Il nous semble qu'il y a plutôt ici une suppression qu'il n'y auroit une
addition dans notre texte.]
Le chagrin de Madame a été bien plus violent; elle a choisi madame la
duchesse de Créqui[133] pour être sa confidente, qui est une des plus
aimables femmes qui soient à la cour. Elle est grande, brune; elle a les
yeux pleins d'éclat et de langueur, la bouche belle et de l'esprit
infiniment, un peu mélancolique; elle a voulu être dévote, mais chez
elle la nature surmonte de fois à autre la grâce; bonne catholique,
encore meilleure romaine, je ne sais si le Saint Père lui pardonnera
d'avoir entrepris jusque sur ses terres, et d'avoir partagé avec lui son
empire[134]. C'est notre beau légat, dont j'entends parler; chacun sait
que c'est plus belle mine d'homme que l'on puisse voir, et qu'il n'y a
que les anges qui lui puissent disputer l'avantage de la beauté, et même
de l'esprit; il en a extraordinairement; il est doux, insinuant et
flatteur; son cœur est tendre pour les femmes; il est de la meilleure
foi du monde, il aime madame de Crequi passionnément; elle ne lui est
pas sans doute ingrate; l'Église et la cour retentissent de ses coups,
car le comte de Froulay[135] est aussi fort amoureux; mais à le voir, on
diroit que l'amour seroit le Dieu des malades ou des enragés, tant il
fait de cris et de plaintes.
[Note 133: Armande de Saint-Gelais de Lusignan de Lansac, dont il est
souvent parlé, avant son mariage, sous le nom de mademoiselle de
Saint-Gelais, dans les écrivains du temps, avoit épousé Charles III,
premier duc de Créqui, dont elle eut une fille, Magdelaine qui fut
mariée en 1657 à Charles Belgique Holland de la Trémouille, prince de
Tarente. On trouve son portrait, par le marquis de Sourdis, dans le
Recueil de Mademoiselle. (Voy. édit. de Maëstricht, à la suite des
Mémoires, t. 8, p. 282.) Le marquis vante sa beauté, sa prudence à la
cour, sa piété.]
[Note 134: Le légat ordinaire du Saint-Siége étoit le cardinal Antoine
Barberin, grand-aumônier de France; mais comme le cardinal Antoine avoit
alors soixante ans, on voit facilement qu'il est ici question du légat
extraordinaire qui fut envoyé en France à cette époque, et pour qui des
fêtes brillantes furent données à Fontainebleau, le card. Fabio Chigi,
neveu du pape Alexandre VII. Il avoit fait son entrée à Paris le 9 août
1664.]
[Note 135: D'une célèbre famille du Maine, d'où sortit entre autres le
maréchal de Tessé, neveu à la mode de Bretagne du comte de Froullay dont
il s'agit ici, lequel étoit fils de Charles de Froullay et de Marguerite
de Beaudan. Il fut, après son père, grand maréchal des logis de la
maison du roi, avec 3,000 livres de gages, bouche à la cour ou son plat,
deux pistoles par jour quand la cour marche, et autres appointements. Il
mourut sans alliance, en 1675, dans un combat près de Trèves.]
Mais laissons-le là pour écouter Madame, qui se plaint à la Duchesse du
peu de soin que le comte a de lui donner de ses nouvelles: «Eh bien, ma
chère, dit-elle, que pensez-vous de cet ingrat, qui, après avoir reçu
mille et mille marques de ma tendresse, m'a quittée sans espoir de
retour, et m'abandonne à des chagrins épouvantables? Je sais que le
misérable qu'il est n'est éloigné que par les ordres du Roi. Je l'avoue,
ma chère; mais aussi avouez que, s'il m'aimoit autant comme il m'a
toujours fait paroître, il travailleroit à apaiser le Roi. Mais, hélas!
il fait trop bien voir que l'aversion qu'il a pour lui, et ses
ressentimens contre ses ennemis, se rapportent sur l'amour qu'il a pour
moi.» Après qu'elle eut essuyé ses beaux yeux, elle fit ces deux
couplets de chanson, qu'elle chanta tristement:
_Iris au bord de la Seine,
Les yeux baignés de pleurs,
Disoit à Célimène:
Conservez vos froideurs,
Les hommes sont trompeurs._
_Ils vous diront, peut-être,
Qu'ils aiment tendrement;
Mais si-tôt que les traitres
Sont quinze jours absens,
On les voit inconstans._
«Voilà, ma chère, dit-elle à la Duchesse, ce que je pense en général de
tous les hommes; ce n'est pas que je ne connoisse bien qu'il est quelque
commerce secret où il se trouve de la fidélité et de la constance.--Ah!
Madame, reprit la Duchesse, que vous avez de raison, et qu'il est des
gens heureux dans le monde qui ne font point de bruit, qui ne veulent
qu'eux-mêmes pour être les témoins de leur fidélité, et sans doute
qu'elle est grande! Mais j'avoue que je ne me puis persuader que l'amour
à tambour battant soit tendre et sincère; non, il ne l'est jamais: les
hommes n'ont qu'une certaine envie de débusquer leurs rivaux, et ce
n'est que par vanité que les femmes retiennent leurs esclaves; elles
seroient bien fâchées si l'on ne disoit en cour: Monsieur le duc,
monsieur le comte, monsieur le chevalier est amoureux de madame une
telle. Elles aiment bien mieux l'éclat et la dépense que des soupirs et
des larmes. Ainsi il ne faut pas s'étonner si ces commerces se rompent:
comme l'on trouve partout des belles, on en retrouve autant que l'on en
perd. Mais, Madame, on ne trouve pas aisément des personnes qui aient
l'esprit éclairé et au-dessus des bagatelles, dont le cœur soit tendre
et délicat, qui n'aiment leur amant que pour sa vertu, son amour et sa
fidélité.--Jamais, interrompit Madame, jamais je n'avois si bien compris
le plaisir qu'une amour secrète peut donner; mais en vérité, Duchesse,
je vois bien que notre beau Légat a rendu votre cœur merveilleusement
savant; vous m'en direz des particularités à Saint-Cloud, où je vous
prierai de venir passer quelques jours avec moi.» Elle lui accorda, et
se séparèrent à cette condition.
Allons retrouver le Roi, qui cause bien plus à son aise que ces dames
ici de la joie qu'il a d'aimer et d'être aimé: c'est avec le duc de
Saint-Aignan et madame de Montausier qu'il s'entretenoit pour lors; et,
sur une contestation qu'il y avoit entre le Duc et la dame, des effets
d'une prompte inclination, le Roi écrivit ceci sur ses tablettes par un
effet de sa mémoire ou de son esprit, j'ignore lequel, mais toujours
est-il certain qu'il leur montra ces quatre vers:
_Ah! qu'il est bien peu vrai que ce qu'on doit aimer
Aussitôt qu'on le voit prend droit de nous charmer,
Et qu'un premier coup d'œil n'allume point les flammes
Où le ciel en naissant a destiné nos âmes!_
L'on doit bien penser combien cela est divin, combien cela est
ravissant. Il voulut que madame de Montausier, qui fait tout ce qui lui
plaît, écrivît aussi quelque chose de son amour. Elle s'en défendit tout
autant qu'elle put, et à la fin elle fit aussi ceux-ci, sur ce que le
Roi dit qu'il étoit bien résolu de satisfaire son cœur, et qu'il se
railloit de ces gens qui passoient leur vie à blâmer ce que les autres
faisoient.
_L'on ne peut vous blâmer des tendres mouvemens
Où l'on voit qu'aujourd'hui penchent vos sentimens;
Et qu'il est mal aisé que sans être amoureux
Un jeune prince soit et grand et généreux!
C'est une qualité que j'aime en un monarque;
La tendresse d'un roi est une belle marque,
Et je crois que d'un prince on doit tout présumer,
Dès qu'on voit que son cœur est capable d'aimer._
Le Roi rendit bien les éloges que madame de Montausier lui avoit donnés,
et obligea le Duc à inspirer aussi sa Muse, qui lui dicta ceux-ci:
_Oui, cette passion, de toutes la plus belle,
Traîne dans un esprit cent vertus après elle;
Aux nobles actions elle pousse les cœurs,
Et tous les grands héros ont senti ses ardeurs._
Madame de Montausier était trop spirituelle pour manquer une si belle
occasion de faire sa cour au Roi, en lui faisant connoître que sa joie
ne seroit pas parfaite si La Vallière ne voyoit cette petite
conversation en vers. Le Roi lui en sut bon gré, et dit qu'il seroit bon
de l'embarrasser, en lui envoyant par un inconnu, ce qu'ils firent, et
voyez ce qu'elle ajouta ensuite:
_Est-il rien de plus beau qu'une innocente flamme
Qu'un mérite charmant allume dans notre âme?
Et seroit-ce un bonheur de respirer le jour,
Si d'entre les mortels on bannissoit l'amour?
Non, non, tous les plaisirs se goûtent à le suivre,
Et vivre sans aimer, proprement, n'est pas vivre._
Le même qui porta les tablettes les rapporta, et le Roi marqua autant
d'impatience de voir la réponse, et ouvrit les tablettes avec autant de
désordre, qu'il en eût eu des nouvelles du gain ou de la perte d'une
grande bataille, tant il est vrai que la moindre chose de la part de ce
que l'on aime est de conséquence aux véritables Amants. Il fut ravi d'y
trouver des vers d'un caractère si passionné, qu'il les crut faits pour
l'encourager à son amour; aussi ne tarda-t-il pas long-temps à lui en
aller donner des preuves. Il fut aussitôt chez elle; mais s'il la trouva
avec sa tendresse ordinaire, il la trouva aussi en une mélancolie
extrême, qui ne venoit, lui disoit-elle, que de la peur qu'elle avoit
qu'il ne l'aimât pas toujours avec autant d'ardeur: «car,
continua-t-elle, ne croyez pas que mon miroir ne m'apprenne bien que ma
personne désormais n'est pas trop agréable; j'ai perdu presque ce qui
peut plaire, et enfin je crains avec raison que, vos yeux n'étant plus
satisfaits, vous ne cherchiez dans les beautés de votre cour de quoi les
contenter. Cependant, ne vous trompez pas; vous ne trouverez jamais
ailleurs ce que vous trouvez en moi.--J'entends, j'entends tout,
répartit le Roi avec une passion extrême; oui, je sais que je ne
trouverai jamais en personne ces divins caractères qui m'ont su charmer,
et que je ne trouverai jamais qu'en vous cet esprit admirable et
charmant qui fait qu'auprès de vous, dans les déserts effroyables, on
pourroit passer sa vie sans chagrin, et, au contraire, avec beaucoup de
plaisir. Cessez donc d'outrager, par vos injustes soupçons, un prince
qui vous adore, et croyez que je sais que je ne trouverai jamais en
personne ce cœur que j'estime tant, et sur la bonne foi duquel je me
repose; et je m'imagine qu'il n'y a que lui qui aime comme je veux être
aimé. Quelle peine aurois-je à discerner si ces coquettes aimeroient ma
personne ou ma grandeur, si la joie de voir un roi à leurs pieds ne leur
donneroit pas plus de plaisir que l'excès de mon amour leur donneroit de
tendresse? Mais pour vous, je suis persuadé que votre esprit est
au-dessus des couronnes et des diadèmes; que vous aimez mieux en moi la
qualité d'amant passionné que celle de roi grand et puissant; qu'il est
même des momens où vous voudriez que je ne fusse pas né sur le trône,
pour me posséder en liberté: jugez donc si, connoissant en vous des
sentiments si vertueux et si héroïques, je pourrois jamais changer en
faveur de quelque beau petit visage que la moindre maladie pourroit
détruire? Non, non, Madame, croyez que je ne me suis point donné à vous
par l'éclat de votre teint, et par le brillant de vos yeux; cela a été
par des qualités si belles que vous ne me perdrez jamais qu'avec la vie:
en un mot, cela a été par votre âme, par votre esprit et par votre cœur,
que vous m'avez fait perdre la liberté.--Que vous avez de bonté, mon
cher prince, d'employer toute la force de votre éloquence pour assurer
un cœur qui ne craint trop que parce qu'il aime trop! Que je suis
heureuse d'aimer un prince qui connoît et qui pénètre si bien mes
sentimens! Oui, continua-t-elle en l'embrassant, vous avez raison de
croire que votre grandeur ne m'éblouit point, que je n'ai point regardé
votre couronne en vous aimant, et que je n'ai envisagé que votre seule
personne: elle n'est, croyez-moi, que trop aimable pour se faire bien
aimer sans le secours des trônes ni des sceptres; et plût au ciel, ai-je
dit mille fois en moi-même, que mon cher prince fût sans fortune et sans
autre bien que ceux que la vertu lui donne, et pouvoir passer ma vie
avec lui dans une condition privée, éloignés de la cour et de la
grandeur! Mais mon amour ne m'a pas fait faire long-temps un souhait si
injuste: je connois trop bien qu'aucun autre des mortels n'est digne de
vous commander; que le ciel ne pouvoit rien mettre au-dessus de vous
sans injustice; que des vertus aussi illustres que les vôtres ne doivent
être entourées que de pourpre et de couronnes.--Quoique la modestie,
répliqua le Roi, m'eût fait entendre toutes ces louanges avec confusion,
j'avoue cependant que je vous ai écoutée avec un plaisir sans égal; car,
enfin, rien dans le monde n'est si doux que se voir estimé de ce que
l'on aime; et peut-on s'imaginer une plus grande satisfaction que
celle-là?» Mademoiselle de La Vallière réitéra encore que, quand elle ne
seroit plus aimée du Roi, elle prendroit le parti de la retraite, en cas
qu'il diminuât de sa tendresse pour elle; et on ne peut s'imaginer avec
quelle passion le Roi lui répondit[136].
[Note 136: Tout le passage qui suit, jusqu'à la fin, manque dans la
copie de Conrart. Nous donnons à la suite de cette histoire le texte qui
se trouve dans le manuscrit.]
Après que le Roi fut parti, La Vallière alla chez madame la
Princesse[137], où il y avoit une bonne partie des dames de la cour et
grand nombre d'hommes bien faits. Quelque temps après le Roi y arriva,
sur le visage duquel il paroissoit une grande satisfaction. Madame la
duchesse de Mazarin[138] y dit deux ou trois grandes naïvetés à M. de
Roquelaure[139]; le prince de Courtenai[140], qui en étoit amoureux, en
eut tant de honte qu'il en rougit, et que le Roi s'en aperçut; il se
leva avec un emportement de rire d'auprès le prince de Conti[141], et
dit à mademoiselle de La Vallière à demi-bas qu'il la remercioit de ne
dire que d'agréables choses, et qu'il mourroit s'il lui étoit arrivé la
même chose qu'au prince de Courtenai. La Vallière, en riant tout de
même, lui dit qu'elle avoit aussi à le remercier d'avoir autant d'esprit
qu'il en avoit, et qu'elle sentoit bien qu'elle ne se consoleroit pas,
non plus que lui, si un tel malheur lui étoit arrivé. Il est vrai que M.
Bussy, qui les entendoit, dit qu'on ne peut traiter plus agréablement et
plus malicieusement un chapitre qu'ils firent celui-là.
[Note 137: Claire-Clémence de Maillé-Brezé, fille du maréchal de Brezé
et de la sœur du cardinal de Richelieu.]
[Note 138: Voy. plus haut.]
[Note 139: Voy. plus haut.]
[Note 140: Louis-Charles, prince de Courtenay, comte de Cesy, fils de
Louis, prince de Courtenay, et de Lucrèce-Chrétienne de Harlay. Il étoit
né le 24 mai 1640; il se maria en 1669.]
[Note 141: Armand de Bourbon, prince de Conti, frère du grand Condé.]
Cependant madame de Créqui alla trouver Madame au jour qu'elle lui avoit
marqué pour leur partie de Saint-Cloud. Elle y trouva Chison, qui étoit
venu voir une des filles de Madame qui étoit malade: c'est le médecin de
La Vallière, lequel a de l'esprit et du facétieux. Après qu'il eut
entendu le mal de cette demoiselle: «Courage, lui dit-il, j'ai des
remèdes pour tout, même pour le cœur des amans.--Hé! bon Dieu, reprit
Madame, enseignez-les-moi promptement, pour dix ou douze que j'ai que je
voudrois bien guérir, pourvu qu'il ne m'en coûtât que quelques herbes du
jardin.--Ah! Madame, reprit-il, il m'en coûte bien moins que des herbes,
il ne m'en coûte que des paroles.» Enfin, Chison, qui sacrifioit tout
pour le divertissement de Madame, lui conta que le Roi l'avoit envoyé
quérir, et qu'il lui avoit demandé avec une extrême émotion si
effectivement mademoiselle de La Vallière pouvoit vivre, et si sa
maigreur n'étoit pas un mauvais présage.--Et que lui avez-vous répondu?
reprit Madame.--Quoi? reprit-il, Votre Altesse pouvoit-elle en être en
doute? Je vous assure que je l'ai assuré avec autant de hardiesse de la
longueur de ses années comme si j'avois eu lettre de Dieu. J'ai parlé en
homme savant, de la vie, de la mort, des destinées; il ne s'en est
presque rien fallu, lorsque j'ai vu la joie du Roi, que je ne lui aie
promis une immortalité pour cette fille.--Vrai Dieu! s'écria Madame,
quels charmes secrets a cette créature pour inspirer une si grande
passion?--Je vous assure, reprit Chison, que ce n'est pas son corps qui
les fournit.» Madame, en congédiant Chison, le pria de lui faire part de
toutes ses petites nouvelles, et une heure après nos deux dames
montèrent en carrosse pour Saint-Cloud.
En y allant elles rencontrèrent madame de Chevreuse avec son mari
secret, M. de l'Aigles[142]; mais comme elles n'avoient alors que le
bonheur de La Vallière en tête, elles ne s'arrêtèrent pas à parler de
celui de ces deux personnes, quoique je n'en connoisse pas de plus
grand. Elle demanda donc à la Duchesse si elle connoissoit rien de plus
heureux que cette fille.--Oui, Madame, reprit hardiment la Duchesse, je
me crois encore plus heureuse qu'elle lorsque je vois le Légat; car il
est certain qu'il est mille et mille fois plus charmant que le Roi.--Ah!
reprit Madame, que le Roi est pourtant aimable pour cette créature, et
qu'il y a peu de gens qui lui puissent rien contester!--Mais, Madame,
répliqua la Duchesse avec du dépit, vous demeurez toujours d'accord que
monsieur le Cardinal-Légat est incomparablement plus beau et a plus de
douceur, et, je pense, plus d'esprit que le Roi; pour de la tendresse,
mon cœur en est bien content.--Il est certain ce que vous dites,
répliqua Madame, que le Légat a plus de mine et de douceur que le Roi;
mais pour de l'esprit, il faut que vous sachiez qu'on n'en peut pas
avoir plus que le Roi n'en a avec ce qu'il aime, ni plus de respect.
Encore une fois, Madame, vous ne savez pas combien le particulier du Roi
est agréable avec une personne pour qui il a de la passion.
Imaginez-vous que l'on diroit qu'il n'y a que cette seule personne en
tout l'univers, qu'il regarde avec tout autant d'amour et de passion
dans le dernier moment d'une visite de sept ou huit heures comme dans le
premier; il lui sacrifie toutes choses et paroît ne dépendre que d'elle;
il a mille et mille petits soins; enfin, si tout ce que mademoiselle
d'Attigny[143] disoit à une de mes amies, ces jours passés, étoit vrai,
comme je le crois, je ne connois personne qui aime si bien que le
Roi.--Quoi, Madame, reprit la Duchesse, même le comte de Guiche?--Il est
bien aimable, reprit Madame, mais il n'est pas si passionné que le Roi.»
[Note 142: Le marquis de Laigues (et non l'Aigle), étant allé à
Bruxelles en 1649, pour traiter avec l'Espagne au nom des Frondeurs, y
trouva madame de Chevreuse. Laigues étoit jeune et fort bien de sa
personne; il réussit à lui plaire, et tous deux s'attachèrent si bien
l'un à l'autre qu'ils ne se quittèrent plus. Brienne regarde aussi le
marquis de Laigues comme «le mari de conscience de la duchesse». Voy. M.
Cousin, Vie de madame de Chevreuse, p. 225.]
[Note 143: Lisez: d'Artigny. Voy. plus haut.]
Après cela, la Duchesse la pria de lui tenir la parole qu'elle lui avoit
donnée, de lui conter un peu comme elle découvrit que le Roi étoit
amoureux de La Vallière. Madame lui accorda et lui satisfit en ces
termes.