_Voulez-vous ma mort? Dites-le-moi sincèrement.
Mademoiselle; il faudra vous satisfaire. Tout le monde
cherche avec empressement ce qui peut m'inquiéter. L'on dit
que Madame n'est point cruelle, que la fortune me veut assez
de bien; mais on ne dit pas que je vous aime et que vous me
désespérez. Vous avez une espèce de tendresse pour moi qui
me fait enrager. Au nom de Dieu, changez votre manière
d'agir pour un prince qui se meurt pour vous; ou soyez toute
douce, ou soyez toute cruelle._
[Note 41: MADEMOISELLE, dans ses Mémoires, dit: «Elle étoit bien jolie,
fort aimable de sa figure. Quoiqu'elle fût un peu boiteuse, elle dansoit
bien, étoit de fort bonne grâce à cheval; l'habit lui en seyoit fort
bien. Les juste-au-corps lui cachoient la gorge, qu'elle avoit fort
maigre, et les cravates la faisoient paraître plus grasse. Elle faisoit
des mines fort spirituelles, et les connoisseurs disent qu'elle avoit
peu d'esprit.» (Éd. de Maestricht, VI, 351, 352.)]
[Note 42: Pour les détails sur ce commencement des amours du roi pour
mademoiselle de la Vallière, voy. plus loin: _Histoire de l'amour feinte
du roi pour Madame._]
[Note 43: Armand de Grammont et de Toulongeon, comte de Guiche, fils du
maréchal de Grammont et de Françoise Marguerite du Plessis-Chivray, né
la même année que le roi, en 1638, marié en 1658 à Marguerite Louise
Suzanne de Béthune, dont il n'eut pas d'enfants, mort le 29 novembre
1673, colonel du régiment des gardes et ami particulier du roi. Ses
amours avec _Madame_ sont ici longuement rappelés.]
[Note 44: Ne seroit-ce point Antonin Nompar de Caumont, marquis de
Puyguilhem, depuis duc de Lauzun? Quand madame de Sévigné annonça à M.
de Coulanges cette nouvelle étonnante, surprenante, merveilleuse,
miraculeuse, et le reste, elle lui dit que M. de Lauzun épousoit...
«devinez qui?» Madame de Coulanges dit: «Voilà qui est bien difficile à
deviner: c'est madame de La Vallière.»--La lettre est de 1670. Mais nous
voyons ici que le bruit dont madame de Sévigné se faisoit l'écho étoit
antérieur. Mademoiselle de Montpensier, pour le combattre, il est vrai,
le répète aussi: «On dit même qu'elle s'étoit mis en tête d'épouser M.
de Lauzun. Je crois que ce sont ses ennemis qui firent courir ce bruit.
Il a le cœur trop bien fait pour vouloir jamais épouser la maîtresse
d'un autre, même du roi.» Deux pages plus haut, perçoit un sentiment qui
pourroit bien s'expliquer par un peu de jalousie: «Madame de La
Vallière, dit Mademoiselle, n'a jamais été autant de mes amies que
madame de Montespan.» Il n'avoit jamais couru de bruits d'une galanterie
entre madame de Montespan et Lauzun. (Mém. de Mademoiselle, édit. de
Maestricht, 1776, VI, 353 et 355.) C'est là d'ailleurs une simple
conjecture, que nous donnons sous toutes réserves.]
[Note 45: «Madame revint malade de Fontainebleau; elle étoit grosse;
elle fut obligée de garder le lit ou la chambre tout l'hiver... Le roi
lui alloit rendre des visites très régulières; elles avoient été assez
empressées pour laisser tout le monde en doute, pendant que la cour
demeura à Fontainebleau, s'il étoit amoureux d'elle dans le temps que le
comte de Guiche faisoit semblant de l'être de La Vallière. L'on ne fut
pas long-temps à connoître que le roi l'étoit de celle-ci et que l'autre
étoit passionné pour Madame. C'étoit une affaire que l'on se disoit tout
bas et que l'on connoissoit visiblement.» (Mém. de Madem., éd. citée, V,
206.)]
[Note 46: _Var._: La copie de Conrart porte, après ce mot:
«Il mit son chapeau sur sa teste, et lui alla la teste nue. Il la fut
revoir, etc.»]
[Note 47: Ce dernier mot a été ajouté dans la copie de Conrart.]
Le Roi, qui est le plus impatient de tous les hommes lorsqu'il aime, et
qui a pour maxime que plus une femme a d'esprit et de sagesse et plus
elle donne son cœur, et que, lorsqu'elle l'a donné, il n'est plus en son
pouvoir de refuser rien à son amant, se résolut enfin de sçavoir où il
en étoit avec sa maîtresse. Elle a avoué elle-même que toute sa fierté
l'abandonna et qu'il ne l'aborda qu'en tremblant. Il s'étoit mis le plus
magnifique qu'il eût jamais fait, et l'alla voir chez Madame, que le
comte de Guiche entretenoit. Alors les filles qui étoient avec La
Vallière se retirèrent par respect, si bien qu'il demeura seul avec
elle. Il lui dit tout ce qu'un amour tendre et violent peut faire dire à
un homme qui a de l'esprit et de la passion, l'assura que sa flamme
seroit éternelle, qu'il ne lui demandoit point cette faveur par un
sentiment que les hommes ont d'ordinaire, que ce n'étoit que pour avoir
la satisfaction de se dire mille fois le jour qu'il n'avoit plus lieu de
douter que son cœur ne fût absolument à lui. Elle, de son côté, lui fit
comprendre que ce n'étoit qu'à la seule tendresse qu'elle accordoit
cette grâce, que la grandeur ne l'éblouissoit pas, qu'elle aimoit sa
personne, et non pas son royaume; et enfin, après avoir dit: «Ayez pitié
de ma foiblesse», elle lui accorda cette ravissante grâce pour laquelle
les plus grands hommes de l'univers font des vœux et des prières[48].
Jamais fille ne chanta si haut les abois d'une virginité mourante; elle
redoubla son chant plusieurs fois. Le Roi étoit plus brave qu'on ne peut
penser (et avec raison il eût pu défier mille... et mille
Saucourts[49]).
[Note 48: «Toute la cour alla à Vaux... Le Roi étoit alors dans la
première ardeur de la possession de La Vallière, et l'on a cru que ce
fut là qu'il la vit pour la première fois en particulier; mais il y
avoit déjà long-temps qu'il la voyoit dans la chambre du comte (depuis
duc) de Saint-Aignan, qui étoit le confident de cette intrigue.» (Hist.
de madame Henriette, par madame de La Fayette, collect. Petitot, t. 64,
p. 403-404.)]
[Note 49: Manque dans la copie de Conrart.--Antoine Maximilien de
Belleforière, marquis de Soyecourt, qui fut reçu en 1670 grand veneur de
France par la démission de Louis, chevalier de Rohan, qu'on appeloit M.
de Rohan, fils de Louis VII de Rohan, prince de Guemené, duc de
Montbazon. Il avoit épousé, en 1656, Marie Renée de Longueil, fille du
président Longueil de Maisons. Il avait une réputation de grand abatteur
de bois, et c'est ainsi qu'en parlent Tallemant et les chansons. Voy.
aussi le _Récit des plaisirs de l'île enchantée_, dans les œuvres de
Molière.]
Il sentit, après la faveur reçue, de si grands redoublemens d'amour,
qu'il lui jura que, si elle lui demandoit sa couronne, il la lui
donneroit de bon cœur. Il la retourna voir le jour suivant; elle le pria
qu'ils cachassent leur commerce, et lui dit que Madame le croyoit
amoureux d'elle. Il est certain qu'il lui dit qu'il ne pouvoit avoir le
cœur assez perfide pour aider à la tromper. «Mais si je vous en priois?
dit La Vallière.--Ah! que vous m'embarrasseriez! dit le Roi; mais enfin,
je vous l'ai dit, je suis tout à vous.» Ils continuèrent encore quinze
jours ce commerce secret. Mais le hasard le fit découvrir (ce qui
obligea le Roi et mademoiselle La Vallière de ne plus rien
dissimuler)[50]. On ne peut exprimer les dépits, les emportemens de
Madame, et combien elle se croyoit indignement traitée. Elle est belle,
elle est glorieuse et la plus fière de la cour. «Quoi! disoit-elle,
préférer une petite bourgeoise de Tours, laide et boiteuse, à une fille
de Roi faite comme je suis!» Elle en parla à Versailles aux deux Reines,
mais en femme vertueuse, qui ne vouloit pas servir de commode aux amours
du Roi. La Reine-Mère résolut qu'il en falloit parler à La Vallière. En
effet, toutes trois lui en parlèrent avec tant d'aigreur que la pauvre
fille résolut de s'aller camper le reste de ses jours dans un couvent et
de mortifier son corps pour les plaisirs qu'elle avoit pris. Elle y alla
deux jours après, et d'abord qu'elle y fut entrée elle demanda une
chambre et s'y alla fondre en larmes. En ce temps-là, il y avoit des
ambassadeurs pour le Roi d'Espagne à Paris, dans la salle où l'on les
reçoit d'ordinaire[51]; plusieurs personnes de qualité y étoient, entre
lesquelles se trouva le duc de Saint-Aignan, qui, après s'être entretenu
avec le marquis de Sourdis[52], qui parloit bas, reprit assez haut d'un
ton étonné: «Quoi! La Vallière en religion[53]!» Le Roi, qui n'avoit
entendu que ce nom, tourna la tête vers eux tout ému et demanda:
«Qu'est-ce, dites-moi?» Le Duc lui repartit que La Vallière étoit en
religion à Chaillot. Par bonheur les ambassadeurs étoient expédiés: car,
dans le transport où cette nouvelle mit le Roi, il n'eût eu aucune
considération. Il commanda qu'on lui apprêtât un carrosse, et, sans
l'attendre, il monta aussitôt à cheval. La Reine, qui le vit partir, lui
dit qu'il n'étoit guère maître de lui. «Ah! reprit-il, furieux comme un
jeune lion, si je ne le suis de moi, Madame, je le serai de ceux qui
m'outragent.» En disant cela il partit et courut à toute bride à
Chaillot, où il la demanda. Elle vint à la grille. «Ah! lui cria le Roi,
de la porte, tout fondu en larmes, vous avez peu de soin de la vie de
ceux qui vous aiment!» Elle voulut lui répondre, mais ses larmes
l'empêchèrent. Il la pria de sortir; elle s'en défendit long-temps,
alléguant le mauvais traitement de Madame. «Enfin, dit-elle en levant
les yeux au ciel, qu'on est foible quand on aime! Et le moyen de
résister!» Elle sortit et se mit dans le carrosse que le Roi avoit fait
amener. «Voilà, dit-elle en y montant, pour tout achever.--Non, reprit
son amant couronné, je suis roi, Dieu merci, et je le ferai connoître à
ceux qui auront l'insolence de vous déplaire; je n'excepte personne.» Il
lui proposa sur le chemin de lui donner un hôtel et un train; mais cela
lui sembla trop éclatant, elle l'en remercia fort civilement. Enfin le
Roi, en arrivant, dit à Madame qu'il la prioit de considérer
mademoiselle de La Vallière comme une fille qu'il lui recommandoit plus
que sa vie. «Oui, dit Madame, je la regarderai comme une fille à vous.»
Le Roi parut mépriser cette sotte pointe et continua ses visites avec
plus d'attachement qu'auparavant; il lui envoya continuellement, à la
vue de Madame, des présens très-magnifiques. Cependant le Roi la
pressoit incessamment de vouloir prendre une maison à elle, et enfin
elle y consentit, afin de le voir, disoit-elle, plus commodément; il lui
donna le Palais Biron[54], qu'il alla lui-même voir meubler des plus
riches meubles qui soient en France. Elle en change quatre fois l'année;
il a honoré son frère, qui n'est pas honnête homme, d'une belle
charge[55], lui a fait épouser une héritière qui étoit assez
considérable pour un prince[56]. La Reine en a pensé mourir de jalousie,
car elle aime le Roi et le Roi aime La Vallière. Sur ces entrefaites, il
tomba malade à Versailles: pendant sa maladie il rêva continuellement à
sa maîtresse, qui ne vouloit pas le voir de peur de le mettre dans le
péril. Après qu'il n'y eut plus rien à craindre, monsieur de
Saint-Aignan, par l'ordre du Roi, l'alla quérir; mais, comme ils
arrivèrent, la chambre étoit toute pleine de monde, de sorte qu'il
fallut qu'elle restât dans la prochaine; et d'abord que le duc parut
dans celle du Roi, qui lui fit connoître que La Vallière étoit proche,
le Roi, se voulant défaire de la compagnie, fit civilité à Monsieur le
Prince[57] en lui disant qu'il étoit nécessaire qu'il vît et qu'il fît
réponse à un paquet qu'on venoit de lui apporter, et par ce moyen ne
différa pas un moment la vue de La Vallière. «Hélas! lui dit-elle en
entrant, d'un ton le plus tendre du monde, la fortune me redonne mon
cher prince.--Oui, mon bel enfant, pour vous aimer avec plus d'ardeur
que jamais.» Il lui montra la lettre qu'elle lui avoit écrite, et qu'il
portoit sur son cœur; elle étoit conçue en ces termes: