jour que mademoiselle de Tonnecharante avoit la
fièvre, que La Vallière étoit auprès d'elle, d'abord que le Roi le sçut,
il en fut tout ému et se leva pour l'aller quérir. Le comte me dit: «Ah!
que le Roi, Madame, est honnête homme, s'il n'a point d'amour!» Je vous
avoue que je ne le croyois pas, quoique chacun dît le contraire; la
jeune Reine même me le persuadoit bien mieux que les autres par sa
froideur pour moi, qu'elle prétendoit venir de ce que j'avois ri un soir
qu'elle pensa tomber ici en dansant; Monsieur m'en donna aussi des
attaques à la chasse: en vérité, quand j'y pense, nos deux illustres se
divertissoient bien de ma simplicité; mais achevons.
Un jour que la comtesse de Maure[148] me vint voir, La Vallière lui
demanda si elle n'avoit point vu la Tonnecharante, qui étoit sortie pour
l'aller voir. Vous connoissez bien l'esprit de la comtesse, qui étoit sa
particulière amie; elle trouva que La Vallière ne parloit pas comme elle
devoit de sa parente et de son amie[149]; elle s'en plaignit à moi. Je
vous avoue que dans mon âme je trouvai le caprice de cette dame
plaisant, de trouver à redire qu'on n'avoit point dit mademoiselle de
Tonnecharante; mais comme j'avois gardé un dépit secret contre La
Vallière de ce que le soir précédent le Roi l'avoit presque toujours
entretenue, je lui en fis un si grand bruit, en la reprenant aigrement
devant madame de Maure, en lui disant que je faisois grande différence
d'elle avec toutes mes filles, et que je la trouvois fort entendue
depuis quelque temps, qu'elle en pleura de rage et de chagrin. Ce qui
l'outragea plus sensiblement, c'est qu'elle nous avoit entendu la
railler avec mépris de sa prétendue passion pour le Roi, et, comme vous
savez que madame de Maure décidoit souverainement de tout, elle la
traita de fille qui à la fin aimeroit les héros des romans.
[Note 148: Anne Doni d'Attichi, femme de Louis, comte de Maure, la
célèbre amie de madame de Sablé et de mademoiselle de Montpensier.--Voy.
la note précédente.]
[Note 148: Voy. ci-dessus p. 100.--L'auteur lui prête ici une sorte de
fierté fort susceptible que n'avoit point madame de Maure, si l'on en
croit les portraits que nous ont laissés d'elle le marquis de Sourdis,
dans le Recueil de portraits dédiés à Mademoiselle, et Mademoiselle
elle-même dans son petit roman de la _Princesse de Paphlagonie_, où
Madame de Maure paroît sous le nom de _Reine de Misnie_. Partout on
s'accorde à louer sa bonté.]
Nous n'avions pas encore décidé ce chapitre, que le Roi entra dans ma
chambre. Je vous avoue, duchesse, que dans ce moment il me parut plus
aimable que tout ce que j'ai jamais vu. Mais Dieu! que cette aimable
joie se dissipa bientôt, lorsqu'il aperçut La Vallière entrer par une
autre porte, les yeux gros et rouges à force de pleurer! Non je
n'entreprendrai point de vous dire quel fut ce changement, qu'il tâcha
de cacher pour lui dire en riant qu'il l'aimoit assez pour vouloir
savoir ses chagrins. Je pense qu'elle lui fit bien ma cour: il sortit un
moment après, disant qu'il m'avoit vue, et que c'étoit assez. Il revint
cependant le soir avec la Reine-Mère, qui étoit suivie de plusieurs de
nos dames. Elle nous montra un bracelet de diamans d'une beauté
admirable, au milieu duquel étoit un petit chef-d'œuvre: c'étoit une
petite miniature qui représentoit Lucrèce; le visage en étoit de cette
belle Italienne qui a tant fait de bruit dans l'univers; la bordure en
étoit magnifique et enfin toutes tant que nous étions de dames eussions
tout donné pour avoir ce bijou. À quoi bon le dissimuler? je vous avoue
que je le crus à moi, et que je n'avois qu'à faire connoître au Roi que
j'en avois envie pour qu'il le demandât à la Reine, car tout autre que
lui ne l'auroit jamais pu obtenir d'elle. En effet, je ne manquai rien
pour lui persuader qu'il me feroit un présent fort agréable s'il me le
donnoit. Il étoit si triste qu'il ne me répondit rien; cependant il le
prit des mains de madame de Soissons, qui le tenoit, et l'alla montrer à
toutes nos filles. Il s'adressa à La Vallière pour lui dire que nous en
mourions toutes d'envie, et ce qu'elle en trouvoit; elle lui répondit
d'un ton languissant, précieux et admirable. Le Roi n'eut pas la
patience ni la prudence d'attendre à le demander qu'il fût hors de chez
moi; car avec un grand sérieux il vint prier la Reine de le lui troquer,
et elle le lui donna avec bien de la joie. Dieu sait quelle fut la
mienne lorsque je le lui vis entre les mains!
Après que tout le monde fut parti, je ne pus m'empêcher de dire à toutes
mes filles que je serois bien attrapée si je n'avois pas le lendemain ce
bijou à mon lever. La Vallière rougit et ne répondit rien; un moment
après elle partit, et la Tonnecharante la suivit doucement. Elle vit La
Vallière comme je vous vois regarder ce bracelet, le baiser, puis le
mettre dans sa poche, lorsque la Tonnecharente l'empêcha par un cri
qu'elle fit, à dessein de lui faire peur. Je pense qu'elle en eut aussi;
mais, après s'être remise, elle ne chercha point de finesse, elle lui
dit: «Eh! bien, Mademoiselle, vous voyez que vous avez le secret du Roi
entre vos mains; c'est une chose délicate, pensez-y plus d'une fois.»
Voici la Tonnecharante aux prières de lui dire la vérité de toute cette
intrigue. La Vallière lui dit sans façon les choses au point qu'elles en
étoient; après quoi elle écrivit toute cette aventure au Roi.
