LETTRE DU ROI À MADEMOISELLE DE MANCINI.

_Je suis malade, Mademoiselle: c'est la cause qui m'empêche de voler

jusqu'à vous. Vos ailes, que je ne crois point arrêtées, devroient bien

suppléer au défaut des miennes, s'il est vrai que vous m'aimez. Mais il

vous semblera par ce doute qu'effectivement je doute de la faveur que

vous me faites. Je suis sensible, mais ma sensibilité sera plus grande

quand vous couronnerez mes sentimens de votre présence, jusqu'à ce que

le jour heureux que j'attends avec impatience m'en rende le dépositaire.

Mais d'ici là, il y a du temps, puisqu'une heure est un siècle pour un

amant comme moi, qui ne peux vivre absent de vous. Je vous attends donc

pour le rétablissement de ma santé, qui, je crois, ne me viendra que

quand vous serez auprès de moi. Le duc de Saint-Aignan vous dira le

reste._

La Reine fut au désespoir de la teneur de cette lettre. Elle eût bien

voulu la retenir; mais, comme le Roi avançoit en âge et que son crédit

s'augmentoit de plus en plus, elle craignit, en la retenant, faire des

effets contraires au rétablissement d'une santé qui intéressoit non

seulement la France, mais encore toutes les têtes couronnées, d'entre

lesquelles elle considéroit celle d'Espagne, attendu le mariage qu'elle

projetoit faire avec l'Infante et le Roi, sachant que l'alliance eût

produit la paix générale et donné à Sa Majesté une princesse d'une vertu

exemplaire, et dont la beauté n'étoit pas à mépriser, parmi d'autres

avantages. Elle considéroit que ce mariage seroit si avantageux au Roi

qu'elle espéroit qu'un jour les Espagnols pourroient bien être sous sa

domination, ce qu'ils craignoient fort. De sorte que la lettre fut à la

demoiselle de Mancini, et elle produisit l'effet qu'en avoit attendu le

Roi. Comme ils furent ensemble, on remarqua que Sa Majesté prit tant de

plaisir à la voir que, malade qu'il étoit, il parut avec une santé

parfaite, ce qui fut bientôt répandu dans le public. Chacun en fut dans

une joie extrême, et la Reine, entre autres, à qui on fut tout dire,

vint en faire au Roi son compliment, et ensuite se tourna du côté de

mademoiselle de Mancini, à qui elle dit: «Vous faites plus,

Mademoiselle, que tous les médecins de France.» Le Roi, qui comprit bien

ce que vouloit dire sa mère, lui répondit sur-le-champ: «Mademoiselle a

raison de travailler de même pour moi, parce qu'elle y a plus d'intérêt

que qui que ce soit, la regardant comme une personne qui doit être ma

compagne; et vous devez, Madame, vous attendre à la voir mon épouse,

chose qui sera bientôt.»

La Reine se retira piquée, et mademoiselle de Mancini, qui n'avoit osé

rien dire et qui s'étoit contentée de faire des révérences sur tout ce

qu'elle avoit dit, fut bien aise, étant chez elle, de s'entretenir de

tout ce qu'elle avoit ouï avec le Cardinal, qu'elle fit venir; et, comme

ils furent ensemble, elle lui rapporta tout fidèlement. Le Cardinal eût

bien voulu, par ostentation, faire plaisir à sa nièce[18]; mais il

trouvoit tant de difficultés pour l'accomplissement de ce mariage qu'il

résolut de rompre pour toujours un commerce dont il craignoit que les

suites ne fussent pas heureuses: de sorte qu'il ménagea un prince

étranger[19] pour le fait duquel la connoissance lui avoit été donnée

par un Italien de ses amis, lequel, s'étant chargé du dénoûment de la

scène au préjudice de celle que le Roi méditoit promptement de faire,

écrivit au prince que, la nièce du Cardinal étant un parti qui lui

convenoit, il se croyoit obligé, comme il étoit son ami, de lui mander

qu'il ne feroit pas mal d'y songer; que, s'il pouvoit en cela quelque

chose pour lui, il pouvoit disposer de lui en toute sûreté; qu'il le

serviroit auprès du Cardinal d'une façon qu'il auroit tout lieu de se

louer de sa négociation. Cette lettre produisit si bien son effet que,

trois semaines après, le prince envoya demander mademoiselle de Mancini,

que le Cardinal accorda sur-le-champ. Comme la Reine et lui avoient pris

leurs mesures pour n'être point contrariés dans une si grande affaire,

les ordres furent donnés pour son départ sans qu'elle sçût rien, et, le

jour funeste de la séparation étant venu, le Roi, qui avoit été absent

quelques jours, à qui on avoit tout caché, vint comme par un fait exprès

et se trouva lorsqu'elle montoit en carrosse, qui, jugeant bien son

éloignement, auquel il n'auroit pu remédier, pleura amèrement. Ses

pleurs, qui l'instruisirent du malheur qui la suivoit, firent qu'elle

lui dit, aussi fâchée que lui l'étoit: «Je pars, vous pleurez, et vous

êtes roi[20]!» Et, se tournant du côté du cocher: «Fouette tes chevaux

et me mène grand train, ne me convenant pas de rester sous la domination

d'un prince qui ne connoît pas son autorité.»

[Note 18: Nous ne saurions trop répéter, et nous ne nous lasserons point

de le faire, pour combattre un préjugé trop répandu, que Mazarin a fait

preuve, dans toute cette affaire, comme dans toute sa conduite auprès du

roi, du plus parfait désintéressement. Toutes ses lettres prouvent non

seulement qu'il s'est toujours opposé à un mariage qui auroit empêché

l'union de la France et de l'Espagne, mais aussi qu'il cherchoit à

former le jeune Roi aux affaires, loin de l'en éloigner, comme on l'a

tant dit; on trouvera dans sa correspondance plusieurs passages comme

ceux qui suivent. Le 22 août, il dit à la Reine: «Vous verrez ce que

j'escris à M. Le Tellier sur ce sujet, et surtout ce qui se passe icy,

prenant la peine de lui escrire jusques à la moindre chose en destail,

affin que le Confident (le Roi) en soit informé et s'instruise comme il

faut, et luy mesme mette la main à ses affaires; c'est pourquoi il

seroit bon qu'il fît lire plus d'une fois mes depesches, et qu'il se fît

expliquer certaines choses que peut-estre il n'entendra pas bien.» Le 26

août 1659 il lui dit encore: «Je suis ravy de ce que vous me mandés de

l'application du Confident aux affaires; car je ne souhaite rien au

monde avec plus de passion que de le voir capable de gouverner ce grand

royaume.» Au Roi lui-même il disoit (lettre du 16 juil. 1659): «Je vous

avoue que je ressens une peine extrême d'apprendre, par tous les avis

qui se reçoivent généralement de tous costez, de quelle manière on parle

de vous dans un temps que vous m'avez fait l'honneur de me déclarer que

vous étiez résolu d'avoir une extrême application aux affaires, et de

mettre tout en œuvre pour devenir en toutes choses le plus grand roy de

la terre.» Dans une lettre du 23 juillet, il fait au roi le même

reproche, avec la même sévérité. Comment donc croire que le Cardinal ait

tenu le Roi loin des affaires? Il est certain d'ailleurs que plus il les

eût connues, plus il eût approuvé la politique de son ministre.]

[Note 19: Le connétable Colonna. (_Note du manuscrit._)--Voy. le

_Dictionnaire des Precieuses_, 2e vol., au mot MANCINI.--La cérémonie

des fiançailles avoit eu lieu le 9 avril 1661 et le mariage s'étoit

célébré le 11, par procureur, dans la chapelle de la Reine. (_Gaz. de

France._)]

[Note 20: Il semble qu'il soit ici question du départ pour l'Italie de

Marie de Mancini. C'est une erreur. Les célèbres paroles rapportées ici,

ou des paroles équivalentes, n'ont pu être prononcées qu'au moment où le

roi envoya ses nièces Hortense, Marianne et Marie, à Brouage, sous la

surveillance de madame de Venelle, pour faire oublier Marie au roi,

quand les négociations avec l'Espagne furent entamées. (Cf. Ed.

Fournier, _l'Esprit dans l'hist._, Paris, Dentu, 1857, p. 167-171.)]

Tous ceux qui furent témoins de son départ furent tout à fait pénétrés

de son tour d'esprit et du peu de fermeté du Roi sur le compte d'une

personne qui en avoit tant et qu'on eût aimée pour sa vivacité.

Ainsi se passèrent les amours du Roi et de mademoiselle de Mancini. Sa

Majesté en fut bientôt consolée par son mariage avec l'Infante d'Espagne

et quelques autres inclinations qu'il fit ensuite, que je rapporte

fidèlement dans l'_Histoire ou les plaisirs du Palais-Royal_[21]. Le

Cardinal fut loué de sa conduite, et la Reine se sçut grand gré d'avoir

eu le secret de tout rompre. Le duc de Saint-Aignan fut le seul qui se

ressentit des effets heureux des amours de Louis XIV, qui tantôt donnoit

un bénéfice à l'un des siens, et la Reine à lui-même, et des pensions

qui n'ont pas peu contribué à l'enrichissement de sa maison, n'ayant

jamais découvert son infidélité dans ses confidences sur le compte de

mademoiselle de Mancini, qui n'avoit point eu d'occasion de la faire

remarquer, non plus que celle de sa confidente, qui est toujours restée

à son service.

[Note 21: Il est impossible que l'auteur de ce lourd et pénible récit

ait écrit l'histoire qui suit, et qui vient certainement d'une plume

plus exercée.--Pour compléter les quelques notes que nous avons données,

nous renvoyons le lecteur à un livre spécial: _Les Nièces de Mazarin_,

de M. Amédée Renée.]

[Illustration]

LE PALAIS-ROYAL[22]

OU

LES AMOURS DE MME DE LA VALLIÈRE[23]

[Note 22: L'histoire de ce libelle est longuement rapportée dans les

Mémoires de Daniel de Cosnac. Voy. notre Introduction.]

[Note 23: La famille de La Baume Le Blanc tire son origine du

Bourbonnois, où l'on trouve son nom dès l'an 1301. Au 16e siècle, le

chef de la race s'établit en Touraine, où il se maria en 1536 et acheta

la terre de La Vallière. Son arrière petit-fils, Laurent de La Baume Le

Blanc, chevalier, seigneur de La Vallière, etc., fut lieutenant pour le

Roi au gouvernement d'Amboise et lieutenant de la mestre de camp de la

cavalerie légère de France. Né en 1611, il se distingua aux batailles de

Rocroy et de Sedan et dans son gouvernement; en 1650, sa terre de La

Vallière fut érigée en châtellenie. Il avoit épousé, en 1640, Françoise

Le Prévost, fille d'un écuyer de la grande écurie, veuve de P. Bénard,

seigneur de Rezay, conseiller au Parlement; elle lui apportoit deux

mille livres de revenu.

De ce mariage: 1º Jean François de La Baume Le Blanc, marquis de La

Vallière, né le 4 janvier 1642;

2º Jean Michel Emard de La Baume Le Blanc, né le 19 août 1643;

3º Françoise Louise de La Baume Le Blanc, dame des baronnies de

Châteaux, en Anjou, et de Saint-Christophe, en Touraine, née le samedi 6

août 1644 et baptisée à Saint-Saturnin de Tours. Elle fut nommée en 1662

fille d'honneur de MADAME, duchesse d'Orléans, à qui l'avoit donnée

madame de Choisy. Elle avoit été élevée avec la sœur de Mademoiselle, et

celle-ci la menoit souvent à la cour, «quoiqu'elle aimât beaucoup mieux

demeurer chez elle.» (_Mém. de Mad._, édit. de Maestricht, t. 5, p.

172.)]

Laissons un peu les intrigues des particuliers, pour nous entretenir de

plus relevées et de plus éclatantes; voyons donc le Roi dans son lit

d'amour avec aussi peu de timidité que dans celui de justice, et

n'oublions rien, s'il se peut, de toutes les démarches qu'il a faites,

ni des soins du duc de Saint-Aignan[24], que nous appellerons désormais

duc de Mercure, comme celui qui par ses peines a accouplé nos dieux,

malgré la jalousie de nos déesses.

[Note 24: Voy. ci-dessus, p. 8.]

Commençons par le fidèle portrait du Roi[25]. Il est grand, les épaules

un peu larges, la jambe belle, danse bien, fort adroit à tous les

exercices du corps; il a assez l'air et le port d'un monarque, les

cheveux presque noirs, marqué de petite vérole, les yeux brillans et

doux, la bouche rouge, et avec tout cela il n'est assurément pas beau.

Il a extrêmement de l'esprit, son geste est admirable avec ce qu'il

aime, et l'on diroit qu'il réserve le feu de son esprit, comme celui de

son corps, pour cela. Ce qui aide à persuader qu'il en a infiniment,

c'est qu'il n'a jamais donné son attache qu'à des personnes de ce

caractère. Il a avoué que rien dans la vie ne le touche si sensiblement

que les plaisirs que l'amour donne, et c'est là son penchant. Il est un

peu dur, beaucoup avare, l'humeur dédaigneuse et méprisante, avec les

hommes assez de vanité, un peu d'envie et pas commode s'il n'étoit roi,

mais beaucoup de courage, infatigable, variable, plein d'honneur,

gardant sa parole avec une fidélité extrême, reconnoissant, plein de

probité, estimant ceux qui en ont, haïssant ceux qui en manquent, ferme

à tout ce qu'il a entrepris. Quoique j'aie dit que son foible étoit pour

les femmes, il n'en a jamais aimé grand nombre. Sa première amourette

fut la princesse de Savoie[26]. Le cardinal Mazarin avoit engagé la

duchesse de Savoie à venir à Lyon avec les princesses ses filles, sous

prétexte de faire épouser l'aînée au roi. Elle s'appeloit Marguerite.

L'artifice réussit[27]. À peine la cour d'Espagne en fut avertie qu'elle

dépêcha Pimentel à Lyon, où le Roi s'étoit rendu avec toute la cour. Il

lui offrit l'infante Marie-Victoire[28] d'Autriche, que le Roi épousa.

On renvoya la duchesse fort mécontente. Le Roi n'avoit pas laissé de

concevoir de l'amour pour sa fille; mais il fallut que cette inclination

naissante cédât à la politique. Au reste, la princesse n'étoit pas

belle[29].

[Note 25: Voy. ci-dessus, p. 4.]

[Note 26: Voy., dans les Mémoires de Mademoiselle (édit. Maestricht,

1776, t. 4, p. 241 et suiv.), le récit du voyage de Lyon que fit le roi

pour voir Marguerite de Savoie, petite-fille de Henri IV par sa mère

Christine de France, l'arrivée de Pimentel, envoyé d'Espagne, la rupture

du mariage projeté; mademoiselle de Montpensier confirme longuement ce

passage de notre auteur.]

[Note 27: C'est que Mazarin n'avoit eu d'autre but que d'amener la cour

d'Espagne à se décider.]

[Note 28: C'est Marie Thérèse d'Autriche, fille de Philippe IV et

d'Élisabeth de France. Comme Marguerite de Savoie, Marie Thérèse étoit,

par sa mère, petite fille de Henri IV. Elle étoit née, comme Louis XIV,

en 1638.]

[Note 29: «Quand on sut Madame Royale proche, on le vint dire au Roi. Il

monta à cheval et s'en alla au devant d'elle... Le Roi revint au galop,

mit pied à terre et s'approcha du carrosse de la Reine avec une mine la

plus gaye et la plus satisfaite. La Reine lui dit: «Eh bien! mon fils?»

Il répondit: «Elle est bien plus petite (la princesse Marguerite) que

madame la maréchale de Villeroy. Elle a la taille la plus aisée du

monde; elle a le teint...» Il hésita... Il ne pouvoit trouver le mot; il

dit olivâtre, et ajouta: «Cela lui sied bien. Elle a de beaux yeux, elle

me plaît, et je la trouve à ma fantaisie.»--Mademoiselle ajoute en son

nom: «La princesse Marguerite, quand elle marche, paroît avoir les

hanches grosses pour sa taille; cela paroît moins par devant que par

derrière, quoique cela soit fort disproportionné.» D'ailleurs elle

appartenoit à une famille de bossus. La pièce du _Gobbin_, par

Saint-Amant, avoit été faite contre le duc de Savoie.--Madame de

Motteville confirme de tous points le récit de Mademoiselle.]

Elle n'avoit pas été sa première inclination: il avoit vu aux Tuileries

Élisabeth de Tarneau[30], fille d'un avocat au Parlement, et d'une

grande beauté. Il fit diverses tentatives pour l'engager à répondre à

son amour. Comme elle se piquoit de sagesse, elle refusa même une

entrevue, pour ne pas mettre sa vertu en danger.

[Note 30: Nous connoissons un avocat de ce nom, mais qui plaidoit au

grand Conseil. Il étoit protestant, et on voit son nom mêlé dans une

affaire assez délicate, où étoient mis en cause le pasteur Alex. Morus

et l'écrivain Samuel Chappuzeau. (Mss. de Conrart.)]

Une troisième fut moins fière, et elle remplit quelque temps le poste

que l'autre avoit refusé. Elle se nommoit de la Mothe-Argencourt[31],

fille d'honneur de la Reine-Mère. Entre autres qualités attrayantes (car

elle étoit fort jolie), elle possédoit celle de danser parfaitement. Ce

fut dans cet exercice que le Roi en devint amoureux. Il ne put si bien

cacher son commerce que le Cardinal n'en fût averti. Il suscita un

chagrin à la demoiselle, qui prit aussitôt le parti du couvent.

[Note 31: Sur mademoiselle d'Argencourt, voy. Mém. de madame de

Motteville, Loret, etc. Quand mademoiselle de La Porte épousa le

chevalier Garnier, elle lui succéda dans la charge de fille d'honneur de

la Reine Mère. Cette amourette est de 1657. «Elle n'avoit ni une

éclatante beauté, ni un esprit fort extraordinaire; mais toute sa

personne étoit aimable. Sa peau n'étoit ni fort délicate, ni fort

blanche; mais ses yeux bleus et ses cheveux blonds, avec la noirceur de

ses sourcils et le brun de son teint, faisoient un mélange de douceur et

de vivacité si agréable qu'il étoit difficile de se défendre de ses

charmes. (Mad. de Motteville, collect. Petitot, t. 39, p. 401.) Voy.,

pour la suite de cette intrigue, madame de Motteville, _ibid._, et p.

suiv.]

Le Roi chercha à s'en consoler dans les bras d'une autre maîtresse[32].

Il choisit mademoiselle de Mancini[33], laide, grosse, petite, et l'air

d'une cabaretière, mais de l'esprit comme un ange, ce qui faisoit qu'en

l'entendant on oublioit qu'elle étoit laide, et l'on s'y plaisoit

volontiers. Comme elle aimoit le Roi, ils passoient, dit-on, de bonnes

heures, et souvent madame de Venelle[34] les surprenoit comme ils

s'apprêtoient à goûter de grands plaisirs; mais il faut dire la vérité,

que leurs joies n'ont été qu'imparfaites. Le Roi l'auroit épousée sans

les oppositions du Cardinal[35], soufflé par la Reine, qui lui fit

promettre, un jour qu'il souhaita d'elle des marques de son amour, qu'il

empêcheroit la chose. «Ce que je vous demande, lui disoit-elle, n'est

pas une si grande preuve de votre passion que vous pensez; car enfin, si

le Roi épouse votre nièce, assurément il la répudiera et vous exilera,

et je vous jure que cette dernière chose m'inquiète plus que le mariage,

quoique je voie absolument mes desseins ruinés pour la paix si le Roi

n'épouse la fille du Roi d'Espagne.» Le Cardinal donna dans le panneau,

promit tout à la Reine pour avoir tout: tant il est vrai que chair

d'autrui ne nous est rien! Cette fois il ne fut pas Italien[36], car le

Roi a aujourd'hui marqué une aversion invincible pour les démariages, et

il le déclare si souvent qu'il donne bien lieu de croire qu'il ne se

seroit pas voulu servir de cet infâme usage. Le Cardinal[37] maria enfin

sa nièce au duc de Colonna[38]. Notre prince pleura, cria, se jeta à ses

pieds et l'appela son papa; mais enfin il étoit destiné que les deux

amans se sépareroient. Cette amante désolée, étant pressée de partir et

montant pour cet effet en carrosse, dit fort spirituellement à son

amant, qu'elle voyoit plus mort que vif par l'excès de sa douleur: «Vous

pleurez, vous êtes roi, et cependant je suis malheureuse, et je pars

effectivement.» Le Roi faillit à mourir de chagrin de cette séparation;

mais il étoit jeune, et à la fin il s'en consola, selon les apparences.

Il ne se consoleroit pas aujourd'hui si facilement. Il est vrai qu'il

aime plus que jamais on n'a aimé: c'est mademoiselle de La Vallière,

fille de la maison de Madame. (Quoiqu'elle ne soit pas selon l'ordre de

Melchisédech, vous me dispenserez de raconter sa généalogie, n'y ayant

rien de si illustre que sa personne. Je dirai seulement en passant que

le duc de Montbazon avoit promis au père de cette fille de lui faire

donner sa noblesse[39]; mais il mourut avant que monsieur de Montbazon

eût exécuté sa parole. Sa veuve épousa monsieur de Saint-Remy. Enfin

tout ce qu'on en peut dire, c'est que La Vallière, qui n'étoit pas

demoiselle il y a cinq ans, est présentement noble comme le Roi[40].)

[Note 32: Ces mots, fort compromettants pour la vertu de mademoiselle

d'Argencourt et de Marie de Mancini, sont peu d'accord avec les Mémoires

du temps, qui n'ont vu dans ces liaisons du Roi que des passions toutes

platoniques. C'est entre ces deux amours que l'on place l'aventure de

Louis XIV et de madame de Beauvais, Cateau la Borgnesse, comme l'appelle

Saint-Simon.]

[Note 33: Voy. ci-dessus, p. 3.]

[Note 34: Gouvernante des nièces de Mazarin. Pendant qu'il étoit à

Saint-Jean-de-Luz, pour le mariage du roi, Mazarin écrivoit à la reine

(29 juillet 1659): «Madame de Venel fait tout ce qu'elle peut, mais la

déférence qu'on a pour elle est fort médiocre.» (_Négociations de la

paix des Pyrénées._)]

[Note 35: Voy. ci-dessus, p. 10. Cf. Mém de Brienne, Choisy, Motteville,

La Fayette, Montglat, etc.]

[Note 36: _Var._ La copie conservée dans les ms. de Conrart (in-fol.

XVII) porte cette variante précieuse:

«Car le Roi a toujours paru avoir une trop grande aversion pour ce

mariage pour l'avoir voulu faire, et il s'en est expliqué souvent.»]

[Note 37: Voy. ci-dessus.]

[Note 38: _Var._: Ms. de Conrart:

«Le roy pleura, cria, se jetta aux pieds du cardinal, l'appelant son

père; mais enfin il estoit destiné que ces deux cœurs ne s'espouseroient

pas. Mademoiselle de Mancini, voyant son amant plus mort que vif, elle

ne se sentant pas mieux, luy dit fort spirituellement, montant en

carrosse pour partir: «Vous m'aimez, Sire, vous pleurez, vous vous

desesperez, vous estes le roy, et cependant je pars!»]

[Note 39: Voy. la note, p. 1. Quant aux relations possibles du père de

mademoiselle de La Vallière et du duc de Montbazon, elles s'expliquent

par le séjour que faisoit le duc en Touraine, à sa maison de Cousières,

où il mourut en 1654, à l'âge de 86 ans. Bayle (art. de _Marie_ TOUCHET)

dit à ce sujet: «L'historien des Amours du Palais-Royal n'a-t-il pas

dégradé la noblesse de mademoiselle de La Vallière, pour n'en faire

qu'une petite bourgeoise de Tours? Cependant elle étoit d'une famille

alliée à celle de Beauvau le Rivau, l'une des plus nobles de la

province.»]

[Note 40: Ce passage manque dans la copie de Conrart.]

Il faut un peu dire comment est faite une personne qui a si fortement

pris le cœur d'un Roi fier et superbe[41]. Elle est d'une taille

médiocre, fort menue; elle ne marche pas de bon air, à cause qu'elle

boîte; elle est blonde et blanche, marquée de petite vérole, les yeux

bruns; les regards en sont languissans, et quelquefois aussi sont-ils

pleins de feu, de joie et d'esprit; la bouche grande, assez vermeille,

les dents pas belles, point de gorge, les bras plats, qui font assez mal

juger du reste de son corps. Son esprit est brillant, beaucoup de

vivacité et de feu. Elle pousse les choses plaisamment; elle a beaucoup

de solidité, et même du sçavoir, sçachant presque toutes les histoires

du monde: aussi a-t-elle le temps de les lire; elle a le cœur grand,

ferme et généreux, désintéressé, tendre et pitoyable, et sans doute qui

veut que son corps aime quelque chose; elle est sincère et fidèle,

éloignée de toute coquetterie, et plus capable que personne du monde

d'un grand engagement; elle aime ses amis avec une ardeur inconcevable,

et il est certain qu'elle aima le Roi par inclination plus d'un an avant

qu'il la connût, et qu'elle disoit souvent à une amie qu'elle voudroit

qu'il ne fût pas d'un rang si élevé. Chacun sçait que la plaisanterie

que l'on en fit donna la curiosité au Roi de la connoître[42], et, comme

il est naturel à un cœur généreux d'aimer ceux qui l'aiment, le Roi

l'aima dès lors. Ce n'est pas que sa personne lui plût, car, comme s'il

n'eût eu que de la reconnoissance, il dit au comte de Guiche[43] qu'il

la vouloit marier à un marquis[44] qu'il lui nomma et qui étoit des amis

du comte, ce qui lui fit repartir au Roi que son ami aimoit les belles

femmes. «Eh bon Dieu! dit le Roi, il est vrai qu'elle n'est pas belle;

mais je lui ferai assez de bien pour la faire souhaiter.» Trois jours

après, le Roi fut chez Madame[45], qui étoit malade, et s'arrêta dans

l'antichambre avec La Vallière, à laquelle il parla long-temps. Le Roi

fut si charmé de son esprit, que dès ce moment sa reconnoissance devint

amour. Il ne fut qu'un moment avec Madame. Il y retourna le jour suivant

et un mois de suite, ce qui fit dire à tout le monde qu'il étoit

amoureux de Madame, et l'obligea même de le croire; mais, comme le Roi

chercha l'occasion de découvrir son amour parce qu'il en étoit fort

pressé, il la trouva. Il lui auroit été bien facile s'il n'eût considéré

que sa qualité de Roi, mais il regardoit bien autrement celle d'amant.

En effet, il parut si timide qu'il toucha plus que jamais un cœur qu'il

avoit déjà assez blessé. Ce fut à Versailles, dans le parc, qu'il se

plaignit que depuis dix ou douze jours sa santé n'étoit pas bonne.

Mademoiselle de La Vallière parut affligée, et le lui témoigna avec

beaucoup de tendresse. «Hélas! que vous êtes bonne, Mademoiselle, lui

dit-il, de vous intéresser à la santé d'un misérable prince qui n'a pas

mérité une seule de vos plaintes, s'il n'étoit à vous autant qu'il est.

Oui, Mademoiselle, continua-t-il avec un trouble qui charma la belle,

vous êtes maîtresse absolue de ma vie, de ma mort et de mon repos, et

vous pouvez tout pour ma fortune.» La Vallière rougit et fut si

interdite qu'elle en demeura muette. Elle voyoit un grand Roi qu'elle

aimoit à ses genoux, tout passionné: peut-on pas s'embarrasser à moins?

«À quoi attribuerai-je ce silence, Mademoiselle? reprit-il. Ah! c'est un

effet de votre insensibilité et de mon malheur; vous n'êtes pas si

tendre que vous paroissez, et, si cela est, que je suis à plaindre vous

adorant au point que je fais!--Moi! Sire, répliqua-t-elle avec assez de

force, je ne suis point insensible à ce que vous ressentez pour moi, je

vous en tiendrai compte dans mon cœur si c'est véritablement que vous

m'aimez; mais aussi, si, parceque l'on m'a voulu tourner en ridicule

dans votre cœur à cause de l'estime particulière que j'ai eue pour votre

personne, et qu'il semble que l'on ne doit regarder en un roi que sa

couronne, son sceptre et son diadème, qu'il est presque défendu de le

louer pour sa personne, que cependant je me suis si peu souciée de

l'usage que j'ai loué ce qui véritablement est à vous; si, par cette

raison, vous croyez qu'il sera facile de flatter ma vanité, et de

m'engager à vous répondre sérieusement sur ce chapitre, ah! Sire, que

Votre Majesté sçache qu'il ne vous seroit pas glorieux de faire ce

personnage, et que votre sincérité et votre honneur sont les choses qui

me charment le plus en vous. Je prendrois la liberté de vous blâmer dans

mon cœur tout comme un autre homme, si je n'avois pas dans toute la

France une personne assez à moi pour lui dire en confidence que votre

vertu n'est pas parfaite.--Que j'estime vos sentimens, répliqua le Roi,

de mépriser les vices jusque dans l'âme des monarques! mais que j'ai

lieu de me plaindre de vous si vous pouvez me soupçonner du plus honteux

de tous les crimes! Vrai Dieu! quelle gloire y a-t-il de passer pour

habile fourbe quand on sçaura par toute la terre que j'ai abusé la fille

de France la plus charmante; l'on dira aussi qu'infailliblement je suis

le plus grand de tous les trompeurs. Est-ce là une belle chose pour un

roi? Non, Mademoiselle, croyez que je suis né ce que je suis, et que,

grâces à Dieu, j'ai de l'honneur et de la vertu; et, puisque je vous dis

que je vous aime, c'est que je le fais véritablement et que je

continuerai avec une fermeté que sans doute vous estimerez. Mais, hélas!

je parle en homme heureux, et peut-être ne le serai-je de ma vie.--Je ne

sçais pas ce que vous serez, répliqua La Vallière, mais je sçais bien

que, si le trouble de mon esprit continue, je ne serai guère heureuse.»

La pluie qui survint en abondance interrompit cette conversation, qui

avoit déjà duré trois heures. On remarqua beaucoup de tristesse sur le

visage de La Vallière et d'inquiétude sur celui du Roi[46], qui la fut

revoir le lendemain, et eut avec elle une conversation de même nature,

après laquelle il lui envoya une paire de boucles d'oreilles de

diamant[47] valant 50,000 écus, et deux jours après un crochet et une

montre d'un prix inestimable, avec ce billet:

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome II · 第 10 / 23 题