[Note 215: Cette lettre est celle dont il a été parlé ci-dessus, p.
78-79.]
_Après avoir vécu, dans la contrainte des Cours, je me console d'achever
ma vie dans la liberté d'une république, où, s'il n'y a rien à espérer,
il n'y a pour le moins rien à craindre._
_Quand on est jeune, il seroit honteux de ne pas entrer dans le monde
avec le dessein de faire sa fortune. Quand on est sur le retour, la
nature nous rappelle à nous, et nous revenons des sentimens de
l'ambition au désir de notre repos._
_Il est doux de vivre dans un pays où les lois nous mettent à couvert
des volontés des hommes, et où, pour être sûr de tout, il n'y ait qu'à
être sûr de soi-même. Ajoutez à cette douceur que les magistrats sont
autorisés dans leur adresse par le bien public, et peu distingués en
leurs personnes par des avantages particuliers[216]; on n'y voit point
de différence odieuse, par des priviléges dont l'égalité soit blessée;
on n'y voit point de factieuses grandeurs qui gênent notre liberté sans
faite notre fortune. Ici les soins de ceux qui gouvernent nous mettent
en repos sans qu'ils pensent même à en adoucir le chagrin, par les
respects qu'on leur rend très peu, mais qui exigent beaucoup; moins
encore ils sont sévères dans les ordres de l'État, plus ils sont
impérieux avec les nations étrangères; parmi les citoyens et toute sorte
de particuliers, ils usent de la facilité qu'apporte une fortune égale.
Le crédit n'étant point insolent, la conduite n'est jamais dure si les
lois ne sont rigoureuses, ou, pour mieux dire, que vous ne soyez
coupable._
[Note 216: Il suffit, pour se convaincre de la vérité de cette
observation, de lire, dans les Mémoires du comte de Guiche (2 vol.
in-12, Utrecht, 1744, t. 1, p. 126, 134 et ailleurs), les portraits
qu'il fait de de Witt: il y fait fort bien ressortir ce point que le
pouvoir étoit alors occupé, en Hollande, par des hommes «peu
distingués.»]
_Pour les contributions, elles sont véritablement grandes, mais elles
regardent toujours le bien public, et sont communes à ceux qui les
tirent, comme à ceux sur qui elles sont tirées. Elles laissent à chacun
la consolation de ne contribuer que pour soi-même; ainsi on ne doit pas
s'étonner de l'amour du pays, puisque c'est, à le bien prendre, un
véritable amour-propre._
_C'est trop dire du gouvernement, sans rien dire de celui qui paroît y
avoir le plus de part et lui faire justice: rien n'est égal à sa
suffisance que son désintéressement et sa fermeté[217]. Les choses
spirituelles sont conduites avec une pareille modération; la différence
de religion, qui excite ailleurs tant de troubles, ne cause pas la
moindre altération dans les esprits; chacun cherche le ciel par ses
voies, et ceux qu'on croit égarés, plus plaints que haïs, attirent la
compassion de la charité, et jamais la persécution d'un faux zèle. Mais
il n'y a rien dans ce monde qui ne laisse quelque chose à désirer; nous
voyons moins d'honnêtes gens que d'habiles, plus de bon sens pour les
affaires que de délicatesse dans les conversations._
[Note 217: Jean de Witt. Le comte de Guiche parle de lui avec moins
d'enthousiasme dans ses Mémoires.]
_Les dames y sont dans les conversations, et les hommes ne trouvent pas
mauvais qu'on les préfère à eux; leur compagnie peut faire l'amusement
d'un honnête homme, et est trop peu animée pour en troubler le repos. Ce
n'est pas qu'il n'y en ait quelques-unes d'assez aimables; j'en connois
dont la douceur vous plairoit, où vous trouveriez un air touchant propre
à inspirer des secrètes langueurs; j'en connois qui ont de la bonne
mine, le procédé raisonnable et l'esprit bien fait; le commerce en est
satisfaisant, mais il n'y a rien à espérer davantage, ou pour leur
sagesse, ou par leur froideur, qui leur tient lieu de vertu de quelque
façon que ce soit. On voit en Hollande un certain usage de pruderie
quasi généralement établi, et je ne sais quelle vieille tradition de
continence, qui passe de mère en fille comme une espèce de religion. À
la vérité on ne trouve pas à redire à la galanterie des filles, qu'on
leur laisse employer bonnement, avec d'autres aides innocentes, à leur
procurer des époux. Quelques-unes terminent ce cours de galanterie par
un mariage heureux; quelques malheureuses s'entretiennent de la vaine
espérance d'une condition, qui se diffère toujours et n'arrive jamais.
Les longs amusemens ne doivent pas s'attribuer, ou je me trompe, au
dessein d'une infidélité méditée. On se dégoûte avec le temps, et un
dégoût pour la maîtresse prévient la résolution bien formée d'en faire
une femme. Ainsi, dans la crainte de passer pour trompeurs, on n'ose se
retirer quand on ne peut pas conclure; et, moitié par habitude, moitié
par un honneur qu'on se fait d'être constant, en entretient plusieurs
ans le misérable reste d'une passion usée. Quelques exemples de cette
nature font faire de sérieuses réflexions aux plus jeunes filles, qui
regardent le mariage comme une aventure, et leur naturelle condition
comme le veritable état où elles doivent demeurer. Pour les femmes,
s'étant données une fois, elles croient avoir perdu toute disposition
d'elles-mêmes, et ne connoissent plus autre chose que la simplicité du
devoir. Elles se feroient conscience de se garder la liberté des
affections, que les plus prudes se réservent ailleurs séparées de leur
engagement, et sans aucun égard à leur dépendance. Ici tout paroît
infidélité, et l'infidélité, qui fait le mérite galant des cours
agréables, est le plus gros des vices chez cette bonne nation, fort sage
dans la conduite du gouvernement, peu savante dans les plaisirs délicats
et les mœurs polies. Les maris payent cette fidélité de leurs femmes
d'un grand assujettissement; et si quelqu'un, contre la coutume,
affectoit l'empire dans la maison, la femme seroit plainte de tout le
monde comme une malheureuse, et le mari décrié comme un homme de très
méchant naturel._
_Une misérable expérience me donne assez de discernement pour bien
démêler toutes ces choses, et me fait regretter un temps où il est bien
plus doux de sentir que de connoître; quelquefois je rappelle ce que
j'ai été pour ramener ce que je suis; du souvenir des vieux sentimens,
il se forme quelque disposition à la tendresse, ou du moins un
éloignement de l'indolence. Tyrannie heureuse que celle des passions,
qui font les plaisirs de notre vie! Fâcheux empire que celui de la
raison s'il nous ôte les sentimens agréables et nous tient en des
inutilités ennuyeuses au lieu d'établir un véritable repos!_
_Je ne vous parlerai guère de la beauté de La Haye. Il suffit que les
voyageurs en sont charmés après avoir vu les magnificences de Paris et
les raretés d'Italie. D'un côté vous allez à la mer par un chemin digne
de la grandeur des Romains; de l'autre vous entrez dans un bois le plus
agréable que j'aie vu de toute ma vie; dans le même lieu vous voyez
assez de maisons pour former une grande et superbe ville, assez de bois
et d'allées pour former une solitude délicieuse aux heures
particulières. On y trouve l'innocence des plaisirs des champs en
public, et tout ce que la foule des villes les plus peuplées nous
sauroit fournir. Les maisons sont plus libres qu'en France, aux heures
destinées à la société; plus réservées qu'en Italie, lorsqu'une
régularité trop exacte fait retirer les étrangers et remet la famille
dans un domestique étroit._
_Pour dire tout, on diroit des vérités qu'on ne croiroit point; et par
un mouvement secret d'amour-propre, j'aime mieux taire ce que je connois
que manquer à être cru de ce que vous ne connoissez pas._
[Illustration]
LE PERROQUET
OU
LES AMOURS DE MADEMOISELLE.
Vous devez sans doute, cher lecteur, avoir ouï dire qu'il y a quelque
temps on parla de marier M. le comte de Saint-Paul[218] à Son Altesse
royale Mademoiselle, ce qui donna beaucoup d'occasion à plusieurs
personnes de parler, comme vous savez que l'on fait en de pareilles
rencontres, principalement aux gens de cour, lesquels, comme plus
savants en ces sortes de choses, en parlent plus pertinemment et plus
hardiment.
[Note 218: Fils de madame de Longueville. Mademoiselle de Montpensier
parle ainsi, dans ses Mémoires, de ce projet de mariage:
«... A propos de madame de Longueville, elle m'avoit toujours donné de
grandes marques d'estime et d'amitié; depuis que je l'eus revue et que
M. de Lauzun fut arrêté, elle me fit parler tout de nouveau par Mme de
Puisieux et mademoiselle de Vertus d'épouser son fils. On lui avoit fait
quelques propositions pour le faire roi de Pologne; les Polonois
vouloient ôter le roi Michel, dont ils ne s'accommodoient pas, et
l'empereur vouloit bien démarier sa sœur, et... il ne vouloit pas
consentir qu'ils eussent un autre roi s'il n'épousoit sa sœur. Madame de
Longueville me fit dire qu'elle me demandoit encore une fois si je
voulois faire l'honneur à son fils de l'épouser; qu'il n'y avoit
royaume, ni sœur de l'empereur à quoi elle ne me préférât...--Je lui
répondis que je ne voulois pas me marier.» Nous ayons cité ces lignes,
qui ne se rapportent pas au passage qui nous occupe, parcequ'elles
rappellent les démarches antérieures faites par madame de Longueville
pour assurer à son fils, à peine âgé de vingt ans, moins l'honneur d'une
alliance disproportionnée que les immenses richesses de mademoiselle de
Montpensier.]
Il y avoit en ce même temps une fort célèbre compagnie, en un certain
lieu de Paris ou ailleurs; je ne sais pas assurément l'endroit, mais je
sais bien que c'étoit des intimes de M. le comte de Lauzun[219], comme
vous jugerez par leurs discours, lesquels, après avoir longtemps
conversé ensemble, tombèrent enfin sur le mariage de Mademoiselle; et
après en avoir dit chacun son sentiment, et le peu de cas que Son
Altesse royale en avoit fait, un de la compagnie s'adressa à M. de
Lauzun, et lui dit: «Et vous, monsieur de Lauzun, à quoi songez-vous, et
d'où vient qu'un homme d'esprit comme vous êtes s'oublie dans une
occasion si belle et si noble? Quoi! croyez-vous que cette affaire ne
mérite pas bien que vous y songiez? Vous pourriez bien plus mal employer
votre temps.»
[Note 219: Voy., sur M. de Lauzun, une note de M. Boiteau dans le 1er
volume de l'_Histoire amoureuse_, p. 132 et suiv.]
Cette harangue si peu attendue surprit si fort M. de Lauzun qu'un esprit
moindre que le sien auroit eu assez de peine à répondre. En effet, après
avoir reculé deux ou trois pas: «Quoi! monsieur, répondit-il à celui qui
lui avoit parlé, moi! que dites-vous? moi, songer à Mademoiselle! Ah!
monsieur, je connois trop cette princesse et je me connois trop moi-même
pour concevoir un dessein dont le bruit m'épouvante, et dont la seule
pensée me rendroit criminel. Je n'ai garde d'en oser seulement former le
dessein.--Pourquoi non? reprit son ami; vous savez que l'on perd souvent
faute de chercher. Quel mal y auroit-il, quand vous tenteriez la
fortune? Cette princesse n'est pas inaccessible, et à vous surtout, car
nous savons que vous êtes assez bien avec elle, et même qu'elle vous
souffre et qu'elle vous écoute plus volontiers qu'aucun autre. Ainsi,
quel mal y auroit-il, encore un coup, quand vous la sonderiez un
peu?--Ah! répondit M. le comte de Lauzun, je n'oserois seulement pas y
penser. La réponse que je suis obligé de faire à vos discours obligeants
me met à la torture, tant je vois d'impossibilité à ce que vous me
dites.--Vous y songerez si vous voulez, s'écria alors toute la
compagnie; nous sommes tous de vos amis, et nous vous le conseillons,
parcequ'ayant eu tant d'esprit et de conduite que vous en avez et
possédant l'oreille avec les bonnes grâces de votre Roi comme vous
faites, rien ne vous est impossible. Pensez-y si vous nous croyez; c'est
pour vous, et nous aurions tous la dernière joie[220] si vous pouviez
réussir, et vous n'agirez pas sagement si vous ne nous croyez.»
[Note 220: Le mot _dernier_, employé en ce sens, avoit été introduit par
les Précieuses. Voy. notre édition du Dictionnaire des Précieuses
(_Bibl. elzev._); Paris, Jannet, 2 vol in-16, t. 1.]
M. de Lauzun ayant répondu à tous comme il avoit fait au premier, et
s'en étant défendu par des raisons les plus fortes et les plus
apparentes, cette illustre compagnie se sépara. Or, comme naturellement
nous aimons ce qui nous flatte, quoique la bienséance ne nous permette
pas de le témoigner, nous nous défendons souvent d'une chose et la
rejetons avec ardeur, lorsque nous la souhaitons le plus; et plus
l'esprit de l'homme est capable de connoître la valeur et le mérite
d'une chose qu'on lui propose pour son avancement, plus il sent
enflammer son désir à la possession.
M. le comte de Lauzun s'étoit retiré chez lui après avoir quitté ses
amis, où il ne fut pas plus tôt arrivé que tout ce dialogue qu'on lui
avoit fait sur Mademoiselle lui repassa dans l'esprit, et ce qu'il avoit
rejeté comme fâcheux par le peu d'apparence qu'il y trouvoit lui parut
un peu moins rude et plus facile. Et comme il a infiniment de l'esprit,
et au dessus du commun, il commença à ne désespérer pas entièrement; il
y voyoit à la vérité beaucoup de difficulté, mais plus la chose lui
paroissoit difficile, plus elle excitoit son courage, sachant bien que
la plus grande gloire est attachée principalement aux plus grands
obstacles. Il voyoit d'un côté une des plus grandes princesses de
l'univers, qui avoit méprisé un grand nombre de rois et de
souverains[221], comme si la nature n'avoit pas de quoi lui offrir un
cœur digne d'elle. Il trouvoit dans cette princesse l'humeur la plus
fière et le courage le plus grand et le plus élevé qu'on pût imaginer.
N'importe, il passa par-dessus toutes ces considérations, après les
avoir mûrement pesées pendant un mois; et après avoir très souvent perdu
le repos pour s'appliquer entièrement au grand projet qu'il avoit déjà
fait, il fit ce que faisoient ces fameux courages de l'antiquité,
lesquels n'entreprenoient jamais que ce qui paroissoit presque
impossible, ou du moins très difficile; et c'est par là que plusieurs se
sont immortalisés et se sont fait eux-mêmes un tombeau de gloire. Enfin,
après avoir repassé mille fois une infinité de pensées qui lui venoient
en foule dans l'esprit, et ayant fait réflexion au prix inestimable que
lui offroient déjà ses travaux, s'il étoit assez heureux de pouvoir
réussir, son grand cœur fait un puissant effort et prend dès ce moment
une forte résolution d'exécuter ce qu'il avoit projeté, voyant bien que
s'il perdoit cette occasion il ne la recouvreroit de sa vie, et qu'il ne
trouveroit jamais de si glorieux moyens pour élever et établir plus
heureusement sa fortune.
[Note 221: La liste est longue des partis proposés à Mademoiselle et
refusés par elle: la complaisance avec laquelle ses _Mémoires_ énumèrent
tour à tour tant de soupirants rappelle assez la fable du héron et se
termine de même.
D'abord la reine d'Angleterre veut lui persuader que le prince de Galles
est amoureux d'elle; mais elle se flatte d'épouser l'empereur: cette
ambition, soutenue par Mazarin, trouve de l'opposition à la Cour, et lui
attire les réprimandes de la Reine; le prince de Lorraine veut ensuite
la marier avec l'archiduc, puis avec le duc de Neubourg; Monsieur, frère
du Roi, échoue; voici venir le roi d'Angleterre, qu'elle avoit déjà
refusé et qu'elle refuse encore. Le duc de Lorraine lui offre le prince
Charles son neveu, et se présente lui-même; Turenne se joint à ces
persécuteurs et appuie auprès d'elle le roi de Portugal: elle eût alors
préféré épouser le duc de Savoie. Condé lui-même la trouve, malgré son
âge, un parti sortable pour son jeune fils, le duc d'Enghien; mais ni le
duc de Savoie ni le duc d'Enghien ne devoient terminer ce célibat
obstiné. C'est alors qu'elle songe à Lauzun. Elle refuse de nouveau
Monsieur, frère du Roi, et aussi, malgré les démarches réitérées de
madame de Longueville, le brillant comte de Saint-Paul.]
Le voilà donc qui recommence à redoubler ses soins pour rendre ses
hommages à Mademoiselle. Il n'eut pas beaucoup de peine à trouver accès
auprès de cette princesse; son esprit, des plus adroits, l'avoit depuis
longtemps charmée. Il la voyoit tous les jours, et n'en sortoit que le
plus tard qu'il lui étoit possible. Il ne lui parloit néanmoins que de
respect, de devoirs, de nouvelles et de mille autres gentillesses
d'esprit capables d'attirer l'estime de tout le monde. Et comme un grand
esprit goûte les belles choses bien mieux qu'un moindre, qui à peine les
distingue et ne goûte que celles qui sont médiocres, Mademoiselle
prenoit grand plaisir à écouter M. de Lauzun avec une application
merveilleuse; de manière que notre comte, qui ne jouoit autrement son
jeu que couvert et à l'insu de tout le monde, ne manquoit jamais de
nouvelles matières et de nouveaux entretiens; son esprit éclairé lui
faisoit découvrir la façon obligeante avec laquelle il étoit écouté de
la princesse, et lui fournissoit toujours de quoi satisfaire le plaisir
qu'elle témoignoit y prendre.
Cependant M. de Lauzun commençoit déjà à concevoir quelque rayon
d'espérance, quoiqu'à la vérité foible. Il est vrai qu'il étoit bien
reçu, mais il l'étoit auparavant; que si la princesse lui témoignoit
quelque bonté, ce n'étoit ou pouvoit n'être qu'un effet de sa
générosité. Ainsi il n'avoit pas un grand fondement en ses espérances.
D'ailleurs la grande disproportion qu'il y avoit entre cette princesse
et lui le mettoit au désespoir; aussi c'étoit son plus grand
obstacle[222]. Il poursuivit toutefois son dessein. Quelque temps
s'étoit passé de cette façon, lorsqu'il lui vint dans la pensée qu'il
étoit temps de commencer son jeu un peu plus hardiment. Vous allez voir
une leçon bien faite à ceux qui veulent se faire souffrir auprès d'une
maîtresse; c'est qu'il faut surtout étudier à se faire à son humeur:
voilà le seul et véritable chemin par où l'on peut sûrement s'insinuer.
[Note 222: Lauzun n'étoit pas encore lieutenant général; il avoit cédé
sa charge de colonel général des dragons et n'avoit que celle de
capitaine des gardes du corps. Il n'obtint que plus tard ses autres
emplois et dignités.]
M. le comte de Lauzun voulut, à quelque prix que ce fût, mourir ou
s'insinuer dans l'esprit de Mademoiselle. Il avoit besoin de secours
pour cela; il s'étoit fait une règle de ne rien emprunter que de lui
seul. Que fait-il? Son génie s'attache à considérer attentivement cette
princesse; il s'y attache sérieusement pendant quelque temps, et enfin,
ayant remarqué que cette princesse aimoit et la cour et les beaux
esprits, et que naturellement (comme cela est ordinaire à son sexe) elle
étoit curieuse, il se résolut de prendre cette route, comme la plus
aisée pour arriver à sa fin.
Il étoit un jour chez la princesse, où, après mille beaux discours,
comme à son ordinaire, qui servirent comme de prélude à ce qu'il avoit
médité, il tomba merveilleusement bien à propos sur son dessein, et,
parlant des affaires de la cour les moins communes: «Eh bien!
Mademoiselle, lui dit-il, Votre Altesse Royale veut-elle être toujours
particulière[223] et ne jamais faire de commerce avec la Cour? Est-il
possible que la Cour du monde la plus florissante n'ait rien qui vous
puisse plaire? On y voit des gens qui y viennent incessamment des quatre
coins de la terre, pour voir la majesté et la magnificence du Louvre, et
pour y admirer notre incomparable monarque avec toute sa maison royale,
qui est sans doute la plus belle et la plus charmante qu'il y ait dans
l'univers. Est-il possible, encore une fois, Mademoiselle, que tout
cela, joint à la délicatesse des esprits, qui y sont sans nombre, n'ait
pas de quoi attirer Votre Altesse Royale? Il est vrai, Mademoiselle, que
Votre Altesse Royale a seule l'avantage d'être à la Cour sans sortir de
chez elle, et vous pouvez, en ôtant le plus bel ornement du Louvre, je
veux dire en la privant de la présence de votre royale personne, vous
pouvez seule en composer une tout entière au Luxembourg ou ailleurs où
Votre Altesse Royale sera.--Vous voulez donc rire, monsieur de Lauzun,
répondit Mademoiselle, et votre esprit toujours galant veut enfin me
faire part de ses galanteries?--Ah! Mademoiselle, répartit M. de Lauzun,
à Dieu ne plaise que je sorte jamais du respect que je dois à Votre
Altesse Royale! Je sais trop comme je dois parler à des personnes de
votre rang pour manquer jamais à mon devoir. Et ce que je prends la
liberté de vous dire n'est qu'un foible effet du zèle que j'ai eu toute
ma vie, et que je sens augmenter à tous moments, pour le service de
Votre Altesse Royale.
[Note 223: C'est-à-dire vivre à l'écart, agir _en son particulier_.]
Oui, Mademoiselle, poursuivit-il, j'ai un désir, mais un désir que je ne
puis exprimer, de vous voir maîtresse de tout l'univers, et si j'étois
assez heureux pour y pouvoir contribuer quelque chose[224], ma vie
seroit le moindre don que je voudrois pouvoir faire pour cela, tant il
est vrai, Mademoiselle, que je veux désormais m'attacher aux intérêts de
Votre Altesse Royale.--Ah! monsieur de Lauzun, répondit Mademoiselle,
vous êtes trop généreux, et vous me comblez de civilités. Je
souhoiterois être en état de vous témoigner ma reconnoissance; mais
comme mes sentiments sont hors du commun et très-rares dans le siècle où
nous sommes, il faudroit être quelque chose de plus que je ne suis pour
pouvoir dignement les reconnoître. Souvenez-vous au moins que je
conserverai toute ma vie le souvenir de vos bons et généreux
souhaits.--Ce n'est pas, dit M. de Lauzun, une reconnoissance intéressée
du côté des biens de la fortune qui me fait parler ainsi, Mademoiselle;
votre royale personne en est le seul motif, et la cause m'en paroît si
glorieuse et si juste que je serai toujours prêt à toutes sortes
d'événements pour tenir ma parole.--Mais, monsieur de Lauzun, reprit
Mademoiselle, que voulez-vous que je fasse pour vous, après une si noble
et si généreuse déclaration? Quoi! sera-t-il dit qu'un gentilhomme aura,
par ses hauts sentiments, mis une princesse de ma qualité dans
l'impossibilité de lui pouvoir répondre? Ah! de grâce, contentez-vous de
ce que je vous ai dit, sans me presser davantage, et attendez du temps
et de la fortune quelque chose de mieux, et vous souvenez surtout de
votre parole; si vous ne l'oubliez pas, je m'en souviendrai.--Non
certainement, Mademoiselle, dit M. le comte de Lauzun, je ne l'oublierai
pas, et lorsque Votre Altesse Royale me fera la grâce de m'en demander
des preuves, elle verra de quelle manière je sais exécuter ce que j'ai
une fois résolu. Et pour mieux lui marquer ma sincérité, je vais dès à
présent lui donner le moyen de m'éprouver. Vous savez, Mademoiselle, que
je suis assez heureux pour être bien dans l'esprit de mon Roi, et qu'il
se passe peu de choses à la Cour que je ne sache des premiers, de façon,
Mademoiselle, que je prétends, si vous m'honorez de votre confidence,
vous instruire de tout. Je ne vous parle point de secret: Votre Altesse
Royale n'a jamais manqué de prudence dans les occasions les plus
pressantes; ainsi j'ai lieu de m'assurer là-dessus. Enfin, Mademoiselle,
vous êtes aimée du Roi, et le serez encore davantage si vous voulez
témoigner quelque empressement pour lui; vous serez de sa table, et la
première dans tous ses plaisirs; le Roi sera ravi de vous posséder. Vous
êtes une princesse à marier: indubitablement Sa Majesté ne manquera pas
à vous pourvoir selon votre rang, s'il ne peut suivant votre mérite.
Pour ce qui est de moi, Mademoiselle, Votre Altesse Royale peut compter
là-dessus, comme sur une personne qui lui est entièrement dévouée; et je
vous proteste, Mademoiselle, que je ne laisserai jamais passer un moment
où il s'agira de votre intérêt, sans faire tout ce qui me sera possible,
soit vers le Roi ou bien ailleurs; et j'espère bien que Votre Altesse
Royale s'apercevra bientôt de mes soins pour elle.»
[Note 224: _Contribuer quelque chose_, et non: _en quelque chose_.--La
locution usitée au XVIIe siècle étoit calquée sur le latin: _aliquid
contribuere_.]
Cet heureux commencement ne peut promettre à M. le comte de Lauzun
qu'une belle et glorieuse fin; il parle à Mademoiselle de savoir des
secrets, de confidence, de plaisirs, et enfin il touche en passant la
corde du mariage. Ce furent de grandes choses pour cette princesse, et
celui qui les disoit ajouta tant d'éloquence et d'agrément, qu'elle ne
put résister à tant d'ennemis qui l'attaquoient à la fois; de façon
qu'ayant écouté fort attentivement M. de Lauzun, cette princesse y prit
tant de plaisir qu'enfin elle se rendit à un discours si doux et qui la
flattoit si agréablement. Le premier témoignage qu'en reçut M. le comte
de Lauzun fut en cette manière: «He bien, comte de Lauzun, que faut-il
donc faire? Je suis prête à faire ce que vous me dites; mais le
moyen?--C'est, Mademoiselle, répondit-il d'abord, qu'il faut
qu'auparavant vous fassiez une confidence[225] particulière avec
quelqu'un, sur qui vous pourrez vous fier.--Mais où prendre, répliqua
Mademoiselle en souriant, quelque personne sur qui l'on se puisse
assurer?--Mademoiselle, répondit M. de Lauzun, que je serois heureux si
Votre Altesse royale trouvoit en moi sur qui s'assurer! Ha! que je
serois fidèle! Oui, Mademoiselle, si ce bonheur m'arrivoit, je me
sacrifierois plutôt que de manquer de fidélité. Et de plus, après que
Votre Altesse Royale auroit commencé à se fier à moi, elle seroit
assurée de n'ignorer pas ce qui se feroit ou diroit jusques dans le
cabinet du Roi, soit qu'elle fût à la Cour ou non.--Eh bien! monsieur de
Lauzun, dit Mademoiselle, continuant à sourire, je suis résolue, puisque
vous dites qu'il le faut, à me choisir un confident à qui je découvrirai
ma pensée fort ingénuement, pour l'obliger à en faire de même. Mais
aussi il peut bien s'attendre que si je viens à découvrir qu'il me
fourbe, il en sera tôt ou tard puni; et au contraire, s'il agit en
galant homme, il sera mieux récompensé qu'il n'ose peut-être
espérer.--Quoi! Mademoiselle, répartit M. de Lauzun, après la charmante
parole que Votre Altesse Royale vient de prononcer, se trouveroit-il
bien un courage assez lâche pour manquer à son devoir? Ah! cela ne se
peut, Mademoiselle, et le ciel est trop juste pour permettre une si
noire injustice. Que si par un malheureux hasard cela arrivoit, la grâce
que je demande dès à présent à Votre Altesse Royale, c'est qu'elle me
permette d'espérer de servir d'instrument pour punir un si horrible
crime, ou de demeurer dans une si glorieuse entreprise.--Eh bien, vous
serez pleinement satisfait, monsieur de Lauzun, dit Mademoiselle, si
cela est capable de vous satisfaire, et vous seul punirez ce coupable,
du moins s'il le devient. Mais aussi ne prétendez pas avoir lieu de
révoquer votre parole; car ce n'est pas à des personnes de mon rang à
qui l'on doit promettre plus qu'on n'a dessein de tenir.--Oui,
Mademoiselle, je vous la tiendrai, cette parole, répondit M. de Lauzun,
ou j'y finirai ma vie.--Mais si dans le choix que je fais pour mon
confident, vous y trouviez un véritable ami, ou un parent proche ou
allié, enfin quelqu'un que vous aimassiez plus que vous-même, que
feriez-vous en cette rencontre? car il est bon de vous expliquer toutes
choses, afin que vous ne prétendiez point de surprise.--Ah!
Mademoiselle, Votre Altesse Royale fait tort à mon courage, s'il m'est
permis de lui parler ainsi avec tout le respect que je lui dois, et mon
devoir m'est plus cher que parents et amis, de même que la vie ne m'est
rien en comparaison de mon honneur. Mais enfin, Mademoiselle, continua
notre incomparable comte, ne m'est-il point permis de demander quel est
cet heureux homme, contre lequel Votre Altesse Royale semblé avoir pris
plaisir de m'animer, comme si j'avois une armée nombreuse à
combattre?--Comme l'ennemi, dit Mademoiselle, que vous aurez en tête, si
l'on me trahit, est puissant et fort en effet, quoique petit en
apparence, j'ai été bien aise de savoir si vous ne chancelleriez point à
m'entendre parler.--Moi chanceler, Mademoiselle! reprit M. de Lauzun,
vous me verrez toujours ferme et inébranlable.--Je suis pourtant
assurée, dit Mademoiselle, que son seul nom vous y fera songer plus
d'une fois, et peut-être sera-t-il assez fort pour vous faire repentir
de tout ce que vous avez avancé sur ce chapitre.--Moi repentir,
Mademoiselle! répondit M. de Lauzun; toute la terre ni la mort même
n'est pas capable de me faire dédire, et quand toutes les puissances
s'armeroient pour ma perte, je les verrois venir avec un courage
intrépide, sans rien diminuer de mon généreux dessein.»
[Note 225: _Faire confidence avec quelqu'un_, c'étoit _mettre sa
confiance en quelqu'un_.--Nous disons encore maintenant, avec un
semblable emploi du mot _confidence_: Il est en grande _confidence_ avec
M. N.]
Sur quoi Mademoiselle lui parla en cette façon: «Préparez-vous donc à
deux choses, ou à vous dédire, ou à vous punir vous-même de ce crime si
noir que vous vouliez punir sur un autre, si vous êtes assez malheureux
pour en être jamais coupable; car c'est en vous seul que je veux me
confier; je n'en connois point de plus capable, ni qui s'en puisse mieux
acquitter. Consultez-vous bien avant que de vous engager, et voyez si
vous êtes disposé à me servir fidèlement.--Oui, Mademoiselle, dit M. le
comte de Lauzun; je suis disposé à tout ce qu'il faudra faire pour votre
service. Et puisque Votre Altesse Royale me fait l'honneur de me
préférer à mille autres qui le méritent mieux que moi, je lui proteste
de ne jamais manquer de parole.»
Monsieur le comte de Lauzun n'eut pas plus tôt pris congé de
Mademoiselle, qu'il commença à rêver sur l'heureux succès de son
entreprise; enfin il pouvoit se vanter d'avoir assez bien réussi pour
une simple tentative; aussi ne manqua-t-il point à exécuter de point en
point ce qu'il avoit promis à cette princesse, qu'il d'ailleurs n'étoit
pas moins aise de s'être assurée d'une personne qui seule lui pouvoit
donner des nouvelles assurées de tout ce qui se passoit à la Cour. Elle
voyoit que cette personne s'étoit entièrement attachée à elle, et
qu'elle prenoit un soin particulier de l'informer de tout ce qu'il y
avoit de plus secret. Enfin cette princesse étoit dans une joie qu'elle
ne pouvoit presque contenir.
Quelque temps se passa de cette sorte, et monsieur de Lauzun, qui
poursuivoit toujours sa pointe, et qui continuoit toujours à redoubler
ses soins auprès d'elle, connut enfin qu'il étoit assez bien dans son
esprit pour espérer d'y pouvoir un jour être mieux, si le sort lui étoit
toujours autant favorable qu'il avoit été, et c'étoit le désir du succès
qui l'animoit toujours.
Un jour qu'il venoit un peu plus matin qu'à son ordinaire, soit par
hasard ou de dessein formé, ou bien qu'il eût effectivement quelque
nouveauté à apprendre à Mademoiselle, il n'eut pas plutôt monté
l'escalier qu'ayant aussitôt traversé jusqu'à la chambre de cette
princesse, il se prépara pour y entrer comme il avoit accoutumé, et pour
cet effet, ayant entr'ouvert la porte, il aperçut cette princesse devant
son miroir, ayant la gorge découverte. D'abord il se retira, et il
referma la porte, le respect ne lui permettant pas d'avancer plus avant.
Mademoiselle, qui entrevit quelqu'un et qui entendit la porte se fermer,
cria assez haut et demanda avec beaucoup d'empressement qui c'étoit; et
dans le temps qu'on y vînt voir elle demanda: «N'est-ce point monsieur
de Lauzun?» La personne qui y étoit venue voir lui répondit que oui:
«Qu'il entre!» s'écria cette princesse par plusieurs fois. Dans ce même
temps monsieur de Lauzun étant entré et ayant fait une profonde
révérence, Mademoiselle lui dit: «Hé! pourquoi, Monsieur, n'entrez-vous
pas sans faire toutes ces cérémonies? Quoi! poursuivit cette princesse
en souriant, est-ce par la fuite que l'on fait sa cour auprès des
dames?--Mademoiselle, répondit-il, j'ai su jusques aujourd'hui ce que
l'on doit aux dames du commun, mais je n'ai jamais pu apprendre tout ce
que je dois aux personnes royales, ou, si je l'ai su, je l'ai oublié
depuis peu.--Mais qu'est-ce que vous voulez dire? lui dit
Mademoiselle.--Ce que je veux dire, Mademoiselle? répondit monsieur de
Lauzun; quoi! Votre Altesse Royale voudroit-elle bien qu'en perdant le
respect que je lui dois, je vinsse encore m'exposer à un combat où je
prévois ma perte tout entière?--Mais encore une fois, qu'est-ce donc que
vous voulez dire? lui dit-elle en souriant, je ne comprends rien en vos
discours; expliquez-vous mieux si vous voulez que je vous entende.--Ha!
Mademoiselle, répartit monsieur de Lauzun, je crains de ne m'expliquer
que trop pour mon malheur; si toutefois Votre Altesse Royale feint de ne
me point entendre, je m'en expliquerai plus ouvertement quand elle m'en
donnera la permission.--Je serois fort aise que ce fût présentement,
reprit Mademoiselle, continuant son souris.--Puisque Votre Altesse
Royale me le commande, dit monsieur de Lauzun, il faut lui obéir. À
l'ouverture de la porte de votre chambre, commença-t-il, je n'ai pas eu
sitôt fait le premier pas, que le premier objet qui s'est présenté à mes
yeux a été votre Royale personne, mais dans un état si éclatant que
jamais mes yeux n'ont été si surpris; et cette surprise ou la crainte de
manquer de respect et de faire naufrage m'ont fait retirer avec la
dernière précipitation. J'aime les belles choses autant que qui que ce
soit; aussi, Mademoiselle, à l'entrée de votre chambre, j'ai aperçu,
quoique de loin, comme un rayon du brillant éclat de votre Royale
personne; je veux dire, Mademoiselle, Votre Altesse Royale, sur qui les
grâces et les beautés ensemble faisoient un assemblage de tout ce qui
peut flatter la vue: car, quoique vous soyez charmante toujours, la
blancheur des lis que vous cachez sous du fil ou de la soie, cette gorge
admirable, ce sein de neige[226], dont vous n'avez pas pu me dérober la
vue, tout cela joint à la majesté sans égale de votre taille, auroit
produit sur moi les mêmes effets que sur les plus grands princes du
monde; je n'aurois pu voir tant de merveilles ensemble sans les vouloir
considérer attentivement. Je sais que la considération des belles choses
donne du plaisir, que le plaisir allume le désir, et enfin que le désir
n'aboutit qu'à la jouissance[227]. En un mot, je n'aurois jamais pu
éviter ce charme, qui par conséquent auroit fait mon malheur. Hélas! je
reconnois bien aujourd'hui que c'est une belle et avantageuse qualité
que celle de roi ou de souverain, puisqu'il n'y a qu'à eux seuls
d'aspirer sans crime à la possession de ces belles choses[228].
[Note 226: Un pareil langage n'a rien d'étonnant dans un temps où les
poètes, faisant l'éloge des dames, ne manquoient jamais de chanter leur
sein; où elles-mêmes décrivoient volontiers toutes leurs beautés dans
leurs portraits.]
[Note 227: Il parut au XVIIe siècle tant de pièces, élégies, sonnets,
etc., sous ce titre de _Jouissances_, que le sieur de La Croix, auteur
d'un art poétique, a fait de la _Jouissance_ un genre de poésie
particulier, comme l'épithalame ou la ballade. Les femmes elles-mêmes,
et des plus considérées, faisoient des pièces de ce genre; il en est
jusqu'à dix que je pourrois citer.]
[Note 228: C'est ce qui faisoit dire à mademoiselle de Montpensier,
quand on lui annonça l'arrivée du roi d'Angleterre, dont on lui avoit
proposé l'alliance: «Je meurs d'envie qu'il me dise des douceurs,
parceque je ne sais encore ce que c'est; personne ne m'en a osé dire.»
Toutefois elle ajoutoit: «Ce n'est pas à cause de ma qualité, puisque
l'on en a dit à des reines de ma connoissance; c'est à cause de mon
humeur, que l'on connoît bien éloignée de la coquetterie. Cependant,
sans être coquette, j'en puis bien écouter d'un roi avec lequel on veut
me marier; ainsi je souhaiterois fort qu'il m'en pût dire.» (_Mém._,
édit Maëstricht, 1, 236.)]
Oui, je soutiens, Mademoiselle, que celui qui peut légitimement aspirer
après ces beautés de Votre Altesse Royale, celui-là est sans doute le
plus heureux homme du monde; à plus forte raison le bonheur de celui qui
les possédera sera encore plus grand.--Je n'en attendois pas moins de
vous, monsieur de Lauzun, dit Mademoiselle, et je m'imaginois bien que
la feinte que vous avez faite à la porte de ma chambre se termineroit
enfin par la galanterie du monde la mieux inventée et la mieux
conduite.--Ha! Mademoiselle, reprit monsieur de Lauzun, que Votre
Altesse Royale juge mal de moi si elle a cette pensée! Le respect que je
dois avoir pour elle, et le vœu que j'ai fait de finir ma vie pour son
service, ne me feront jamais déguiser ma pensée; je publierai à toute la
terre quand il en sera besoin ce que je viens d'avancer.--Vous croyez
donc, Monsieur, répondit Mademoiselle, qu'il n'y a que les rois et les
souverains qui puissent prétendre légitimement à la possession des
belles choses? Quoi! ne savez-vous pas que c'est le seul mérite qui doit
avoir cette prétention, et que le sang ni le rang même n'augmente point
le prix d'une personne, si elle n'a que cela pour partage? Vous savez
qu'il y en a une infinité qui, sans le secours de la naissance ni du
sang, se sont mis en état eux-mêmes de pouvoir aspirer à tout ce qu'il y
a de plus grand, et cela par leur propre mérite. Et je puis avancer sans
feinte que monsieur le comte de Lauzun, autrement monsieur de Peguillin,
en est un des premiers, et que, sa vertu le distinguant du commun des
hommes, cette même vertu le peut élever avec justice à quelque chose
d'extraordinaire. Je ne veux pas vous en dire davantage; mais je sais
bien que si vous saviez de quelle façon vous êtes dans mon esprit, vous
n'auriez pas sujet d'envier un autre rang que celui où vous êtes, s'il
est vrai que vous comptiez mon estime pour vous pour quelque
chose[229].--Ha! Mademoiselle, répondit monsieur de Lauzun, que je suis
heureux d'avoir l'honneur de vous avoir plu! Mais que je suis doublement
heureux d'avoir quelque part dans votre estime! Oui, Mademoiselle,
puisque Votre Altesse Royale a eu la bonté de m'annoncer un si grand
bonheur, souffrez, de grâce, que je me laisse transporter aux doux
transports que me cause la joie que je ressens, et que mon âme vous
fasse connoître par quelque puissant effort l'extase dans laquelle vos
dernières paroles l'ont mise: car, s'il est vrai, comme il n'en faut
point douter, que votre âme soit sincère, n'ai-je pas raison de
m'estimer le plus fortuné de tous les hommes? Et qu'est-ce que je
pourrois faire pour reconnoître tant d'obligations que j'ai à Votre
Altesse Royale, puisque je suis assez malheureux pour ne pouvoir donner
que des souhaits, mais des souhaits inutiles, qui ne pourront jamais
m'acquitter de la moindre de vos bontés?--Je ne vous demande rien, lui
dit Mademoiselle, sinon la continuation de ces mêmes souhaits, et
l'exécution, si l'occasion s'en présente.--Oui, Mademoiselle, répondit
monsieur de Lauzun, je souhaiterai, j'entreprendrai et j'exécuterai tout
pour le service de Votre Altesse Royale jusqu'au dernier soupir.»
[Note 229: Tout le passage qui précède semble avoir été inspiré par les
lignes que voicy, tirées des Mémoires de Mademoiselle: «L'affaire qui me
paroissoit la plus embarrassante étoit celle de lui faire entendre qu'il
étoit plus heureux qu'il ne pensoit. Je ne laissois pas de songer
quelquefois à l'inégalité de sa qualité et de la mienne. J'ai lu
l'histoire de France et presque toutes celles qui sont écrites en
françois; je savois qu'il y avoit des exemples dans le royaume que des
personnes d'une moindre qualité que la sienne avoient épousé des filles,
des sœurs, des petites-filles, des veuves de rois; qu'il n'y avoit point
de différence de ces gens-là à lui que celle qu'il étoit né d'une plus
grande et plus illustre maison qu'eux, et qu'il avoit plus de mérite et
plus d'élévation dans l'âme qu'ils n'en avoient eu. Je surmontai cet
obstacle par une multitude d'exemples qui se présentoient à mon
souvenir... Je me souvins que j'avois lu dans les comédies de Corneille
une espèce de destinée pareille à la mienne, et je regardois du côté de
Dieu ce que le poète avoit imaginé par des vues humaines. J'envoyai à
Paris, acheter toutes les œuvres de Corneille... Les œuvres de Corneille
arrivées, je ne fus pas longtemps à trouver les vers que je vais mettre
ici; je les appris par cœur:
Quand les ordres du ciel nous ont faits l'un pour l'autre,
Lyse, c'est un accord bientôt fait que le nôtre...»
(_Mém._, édit. citée, VI, 32-34.)
Les vers de Corneille cités ici sont tirés de _La suite du menteur_,
acte IV, sc. 1re.]
Voilà une belle avance pour notre nouvel amant, et, à mon avis, jamais
il ne conduisit une entreprise si douteuse et si hardie avec tant de
succès; aussi fut-ce une douce amorce pour lui que cette dernière
conversation, où il trouva tout sujet d'espérer. Et ce fut ce qui
l'enhardit de pousser sa fortune à bout.
Il passa quelque temps dans cet état, et à toujours rendre ses soins
avec plus d'assiduité qu'à l'ordinaire à Mademoiselle. Et à mesure qu'il
remarquoit que cette princesse prenoit plaisir à le souffrir, il ne
manquoit pas aussi de faire tout ce qu'un bel esprit est capable de
faire pour se maintenir dans ses bonnes grâces. Et il en avoit toujours
l'occasion en main, par cent belles choses que son génie lui
fournissoit; et dans tous les entretiens qu'il avoit avec cette
princesse, il faisoit paroître tant de respect en toutes ses actions, et
un tel enjouement dans son humeur, qu'enfin tout cela, joint à la
vivacité de son esprit et à la force de son raisonnement, tout cela,
dis-je, étoit trop puissant pour y résister. Aussi, Mademoiselle, qui,
mieux que qui que ce soit, avoit un esprit capable de juger de ces
choses, y trouvoit trop de quoi se plaire pour n'y pas prendre plaisir,
et par conséquent pour se pouvoir défendre. Elle étoit même ravie quand
elle le voyoit entrer chez elle, parcequ'elle le regardoit déjà comme
une conquête assurée, et elle auroit quitté toutes choses pour avoir sa
conversation, ne trouvant rien où elle eût un si agréable
divertissement.
Ils en étoient là, lorsque monsieur le comte de Lauzun, devenant de jour
en jour plus hardi et plus familier avec Mademoiselle, à mesure qu'il en
devenoit amoureux, s'avisa d'une invention pour savoir si son bonheur
étoit vrai ou faux, s'il en étoit l'ombre ou le corps. Et c'est un coup
assez extraordinaire, comme vous allez voir, mais qui lui réussit
merveilleusement bien, puisqu'il s'assura de son entier bonheur.
Un jour qu'il étoit avec cette princesse, car il ne la quittoit que le
moins qu'il pouvoit, et s'il témoignoit de l'empressement pour y
demeurer, Mademoiselle n'en faisoit guère moins pour le retenir; il
étoit donc un jour avec elle, où, après un assez long entretien, il
témoigna à cette princesse qu'il avoit quelque chose de particulier à
lui dire. Mademoiselle, qui n'eut pas de peine à le reconnoître, le tira
à part, et lui ayant dit qu'elle étoit prête à l'écouter s'il avoit
quelque chose à lui dire: «Il est vrai, répondit monsieur de Lauzun à
Mademoiselle, que j'ai une grâce à demander à Votre Altesse Royale; mais
je n'ose pas le faire sans sa permission.--Il y a long-temps que vous
l'avez tout entière, Monsieur, dit Mademoiselle; vous n'avez qu'à parler
et demander hardiment tout ce qui dépend de moi, et vous assurer en même
temps de tout.--Quoique Votre Altesse Royale ait assez de bonté pour
m'accorder ma demande, poursuivit monsieur de Lauzun, il n'est pas juste
que j'en abuse, et si tout autre motif que celui de vos intérêts me
faisoit agir, je serois sans doute moins hardi et plus circonspect.--Que
ce soit votre intérêt ou le mien, dit Mademoiselle, tout m'est égal;
parlez seulement avec assurance d'obtenir tout ce que vous demanderez.»
Monsieur le comte de Lauzun répondit à ces discours si obligeants de
Mademoiselle par une profonde révérence, et poursuivit après en cette
manière: «Il y a déjà quelques jours, Mademoiselle, que je me suis mis
en tête que Votre Altesse Royale doit être bientôt mariée[230]; et cette
pensée s'est si fort imprimée dans mon esprit, que je me la présente
comme un présage assuré, ou, pour mieux m'exprimer, comme une chose
faite; et la créance que j'y donne et la joie que je m'en promets m'ont
forcé à prendre la liberté de vous faire une très humble prière: c'est,
Mademoiselle, que comme c'est une chose infaillible selon toutes les
apparences, puisque les plus grands du monde ont aspiré à ce haut
bonheur, votre renommée a publié partout le pouvoir de vos charmes; de
manière que, parmi tous ceux qui ont appris les merveilles de votre vie,
il y en a peu, ou, pour mieux dire, il n'y en a point dont l'esprit
n'ait été agréablement surpris, et qui ne soupirent pour vous[231].
Ainsi, dans cette foule de soupirants, il ne se peut, à moins que le
ciel ne voulût se rendre coupable de la dernière injustice, que vous ne
soyez un jour à quelqu'un, et je sçais que ce sera bientôt: car enfin je
ne sçaurois faire sortir cette pensée de mon esprit, et mon imagination
en est tellement préoccupée, qu'à tous moments, et même dans le peu de
repos que je prends, je n'en suis pas exempt. Il y a déjà long-temps que
je ne rêve à autre chose; de façon, Mademoiselle, que la grâce que je
demande à Votre Altesse Royale, c'est que, comme elle m'a si souvent
honoré de sa confidence, il me soit permis d'en espérer une seconde.»
[Note 230: Deux partis se présentoient alors pour Mademoiselle, M. de
Longueville et Monsieur, frère du roi. Mademoiselle avoit écarté le
premier et ne vouloit pas entendre parler du second.
Tout le passage qui suit se retrouve dans les _Mémoires de
Mademoiselle_, mais avec une différence qu'on remarque, d'ailleurs, dans
tout le cours de son récit et de celui-ci: c'est que dans les _Mémoires_
c'est Mademoiselle qui presse, tandis que Lauzun recule; ici c'est le
contraire.
«J'allai à Saint-Cloud chercher le corps de Madame pour le conduire à
Saint-Denis... J'allai coucher ce soir-là à Paris, et m'en retournai le
lendemain à Saint-Germain, où M. de Lauzun me vint dire, chez la Reine,
qu'il me supplioit très humblement de ne lui plus parler. Il me dit
qu'il avoit été assez malheureux pour avoir déplu à Monsieur, parcequ'il
étoit serviteur de Madame; il croiroit, dit-il, que toutes les
difficultés que vous lui feriez viendroient de moi...--Je lui dis que ce
qu'il vouloit que je fisse me mettoit au désespoir; que je ne voulois
pas absolument épouser Monsieur.--Il me répondit toujours que j'avois
tort, que je devois obéir, qu'il me demandoit en grâce de ne lui plus
parler, qu'il me fuiroit...--Je lui répondis: «Au moins, marquez-moi un
temps, c'est-à-dire dites-moi: Si dans six mois votre affaire n'est pas
faite avec Monsieur, je vous parlerai. Pourvu que vous disiez que votre
résolution à ne pas me voir ait des bornes, je serai satisfaite...»--Il
me dit; «Je vois bien que nous ne finirons jamais, et qu'il faut
nécessairement que ce soit moi qui prenne le premier congé...»--Je lui
dis: «Répondez-moi sur le temps, parce que sûrement je romprai l'affaire
avec Monsieur.»--Il me dit: «Ce n'est ni à vous ni à moi à fixer un
temps, ni à régler d'une affaire qui est entre les mains du Roi; je ne
saurois vous faire d'autre réponse.» (_Mémoires de Mademoiselle_, édit.
Maëstricht, 6, p. 109 et suiv.)]
[Note 231: Tout ce texte est fort mauvais et ne présente pas de suite;
aucune édition, aucune copie manuscrite ne nous a autorisé à le
modifier.]
Alors Mademoiselle, en le regardant d'un air doux et sincère, répondit
en ces paroles: «Il est bien juste, Monsieur; depuis qu'on a une fois
choisi quelqu'un pour confident en une chose, ce seroit démentir son
choix que de ne lui pas confier tout sans réserve. Pour moi, qui ne
prétends pas démentir le mien, je veux vous faire l'unique dépositaire
de mes pensées les plus secrètes. Que si par hasard je manque de
prudence en parlant, souvenez-vous qu'en qualité d'homme d'honneur comme
vous êtes, vous êtes obligé par toutes sortes de raisons à garder le
secret, et qu'il n'y a pas moins de science à se taire qu'il y en a à
bien parler. A propos, dites-moi donc ce que vous me demandez; je ne
vous parle point de vos galanteries, je souffre même, pour l'estime que
j'ai pour vous, que vous m'en disiez toujours quelques unes en passant,
parce que je sais bien qu'un esprit galant et de cour comme le vôtre ne
sauroit s'en passer. Il n'y a que vous, Monsieur, qui soit capable de
cajoler[232] de si bonne grâce, jusqu'à vouloir faire passer une simple
pensée pour une chose inébranlable et assurée, lors même qu'elle n'est
qu'imaginaire.--Mais, Mademoiselle, répliqua monsieur de Lauzun, de
grâce que dites-vous? Vous croyez donc que je n'ai pas seulement pensé
ce que je viens de vous dire? Que si Votre Altesse Royale pouvoit lire
jusqu'au fond de mon cœur, elle verroit bien la vérité de la chose, et
je m'assure qu'elle n'auroit pas lieu de douter de moi comme elle fait.
Et pour faire voir à Votre Altesse Royale que je suis persuadé de ce que
je viens d'alléguer, c'est qu'assurément elle en verra bientôt les
effets, et, si mes vœux sont exaucez, le temps en sera court. Et je
demande à Votre Altesse Royale, comme ce sera une chose que tout le
monde saura tôt ou tard, que je sois le premier qui ait l'honneur de
l'apprendre.--Quoi? interrompit la princesse.--Celui, poursuivit
monsieur de Lauzun, pour qui de tous vos soupirants Votre Altesse Royale
aura plus de penchant de tous ceux de la Cour, ou bien hors du royaume.
Tout le monde le saura un jour, et l'apprendra avec un plaisir extrême;
et comme je suis infiniment plus à vous que le reste des hommes, c'est
par cette seule raison que je demande la préférence à Votre Altesse
Royale; afin que, votre belle bouche m'ayant annoncé celui qu'entre les
hommes elle veut rendre le plus heureux, je sois le premier aussi à vous
en féliciter et à vous en témoigner la joie que j'aurai quand je verrai
approcher le moment qui vous doit donner celui que vous aurez honoré de
votre choix et que vous aurez trouvé digne de votre affection[233].»
[Note 232: Voici un exemple de l'emploi du mot _cajoler_ qui montre bien
qu'il étoit pris ici dans son véritable sens: «La politesse de notre
galanterie, dit Huet, évêque d'Avranches, dans son traité _de l'origine
des romans_, vient, à mon avis, de la grande liberté dans laquelle les
hommes vivent avec les femmes. Elles sont presque recluses en Italie et
en Espagne, et sont séparées par tant d'obstacles qu'on ne leur parle
presque jamais, de sorte qu'on a négligé de les _cajoler_ agréablement,
parceque les occasions en étoient fort rares.»]
[Note 233: M. de Lauzun ne pouvoit douter des sentiments de
Mademoiselle; toute la conduite de cette princesse les lui montroit
assez, et elle s'étoit même déjà expliquée à ce sujet d'une manière fort
claire avec madame de Nogent, sœur du comte: «... Le dimanche venu, je
causois avec madame de Nogent, chez la Reine; je lui avois parlé si
souvent et lui avois tenu tant de discours qui avoient rapport à M. son
frère, qu'il ne se pouvoit pas faire qu'elle n'eût pénétré mes
intentions... Ce jour-là, je lui disois: «Vous seriez bien étonnée de me
voir dans peu mariée? J'en veux demander, lui dis-je, la permission au
Roi, et l'affaire sera faite dans vingt-quatre heures.» Elle m'écoutoit
avec une très grande attention. Je lui dis: «Vous pensez peut-être à qui
je me marierai? je ne serois pas fâchée que vous l'eussiez deviné.» Elle
me dit: «C'est sans doute à M. de Longueville?» Je lui répondis: «Non,
c'est un homme de très-grande qualité, d'un mérite infini, qui me plaît
depuis longtemps. J'ai voulu lui faire connoître mes intentions, il les
a pénétrées, et, par respect, il n'a osé me le dire.» Je lui dis:
«Regardez tout ce qu'il y a de gens ici, nommez-les l'un après l'autre,
je vous dirai oui lorsque vous l'aurez nommé.» Elle le fit, et, après
m'avoir parlé de tout ce qu'il y avoit de gens de qualité à la Cour, et
que je lui avois toujours dit que non, et que cela eut duré une heure,
je lui dis tout d'un coup: «Vous perdez votre temps, parcequ'il est allé
à Paris; il en doit revenir ce soir.» L'aveu ne pouvoit être plus
formel, car, quelques jours auparavant, M. de Lauzun avoit dit à
Mademoiselle: «Je m'en vais à Paris, et je serai ici sans faute
dimanche.» (Voy. _Mém. de Madem._, édit. citée, 6, p. 92-93, et cf. p.
91.)]
Il finit ces derniers mots par un profond soupir, que Mademoiselle ne
laissa pas passer sans le remarquer; car elle l'observoit de trop près
pour perdre la moindre de ses actions. «Mais, monsieur de Lauzun, dit
Mademoiselle, d'où vient que vous soupirez? Vous me prédites de si
belles choses, cependant vous les finissez par un grand soupir! Et où
est donc cette joie que vous vous en promettez! Il me semble que ce
n'est pas en soupirant que l'on reçoit de la joie et du plaisir. Comment
voulez-vous donc, poursuivit cette princesse en souriant, que j'explique
ceci?--Ha! Mademoiselle, répondit-il, un esprit aussi intelligent comme
est le vôtre n'aura pas bien de la peine à donner une application juste
à cette action, surtout quand elle se souviendra que c'est après ces
choses que l'on désire ardemment que l'on soupire.--Il est vrai,
répondit Mademoiselle; mais aussi vous n'ignorez pas que les soupirs ne
sont pas moins les effets de la crainte que de la joie et du désir.
Ainsi un cœur qui pousse des soupirs embarrasse fort un esprit à en
faire la différence pour savoir connoître leur véritable cause; car je
n'en ai jamais ouï que d'une même façon et sur un même ton.--Je vois
bien, Mademoiselle, dit monsieur de Lauzun, que Votre Altesse Royale
veut se divertir; mais enfin que répond-elle à ma demande?--Vous seriez
bien trompé dans votre attente, interrompit la princesse, si c'étoit le
refus. Mais, puisque je me suis engagée, je veux vous tenir ma parole;
je vous assure que je vous la tiendrai ponctuellement, et je vous dirai
au vrai celui que j'aimerois le plus de tous ceux que je croirois
pouvoir aspirer à moi.--Mais quand sera-ce, Mademoiselle? répondit
monsieur de Lauzun avec un transport et un empressement inconcevables.»
La princesse, qui en devinoit sans doute la cause, quoiqu'elle ne le
témoignât pas ouvertement, et qui même faisoit paroître au dehors une
partie de la joie qu'elle en avoit au fond du cœur, lui dit, toujours en
souriant, que ce seroit dans trois mois.--«Ha! Mademoiselle, que ce
temps va être long pour moi, repartit notre amant, et qu'il va mettre ma
patience à une rude épreuve! Mais n'importe, continua-t-il, il faut
attendre, puisque Votre Altesse Royale le veut.»
Voilà le premier progrès de ce moyen qu'il a inventé pour savoir si
c'étoit tout de bon qu'il devoit espérer ou non. Vous en verrez la fin
par la suite et par l'effet qui succéda.
Peu de temps après l'on parla du voyage de Flandres[234], et M. le comte
de Lauzun, qui ne songeoit qu'à plaire à Mademoiselle, ne s'appliquoit
qu'à en chercher les moyens, mais tout cela avec honneur et sans perdre
un moment de ce qu'il devoit au Roi son maître. Il étoit presque
toujours chez cette princesse, ou avec elle, quand elle étoit au Louvre.
Et surtout il ne manquoit jamais de nouvelles, et il les débitoit avec
tant de grâce, que, quoiqu'il les dît le dernier et qu'il y mêlât des
choses sérieuses (et il y falloit une grande présence d'esprit et une
solidité de jugement toute particulière), néanmoins la manière aisée
avec laquelle il racontoit ces nouvelles et mille choses agréables qu'il
y ajoutoit leur donnoit un nouveau lustre, et faisoit connoître à cette
princesse qu'il n'étoit pas tout à fait indigne de son attention. Aussi
peut-on dire qu'il est seul capable d'entretenir agréablement quelque
belle compagnie que ce soit[235]. Enfin, on peut tirer une conséquence
infaillible de ce que j'ai dit, puisqu'il rendit captif l'esprit du
monde le plus fin que l'on voie dans tout son sexe. Comme il n'est point
de plus fâcheux obstacle à un amant qui veut s'établir dans l'esprit de
l'objet qu'il aime que l'éloignement et la privation de la vue, cette
absence et cet éloignement sont beaucoup plus à craindre lorsqu'on a
quelque heureux commencement, parce qu'il n'est pas seulement besoin de
s'insinuer dans un cœur que l'on veut réduire entièrement, mais encore
il est nécessaire de ne point lâcher prise que l'on ne s'en voie
absolument le maître. Nous en avons même vu qui avoient tous les
avantages et qui se les conservoient par leur patience; aussi leur
est-il arrivé que, de paisibles possesseurs qu'ils étoient, par ce moyen
ils ont perdu et l'objet et les espérances, et souvent même le souvenir,
pour s'être absentés. M. le comte de Lauzun avoit trop de prévoyance
pour ignorer toutes ces choses, et il avoit témoigné trop de conduite
jusques à cet endroit, pour en manquer à l'avenir; aussi trouva-t-il le
secret d'éviter un si funeste et dangereux accident.
[Note 234: «L'on parla de faire un voyage en Flandres, et, quoique l'on
eût la paix, le Roi, qui ne marche pas sans troupe, en fit assembler
pour faire un corps d'armée qui seroit commandé par le comte de Lauzun,
qu'il fit lieutenant général. Le jour de Pâques, je le trouvai dans la
rue; je ne saurois exprimer la joie que j'eus de voir venir son carrosse
au mien, ni l'honnêteté avec laquelle je le saluai. Il me parut qu'il me
faisoit, de son côté, une révérence plus gracieuse qu'à l'ordinaire:
cette pensée me fit un très grand plaisir.» Mademoiselle raconte ensuite
longuement tous les détails de ce voyage où elle continua à poursuivre
Lauzun, toujours indifférent, quelquefois brutal, et qui sembloit
toujours reculer davantage plus elle s'avançoit. Voy. _Mém. de
Mademoiselle_, édit de Maëstricht, 6, p. 51 et suiv.]
[Note 235: Ne faudroit-il pas lire: qu'il seroit capable d'entretenir
seul..., etc.?]
Notre incomparable amant voyant donc qu'il étoit obligé de suivre le Roi
partout où il iroit, et par conséquent contraint de quitter son
entreprise, qu'il voyoit déjà si avancée, s'avisa de faire en sorte que
Mademoiselle fît le voyage avec la Cour: c'est le voyage de Flandres que
le roi fit en 1671[236]; et, pour cet effet, il se servit de deux moyens
qu'il tenoit pour assurés, comme il arriva. Le premier moyen dont il se
servit fut envers Mademoiselle, qu'il alla voir un jour. Il ne manqua
pas d'abord de dire tout ce qui le pouvoit faire tomber sur ce discours.
Ayant enfin trouvé lieu de le faire, il dit à cette princesse: «Il ne
faut pas demander, Mademoiselle, si Votre Altesse royale sera du voyage
de Flandres; la chose est trop juste et trop raisonnable pour en
douter.--Moi, dit Mademoiselle, j'en serai si le Roi le veut; autrement
je ne m'en soucie pas beaucoup.--Que dites-vous, Mademoiselle?
répondit-il; vraiment le Roi ne le désire que de reste, et je suis
assuré qu'il s'y attend.--Je n'irai pourtant point sans qu'il me le
dise, repartit la princesse.--Je sais bien, poursuivit notre comte, que
la Cour est partout où vous êtes, et que toute autre vous peut sans
injustice paroître indifférente. Mais, s'il m'est permis de dire ma
pensée avec tout le respect que je dois à Votre Altesse Royale, vous ne
pouvez pas vous dispenser de ce voyage sans vous opposer en quelque
manière au dessein que le Roi a de paroître en ce pays-là avec le plus
d'éclat qu'il lui sera possible, parce que, Votre Altesse royale faisant
un des plus beaux et glorieux ornements de la Cour, vous ne pouvez vous
en séparer sans la priver de la plus belle partie de son éclat.
D'ailleurs, je sais que Votre Altesse Royale est trop considérée du Roi
pour permettre, à moins que vous ne le vouliez absolument, que vous
restiez; et je suis persuadé que vous aimez trop le Roi pour tromper ses
espérances, car assurément il s'y attend.--Vous direz et croirez tout ce
qu'il vous plaira, M. de Lauzun, dit Mademoiselle, mais je puis vous
assurer que je n'irai point sans ordre.--Eh bien. Mademoiselle, répondit
M. de Lauzun, s'il ne faut que cela, je suis assuré que mes souhaits
seront accomplis et que Votre Altesse royale verra la Flandre.»
[Note 236: Il s'agit ici du voyage que fit en effet le Roi en 1671, pour
aller visiter ses nouvelles conquêtes.]
Il prit congé là-dessus de Mademoiselle, et dit en souriant, au sortir
de la chambre de cette princesse: «Je m'en vais demander un ordre au
Roi; ce n'est pourtant pas celui de Saint-Michel, ni celui du
Saint-Esprit.--Quel peut-il donc être? dit Mademoiselle avec un souris;
nous n'en avons point d'autre en France, hors celui de Malthe; mais je
ne crois pas que vous songiez à celui-là.--Votre Altesse Royale a
raison, dit M. de Lauzun, qui s'étoit arrêté à la porte de la chambre de
cette princesse pour lui répondre. L'ordre, poursuivit-il, que je vais
demander au roi m'est infiniment plus cher et plus agréable que tous
ceux que Votre Altesse royale vient de nommer.--Mais quel est-il donc?
continua Mademoiselle en s'approchant de lui et continuant son souris;
ne peut-on point le savoir?--Et comme je me promets de l'obtenir, dit
notre comte, Votre Altesse sera la première à qui je le dirai.--Mais
vous reverra-t-on bientôt, Monsieur? dit Mademoiselle.--Oui,
Mademoiselle, et plus tôt que vous ne pensez et avec de bonnes
nouvelles.» Et ayant fait une profonde révérence, il s'en alla tout
droit vers le Roi, à qui il demanda, après plusieurs discours, si
Mademoiselle ne seroit point du voyage. Le Roi lui répondit qu'elle en
seroit si elle vouloit. «Ha, Sire, poursuivit notre amoureux comte, vous
savez que les princes et surtout les princesses du sang ne marchent pas
sans ordre; ainsi Mademoiselle n'y songera pas assurément d'elle-même,
et puis il est important qu'elle en soit, afin de tenir compagnie à la
Reine. Il n'y en a point, à la Cour, qui fasse tant d'honneur à Sa
Majesté, comme étant la première princesse du sang et celle qui est en
état, et par ses biens, et par toutes sortes de raisons, de paroître
avec plus d'éclat et de pompe. Ainsi Votre Majesté aura égard, s'il lui
plaît, qu'il est de conséquence que Mademoiselle ne quitte point la
Reine, qui sans doute ne seroit pas bien aise de faire ce voyage sans
avoir avec elle cette princesse. Je sais, Sire, que Mademoiselle ne peut
rien résoudre d'elle-même, par le profond respect qu'elle a pour Votre
Majesté. Il seroit fâcheux que cette princesse fût obligée de partir
sans avoir eu le temps qu'il faut aux personnes de son rang pour se
préparer, parce qu'il faudra sans doute faire les choses d'un air
proportionné à la qualité et au désir qu'elle a de satisfaire pleinement
au dessein de Votre Majesté. Vous n'avez donc, Sire, qu'à lui faire
savoir vos ordres par quelqu'un, et je suis assuré que la soumission
qu'elle m'a toujours témoignée pour vos volontés les lui fera recevoir
avec joie. Et j'ose avancer même que, si Votre Majesté paroissoit sans
cette princesse, elle en seroit inconsolable; tant elle est attachée à
ses intérêts.--Allez-vous-en donc lui dire, dit le Roi, que je la prie
de se tenir prête pour accompagner la Reine à son voyage, et que je lui
en témoignerai ma gratitude.»
Il ne falloit pas dire deux fois pour faire partir M. de Lauzun, qui,
voyant tous ses desseins si heureusement réussir, si heureusement,
dis-je, pour ne s'éloigner pas de Mademoiselle, partit sur l'heure, sans
s'arrêter un moment; il s'en alla chez cette princesse, qui, le voyant
entrer en sa chambre avec un visage gai et qui marquoit un esprit
content, lui dit: «Vous voilà donc, Monsieur? Apparemment vous avez reçu
du Roi ce que vous lui avez demandé?--Il est vrai, Mademoiselle,
répondit M. de Lauzun après avoir fait une grande révérence et s'être
approché un peu plus près, je viens d'être créé chevalier tout
présentement, et je viens exécuter ma promesse dès ce matin, et mon
premier ordre.--Nous l'aurons donc, dit Mademoiselle en riant, qui sans
doute s'imaginoit bien la vérité de la chose.--Oui, Mademoiselle,
répondit-il, et je vais vous l'apprendre en peu de mots. Votre Altesse
Royale, continua-t-il, peut, s'il lui plaît, se préparer à prendre les
armes; le Roi, ayant dessein de vaincre tous les Flamands, s'est avisé
de les attaquer avec des armes auxquelles ils ne puissent pas résister,
et c'est pour cela que Sa Majesté veut faire ce voyage dont j'ai eu
l'honneur de vous parler ce matin. Et comme, dans la dernière campagne
qu'il fit dans le pays de ses ennemis, il ne put étendre ses conquêtes
que sur quelques provinces, il a résolu de ne les point quitter qu'il
n'en soit le maître absolu, et l'ordre que j'ai reçu de Sa Majesté est
qu'elle vous prie de vous disposer à l'accompagner. C'est de Votre
Altesse Royale qu'il espère ses principales forces; il m'a commandé de
vous exhorter de sa part à ne le pas abandonner dans un dessein si grand
et si important.»