Le lendemain il vint chez moi dès les deux heures, et parla près d'une
heure à elle. Il voulut dès ce jour-là la tirer de chez moi; elle ne le
voulut pas. Il souhaita qu'elle prît ces boucles d'oreilles et cette
montre, et qu'elle entrât dans ma chambre avec tous ses atours; ce
qu'elle fit. Je lui demandai devant le Roi qui lui pouvoit avoir donné
cela.--«Moi», répondit le Roi peu civilement. Je demeurai muette; mais,
comme le Roi souhaita que j'allasse à Versailles et que j'y menasse
cette créature, j'attendis à la chapitrer devant les Reines. Assurément
que le Roi s'en douta, et ce fut ce même jour qu'il nous fit cette
incivilité à toutes, de nous laisser à la pluie qui survint dans ce
temps-là pour donner la main à La Vallière, à laquelle il couvrit la
tête de son chapeau. Ainsi il se moqua de nos desseins, et ne fit plus
de secret d'une chose dont nous prétendions faire bien du mystère. Jugez
après cela, ma chère, de l'obligation que je dois avoir au Roi.
La duchesse[150] la plaignit, et elles passèrent cinq à six jours
parlant chacune de leurs affaires, après lequel temps elles revinrent à
Paris. Madame alla descendre au Louvre, où elle trouva presque toutes
les femmes de qualité de la cour qui étoient venues visiter la
Reine-Mère, qui avoit une légère indisposition[151]. Le Roi vit entrer
monsieur de Roquelaure, auquel il demanda si l'on parleroit
éternellement de ses malices pour les femmes, à cause que le soir
précédent il avoit rompu avec madame de Gersay[152] fort mal.--«En
vérité, lui dit le Roi, cette réputation de se faire aimer des femmes et
puis se moquer d'elles ne me charmeroit point; qui peut autoriser un
homme qui manque de probité pour elles? car enfin, si parce que l'on n'a
à essuyer que leurs plaintes et leurs larmes il faut n'en rien craindre,
je trouve cela horrible; et puis, quiconque a de la probité en doit
avoir partout.--En vérité, reprit la première et la plus aimable
duchesse de France, cela est bien glorieux pour nous, qu'un roi comme le
nôtre défende nos intérêts si généreusement.--
[Note 150: L'auteur prend ici brusquement la parole, qu'il avoit laissée
à MADAME depuis le commencement de ce récit. On se rappelle que Madame
s'adressoit à la duchesse de Créqui.]
[Note 151: La Reine mère étoit depuis long-temps atteinte d'un cancer.]
[Note 152: Voy., sur le marquis de Jarsay, dont la femme est ici en jeu,
t. 1, p. 74.]
Ah! Madame, dit le Roi, je n'en aurois pas besoin si toutes les femmes
étoient faites comme vous.--Après tout, dit la Reine, monsieur de
Guise[153] se décria tellement pour deux ou trois affaires de cette
nature que quand il est mort il n'eût pas trouvé une lingère du palais
qui l'eût voulu croire.--Mais, Madame, lui dit Roquelaure en riant,
quand un confesseur commande de rompre?--Ah! la bonne conscience!
interrompit le Roi; ah! l'homme de bien!» Il continua cette conversation
encore une heure, toujours pillant[154] Roquelaure. Ensuite il alla
penser pour se confesser le lendemain, qu'il communia avec une dévotion
admirable, et partagea la journée en trois: à Dieu, aux peuples, et à La
Vallière, à laquelle il donna la fête de toutes les façons. Mais celle
qui m'auroit le plus agréé, c'est un meuble entier de cristal tout
façonné: il est certain que tous les meubles que j'ai jamais vus en ma
vie doivent céder à la beauté et à l'éclat de celui-ci; le seul
candélabre est de deux mille louis. Deux jours après La Vallière envoya
au Roi, par un gentilhomme de son frère, un habit et la garniture avec
ce billet:
_Je vous avoue que je me sens un peu de vanité lors que je
pense que je suis en état de pouvoir faire des présens au
plus grand roi du monde; car vous voulez bien, mon illustre
prince, que je sois persuadée que tout ce qui vous vient de
moi vous est agréable, et que vous estimez plus une marque
de ma tendresse et de mon amitié que tous les trésors de
votre royaume. Pensez un peu, en vous habillant, qu'il n'est
pourtant pas besoin d'être magnifique pour me plaire._
[Note 153: Henri de Lorraine, deuxième du nom, duc de Guise, pair et
grand chambellan de France, né en 1614, mort en 1664. Ses prétentions,
sa jactance, ses nombreuses amourettes, ont été maintes fois racontées
et chansonnées. On a vu plus haut (p. 93) une allusion à son amour pour
mademoiselle de Pons. C'est à lui que Somaize dédia son _Dictionnaire
des Précieuses_. Voy. notre édition de ce livre, t. 2, p. 251.]
[Note 154: Piller, railler, agacer. Terme pris de la chasse; on dit à un
chien: _Pille_, _pille_, c'est-à-dire mords. De là _houspilier_.]
Cette lettre plut au Roi, comme tout ce qui vient de La Vallière; voici
ce qu'il lui repartit:
_Oui, ma chère mignonne, vous êtes en état de me faire des
présens, et je les reçois avec plus de joie de votre main
que je ne ferois de tout l'empire de l'univers par celles de
tous les hommes; mais, ma belle enfant, conservez-moi
toujours le glorieux don que vous m'avez fait de votre cœur,
car c'est celui-là qui m'oblige à regarder tous les autres
avec plaisir. Ayez un peu d'envie de me voir avec l'habit
que vous me donnez._
Elle en eut une grande commodité, car il le porta plus de quinze jours
de suite. Il lui en envoya peu de temps après six merveilleusement
riches et superbes, avec une échelle[155] et une ceinture de diamans,
afin de monter avec plus de facilité au haut du mont Parnasse, et une
veste[156] comme celle de la Reine, qui lui sied fort bien.
[Note 155: Les femmes portoient alors des échelles de rubans,
c'est-à-dire des nœuds de rubans fixés par échelons le long du busc; les
diamants remplacent ici les rubans.]
[Note 156: «VESTE. Espèce de camisole qui est ordinairement d'étoffe de
soie, qui va jusqu'à mi-cuisse, avec des boutons le long du devant et
une poche de chaque côté. Les vestes étoient, il y a quelques années,
plus courtes, et même elles n'avoient point de poches d'homme.»
(_Richelet._)--Il est à croire que les _vestes_ des femmes différoient
de celles que portoient les hommes.]
Elle étoit dans cet état lorsque le Roi alla à la revue qu'il fit de ses
troupes à Vincennes devant messieurs les ambassadeurs d'Angleterre.
Voyant passer le carrosse de La Vallière, il s'avança au galop et fut
une heure et demie à la portière, chapeau bas, quoiqu'il fît une petite
pluie que nous trouvions fort incommode, et, en s'en retournant, il
rencontra à douze pas de là celui des Reines, auquel il fit un grand
salut. La semaine suivante, ils allèrent tous deux seuls à Versailles,
ne voulant point que mademoiselle d'Artigny y fût, tant il est vrai que
dans l'amour le secret est plaisant. Cela me fait souvenir du cardinal
légat[157], qui disoit un jour à monsieur de Créqui: «Parbleu, Monsieur,
mon plaisir diminueroit de la moitié si je croyois qu'on m'entendît.»
[Note 157: Le cardinal Chigi, dont nous avons parlé plus haut, amoureux
de madame de Créqui.]
À moitié chemin, Des Fontaines[158], par ordre du roi, lui prépara un
grand repas, duquel il eut cent louis. Ils restèrent six ou huit jours à
Versailles, et se divertirent à la chasse, à la promenade, au lit et à
tout ce qu'ils voulurent. En s'en revenant à Paris, mademoiselle de La
Vallière tomba de cheval, qui ne se seroit pas fait grand mal si elle
n'eût pas été maîtresse du Roi; mais, à cause de cela, il la fallut
saigner promptement. Je ne sais par quelle raison elle vouloit que ce
fût au pied; le Roi, qui voulut y être, fit plus de mal que de bien, car
il cria tant aux oreilles du chirurgien que la peur lui fit manquer deux
fois son coup. Son amant devint pâle comme un linge; mais ce fut bien
autre chose quand on vit que mademoiselle de la Vallière, en retirant
son pied, fit rompre le bout de la lancette. Le Roi, animé comme si ce
misérable l'eût fait exprès, lui donna un coup de pied de toute sa
force, qui en vérité est beaucoup dire, et l'envoya d'un bout de la
chambre à l'autre. Le Roi se jeta à sa place, et prit le pied de cette
admirable[159], en attendant un autre chirurgien, qui lui tira le bout
de la lancette et la saigna fort bien. Elle fut pourtant obligée de
garder le lit un mois. Le Roi différa dix jours, pour l'amour d'elle,
son voyage à Fontainebleau, après lequel il fallut partir; mais tous les
jours elle avoit des nouvelles du Roi, et le Roi en avoit des siennes.
Voici un des billets qu'elle lui écrivit:
_Mon Dieu! qu'il est incommode d'aimer un prince aussi
charmant que vous! on n'a pas un moment de repos, on craint
même mille choses qui ne peuvent pas arriver; enfin je vous
veux souvent du mal d'être trop aimable. Plaignez donc ce
cœur que vous rendez malheureux; excusez-le de toutes les
peines que je vous donne de m'aimer triste, absente,
importune, et, si j'ose dire, jalouse._
[Note 158: Le sieur Des Fontaines ne figure à aucun titre à cette époque
sur l'état de la maison du Roi.]
[Note 159: _Admirable_, _illustre_, remplacèrent le mot _précieuse_,
lorsqu'il fut discrédité.]
En voici la réponse:
_Le triste état où mon cœur me réduit depuis que je ne vous
vois pas, mon enfant, est assez pitoyable pour vous obliger
à partager mes chagrins, et à être touchée de pitié pour les
maux que votre absence me fait souffrir, qui ne peuvent être
adoucis par tous les divertissemens que mon cœur me fournit;
ainsi je puis être persuadé qu'il est des momens où vous
souffrez tout ce qu'une personne qui aime peut souffrir._
Une heure après que ce billet fut parti, l'impatience du Roi fut si
grande pour voir sa maîtresse qu'il pria le duc de Saint-Aignan de
l'aller quérir, ne le pouvant pas lui-même à raison de quelques affaires
importantes qu'on traitoit pour lors dans le conseil. Le duc partit
aussitôt, et deux jours après nos deux amans goûtèrent la satisfaction
qu'il y a de se voir après une si petite absence. Leur joie fut grande;
celle de la Reine ne fut pas de même, qui avoit déjà assez de chagrin
sans celui-là, d'avoir presque entendu toutes les nuits que le Roi
rêvoit tout haut de cette petite pute (c'est ainsi qu'elle la nommoit,
parce qu'elle ne sçait pas assez bien le françois).
C'est une bonne princesse; le Roi est un grand prince, personne n'est
digne d'être sur nos têtes que lui; jamais on n'a vu de grands hommes
qui, aussi bien que lui, n'aient été vaincus par l'amour: admirons
toujours sa bonne foi, sa tendresse et sa grande constance, et de
mademoiselle de La Vallière l'esprit et la modération[160].
[Note 160: À voir cette sorte de conclusion qui se rattache si peu à ce
qui précède, il n'est pas douteux, ce semble, que le récit n'ait été
interrompu, et qu'il y ait ici une lacune.--Nous avons vainement cherché
un texte plus complet.]
[Illustration]
LA DEROUTE ET L'ADIEU
DES
FILLES DE JOIE
DE LA VILLE ET FAUBOURGS DE PARIS
Avec leur nom, leur nombre, les particularités de leur prise et de leur
emprisonnement
ET LA
requeste a Madame de la Vallière
_J'écris la déroute fameuse
De la bande autrefois joyeuse,
Mais qui n'est plus en ce temps-ci
Qu'une bande fort en souci.
Quoiqu'il en soit, quoiqu'on en croie,
Je chante des filles de joie
L'adieu, les regrets et les pleurs,
Sans prendre part à leurs malheurs._
_Muse, qui connois cette race,
Qui t'a souvent fait la grimace
Et méprisé cent fois tes vers,
Lorgne-les toutes de travers,_
_Et fais aussi que je les voie,
Non plus comme filles de joie,
Mais en filles qui font pitié;
Pourtant, vers moi sans amitié,
Pour cette troupe de sirènes,
Et pour fruit de toutes mes peines,
Fais que quelque fille de bien
M'aime un peu sans m'en dire rien._
_Paris est un séjour commode
Où chacun peut vivre à sa mode,
Avec droit d'y manger son pain,
Comme dans l'empire romain,
Car on y vit sous un roi juste,
Comme on faisoit du temps d'Auguste,
Avec la même liberté,
Aussi bien l'hiver que l'été;
Et chacun à sa fantaisie
Y prend le droit de bourgeoisie;
Mais comme enfin tout se corrompt,
Le nom de bourgeois fait affront,
On veut être encor davantage[161];
De liberté libertinage
Se produit insensiblement,
Et puis il faut un règlement.
