BILLET.

_Si l'on savoit la cause de vos maux, l'on y apporteroit du

remède, quand il en devroit coûter la vie; mais, mon Dieu!

qu'il est inutile de vous dire ce que je vous dis, ce n'est

pas moi qui donne à Votre Majesté ses bons ni ses mauvais

jours!_

[Note 77: Le marquis de Vardes, maître passé en galanterie. Sur ce

personnage, «l'homme de France le mieux fait et le plus aimable», disent

les Mémoires de Daniel de Cosnac, sur ses nombreuses intrigues, et en

particulier sur ses amours avec la comtesse de Soissons, voy. _Les

Nièces de Mazarin_, par M. Amédée Renée, p. 189 et suiv.; Mém. de

Conrart, p. 250 et 278.--Cf. t. 1, p. 270.]

[Note 78: _Var._: Madame lui dit cent equivoques fort spirituelles.

(_Ibid._)]

[Note 79: _Var._: Le texte de Conrart, beaucoup plus rapide, nous paroît

être celui de la rédaction primitive:

«Enfin le Roy pria le Duc d'aller voir sa maîtresse, et elle, qui

souffroit encore plus que luy, donna ce billet à son confident.»]

Le Duc alla promptement porter ce billet au Roi. La jeune Reine étoit

pour lors sur son lit, et d'abord qu'il l'eut vu il s'écria:

«Saint-Aignan, je suis bien foible, et je le suis plus que vous ne

pouvez penser.» La Reine se retira, et le Roi relut vingt fois ce

billet; il fit admirer au Duc cette manière d'écrire, mais il ne pouvoit

souffrir ce cruel terme de Votre Majesté. Il en parloit encore quand

mademoiselle de La Vallière entra dans sa chambre avec madame de

Montausier[80], à laquelle cette visite aux flambeaux a servi de toute

sa faveur; elle se retira par commodité et par respect au bout de la

chambre avec le Duc. Mademoiselle de La Vallière se mit sur le lit du

Roi; elle étoit en habillement négligé, et le Roi, qui prend garde à

tout, lui en sut bon gré. Elle le regarda avec une langueur passionnée à

lui faire entendre que son cœur seroit éternellement à lui; le Roi fut

si transporté qu'après lui avoir demandé mille pardons, il baisa un

quart d'heure ses mains sans lui rien dire que ces trois paroles: «Et

que je serois misérable, Mademoiselle, si vous n'aviez pitié de moi!»

Enfin, ils se parlèrent et se contèrent leurs raisons, et furent cinq

heures à dire: Que je vous aime! Que vous aviez de tort! Votre cœur est

hors de prix! Que nous avons lieu d'être contens! Aimons-nous toujours!

Ils s'en tinrent aux paroles tendres, et ma foi je le crois, mais je ne

sçais pas si le Roi, qui le lendemain se leva pour passer tout le jour

avec La Vallière, le passa aussi sagement. Après ce raccommodement, il

n'y a jamais eu de vie plus heureuse que la leur; ils ont pris tant de

peine à se persuader de la fidélité et de la tendresse l'un de l'autre

qu'ils n'ont plus lieu d'en douter[81]. La Vallière a pris avec elle

mademoiselle d'Attigny[82], fille de haute qualité, belle comme un ange,

qui l'a toujours fortement aimée. C'est sa chère, et le Roi lui fait de

grands présens. Il en use assez librement devant elle. Madame de

Soissons, qui a été autrefois aimée du Roi, a supporté avec une étrange

impatience la faveur de La Vallière, en sorte qu'un jour, la voyant

passer devant une fille dont madame de Soissons fait ses délices, et qui

est fille d'un avocat au Parlement nommé Brisac: «Je suis bien surprise,

dit-elle fort haut à madame de Ventadour[83]; j'avois toujours bien cru

que La Vallière étoit boiteuse, mais je ne savois pas qu'elle fût

aveugle.» La Vallière, qui l'entendit, sentit cela fort sensiblement. Le

Roi l'alla voir, qui, la trouvant fort triste, lui demanda avec un

empressement d'amitié ce qui l'affligeoit. Elle lui en dit le sujet avec

les paroles du monde les plus piquantes pour madame de Soissons. Le Roi

s'anima encore davantage, et sortit de chez elle avec un emportement

épouvantable contre madame de Soissons. D'abord qu'il fut dans la rue,

il fit appeler le Duc, qu'il fit monter dans son carrosse. Mais quand il

y fut il ne lui dit rien, et descendirent au Louvre[84]. «Hé bien! parce

que j'aime une fille, il faut que toute la France la haïsse! Mais ce

n'est pas aux plaintes que je m'en veux tenir; je veux que vous alliez

tout présentement dire à madame de Soissons que je lui défends l'entrée

du Louvre[85].» Le Duc lui demanda s'il avoit bien songé à cet ordre.

«Oui, reprit le Roi, si bien que je veux que vous l'exécutiez tout à

l'heure.--Mais si j'osois, répliqua le Duc, vous faire ressouvenir que

vous avez eu autrefois quelque considération pour madame de

Soissons.--Je vous entends, répliqua le Roi, c'est que vous voulez dire

que je l'ai aimée. Non, croyez que je ne l'ai jamais fait; elle n'a pas

assez d'esprit pour m'avoir jamais rien inspiré, sinon à l'âge de quinze

ans, où elle m'entretenoit des couleurs qui me plaisoient le plus; aussi

je ne me priverai de rien qui puisse être un obstacle à la vengeance que

je dois à mademoiselle de La Vallière.--Je le veux croire, répondit le

Duc; mais, Sire, n'avez-vous point égard à toute une grande famille et à

la mémoire de son oncle!--Que vous me connoissez peu, Saint-Aignan, lui

dit-il, si vous croyez que la considération de ce que l'on aime

l'emporte par dessus celle d'une famille! Quoi! il sera permis à

monsieur celui-ci, à madame celle-là, d'insulter une personne que

j'honore? Est ce avoir du respect pour moi que d'en manquer pour ce que

j'aime? Peut-on pousser une insolence plus loin que de mépriser ce que

son Roi estime? Après tout, une Vallière ne vaut-elle pas bien une

Manchini? Je m'étonne que de Vardes, qui sait si bien aimer, n'a pas

appris à madame de Soissons que l'on sent incomparablement davantage ce

qui s'adresse à ce qu'on aime que ce qui touche soi-même. Ma foi, ces

petites gens-ci règleront bientôt ce que je dois aimer. Pardieu! c'est

être bien misérable; il n'y a pas un petit gentilhomme qui ne fasse

respecter sa maîtresse par ses amis et ses vassaux, et un roi n'en peut

venir à bout? Je proteste pourtant qu'en quelque manière que ce soit,

j'y réussirai, et je commencerai par madame de Soissons.--Mais, lui dit

le Duc, Votre Majesté a-t-elle bien pensé aux intérêts de mademoiselle

de La Vallière? Ne croyez-vous point que les Reines vont être ravies

d'avoir prétexte de crier contre elle, et de pouvoir dire qu'elle ne

cause que des désordres?--Ha! reprit le Roi, le plus affligé du monde,

c'est assez, je n'ai plus rien à dire, sinon que je suis le plus

malheureux de tous les hommes. En effet, y a-t-il quelqu'un, pour chétif

qu'il soit, qui ne venge ce qu'il aime? et moi je ne puis. Vous avez

raison, les Reines feroient rage contre cette pauvre fille, et l'on n'a

désormais qu'à l'insulter, qu'à la piller et qu'à la maltraiter:

Mesdames le trouveront bon, tant elles ont d'amitié pour moi.» En disant

cela les larmes lui tombèrent des yeux de chagrin et de rage. Le Duc

alla faire un fidèle récit de tout ceci à La Vallière, qui écrivit par

lui ce billet:

_Que je vous aime et que vous méritez de l'être, mon cher! mais il me

fâche de troubler vos plaisirs par mes malheurs. Pourquoi appeler

malheur ce qui ne l'est point? Non, je me reprends: tant que mon cher

prince m'aimera, je n'en aurai jamais; rien ne me peut affliger que sa

perte. Voilà mes sentimens, conformez-y les vôtres, et nous mettons au

dessus de ces gens qui ne sauroient nous nuire. Adieu, venez ce soir

plus tôt qu'à l'ordinaire._

[Note 80: _Var._: avec madame de Montauzier, qui l'avoit amenée faire

cette visite aux flambeaux, assurée de toute la faveur. (_Ibid._) Julie

d'Angennes, la fille célèbre de la marquise de Rambouillet, femme du

marquis, puis duc de Montausier. On lui a justement reproché la part

qu'elle a prise aux galanteries du Roi.]

[Note 81: Encore une rédaction abrégée qui nous paroît le vrai texte:

«Le roy fut si transi d'amour qu'il baisa une de ses mains plus d'un

quart d'heure sans lui parler. Enfin ils parèrent, se contèrent leurs

raisons, et furent cinq heures à se dire: que je vous aime! nous avons

lieu d'être très contents! Ils s'en tinrent, dit-on, aux paroles

tendres.» (_Ibid._)]

[Note 82: C'est mademoiselle d'Artigny qu'il faut lire. Elle avoit

succédé à mademoiselle de Montalet dans les confidences de mademoiselle

de La Vallière. Toutes trois étoient, avec mademoiselle de Barbezières,

filles d'honneur de Madame.]

[Note 83: Ce nom se trouve dans l'édit. de Londres 1654. Marie de La

Guiche, fille de Jean François de La Guiche, seigneur de Saint-Géran,

née en 1623, avoit épousé en 1645 Charles de Levis, marquis d'Annonai,

puis duc de Ventadour. Voy. notre édit. du Dictionn. des précieuses,

_Biblioth. elzév._, t. 2, aux noms ANGOULÊME et SAINT-GÉRAN.]

[Note 84: Nous empruntons à la copie de Conrart tout ce paragraphe. En

le comparant au texte des éditions précédentes, on en reconnoîtra la

supériorité.]

[Note 85: La mesure étoit d'autant plus exorbitante que la comtesse de

Soissons, sans parler de son titre de surintendante de la maison de la

Reine, étoit, par son mariage avec un prince du sang, au premier rang

des personnes qui avoient le droit d'entrer au Louvre, et d'y entrer en

carrosse.]

Le Roi n'eut pas plutôt lu ce billet qu'il partit aussitôt, et Dieu sait

s'ils se dirent et se firent des amitiés. Cependant le Roi vit madame de

Soissons dans les jardins de Saint-Cloud, à laquelle il fit mille

incivilités. Dans ce temps, madame de Bellefonds eut un différend avec

son mari. Le roi donna tout le bon côté à Bellefonds. Quinze jours

après, le Roi, qui avoit passé depuis midi jusques à quatre heures après

minuit avec La Vallière, vint se coucher; il trouva la jeune Reine en

simple jupe auprès du feu, avec madame de Chevreuse. Comme le Roi se

sentit encore mécontent contre elle pour La Vallière, il lui demanda

avec une horrible froideur pourquoi elle n'étoit pas couchée. «Je vous

attendois, lui dit-elle tristement.--Vous avez la mine, lui répondit le

Roi, de m'attendre bien souvent.--Je le sçais bien, lui répondit-elle;

car vous ne vous plaisez guère avec moi, et vous vous plaisez bien

davantage avec mes ennemies.» Le Roi la regarda avec une fierté qui

approchoit bien du mépris, et lui dit d'un ton moqueur: «Hélas! Madame,

qui vous en a tant appris?» et en la quittant: «Couchez-vous, Madame,

sans tant de petites raisons.» La Reine fut si vivement touchée, qu'elle

s'alla jeter aux pieds du Roi, qui marchoit à grands pas dans la

chambre. «Eh bien, Madame, que voulez-vous dire? lui dit-il.--Je veux

dire, répondit la Reine, que je vous aimerai toujours, quoi que vous me

fassiez.--Et moi, lui dit le Roi, j'en userai si bien que vous n'y aurez

aucune peine; mais si vous voulez m'obliger, vous n'écouterez plus

madame de Soissons ni madame de Navailles[86]», parce qu'il savoit

qu'elles avoient causé de La Vallière, et comme elle continuoit, et que

La Vallière n'avoit jamais eu d'inclination pour elle, avant même

qu'elle fût en crédit, le Roi se défit d'elle et de son mari.

[Note 86: Suzanne de Beaudan, mademoiselle de Neuillan, dont il est

souvent parlé sous ce nom dans les écrits du temps, épousa en 1651

Philippe de Montault, duc de Navailles. À l'époque qui nous occupe, M.

de Navailles étoit gouverneur du Havre et commandant des chevau-légers.

Madame de Navailles étoit dame d'honneur de la reine Marie-Thérèse, avec

1,200 livres de gages. «Cette espèce de disgrâce, dit Mademoiselle (éd.

cit., V, 278), n'a pas ruiné leurs affaires. Ils vendirent leurs charges

et leur gouvernement bien cher; ils ont fait peu de dépense, ont payé

leurs dettes et acheté des terres. Le duc de Chaulnes acheta la charge

de commandant des chevau-légers, et le duc de Saint-Aignan le

gouvernement du Havre, et celle de dame d'honneur fut achetée par madame

de Montausier, à quoi elle étoit plus propre que madame de Navailles»,

qui, est-il dit à la page précédente, «s'est si extraordinairement

occupée de mesquins ménages que cela lui a fait tort et à son mari.» Le

duc de Navailles revint bientôt en faveur; en 1669 il étoit gouverneur

de La Rochelle, du pays d'Aunis et du Brouage; la même année il commanda

l'armée de Candie, et, après plusieurs commandements importants et

plusieurs succès militaires, il fut même fait maréchal de France.]

Deux mois après, le Roi se mit en tête que La Vallière fût reçue des

deux Reines, et souhaita qu'elles la vissent de bon œil. Pour cet effet

il en parla à madame de Montausier, qui alla par ordre du Roi dès ce

moment à la chambre de la jeune Reine. «Madame, lui dit-elle, c'est un

Roi qui veut que je m'acquitte d'une commission que je doute qui vous

soit agréable; il n'a pas été en mon pouvoir de m'en dispenser: c'est,

Madame, qu'il souhaite que Votre Majesté reçoive mademoiselle de La

Vallière[87], qui veut vous rendre ses respects.--Je l'en quitte,

répliqua la Reine, il n'est pas besoin.--Si j'osois, ajouta madame de

Montausier, dire à Votre Majesté que cette complaisance que vous aurez

pour le Roi le touchera sans doute, et qu'au contraire votre refus

l'aigrira; enfin, Madame, si le Roi aime cette fille, votre froideur

pour elle ne le guérira pas: ainsi Votre Majesté feroit quelque chose de

plus glorieux pour elle si elle vouloit surmonter cette petite

répugnance qui s'oppose aux volontés du Roi, et si elle vouloit suivre

l'exemple de tant d'illustres femmes qui en ont dignement usé avec ce

que leurs maris aimoient.--Mais, Madame, interrompit la Reine, le moyen

de voir cette fille! j'aime le Roi et le Roi n'aime qu'elle.» Le Roi,

qui étoit aux écoutes, entra brusquement; sa vue surprit si fort la

Reine qu'elle en rougit et saigna du nez, de manière qu'elle se servit

de ce prétexte pour sortir. Trois jours après elle accoucha d'une petite

Moresque velue qui pensa la faire mourir[88]. Toute la cour fut en

prières; la Reine-Mère fondoit en larmes auprès de son lit; le Roi en

parut triste, mais il ne discontinua point de voir La Vallière en

secret, et de lui donner mille et mille marques de son amour. Cependant

la jeune Reine le pria, en présence de sa mère et de son confesseur, de

vouloir marier La Vallière; le Roi, qui ne sçauroit être fourbe, ne put

se résoudre à le leur accorder, et ne leur fit que dire, tout interdit,

que si elle vouloit il ne s'y opposeroit pas, et qu'ils pouvoient lui

chercher parti. Ils pensèrent à monsieur de Vardes, comme l'homme de la

cour le plus propre à se faire bien aimer; mais de Vardes étoit amoureux

à mourir de madame de Soissons: ainsi, quand on lui en parla, il se mit

à rire, disant qu'on se moquoit, qu'il n'étoit pas propre au mariage.

Madame[89], qui savoit la passion de Vardes pour madame de Soissons,

alla voir la Comtesse, comme la plaignant si son amant consentoit à ce

mariage, et lui offroit ses services en cette occasion, en le faisant

détourner par le comte de Guiche, intime ami du marquis. Voilà nos deux

admirables qui lient une grande amitié et s'ouvrent leurs cœurs de leurs

amours. Vardes vint voir la comtesse, à laquelle il fit valoir le refus

de La Vallière avec un million: «car, lui dit-il, ce n'est point par

délicatesse, je me moque de son commerce avec le Roi; feu le comte de

Moret mon père, qui étoit un des plus honnêtes hommes de France, épousa

bien une des maîtresses de Henri IV, de laquelle je suis sorti: jugez si

j'en ferois difficulté; d'ailleurs, ne l'aimant point, le Roi me feroit

un extrême plaisir de la divertir. Mais, Madame, reprit-il avec un air

charmant et passionné, ce sont vos yeux qui m'en empêchent, qui ne

voudroient plus me regarder avec douceur, ou, pour mieux dire, c'est la

possession de votre illustre cœur, de laquelle je me rendrois indigne si

je pouvois consentir à vous déplaire. Ainsi je vous jure par vous-même,

qui êtes une chose sacrée pour moi, que jamais je ne penserai à aucun

engagement, quelque avantageux qu'il puisse être[90].» La comtesse étoit

si charmée de voir des sentimens si tendres et si honnêtes à son amant,

qu'elle ne savoit que lui dire pour lui exprimer sa joie. Madame survint

sur le point de leur extase, accompagnée du comte de Guiche, auquel ils

ne firent mystère de rien. Voilà l'établissement d'une agréable société,

chacun se promettant de se servir utilement.

[Note 87: Sans doute à l'occasion de la nouvelle année. C'étoit le 31

décembre 1666. Voy. la note suivante.]

[Note 88: Nous sommes maintenant en 1667. Le 2 janvier de cette année,

la reine eut une fille, qui porta son nom, Marie-Thérèse, et mourut le

1er mars 1672.--Qu'elle fût noire et velue, nous ne trouvons pas

ailleurs ce renseignement.]

[Note 89: Henriette d'Angleterre, femme de Monsieur, frère du Roi, dont

on lira plus loin les intrigues avec le comte de Guiche. Elle étoit fort

jalouse de La Vallière, parce que, quand le Roi avoit commencé à aimer

celle-ci, il avoit feint de la rechercher elle-même.]

[Note 90: _Var._: Après cette phrase, on lit dans la copie de Conrart:

«Madame survint sur ces entrefaites, à qui ils ne firent mystère de

rien; elle loua sa fidélité. Le comte de Guiche fut de leur société. Ce

soir-là, ces deux blondins voulurent faire merveilles; mais, hélas!

qu'elles furent petites! Cela auroit déplu aux dames, si elles n'avoient

eu leurs maris qui étoient meilleurs gendarmes que leurs amants.

Cependant ces deux couples...]

Cependant nos deux couples d'amants résolurent de faire rompre un

commerce plus honnête et plus spirituel que le leur. Pour cet effet, ils

écrivirent une lettre[91] à la señora Molina[92], que le comte tourna en

espagnol, par laquelle ils lui mandoient le mépris que le Roi faisoit

d'elle, l'amour qu'il portoit à La Vallière, et mille choses de cette

nature: car il est à remarquer que le dépit de Madame duroit toujours

contre La Vallière, et que la Comtesse enrageoit qu'on lui vouloit ôter

son amant pour elle. La señora Molina fut montrer cette lettre au Roi,

qui la fit voir à de Vardes, et s'en plaignit à lui comme à un fidèle

ami. En vérité il faut que l'amour soit une violente passion pour faire

changer les inclinations en un moment, car il est constant que de Vardes

est de bonne foi et la probité même; cependant, s'il eut quelques

remords de cette perfidie envers son Roi, ce ne fut que depuis le Louvre

jusques à l'hôtel de Soissons, où il trouva sa maîtresse et ses

confidens, lesquels railloient le Roi avec beaucoup de liberté; ils le

traitèrent de fanfaron qui prétendoit que l'amour ne devoit avoir de

douceur que pour lui; ils s'en écrivoient souvent en ces termes, le

Comte et Madame, parce que le Roi avoit apporté quelques obstacles à

leurs visites.

[Note 91: «Ils écrivirent une lettre à la Reine», lit-on dans les mss.

de Conrart. Le nom de la señora Molina n'y est pas même prononcé.]

[Note 92: Dona Maria Molina, première femme de chambre espagnole. Ce

n'est pas ainsi que madame de La Fayette raconte cet incident, qui

auroit causé le renvoi de madame de Navailles, dénoncée comme coupable

par de Vardes lui-même, au lieu d'avoir suivi cette calomnie, comme il

est dit ici; Conrart, résumant madame de La Fayette, cite un entretien

du Roi et de Madame. Celle-ci auroit dit «que la comtesse de Soissons

s'étoit rencontrée chez la Reine à l'ouverture d'un paquet du Roi son

père, en avoit ramassé et serré l'enveloppe sans qu'on s'en aperçût;

qu'on avoit fait faire un cachet aux armes d'Espagne tout semblable à

celui dont les lettres du roi d'Espagne avoient accoutumé d'être

cachetées, et que, cette lettre contrefaite étant enfermée dans cette

enveloppe véritable, le paquet en avoit été porté, comme de la poste, à

la señora Molina, première femme de chambre de la Reine, qui les reçoit

ordinairement.» (p. 282, collect. Petitot, t. 48, 2e série.)]

Ce fut en ce temps-là qu'il se déguisa en fille[93], où il fut vu dans

la chambre de Madame par la Reine d'Angleterre, et ce fut un peu après

que le Roi lui ordonna d'aller à Marseille[94] et de partir dans le même

jour sans aller chez Madame. Dieu sait s'il observa cet ordre; il y fut

tout botté. «Hé bien, Madame, s'écria-t-il de la porte, pour vous voir

je brave le Roi et les puissances souveraines; trop heureux si vous

seule, qui me tenez lieu de tout, m'assurez qu'en quelque lieu que ma

misérable fortune me porte, vous me voudrez du bien. Oui, Madame, dans

la douleur qui me transporte, ni la colère du Roi ni celle des Reines ne

m'est point redoutable; j'appréhende la rigueur qu'apporté une longue

absence.--Non, repartit Madame toute fondue en larmes en l'embrassant,

non, non, cher comte, rien ne diminuera jamais l'affection que je vous

ai promise, et aussi bien que vous je mépriserai toutes choses; mais,

mon cher, aimez-moi et ne m'oubliez jamais.» Et après bien des pleurs et

des embrassemens il fallut se séparer.

[Note 93: «Madame étoit malade et environnée de toutes ses femmes...

Elle faisoit entrer le comte de Guiche, quelquefois en plein jour,

déguisé en femme qui dit la bonne aventure, et il la disoit même aux

femmes de Madame, qui le voyoient tous les jours et qui ne le

reconnoissoient pas.» (_Hist. de Mme Henriette_, collect. Petitot, t.

44, p. 410.) L'œil pénétrant d'une mère, de la reine d'Angleterre, ne

pouvoit être aussi complaisamment aveugle.]

[Note 94: Ce n'est point à Marseille que fut envoyé le comte de Guiche.

«L'on n'avoit pas trouvé à propos de le chasser, de crainte que cela ne

fît de méchants bruits; on l'avoit envoyé commander les troupes qui

étoient à Nancy: c'étoit proprement un honnête exil.» (Mém. de

Mademoiselle, éd. citée, 5, 233.)]

Peu de temps après on trama de furieuses malices contre la vie de La

Vallière, et le Roi, qui l'aimoit avec plus d'ardeur que jamais, et qui

avoit connu la grandeur de sa passion à la proposition qu'on lui avoit

faite de la marier, l'alloit voir trois fois par jour avec une assiduité

qui marquoit bien son amour. Ce n'est pas qu'elle ne l'eût extrêmement

grondé de l'avoir mise en liberté devant les Reines de se marier.

«Êtes-vous, lui dit-elle, celui même que j'ai vu me jurer que la mort la

plus cruelle ne l'est pas à l'égal de voir ce que l'on aime entre les

bras d'un autre? Êtes-vous celui qui disoit que dans ces occasions l'on

se devoit servir des poignards et des poisons? Non, vous ne l'êtes plus;

(mais pour mon malheur je suis encore ce que j'étois; je vois bien

cependant qu'il est temps que je travaille à trouver dans mon courage de

quoi me consoler de la perte que je ferai bientôt de votre

cœur[95]).--Mais, lui disoit le Roi, mettez-vous en ma place, et au nom

de Dieu apprenez-moi ce que vous auriez répondu. Que pouvois-je moins

dire, voyant une Reine à l'extrémité me conjurer de vous marier? Le

moyen d'avoir la dureté de lui dire, aussi cruellement que vous voulez,

que je n'en ferois rien? N'est-ce pas assez de dire que je ne m'y

opposerois pas, si vous le vouliez? Est-ce que je devois encore douter

de votre tendresse pour ne m'y pas fier? Non: je vous faisois plus de

justice en m'assurant sur la fidélité de votre cœur. Combien y en

auroit-il eu qui, n'ayant plus tant d'aversion pour la trahison que moi,

auroient tout accordé à une pauvre reine mourante? Mais, grâces à mon

amour et à ma sincérité, je ne pus jamais obtenir sur moi de dire que

j'y travaillerois. Après cette scrupuleuse vertu, vous fierez-vous à

moi? ne croirez-vous pas à mes paroles comme à vos yeux?--Il est

certain, répliqua La Vallière, que je vous crois beaucoup de vertu. Eh!

s'il se peut, mon cher prince, ayez autant d'amour[96]; car enfin, je

vous déclare aujourd'hui qu'il m'est facile de mourir, mais qu'il m'est

impossible de me retirer d'un engagement aussi puissant que le vôtre, et

que je renoncerai plutôt à la vie qu'aux charmantes espérances que vous

m'avez données: ainsi, aimez-moi; si vous cessez, je sens bien qu'après

la perte de votre cœur, il n'y a plus rien à faire en la vie pour

moi.--Quelle indignité! s'écria le Roi en lui embrassant les genoux, si

après ce que je viens d'entendre je pouvois vivre pour une autre que

pour vous.»

[Note 95: Ce passage manque dans la copie de Conrart.]

[Note 96: On lit dans la copie de Conrart un texte qui nous paroît plus

vrai: «Croyez une bonne fois que, puisque mon malheur vous a fait naître

sur le trône, je ne veux jamais penser au mariage. Ainsy, aimez-moy ou

cessez, je sens bien que je ne puis plus rien aimer.» Le Roy lui exprima

les choses les plus tendres. Et c'étoit, comme j'ai dit, en ce temps-là

que le roi passoit presque toutes les nuits avec elle.»]

Après qu'il l'eut assurée d'une constance éternelle, il lui dit adieu

jusques au lendemain. C'étoit, comme j'ai déjà dit, dans ce temps-là que

le roi passoit presque toutes les nuits avec elle; il ne la quittoit

qu'à trois heures. Il n'en venoit que de partir, elle commençoit à

s'endormir, quand sa petite chienne l'éveilla par ses jappemens; elle

entendit du bruit à ses fenêtres et marcher dans sa chambre; elle courut

dans celle de ses filles; tous les gens de la maison virent des crochets

et des échelles de cordes. Cela fit grand bruit. Dès le matin le Roi le

sçut, qui alla la voir pour être éclairci de la vérité. Quand il l'eut

sçue par elle-même, il en fut épouvantablement troublé; il lui donna

cette même semaine des gardes et un maître d'hôtel pour goûter tout ce

qu'elle mangeroit. Chacun en philosopha à sa mode, mais les habiles gens

jugèrent bien de qui ce coup venoit. Depuis cet accident, l'amour du Roi

augmenta, et la peur de la perdre le fit pâlir mille fois en compagnie.

Madame, qui n'est pas tout à fait de cette trempe, ne laissoit pas de se

divertir, quoique le comte de Guiche fût absent. Un jour qu'elle causoit

avec le Roi, elle tâchoit encore à le séduire: en tirant un mouchoir de

sa poche, elle laissa tomber une lettre[97] que monsieur de Vardes avoit

écrite, laquelle disoit positivement toute la lettre qu'on avoit écrite

à la senora Molina de l'amour du Roi pour La Vallière, et le traitoit

comme à son ordinaire de jeune fanfaron. Jamais surprise ne fut si

grande que celle qu'eut le Roi en lisant cette lettre et connoissant que

de Vardes, à qui il s'étoit confié, étoit complice de cette malice; il

en parla à Madame sans aucun emportement, mais avec une extrême douleur

qui faisoit connoître la bonté de son cœur. Elle, qui ne se soucioit de

rien pourvu qu'elle pût justifier le comte de Guiche, avoua au Roi toute

la menée de madame de Soissons et de Vardes. Le Roi envoya quérir ce

dernier, et, après lui avoir fait de sanglans reproches de son

infidélité, l'exila[98]. On ne peut s'imaginer le déplaisir de madame de

Soissons à cette nouvelle, que de Vardes lui apprit par un billet que

voici:

_Je vous représenterois, Madame, quelle est ma douleur, si je ne

craignois de vous envelopper dans mon malheur, que je recevrois avec

beaucoup de courage s'il ne me séparoit pas de vous pour jamais.

J'attends de mon désespoir une prompte mort, qui finira mes infortunes

et qui me donnera le repos qu'il y a si long-temps que j'ai perdu. Au

nom de Dieu, Madame, souvenez-vous quelquefois de moi, comme d'un assez

honnête homme que l'amour rend misérable; et, par un généreux effort, ne

vous abattez point de toutes les traverses que vous aurez à souffrir.

Ah! Madame, si je vous voyois dans ce moment, j'ouvrirois mon cœur à vos

pieds._

[Note 97: Ce n'étoit pas sans dessein: «Madame la comtesse de Soissons

eut quelques démêlés avec Madame; celle-ci, pour s'en venger, dit au roi

que la comtesse de Soissons et Vardes avoient écrit cette lettre (la

lettre espagnole); Vardes fut envoyé prisonnier à Montpellier (où il

resta deux ans). Madame de Soissons en fut enragée. Elle avoua au roi

que c'étoit le comte de Guiche qui l'avoit écrite, parce qu'il savoit

parfaitement l'espagnol; qu'elle l'avoit su, et que Madame y avoit eu

part. Vardes demeura toujours en prison. Le comte de Guiche fut envoyé

en Pologne; madame la comtesse de Soissons fut chassée, et Madame

traitée assez mal par le Roi. Voilà ce qu'un démêlé de femmes attira à

ces deux messieurs.» (_Mém. de Montpensier_, édit. cit., 5, 235-236.)]

[Note 98: «Il est à Montpellier.» (Ms. de Conrart.).--Le billet qui suit

ne paroît pas dans Conrart.]

Madame l'alla voir et tâcha de la consoler, l'assurant que monsieur de

Vardes reviendroit bientôt. Cela la remit un peu; mais enfin, ne voyant

pas l'exécution de ses promesses, et après lui avoir bien recommandé son

amant et reproché ses trahisons, elle perdit patience et alla trouver le

Roi dans un de ses emportemens, à qui elle découvrit tout, ne se

souciant pas de se perdre si elle perdoit le comte de Guiche. Elle

réussit, car le Roi donna ordre à son exil; mais elle et son mari

prirent la peine d'en tâter; il n'y eut que Madame qui s'en sauva, et

depuis tout ceci le Roi ne l'aima ni l'estima.

Pendant tout ce désordre, le duc Mazarin, qui faisoit le dévot[99],

demanda au Roi une audience particulière, laquelle le Roi lui accorda,

durant laquelle il l'entretint d'une vision qu'il avoit eue, comme tout

le royaume alloit se bouleverser s'il ne quittoit La Vallière, et lui

donnoit avis de la part de Dieu.--«Et moi, repartit le Roi, je vous

donne avis de ma part de donner ordre à votre cerveau, qui est en

pitoyable état, et de rendre tout ce que votre oncle a dérobé[100].» Le

Duc lui fit un très-humble salut, et s'en alla.

[Note 99: Armand Charles de La Porte, duc de La Meilleraye, substitué au

nom et aux armes du cardinal de Mazarin quand il épousa, le 28 février

1661, Hortense Mancini. Sur cette dévotion dont l'excès ridicule alla

jusqu'à briser des statues précieuses, voy. la 2e partie des _Mélanges

curieux_, dans les œuvres de Saint-Evremont, t. 8, 1753, in-18.]

[Note 100: «Les parents et les amis de madame Mazarin lui conseillèrent

de se servir de la dissipation de son mari pour le poursuivre en

séparation de biens. Cette dissipation étoit certaine; M. Mazarin même

s'en faisoit un devoir, sur ce principe injurieux à la mémoire de son

bienfaiteur, que les biens des ministres étoient mal acquis et un

pillage sur la misère des peuples et sur la facilité du prince.» (Factum

pour dame Hortense Mancini, duchesse Mazarin, au t. 8 des œuvres de

Saint-Évremont, p. 229.) Louis XIV entroit, on le voit, complétement

dans les idées du duc lui-même. Ce qu'il auroit eu à rendre, d'après

l'_État des biens délaissés à M. le duc Mazarin et à madame la duchesse

sa femme par feu M. le cardinal Mazarin, tant par le contrat de mariage,

legs universel, que codicilles_, montoit à dix millions six cent mille

livres en argent ou en propriétés, plus un revenu de deux cent

soixante-dix mille livres en charges et gouvernements qui se pouvoient

vendre, soit en totalité seize millions de francs, représentant au moins

quarante millions de notre monnoie.]

Le pauvre père Annat[101], confesseur du Roi, soufflé par les Reines,

l'alla aussi trouver, et feignit de vouloir quitter la cour, faisant

entendre finement que c'étoit à cause de son commerce. Le Roi, se

moquant de lui, lui accorda tout franc son congé. Le Père, se voyant

pris, voulut raccommoder l'affaire; mais le Roi en riant soupira, et lui

dit qu'il ne vouloit désormais que son curé, et point de jésuite. L'on

ne peut dire le mal que tout son ordre lui voulut d'avoir été si peu

habile.

[Note 101: Les Provinciales l'ont fait assez connoître. Né le 5 février

1590, confesseur du roi de 1654 à 1670, qu'il se retira de la cour,

quatre mois avant sa mort. Il continue d'ailleurs à figurer sur les

_États de la France_, malgré le prétendu congé que lui auroit donné le

roi.]

Deux ou trois mois[102] après, la Reine-Mère voulut faire son dernier

effort de larmes, de tendresse et de maternité; après quoi elle supplia

le Roi de penser au scandale que son amour public faisoit. Le Roi, qui

n'entend point raillerie sur ce chapitre, et qui est extrêmement fier,

lui repartit: «Hé quoi, Madame, doit-on croire tout ce que l'on dit? Je

croyois que vous moins que personne prêcheroit cet Évangile[103];

cependant, comme je n'ai jamais glosé sur les affaires des autres, il me

semble qu'on en devroit user de même pour les miennes.» La Reine,

prudente, se tut. Le soir, au cabinet, le Roi, se souvenant de cette

conversation, la drapa des mieux, car il dit tout franchement qu'il ne

pouvoit souffrir ces créatures qui, après avoir vécu avec la plus grande

liberté du monde, veulent censurer les actions des autres: parce que

(les plaisirs les quittent, elles enragent qu'on soit en état d'en

goûter, et quand nous serons las d'aimer et de vivre, nous parlerons

comme elles[104]). «Voyez madame de Chevreuse, dit-il: rien n'est plus

hardi que cette femme à parler contre la galanterie des femmes; encore

une duchesse d'Aiguillon[105], une princesse de Carignan[106], et

généralement toutes celles de la cour (excepté la princesse de Conty,

qui a toujours été la dévotion même[107]).» Ensuite, se tournant vers

Roquelaure[108]: «Ma foi, la galanterie a toujours été et sera toujours;

les femmes dont on ne parle point, c'est qu'elles font leurs affaires

plus secrètement avec quelque malhonnête homme, sans conséquence, ou

qu'elles sont si sottes qu'on ne s'adresse point à elles[109]». Comme le

Roi étoit en belle humeur, il parla un peu de toutes nos dames, de

madame de Chastillon et monsieur le Prince[110], madame de Luynes avec

le président Tambonneau[111], la princesse de Monaco[112] avec

Pegelin[113], mesdames d'Angoulême[114], de Vitry[115], de Vinne[116],

de Soubise[117], de Bregy[118], pour les désirés La Feuillade[119], de

Vivonne[120], Le Tellier[121], d'Humières[122], et rioit de tout son

cœur.

[Note 102: Jours. (Ms. de Conrart.)]

[Note 103: _Var._: Mais, après tout, comme je n'ay jamais glosé sur vos

affaires, je vous demande d'en être de même sur les miennes. (Ms. de

Conrart.)]

[Note 104: Manque dans Conrart.]

[Note 105: La duchesse d'Aiguillon est assez connue par les Historiettes

de Tallemant des Réaux, les Lettres de Guy Patin, etc., etc.]

[Note 106: Marie de Bourbon-Soissons, qui avoit épousé en 1624 le prince

de Carignan, qu'on appeloit le prince Thomas, grand-maître de la maison

du roi. Celui-ci mourut en 1656, pendant le siége de Crémone, où il

commandoit une armée françoise. La princesse de Carignan étoit mère du

comte de Soissons (Eugène-Maurice de Savoie), qui avoit épousé Olympe

Mancini le 21 février 1657.]

[Note 107: Cette addition nous est donnée par les ms. de Conrart.]

[Note 108: Gaston, duc de Roquelaure, qui depuis le 15 décembre 1657

étoit veuf de cette belle Charlotte-Marie de Daillon (mademoiselle du

Lude) dont parlent avec admiration tous les contemporains. Aimée de

Vardes, elle n'avoit pu résister à son amour, qu'elle partageoit,

paroît-il. L'infidélité de Vardes l'auroit tuée, dit Conrart; mais il

ajoute, ce qui combat son dire, qu'elle mourut en couches, et les

Mémoires de Mademoiselle confirment ce détail.]

[Note 109: Aux noms qui se trouvent dans le texte que nous suivons,

l'édition donnée à Cologne en 1680 par J. Le Blanc (in-12) ajoute, entre

madame de Vitry et madame de Vinnes, madame de Valentinois.

Le texte est tout différent dans l'édition de Londres, 1754; on y lit:

«Comme le roi étoit en belle humeur, il parla un peu de toutes nos

dames, de madame de Châtillon et de Monsieur le prince, madame de Luynes

avec le président Tambonneau, la princesse de Monaco avec Pegevin,

mesdames d'Angoulême, de Vitry, de Vinne, de Soubize, de Vivonne; Le

Tellier, d'Humières, et il rioit de tout son cœur.»

Voici maintenant le texte de Conrart:

«Le roi, qui étoit en belle humeur, parla de toutes les dames: madame

d'Arpajeux, que l'on croyoit si insensible, et le marquis de Piennes; la

princesse de Monaco et Peguilin, madame de Chastillon et monsieur le

prince, madame de Ventadour la prude et l'archevesque de Bourges;

mesdames d'Angoulesme, de Valentinois, de Brégy et de Vitry, pour les

Soubise, d'Asserac, les Destrades, La Feuillade, Vivonne et d'Humières

rioient de tout leur cœur.»]

[Note 110: Nous ne pouvons mieux faire que de renvoyer le lecteur à une

savante note de M. P. Boiteau, dans le 1er volume de cette _Histoire_,

p. 153 et suiv.--Nous la compléterons par ces quelques lignes tirées du

portrait qu'elle fit d'elle-même pour mademoiselle de Montpensier: «Le

peu de justice et de fidélité que je trouve dans le monde, dit-elle,

fait que je ne puis me remettre à personne pour faire mon portrait; de

sorte que je veux moi-même vous le donner le plus au naturel qu'il me

sera possible, dans la plus grande naïveté qui fût jamais. C'est

pourquoi je puis dire que j'ai la taille des plus belles et des mieux

faites qu'on puisse voir. Il n'y a rien de si régulier, de si libre ni

de si aisé. Ma démarche est tout à fait agréable, et en toutes mes

actions j'ai un air infiniment spirituel... Mes yeux sont bruns, fort

brillants et bien fendus; le regard en est fort doux, et plein de feu et

d'esprit. J'ai le nez assez bien fait, et, pour la bouche, je puis dire

que je l'ai non seulement belle et bien colorée, mais infiniment

agréable par mille petites façons naturelles qu'on ne peut voir en nulle

autre bouche... J'ai un fort joli petit menton; je n'ai pas le teint

fort blanc; mes cheveux sont d'un châtain clair et tout à fait lustrés;

ma gorge est plus belle que laide... On ne peut pas avoir la jambe ni la

cuisse mieux faite que je ne l'ai, ni le pied mieux tourné.»]

[Note 111: Nous avons parlé ailleurs (voy. ci-dessus, p. 47) de madame

de Luynes. Tambonneau, président à la Chambre des Comptes, nous est

connu par Tallemant, qui s'étend avec complaisance sur ses malheurs

domestiques. Long-temps trompé par sa femme, qu'il trompoit à son tour,

le président menoit de front les affaires, les amourettes et les fêtes.

Plus difficile pour sa table qu'un profès en l'ordre des Coteaux, le

président s'est attiré de la part de Saint-Évremont une épigramme assez

vive et qui ne confirme pas mal certaines assertions de Tallemant.]

[Note 112: La princesse de Monaco, Catherine-Charlotte de Grammont,

fille d'Antoine III, maréchal de Grammont; elle avoit épousé, le 30 mars

1660, Louis Grimaldi, prince de Monaco, duc de Valentinois. Elle étoit

sœur du comte de Guiche, célèbre dans cette histoire.]

[Note 113: Antonin Nompar de Caumont, duc de Lauzun, marquis de

Puyguilhem.--Nous le retrouverons dans l'Histoire des amours de

mademoiselle de Montpensier. Voy. t. 1, p. 132 et suiv.]

[Note 114: Mariée le 3 novembre 1649 à Louis de Lorraine, duc de

Joyeuse, à qui elle avoit apporté le titre de duc d'Angoulême,

Françoise-Marie de Valois, fille de Louis-Emmanuel de Valois, duc

d'Angoulême, et de Henriette de La Guiche, perdit son mari en 1654. Née

en 1630, elle avoit passé la première jeunesse à l'époque où nous sommes

arrivés, et n'avoit pas moins de 37 ans; elle avoit un fils de 17 ans

qui s'étoit marié au mois de mai de cette même année 1667.]

[Note 115: Marie-Louise-Élisabeth-Aimée Pot, fille de Claude Pot,

seigneur de Rhodes, grand-maître des cérémonies de France, et

d'Anne-Louise-Henriette de La Châtre. Elle fut fiancée, le 24 mai 1646,

à François-Marie de L'Hôpital, duc de Vitry et de Château-Villain,

qu'elle épousa peu de temps après.]

[Note 116: Quel nom propre est caché derrière ce nom de seigneurie? Les

dictionnaires généalogiques ne le disent point, et les mémoires n'ont

pas parlé d'elle.]

[Note 117: La première femme de François de Rohan, prince de Soubise,

mourut en 1660. En 1663, il épousa Anne Chabot de Rohan, de la même

famille que lui par sa mère. Elle étoit née en 1648 et mourut en 1709,

ayant le titre de dame du palais de la reine depuis 1679. Au temps de ce

récit, elle avoit à peine dix-huit ans.]

[Note 118: Voy. dans cette collection, notre édit. du _Dictionnaire des

Précieuses_, t. 1, p. 38, et t. 2, p. 80 et suiv.]

[Note 119: François d'Aubusson, troisième du nom, comte de La Feuillade,

duc de Roannez, et depuis maréchal de France. Il avoit épousé, en avril

1667, quelques mois avant ce récit, Charlotte Gouffier, fille d'Artus

Gouffier, marquis de Boissy.]

[Note 120: Louis-Victor de Rochechouart, duc de Vivonne-Mortemart, né en

1636 de Gabriel de Rochechouart, duc de Mortemart, et de Diane de

Grandseigne; maréchal de France en 1675; il étoit père de madame de

Thianges et de madame de Montespan.]

[Note 121: François-Michel Le Tellier, marquis de Louvois, etc.,

ministre et secrétaire d'État, né en janvier 1641 Il avoit épousé, en

1662, Anne de Souvray. Il mourut subitement en juillet 1691.]

[Note 122: Louis de Crevant, troisième du nom, premier duc d'Humières,

fils de Louis Crevant III, marquis d'Humières, et d'Isabeau Phelippeaux.

Il étoit né en 1628, et avoit épousé, le 8 mars 1653,

Louise-Antoinette-Thérèse de La Châtre. Il mourut en 1694, avec le titre

de maréchal de France.]

Le jour suivant, sa joie se changea en douleur par un accident assez

fâcheux: car, comme il étoit seul avec sa maîtresse, propre, beau comme

un Adonis, qu'il étoit dans un de ces momens où on ne peut souffrir de

tiers, la pauvre créature fut prise de ce mal qui fait tant crier, mais

en fut prise avec tant de violence et des convulsions si terribles que

jamais homme ne fut si embarrassé que notre monarque: il appela du monde

par les fenêtres, tout effrayé, et cria qu'on allât dire à mesdames de

Montausier et de Choisi[123] qu'elles vinssent au plus tôt, et une fille

de La Vallière courut à la sage-femme ordinaire. Tout le monde vint trop

tard pour empêcher que la veste en broderie de perles et de diamans, la

plus magnifique qui se soit jamais vue, ne portât des marques du

désordre. Les dames arrivant, trouvèrent le Roi suant comme un bœuf

d'avoir soutenu La Vallière dans les douleurs, et qui avoient été assez

cruelles pour lui faire déchirer un collet[124] de mille écus, en se

pendant au cou du Roi; (elle ne pouvoit souffrir que d'autres mains

approchassent d'elle que celles qui sont destinées à manier des sceptres

et des couronnes[125]). Enfin le Roi fit des choses en cette occasion

sinon propres, du moins passionnées; il est constant qu'il faillit à

mourir lorsque madame de Choisi cria comme une folle: «Elle est morte!»

Madame de Montausier le crut aussi, tant elle eut une syncope violente.

«Au nom de Dieu, s'écria le Roi fondu en larmes, rendez-la moi, et

prenez tout ce que j'ai.» Il étoit à genoux au pied de son lit, immobile

comme une statue, sinon dans de certains momens, qu'il faisoit des cris

si funestes et si douloureux que les dames et les médecins fondoient en

larmes. La nuit, enfin, elle revint. D'abord elle regarda où étoit le

Roi; madame de Montausier le fit approcher de son lit: elle lui serra

les mains, quoique très foiblement, mais la douleur du Roi augmenta; on

l'en arracha par force, et on le mit sur un lit. Ce fut un petit

garçon[126] qui donna toutes ces douleurs à cette créature, qui

diminuèrent quelque peu après par des remèdes souverains que les

médecins y apportèrent. D'abord qu'elle eut quelque soulagement de ses

douleurs, elle demanda à madame de Montausier ce qu'il lui sembloit de

l'amour du Roi; et elle lui en parla comme en étant charmée, et voulant

qu'on l'en entretînt. Madame de Montausier, qui étoit toute surprise de

ce qu'elle voyoit, lui dit sincèrement[127] qu'on ne pouvoit trop aimer

un prince qui aimoit si passionnément. On ne peut dire avec quelle

ardeur il remercia nos dames; il les assura qu'il auroit des

reconnoissances royales des services qu'elles lui venoient de rendre, et

en effet on voit assez qu'elles les ont eues.

[Note 123: Ce dernier nom manque dans la copie de Conrart: le récit

d'ailleurs est le même, mais plus serré et plus simple dans le ms.

Les biographies font mourir madame de Choisy en 1660, et nous-même avons

trop facilement accepté cette date dans notre édit. du _Dict. des

Précieuses_, t. 2 p. 203. Ce passage, qui rapporte un fait de l'an 1667,

le prouve déjà. Ajoutons qu'il existe à la Bibliothèque de l'Arsenal,

sous le nº 148 B. L, in-fol. ms., une lettre d'elle au duc de Chaulnes,

ambassadeur à Rome en 1668; et enfin (ce détail nous est fourni par M.

Desnoiresterres, qui publie les mémoires de l'abbé de Choisy son fils),

à la date du 1er juin 1669 Bussy rapporte une anecdote singulière sur sa

mort. Madame de Choisy mourut donc à la fin de 1668 ou au commencement

de 1669. Pour d'autres détails sur cette femme célèbre, voy. le _Dict.

des Précieuses_, t. 1, p. 55, 117, 205, et t. 2 p. 203-205.]

[Note 124: De deux mille escus, dit la copie de Conrart.]

[Note 125: Cette phrase manque dans le ms. de Conrart.]

[Note 126: Louis de Bourbon, comte de Vermandois, amiral de France, né

le 2 octobre 1667, mort en 1683.]

[Note 127: «Madame de Montausier... lui dit sincèrement ses sentimens

sur la passion du Roi, car il étoit allé faire un tour au Louvre, où sa

présence étoit nécessaire. On peut s'imaginer le gré qu'elle en a sçu à

madame de Montausier. Le Roi l'assura qu'il en auroit des

reconnoissances toutes royales, et en effet il les a eues. En vérité,

cette dame a eu raison de faire valoir à La Vallière les marques d'amour

du Roi, étant certain...» (Copie de Conrart.)]

L'on ne peut assez faire valoir à La Vallière les marques d'amour que le

Roi lui avoit données, étant certain que naturellement il a un cœur qui

ne sauroit souffrir les ordures d'un accouchement, et l'on a toujours vu

qu'il a témoigné des répugnances horribles d'entrer dans la chambre de

la Reine quand elle est en cet état[128]; cependant il étoit tous les

jours cloué au chevet du lit de la belle, lui faisoit lui-même prendre

ses bouillons et mangeoit auprès d'elle. Cependant, quelque soin qu'il

ait pu prendre, La Vallière est demeurée presque percluse d'un côté, qui

est bien plus foible que l'autre, avec une maigreur épouvantable qui

sent son bois, de manière qu'il n'y a plus que l'esprit qui fait aimer

le corps; il est vrai que c'est tous les jours de plus en plus, et que

selon les apparences ces deux cœurs s'aimeront éternellement. La

Vallière sera toujours la grande passion du Roi, (qui lui occupera le

cœur et l'esprit]; pour les autres, ce ne seront que de petits feux

follets, [qui ne seront seulement que pour satisfaire son corps[129]),

et qui n'auront pas de durée. Je pense aussi que le comte de Guiche

aimera toujours Madame, mais je ne dis pas que Madame aimera toujours le

comte; car cette belle princesse n'aime pas les vieux soupirs, et, si

elle ne donne rien à faire, je suis sûr qu'elle donnera bien à penser.

Cependant le comte a mandé au maréchal son père qu'il le supplioit de

faire donner ses charges au comte de Louvigny[130] son frère, qu'il

renonce pour jamais à revenir en France, qu'il fuira plus que la mort

cette terre ingrate et malheureuse, qu'il n'aime ni n'estime son Roi,

qu'il n'a que des amis sans vertu, qu'il n'a aucun engagement agréable,

parce que la femme qu'il a épousée par son ordre[131] est peu aimable

pour lui, qu'il vivroit toujours mal avec elle comme à son ordinaire;

que c'est une foible raison d'alléguer sa beauté, puisqu'elle ne le

touche point; qu'aussi il le conjure de vendre son bien, qu'il saura

bien le remplacer; qu'il n'y eut jamais un si beau pays que celui où

l'on s'aime. Le Maréchal a eu de la douleur, mais il s'est armé de

résolution[132].

[Note 128: _Var._: «Cependant il n'avoit point mal au cœur de s'y mettre

jusqu'au col pour La Vallière, la veste en fait foi, qu'il n'a pu porter

depuis tant d'années; elle est en un pitoyable état. Il ne pensoit pas

mesme à se laver, quoiqu'il en eust un besoin extrême; tous les jours il

étoit cloué au chevet de son lit; il luy donnoit luy-mesme ses

bouillons. Mais quel que soin...» (Copie de Conrart.)]

[Note 129: Les passages entre crochets manquent dans la copie de

Conrart.]

[Note 130: Antoine Charles, comte de Louvigny, frère du comte de Guiche

et de la princesse de Monaco. Après la mort du comte de Guiche, en 1673,

il prit le nom de comte de Guiche, et enfin, en 1678, à la mort du

maréchal son père, le titre de duc de Grammont.]

[Note 131: Marguerite-Louise-Suzanne de Béthune, mariée à treize ans au

comte de Guiche. «Le comte de Guiche se soucioit si peu de sa femme,

qu'il n'avoit épousée que parceque son père le vouloit, qu'il étoit bien

aise de ne la jamais voir, et on disoit qu'il vivoit avec elle comme un

homme qui vouloit se démarier un jour.» Dès les premiers temps de ce

mariage, Benserade, dans son ballet d'Alcidiane, faisoit dire au comte

de Guiche (1658):

Ma jeunesse, vive et prompte,

Se modère d'aujourd'hui,

Et trouvoit assez son compte

Parmi les troupeaux d'autrui.

Mais un pasteur m'a fait prendre

Une brebis jeune et tendre,

Douce et belle à regarder.

Elle est tout à fait mignonne.

Bien m'en prend qu'elle soit bonne,

Car il faut toujours garder

Tout ce qu'un pasteur nous donne.

]

[Note 132: _Var._: Le ms. de Conrart est ici tout différent du texte que

nous avons suivi. Il est surtout beaucoup plus court. Après la phrase

qu'on vient de lire, on trouve ce passage:

«Pour Vardes, il a été si constant pour feu madame d'Elbœuf, qu'on lui

feroit tort de douter qu'il le fût pour une femme qu'il aime si

tendrement. Mais de toutes les amours du Palais-Royal, c'est celles du

Roi et de La Vallière où il se trouve le plus de constance, de vertu et

de tendresse. Et comme ils ont tous deux beaucoup d'esprit, de fermeté

et de grandeur, leurs passions sont plus fortes et leur amitié sera sans

doute plus grande que celle de Madame et de la princesse de Bade pour le

comte de Froulay. Madame de Montausier lui envoya des tablettes, du

consentement du Roi, qui dit vingt fois que madame de Montausier avoit

raison et qu'il seroit admirable d'embarrasser La Vallière et de les lui

envoyer par un visage inconnu. Voici ce qu'elle ajouta au bas de cette

conversation:

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome II · 第 13 / 23 题