La femme, comme plus fragile,
Commence un désordre de ville,
Et veut toujours prendre plus haut_
_Qu'elle ne doit et qu'il ne faut.
La moindre se fait demoiselle[162];
Il faut brocards, il faut dentelle,
Il faut perles et diamans,
Il faut riches ameublemens,
Et mille autres telles denrées[163];
Mais pour les rendre ainsi parées,
Il faudroit que tous les maris
Fussent de vrais Jean de Paris.
De là vient la source maligne
Qui cause le malheur insigne
D'être enfin prise au saut du lit
Et surprise en flagrant délit.
Ô Dieu! qu'on en prend de la sorte!
Sans celles que la fausse porte
Fait sauver par quelques détroits
Pour être prise une autre fois.
Ninon dans un fiacre est prise
Avec un homme à barbe grise;
Ninon au carrosse à cinq sous[164]
Se laisse prendre et file doux;
Lucrèce en sortant est grippée;
Babet en dansant est happée;
On surprend Manon et Cataut
Qui vont l'une en bas l'autre en haut;
Jeanneton aux sergens fait tête.
On ne vit jamais telle fête.
Pots, pintes, tables, escabeaux,
Siéges, chandeliers, cruches, seaux,
Vaisselle, sans être comptée,
Volent d'abord sur la montée.
Tout y fait le saut périlleux,
Jusqu'aux bouteilles deux à deux;
Puis Jeanneton court à la broche.
Cependant un sergent l'accroche;
Elle l'égratigne et le mord.
Les voilà tous deux en discord,
Prêts à s'arracher la prunelle;
Mais le sergent est plus fort qu'elle:
Il l'entraîne contre son gré,
Lui fait sauter plus d'un degré,
Et, sans entendre raillerie,
La mène à la Conciergerie.
On déniche dès le matin
La fameuse et fière Catin:
Quoiqu'on la fasse aller en chaise.
Elle n'est pas trop à son aise,
La commodité lui déplaît;
Mais on s'en sert telle qu'elle est.
Marquise, comtesse ou baronne,
Il faut comparoître en personne,
Et faire entrer au Chatelet,
À jour ordonné sans délai:
C'est un arrêt irrévocable.
On prend au lit, on prend à table;
Pourvu qu'on soit en mauvais lieu,
Suffit, la prise est de bon jeu.
On a beau dire: Je suis telle,_
_Je suis d'auprès de la Tournelle,
Mon mari me connoit fort bien;
Tout ce discours ne sert de rien,
Il faut aller où l'on vous mène.
Pourquoi courir la pretantaine,
Lui disent les sergens railleurs,
Et venir autre part qu'ailleurs?
Hé bien! que votre mari vienne,
Qu'il vous retire et vous retienne,
S'il ne vous fait le même tour
Que le procureur de la cour
Fit l'autre jour à telle dame
Qui voulut se dire sa femme;
«Allez, je ne vous connois point,
Et demeurons en sur ce point»,
Lui dit-il fort bien en colère.
À cela que pourriez-vous faire?
Quand un homme est ainsi fâché,
Sa femme en porte le péché.
À propos, chez dame Thomasse,
Deux femmes de fort bonne race
Furent prises au trébuchet,
Et passèrent hier le guichet,
Et tous les jours, on en attrape
À l'heure que l'on met la nape:
Cela veut dire en plein midi[165].
Ha! qu'un sergent est étourdi,
De venir frapper à cette heure!
Personne à table ne demeure;
Il peut tout seul se mettre là:
Car aussitôt chacun s'en va,
Laisse chapon, ragoût et soupe,
Laisse du vin dedans sa coupe,
Et fait place à quatre sergents
Qu'il laisse buvans et mangeans,
Et souhaite qu'ils en étouffent,
Tandis que les dames s'épouffent._
_D'autres, avec des Savoyards,
S'enferment bien de toutes parts,
Puis sortent par la cheminée;
De quoi la cohorte étonnée
Pense que le diable a pris part
À cet inopiné départ.
Rien ne sort à porte rompue,
Elles sont déjà dans la rue;
Les Savoyards crient haut et bas:
Sergens, vous ne nous tenez pas;
Mais les sergens, tout pleins de rage,
S'en prennent d'abord au ménage;
Ils renversent et brisent tout;
Chacun en emporte son bout,
Mais ce bout ne vaut pas la peine
De faire une entreprise vaine.
Ils vont chez la belle aux beaux yeux;
Chez elle ils réussiront mieux;
Elle est dame à se laisser prendre
Et point difficile à se rendre;
Tout bretteur se rend maître là,
Si-tôt qu'il a dit: Me voilà!
Sergent qui commande à baguette
N'a pas moins de droit que la brette;
Ouvrez vite, c'est temps perdu,
Levez-vous, le lit est vendu,_
_Lui dit-il en propres paroles.
Prenez, dit-elle, deux pistoles
Et me laissez vivre en repos.
C'est parler for mal à propos.
Ha! vous ne ferez point affaire,
Dit le sergent fort en colère.
Pour qui me prenez-vous ici?
Pensez-vous échapper ainsi?
Si je n'avois la retenue,
Vous iriez à pied par la rue;
Mais c'est en chaise que l'on sort
Quand on en veut payer le port.
Tel est le destin de nos belles
Et d'autres qui sont avec elles:
Nicole, Claudine, Margot
Et Perrette? et Jeanne au pied-bot,
Martine, la souffle-rôties,
Toutes servantes addenties,
Qui deçà, qui delà, font flus,
Mais elles ne reviennent plus.
Bon pied, bon-œil et bonne bête
Fait bien lors un coup de sa tête.
Comme on déniche des moineaux,
Ou comme l'on cuit des perdreaux,
Tout ainsi l'on prend Christoflette,
Poncette, Gilette, Nisette,
En sortant de leurs nids à rats;
L'une échappe de l'embarras,
On la prend, on lui dit. C'est que[166]
Il faut venir au Fort l'Évèque,
Et de prises pour un matin
J'en compte cent, sans le fretin.
Guère de gens ne sont en peine
De s'informer où l'on les mène,
Excepté quelques perruquiers,
Quelques parfumeurs et poudriers,
Quelques faiseurs de confitures,
Ou bien de mignonnes chaussures,
De fards, de pommades, de gands,
De vieilles jupes, vieux rubans,
Repassez à la friperie,
Et faiseurs de pâtisserie.
Hé quoi! si souvent escroqués,
Faut-il encore qu'ils soient moqués?
Ô personnes ensorcelées,
De prêter ainsi leurs denrées
Sur janvier, février et mars,
Pour courre après de tels hasards!
Au contraire, mille personnes
Prudentes, sages, belles, bonnes,
Rendront grâce aux bons magistrats
Qui leur ont sauvé tant de pas,
Et réduit leurs maris à vivre
D'un air qu'il ne les faut pas suivre.
Ô combien d'argent épargné
À tel, qui pour être lorgné
Le faisoit, mettant tout en gage,
Et trop tôt gueux et trop tard sage!
Voilà ce que c'est d'écouter
Un sexe qui vient nous tenter,
Qui nous fait croire qu'il nous aime,
Et puis nous perd comme lui-même!
Ô qu'elles sont en bel état
Pour un marquisat ou comtat!
Ainsi fait la vanité sotte
D'une poupée une marotte,_
_D'une belle idole un jouet,
Et du jeu l'on en vient au fouet[167].
C'est là d'une façon fort belle
Se faire passer demoiselle.
Et pourtant une infinité
Passent en cette qualité;
Mais la prudente politique
En va faire une république
Que l'on veut envoyer à l'eau,
S'entend pourtant dans un vaisseau.
Alors toute personne sage
Fera des vœux pour leur passage,
Priera les flots, Neptune aussi,
De les porter bien loin d'ici[168].
Aux vents, pour moi, je fais prière
De leur bien souffler au derrière,
C'est du navire que je dis;
J'excepte le vent yapis[169]:
Car ce vent seroit tout contraire,
Et des poètes d'ordinaire
Il est invoqué pour les gens
Qu'on veut revoir en peu de temps._
_Alors aussi d'autre manière
Tout débauché fera prière;
Mais prières de débauchés
Sont souvent autant de péchés;
Le Ciel, qui le sait, les délaisse
Et ne s'en hausse ni s'en baisse;
Les enfans leur crient au renard[170].
Pourtant dans ce fameux départ
On voit blémir un pauvre drôle
Quand il entend lire le rôle
Où des premières est Fanchon,
Qui de ses deux yeux de cochon
Lui vint percer le cœur et l'âme;
Alors il ne peut qu'il ne blâme
Et polices et magistrats.
Ô! dit-il en parlant tout bas,
Quelle injustice, quel dommage,
De faire à Fanchon cet outrage!
Puis, demeurant droit comme un pieu,
Il enrage et jure morbieu,
Et maudit en soi la police.
De peur qu'il a de la justice;
Mais il a beau se garder bien,
Jamais justice ne perd rien.
Dieu veuille qu'il s'amende
Et que jamais on ne le pende!
On en pend de bien plus hupés
Qu'un sexe pipeur a pipés._
_Enfin nos pies dénichées,
De leur départ assez fachées,
De tous côtés d'un œil hagard.
Regardent le tiers et le quart.
Mais tiers ni quart, tel qu'il puisse être,
Ne fait semblant, de les connoître.
L'une soupire, l'autre rit;
L'une soupire, une autre maudit;
Quelque autre fait la grimace
D'un singe qui demande grâce;
Une autre sans honte et sans front
Se moque d'honneur et d'affront.
La demoiselle et la marquise,
Mais marquise de bonne prise,
Ont le bec alors bien gelé,
Et le caquet mal affilé.
Elles n'ont point ici par voye,
Bruns ni blondins qui les cotoye.
Les sergens sont leurs quinolas[171]
Qui sont des meneurs par le bras,
Meneurs de fort mauvaise grâce,
Et tous meneurs chassant de race,
Meneurs à leur rompre le cou,
En les menant devinez où.
Je croi qu'ils vont droit au Pont-Rouge[172]
Vers un grand bateau qui ne bouge.
Là, toutes entrant en complot,
On crie: À Chaillot! à Chaillot!
C'est aux Bons Hommes à Surène,
C'est où ce grand bateau les mène;
S'il fait beau temps l'on pourra bien
Passer outre sans dire rien.
Adieu Paris, comme il nous semble,
Disent-elles toutes ensemble.
Hélas! que de gens, de métier
Sont fâchés en chaque quartier:
Car ils perdent la chalandise
Et de baronne et de marquise.
À présent tout est renversé,
Notre honneur est bien bas percé:
Nous donnerions, étant au rôle,
La qualité pour une obole.
Du moins que ne nous réduit-on
À reprendre le chaperon[173]?
Après avoir été coquettes,
Quel mal d'être chaperonettes,
Même de porter le tocquet[174]
Avecque quelque autre affiquet,
Tout ainsi que la bourgeoisie,
Qui de grande peur est saisie
Qu'on ne règle au temps de jadis
Et sa coiffure et ses habits;
Que d'une demi-demoiselle
On en fasse une péronnelle.
On en seroit tout aussi bien
Si le monde n'en disoit rien.
Mais, soit qu'il jase ou qu'il se taise,
On en seroit plus à son aise,
On ne se ruineroit point
Pour du brocart[175] et pour du point[176]:
La chemisette[177], la houbille[178],
Le corset, quelque autre guenille,
Un filet à mouche, un jupon
Pour parer seroit aussi bon.
Mais zeste, attendez-nous sous l'orme!
On nous prendra pour la réforme.
Bon Dieu! que nous avons de soin!
C'est bien de nous qu'on a besoin!
Laissons faire le politique.
Qui règle la chose publique;
Mais qu'en le laissant faire aussi
Elle nous chasse loin d'ici!
Adieu bal, adieu comédie
Adieu, puisqu'il faut qu'on le die,
Au Marais, notre rendez-vous,
Où souvent, avec cent filoux,
Nous avons joué notre rôle
À dépouiller un pauvre drôle,
Étranger ou provincial,
Où je ne m'acquitai pas mal
Du beau soin d'escroquer la dupe
Tantôt d'un bas, puis d'une jupe,
D'un mouchoir, d'un collier, d'un lou,
D'un rubis, d'un autre bijou,
D'un anneau, d'une garniture,
D'un brasselet, d'une coiffure,
D'un miroir, d'un ameublement,
D'un cabinet, d'un diamant,
D'une aiguière, d'un bassin même,
Selon que plus ou moins on aime.
Manger enfin carosse et train,
Le mettre nud comme la main,
Étoit mon principal office.
J'en cachois si bien l'artifice,
Que mon pauvre dupe croyoit
Que je brulois comme il bruloit;
Mais bientôt mon cœur, tout de glace.
Le forçoit de céder la place
A quelque autre simple niais
Qu'on prenoit du même biais;
Mais après toutes nos fredaines,
Dont nous allons porter les peines,
Voilà nos plaisirs qui sont morts,
Et nous en sommes aux remords.
Adieu promenades de Seine,
Chaillot, Saint-Cloud, Ruel, Surenne!
Ha! que nous allons loin d'Issy,
De Vaugirard et de Passy!
Mais c'est où le destin nous mène.
Adieu Pont Neuf[179], Samaritaine,
Butte Saint-Roch, Petits-Carreaux,
Où nous passions des jours si beaux!
Nous allions en passer aux isles;
Puisqu'on ne nous veut plus aux villes,
Il nous faut aller au désert.
Et comme toute chose sert,
Nostre disgrâce nous délivre.
De l'homme brutal, de l'homme ivre,
De l'homme jaloux, du coquin,
Et du voleur et du faquin,
Dont nous souffrons la tyrannie,
Les bassesses, la vilénie:
Supplice le plus grand qui soit.
Hélas! si la femme savoit
Quelle sujétion a celle
Qui fait le métier de donzelle,
Elle n'en tâteroit jamais,
Vivroit comme moi désormais,
Qui promets, qui proteste et jure
D'estre meilleure créature.
Mes compagnes en font autant;
Prenez-le pour argent comptant:
Nous tiendrons un chemin contraire,
Pourvu qu'on-nous le fasse faire.
Ainsi ce beau discours finit.
Mais elles n'avoient pas tout dit;
Il falloit encor nous apprendre
Combien elles en ont fait pendre,
Combien de galans ébahis
Par elles se sont vus trahis,
Et combien de lâches querelles
Se sont faites pour l'amour d'elles,
De mauvais coups, d'assassinats,
De vols qu'elles ne disent pas,
De marchands affrontés sans honte,
D'emprunts dont on ne tient nul compte;
Combien de jeunes gens enfin
Ont fait par là mauvaise fin;
Combien de désordre aux familles;
Combien il s'est perdu de filles,
Combien d'enfans ou d'avortons:
Quand finir, si nous les comptons?
Mais pensons à choses plus hautes,
Faisons profit de tant de fautes;
Car des dames de la façon
Font une fort belle leçon
A toute fille de boutique
Qui de demoiselle se pique,
Et qui hors d'un comptoir tout gras
Fait la dame à vingt-cinq carats;
Instruction aux artisannes,
Aux servantes, aux paysannes,
A toute autre grisette aussi,
De ne jamais broncher ainsi;
Désormais la sage bourgeoise,
Vivant en liberté françoise,
Ira partout le front levé,
Et tiendra le haut du pavé
Sans peur de se voir affrontée
Par quelque cambrouse effrontée
Qui fait par un méchant trotin[180],
Porter sa jupe de satin.
L'honneur, la vertu, le mérite,
Qu'il faudra que chacun imite,
Feront renaître dans nos jours
De justes et chastes amours.
L'impureté sera bannie
Des plaisirs de la douce vie.
Tout ira comme il doit aller.
Mais il faut d'ici détaler,
Rebut du sexe, on vous l'ordonne;
Sans vous la ville est belle et bonne,
On y va vivre en sûreté
Dans une honnête liberté;
Les bons desseins qu'on a pour elle
La font de plus belle en plus belle.
Paris est plus qu'il ne paroît,
Mais jamais ne fut ce qu'il est.
Les laquais y sont sans épées[181],
Les maris sans dames fripées,
Les rues sans boue en ce tems[182],
Sans embarras et sans auvents[183],
Et bientôt les modes nouvelles
Rendront nos casaques plus belles;
Et ce qui sera de plus beau
C'est la sûreté du manteau:
Car bientôt, grace à la police,
Paris sera purgé de vice,
Et des vicieuses aussi,
Qui n'aiment guère tout ceci;
Mais plaise ou non, ris ou grimace,
Il faut que justice se fasse,
Et de la façon qu'on s'y prend
On fait tout ce qu'on entreprend.
Il faut que Paris se nettoye
De boue et de filles de joie.
Que de voleurs sont étourdis
De voir faire ce que je dis,
Et doutent pendant leur asyle
S'ils doivent demeurer en ville.
Je ne sais que leur conseiller,
Sinon de ne plus travailler
D'un métier bientôt sans pratique
Quand on n'en tiendra plus boutique.
Hélas! que de gens affligés
De se voir ainsi délogés!
Qu'ils seront mal dans leurs affaires!
Sans ces personnes nécessaires,
Le trafic ne vaudra plus rien,
Puisqu'il va manquer de soutien:
A moins que d'aller dans les Indes
Racheter cent pauvres Dorindes,
Cent Sylvies et cent Philis,
Les vols seront mal établis.
Que fera le laquais en peine
De la prise d'un point de Gène,
Et de la bague et des pendans,
Des nœuds, de la montre et des gans?
Il n'aura plus devant sa porte
Personne à présent qui les porte.
L'économe d'une maison
N'aura plus de dame Alison
Chez qui porter toutes les brippes
Et quelquefois de bonnes nippes
Que l'on fait perdre tout exprès
Et qu'on cherche long-temps après.
Les pauvres filoux sans ressource
Auront-ils où vuider la bourse
Qui sera surprise avec art?
Pour qui tant se mettre au hasard?
C'étoit pour l'entretien de Lise
Que tout étoit de bonne prise;
Sa juppe et tant de linge fin
N'étoient venus que de larcin;
Mais présentement que l'on grippe
Et Lise et toute autre guenippe,
Il ne sera plus de besoin
De prendre d'elle tant de soin:
Le public la prend en sa charge,
Et pour l'avenir en décharge
Tous ces gens qui font aujourd'hui
La charité du bien d'autrui.
Cela fait tort à leur largesse,
Leur ôte leur bureau d'adresse[184],
Met un voleur sur le pavé
Fort en danger d'être trouvé
Saisi du vol qu'il vient de faire.
Il n'est pour lui plus de repaire
Contre le chevalier du guet
Qui prend le porteur du paquet.
Je l'avoue, et ces receleuses
Lui servoient encor de fileuses
A filer sa corde plus doux.
Que de malheur pour les filoux!
Quel danger leur pend sur la tête!
Que ne présentent-ils requête[185]?
Sans doute ils seroient bien reçus
A faire plainte là-dessus._
_Deffita, leur juge fort tendre,
Ne condamne point sans entendre;
Il leur donnera par bonté
Quelque autre lieu de sûreté.
Mais soit de respect, soit de crainte,
Nul n'ose faire cette plainte,
Et nul pour eux ne veut prier;
Ainsi donc adieu le métier.
Toutes les sociétés cessent
Quand les associés les laissent,
Et tel cas arrive ici, car
Cloris part pour Madagascar,
Et son chevalier de l'Etoile
Ne sait à quel vent faire voile.
Quels désordres, quels accidents,
Qui font, bon gré mal gré ses dens,
Obéir à la politique
Qui règle la chose publique!
Le siècle pour n'être pas d'or
Ne laisse pas de plaire encor,
Et plaira toujours davantage
Par une police si sage.
Deffita s'y prend comme il faut.
Bourgeois, voilà ce que vous vaut
Un magistrat de cette sorte,
Et qui n'y va pas de main morte.
Mais revenons à nos moutons;
Faisons le triage et comptons
Combien sont nos brebis galeuses;
Les listes sont assez nombreuses
Pour les envoyer en troupeau
Paître dans le monde nouveau.
Muse, laisse aller cette troupe;
Il est temps de manger la soupe.
Il est une heure et plus d'un quart,
C'est trop rimer pour leur départ;
Depuis le matin je travaille
Pour un adieu de rien qui vaille[186]._
[Note 161: La Fontaine a dit:
Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,
Tout prince a des ambassadeurs;
Tout marquis veut avoir des pages.
--Molière a souvent pris le mot _bourgeois_ dans un sens injurieux.]
[Note 162: C'est-à-dire noble. Les filles nobles étoient seules appelées
«mademoiselle».]
[Note 163: Les reproches faits de tout temps aux femmes à ce sujet ont
toujours alimenté la littérature de feuilles volantes. Voy., dans cette
collection, le _Recueil de poésies françaises du XVe et du XVIe siècle_,
publié par M. Anat. de Montaiglon, _passim_, et surtout t. 5, p. 5, et
les _Variétés historiques et littéraires_, publ. par M. Éd. Fournier.]
[Note 164: Les carrosses à cinq sous étoient des espèces d'omnibus.
Loret parle de leur établissement. M. de Montmerqué en a écrit
l'histoire.]
[Note 165: Pendant tout le 17e siècle l'usage se maintint de dîner à
midi. Dans la satire du Repas, Boileau dit:
J'y cours, midi sonnant, au sortir de la messe.
]
[Note 166: Vers faux, tel dans le texte.--On en remarquera plusieurs
autres.]
[Note 167: Le fouet étoit alors un châtiment fort commun. Guy-Patin
(Lettre du 6 juin 1664) parle d'une personne de la rue au Fer qui «avoit
eu le fouet au cul d'une charrette», parcequ'elle faisoit passer, pour
15 sous de gain, des louis qui n'avoient pas le poids. Loret raconte une
aventure du même genre:
Tout à l'heure on me vient de dire
Chose qui m'a quazi fait rire,
C'est qu'à midi precizement,
Par un arrêt du Parlement,
On a fouetté par les rues
Une vendeuse de morues,
Sur le dos, et non pas pas partout,
Et puis la fleur de lis au bout.
Cette muette de la halle...
Brocardoit d'étrange façon
Ceux qui marchandoient son poisson...
Quoique d'une façon cruelle
Son sang coulât de tous côtez,
Chascun crioit: fouetez! Fouetez!
(_Muse hist._, Gaz. du 9 juin 1657.)
]
[Note 168: On les envoyoit souvent en Amérique, au Canada de
préférence.]
[Note 169: L'Iapyx étoit le vent qui souffloit de l'ouest, favorable aux
navigateurs qui alloient d'Italie en Grèce. Virgile a dit: ..._Undis et
Iapyge ferri._]
[Note 170: On crioit au renard sur les gens emmenés par la police.
Dubois (_Sylvius_), dans sa _Grammatica latino-gallica_, rapporte que
l'on crioit _houhou_ sur les prostituées. Le cri: Au renard! s'explique
par le proverbe: Renard est pris, lâchez les poules.]
[Note 171: Au jeu de reversis, le _quinola_ étoit le valet de cœur. Un
valet de chambre ou autre homme gagé pour être meneur de dames, dit
Furetière, porte le sobriquet de _quinola_: ce qu'on appelle _écuyer_
chez les grands.]
[Note 172: Le pont Rouge, ainsi nommé parcequ'il étoit de bois peint en
rouge, portoit aussi les noms de pont Barbier, parceque Barbier l'avoit
fait construire; de pont Sainte-Anne, en l'honneur d'Anne d'Autriche; et
enfin de pont des Tuileries. Il fut construit en 1632, et souvent
détruit et reconstruit depuis.]
[Note 173: Le chaperon étoit la coiffure propre des bourgeoises. Voy.
les _Anciennes poésies françaises_, publ. par M. de Montaiglon,
_passim_, et t. 5, p. 12.]
[Note 174: Bonnet d'enfant, et surtout de petite fille ou de servante.]
[Note 175: Richelet n'a point admis ce mot; Furetière le donne sous la
forme _brocat_, d'où _brocatelle_.]
[Note 176: Cf. _Variétés histor. et littér._, publiées dans cette
collection, t. 1, p. 223 et suiv.: _La révolte des passemens._]
[Note 177: Partie du vêtement qui couvroit les bras et tout le buste
jusqu'à la ceinture. Les hommes portoient dessous leurs pourpoints des
chemisettes de futaine, de basin, de ratine, de ouate; les femmes
portoient la chemisette de serge par-dessus leur corps de cotte.]
[Note 178: Nicot, Furetière ni Richelet ne donnent ce mot; nous ne le
trouvons que dans les patois de Normandie, de Picardie et d'Anjou. En
Anjou, c'est une sorte de blouse courte, en toile, ouverte par devant,
qui ne va que jusqu'à la ceinture: les femmes le portent pour travailler
aux champs.]
[Note 179: Cf. _Variétés historiques et littéraires_, t. 3, p. 77. La
Samaritaine étoit un des ornements du Pont-Neuf. La butte Saint-Roch,
qui passoit pour avoir été formée par l'amas des immondices de la ville,
n'avoit pas meilleure réputation que les abords du Pont-Neuf. Voy. les
_Tracas de Paris_, par G. Colletet.]
[Note 180: Le _trotin_ étoit au laquais ce que le _galopin_ étoit au
marmiton, de plusieurs degrés un inférieur.]
[Note 181: Un gentilhomme, M. de Tilladet, capitaine aux gardes, neveu
de M. Le Tellier, secrétaire d'État, a été ici tué misérablement par les
pages et laquais de M. d'Épernon. Les deux carrosses de ces deux maîtres
s'étoient rencontrez et entreheurtez. Ces laquais vouloient tuer le
cocher de M. de Tilladet. Le maître voulut sortir du carrosse pour
l'empêcher, et fut aussitôt accablé de ces coquins, qui le tuèrent
brutalement. Le Roi veut que justice soit faite, et a donné une
déclaration contre les laquais pour empêcher à l'avenir de tels abus,
savoir, qu'ils ne porteront plus d'espée ni aucune arme à feu, sur peine
de la vie; qu'ils seront dorénavant habillez de couleur diverse, et non
de gris, afin qu'ils soient reconnus. Cette déclaration a été envoyée au
Parlement pour être verifiée et publiée. Cela a été fait. Elle a été
publiée par tous les carrefours et affichée par toute la ville; mais je
ne sais pas combien de temps elle sera observée.» (Lettre de Guy Patin,
16 janv. 1655.)--Cf. Loret, _Muse histor._, Gaz. du 23 janv. 1655. Il
raconte le même fait et ajoute:
Chacun bénit le réglement
Tant du Roi que du Parlement;
Mais si plus de trois mois il dure,
Ce sera grand coup d'aventure.
]
[Note 182: «Dès l'an 1666, dit le _Dict. de Paris_, par Hurtaut et
Magny, l'on commença à nettoyer les rues de Paris.»]
[Note 183: La même année 1666 fut portée une ordonnance pour supprimer
les auvents, qui, avançant trop dans les rues, obscurcissoient le dedans
des boutiques, et empêchoient, la nuit, la clarté des lanternes. Cf.
_Variétés histor. et litter._, t. 6, p. 249.]
[Note 184: Le bureau d'adresse étoit à la fois un lieu de conférences
académiques, un bureau de placement pour les domestiques et
d'enseignement pour tout le monde, et enfin un lieu de prêt sur dépôt,
sorte de mont-de-piété. C'est à ce dernier côté de l'établissement fondé
par Renaudot que l'auteur compare les lieux de recel des voleurs.]
[Note 185: On lit, en tête du 4e volume des _Variétés histor. et
littér._, publiées dans cette collection, un «Placet des amants au Roi
contre les voleurs de nuit et les filoux», et, à la suite, une «Reponse
des filoux au Placet des amants au Roy», jeu d'esprit de mademoiselle de
Scudéry, daté de 1664.]
[Note 186: Nous n'avons pas trouvé d'exemplaire imprimé à part de cette
pièce; mais nous avons vu une pièce du même genre, imprimée à Paris le
17 juillet 1657, pour Alex. Lesselin, qui avoit obtenu la permission
«d'imprimer, vendre et debiter par tous les lieux de ce royaume, des
epistres en vers composées par tel autheur capable qu'il voudra choisir,
sur toutes sortes de sujets nouveaux et matières divertissantes, tant en
feuilles volantes que recueils, sous le titre de: _Muse de la cour_.»
Celle-ci, imprimée in-4, sur une, puis sur deux colonnes, a pour titre:
_L'adieu des filles de joye de la ville de Paris_. Elle occupe six pages
pleines, dont la dernière est signée C. L. P. La page 7 est occupée par
un sonnet intitulé: «Consolation aux dônes et donzelles sur leur depart
pour l'Amerique», et signé M. T.--La page 8 porte cet avis au lecteur:
«Je pretens vous faire part au premier jour (si vous voyez de bon œil ce
petit effort de ma muse) de tout ce qui s'est fait et passé à la prise
et magnifique conduite de ces belles et joyeuses dames, leur
embarquement, les receptions qui leur seront faites aux villes, bourgs
et villages de leur route, les deputez qui leur feront harangues et
complimens à leurs entrées, les feux de joye, bals et comedies, et
autres passe-temps pour les divertir.»
Voici quelques traits qui se rapportent assez à la pièce que nous
publions:
Leur affliction est publique
Comme leur chaude amour la fut,
Et toutes, lisant le statut,
Pestent contre la politique.
Les demoiselles du Marais,
Les courtisanes du Palais,
Les infantes du Roy de cuivre,
Celles de la butte Saint-Roch,
Dans ce grand chemin se font suivre
Des pauvres coquettes sans coq.
Catin, Suzon, Marotte, Lise,
Dans l'oisiveté de leurs traits,
Pleurent maint page, maint laquais,
Dont ils perdent la chalandise...
Le commun escueil d'amitié
Les change de filles de joye
En pauvres filles de pitié.
La bourgeoise avec la marchante,
La demoiselle au cul crotté,
Suivent cette fatalité,
Croissent cette nombreuse bande.
La noblesse s'y trouve aussi,
Les nymphes à l'amour chancy,
Enfin toutes les bonnes dames
Qui se gouvernent un peu mal,
Ayant brûlé des mêmes flammes,
Ont toutes un destin égal...
Une des femmes fait ses adieux au nom de la troupe, et dit: