RÉPONSE À LA LETTRE DE LOUIS XIV.

_Si Votre Majesté a capoté mon oncle, il me vient de capoter en

revanche, et, s'il ne la capote point, c'est qu'il la craint. Il n'a su

que lui répondre: j'ai fait auprès de lui le même personnage._

[Note 13: On vient de voir (note précédente) que Mazarin connoissoit

l'aversion de sa nièce pour lui.--Nous n'avons pas à faire de réserves

sur l'invraisemblance du langage étrange que prête l'auteur aux deux

amants.]

Cet article est ce qu'elle avoit ajouté au haut de sa lettre après le

traitement du Cardinal; mais voilà quelle étoit sa principale teneur:

_Sire, je suis pénétrée très sensiblement de l'honneur que me fait Sa

Majesté. Je voudrois bien que mon état eût quelque rapport au sien: je

ne balancerois pas à le couronner du fruit de ses faveurs; mais il y a

tant de disproportion entre Votre Majesté et moi que, quand même ma

destinée me voudroit élever au trône que vous remplissez si dignement,

je ne pourrois guère me promettre d'y terminer mes jours avec les mêmes

agrémens que ceux que je pourrois y goûter en y entrant. Ainsi, Sire, je

pense qu'il vous sera plus glorieux de donner un asile à une personne

que vous dites aimer, dans un cloître, que de l'exposer dans le monde à

mille dangers. Non pas que je le craigne, puisque je n'envisage, à

parler sincèrement, que l'intérest de l'auteur de mon être, d'avec

lequel je serois très fâchée de me séparer. Voilà, Sire, mes sentimens.

Si ceux de Votre Majesté y sont opposés, je ne suis nullement envieuse

des honneurs chimériques, lorsqu'il s'agira de les mériter au prix de la

perte d'un bien qui est sans fin._

Cette lettre fut reçue du Roi si respectueusement, que la Reine, se

trouvant à l'ouverture, ce qui étoit un fait exprès, lui demanda si

c'étoit une de ses lettres qu'il venoit de recevoir. Il lui répondit,

piqué de ce qu'elle l'avoit surprise, que «l'esprit d'une Mancini

n'avoit pas moins de mérite qu'une reine», et se retira dans son cabinet

pour faire la lecture de cette lettre. Mais quelle fut sa surprise quand

il eut lu les premières lignes ajoutées! Elle s'augmenta bien plus

lorsqu'il s'arrêta à l'article du cloître. «Quoi! disoit-il, ce que

j'aime si tendrement, et ce qu'il y a de plus parfait au monde, voudroit

se renfermer, et cela parce que je suis roi! Non, elle n'en fera rien,

car je la ferai reine, malgré tous ceux qui y trouveront à redire; et,

afin que nul n'ignore mes sentimens pour elle, dès ce moment j'en

rendrai le public témoin en l'allant voir dans la plus belle heure du

jour.» Et, pour n'y pas manquer, il donna ses ordres pour ses équipages,

qui furent prêts à quatre heures du soir, dans les plus beaux jours de

l'été. Il descendit chez elle que le Cardinal y étoit; mais le grand

empressement du Roi pour voir mademoiselle de Mancini ôta la liberté à

Son Éminence de sortir sans se trouver sur les pas de Sa Majesté, qui

lui dit en le retenant par le bras: «Je suis bien aise de vous voir ici,

non que j'y vienne pour vous, n'y ayant que mademoiselle votre nièce qui

m'y attire. Je vous conseille, monsieur le Cardinal, si vous voulez que

nous vivions ensemble, de ne point désormais troubler mon repos;

autrement je répondrai de vous, dussé-je avoir l'Église à dos.»

Le Cardinal, qui voyoit bien que le Roi étoit instruit de toutes les

conversations qu'il avoit eues avec sa nièce, ne savoit pas quelle

posture tenir devant l'un et l'autre. Il prit le prétexte de ne les

point gêner pour les laisser en liberté; il les quitta, et, comme le Roi

étoit accompagné de quatre seigneurs, ceux-ci voulurent suivre Son

Éminence; mais la vertu de mademoiselle de Mancini leur fut un obstacle,

ayant demandé au Roi, par grâce, qu'ils restassent avec lui; non qu'elle

doutât de ses bontés pour elle ni de sa sagesse, mais elle étoit

toujours bien aise d'avoir avec Sa Majesté quelqu'un qui pût justifier

sa conduite.

Comme ils furent à même de discourir ensemble, le Roi fut le premier qui

porta la parole. «Enfin, dit-il, j'ai toutes les grâces du monde à vous

rendre. Votre réponse à ma lettre m'a fait tous les plaisirs

imaginables, et je vous avoue que je n'y ai rien trouvé de déplaisant

que l'article du cloître, où je vous saurois mauvais gré d'entrer sans

ma participation. Si même une communauté vous renfermoit sans que j'y

eusse contribué, j'y ferois mettre le feu, s'entend après vous en avoir

fait sortir. Ainsi, prenez garde à ce que vous ferez. Je vous aime d'une

amitié inviolable, d'une amitié si forte, que je vous déclare devant ces

messieurs que je n'aurai de reine que vous. Si le parti vous convient,

parlez, l'affaire sera bientôt terminée.--Votre Majesté, reprit-elle,

m'honore infiniment de me dire ce qu'elle me dit; mais je ne suis point

assez heureuse pour me promettre de devenir l'épouse du plus grand Roi

du monde, ni assez malheureuse pour être sa maîtresse.--Quoi! ma reine,

dit le Roi en se jetant à son col, vous doutez de la sincérité de mon

exposé et de mes sentiments pour vous! J'aime votre esprit et je

respecte votre corps, je l'admire, et l'un et l'autre me rend sensible.

Je ferai usage des deux sitôt que vous aurez agréé la bénédiction

nuptiale de mon grand aumônier. Voyez si vous voulez que nous la

recevions ensemble. Il nous faut battre le fer pendant qu'il est

chaud.--S'il est chaud aujourd'hui, Sire, repartit-elle, demain il

pourra être froid, et de plus j'ai eu l'honneur d'écrire à Votre Majesté

qu'il y auroit trop de disproportion entre elle et moi pour devoir

croire que je suis digne de l'honneur qu'elle témoigne me vouloir faire.

Toutes les têtes couronnées s'opposeroient à une telle union, et les

intérêts des États de Votre Majesté y persisteroient. Non, Sire, ce qui

vous convient est l'infante d'Espagne, et je crois par avance qu'elle

vous est destinée. Comme je vous aime, pour répondre à vos expressions

et que vous m'en donnez la liberté, je me voudrois un mal extrême si je

devenois la cause de vos disgrâces. N'hésitez point à faire une alliance

qui augmentera le fondement de votre couronne et de vos États.--Ah!

Madame, quel discours me tenez-vous! Se peut-il rien de plus dur que ce

que vous me dites! Vous voulez donc ma mort?--Non, reprit-elle, bien au

contraire; mais considérez que la Reine votre mère se porte inclinante à

faire ce mariage, et que des courriers sont déjà partis pour ce fait;

que je tiens cela du bon endroit, et que je ne vous en impose

point.--Comment! dit le Roi en colère, on me marieroit sans moi! Il me

semble que cela ne se peut, s'il est vrai qu'il me faille dire _oui_

moi-même, que je ne prononcerai que pour vous.--Je ferois quelque fonds

sur ce que me dit Votre Majesté si elle étoit dans un âge plus avancé,

ou qu'elle connût mieux son état; mais elle est jeune, et si jeune que

ceux qui l'environnent pensent à lui procurer des plaisirs innocens

lorsqu'ils travaillent à faire leurs intérêts et à les augmenter

directement, sans considérer que les vôtres en souffrent. Oui, Sire,

vous êtes si peu instruit de votre grandeur, de votre pouvoir et de

votre autorité, que vous ignorez ce qui se fait à votre nom. On se

contente de vous promener, de vous donner des fêtes, et on cache à vos

yeux ce que je voudrois que vous sussiez.--Il me semble qu'on me dit

tout, reprit le Roi.--Qu'est-ce qu'on vous dit? reprit mademoiselle de

Mancini; il faut croire qu'on ne vous dit rien, lorsqu'on vous a tu le

mariage que je viens de vous apprendre, pour lequel la Reine a tenu

conseil il y a trois jours.--Mais comment sçavez-vous cette nouvelle?

lui demanda le Roi tout outré.--J'ai une personne dans le conseil,

dit-elle, qui me rend compte de tout ce qui s'y passe, en vertu de ce

que je le protége auprès de mon oncle, qui, comme bien vous ignorez

encore peut-être, dispose de la Reine votre mère et de ses volontés[14]:

de sorte que le Cardinal, qui remplit les postes les plus éminens qui

sont dans vos États de toutes ses créatures, fait dans tous vos conseils

ce que bon lui semble; et, comme il est de son intérêt de se ménager

auprès de la Reine, il lui fait sa cour en donnant les mains à ce que

Votre Majesté épouse l'infante d'Espagne, que vous aurez par procureur.»

[Note 14: Voy les _Mém. de Mme de La Fayette_, collect. Petitot, t. 64,

p. 383: «Le Roi étoit entièrement abandonné à sa passion, et

l'opposition qu'il (le Cardinal) fit paroître ne servit qu'à aigrir

contre lui l'esprit de sa nièce et à la porter à lui rendre toutes

sortes de mauvais services. Elle n'en rendit pas moins à la Reine dans

l'esprit du Roi, soit en lui décriant sa conduite pendant la régence, ou

en lui apprenant tout ce que la médisance avoit inventé contre elle.»]

Comme elle en étoit là, le Cardinal entra, qui les étonna fort tous

deux. La compagnie du Roi, qui s'étoit beaucoup éloignée d'eux, s'en

approcha, et tous ensemble s'entretinrent d'affaires indifférentes.

Mademoiselle de Mancini eût bien souhaité s'entretenir avec son oncle et

devant la compagnie de l'honneur que lui vouloit faire le Roi de

l'épouser; mais elle disoit en elle-même, comme il paroît par ses

Mémoires[15], que, si le roi l'aimoit véritablement, Sa Majesté devoit

elle-même l'en instruire. Le Cardinal, qui les observoit en tout,

remarquoit bien leur amour et leur embarras. Le duc de Saint-Aignan[16],

qui étoit un peu peste et malin, saisit le trouble où étoient ces deux

amoureux pour le leur augmenter, et entreprit de faire jaser Son

Éminence, qui, de son côté, ne demandoit pas mieux que d'en apprendre le

sujet. En adressant la parole à toute la compagnie, il dit finement:

«J'eusse cru qu'un prince de l'Église, sous-vicaire de Jésus-Christ,

paroissant en quelque endroit, loin d'y apporter le trouble, y mettroit

la paix; mais je vois que je me suis trompé.»

[Note 15: Les _Mémoires de Marie de Mancini_ n'ont paru qu'en 1676, à

Cologne, sous ce titre, en désaccord avec le sujet: Mémoires de M. M.

Colonne, grand connétable de Naples. Deux ans plus tard, parut à Leyde

(1678) une _Apologie, ou les véritables Mémoires de madame Marie de

Mancini, connétable de Colonne, écrits par elle-même_. Voy., sur

l'autorité que peuvent présenter ces ouvrages, Amédée Renée, _Les Nièces

de Mazarin_, p. 286 (Note).]

[Note 16: La terre de Saint-Aignan ne fut érigée en duché que par

lettres de 1661, par conséquent trois ans après les événements de cette

histoire.]

Le Roi et mademoiselle de Mancini, qui rougirent à ce discours,

interdirent Son Éminence; mais, comme elle fut revenue à elle, elle dit

au Duc: «Vous nous connoissez mal; nous faisons nos devoirs dans

l'Église quand le cas le requiert; nous ne sortons point de notre sphère

dans nos fonctions, puisqu'il est vrai que dans mon particulier j'en

soutiens le fils aînée[17]. Bien loin de traverser deux cœurs qui

s'aiment, continua-t-il en regardant le Roi et sa nièce, je ferai de mon

mieux pour satisfaire l'un et l'autre.»

[Note 17: Le roi de France, fils aîné de l'Église.]

Mademoiselle de Mancini, qui étoit bien aise de cette occasion pour

parler et faire connoître au Roi qu'elle avoit tout lieu de craindre son

mariage avec l'Infante, dit au Cardinal: «Vous êtes Italien, vous nous

faites bonne mine et mauvais jeu.» Le Roi, qui ne vouloit pas rester en

chemin, prit la parole pour dire qu'il ne croyoit pas que monsieur le

Cardinal le voulût tromper. Elle, voyant qu'il ne disoit pas cela d'un

ton assuré, dit: «Si Votre Majesté m'a parlé sincèrement de son amour,

comme je le crois, elle ne doit point douter que mon oncle travaille à

la marier avec l'Infante; et puisque, autorisée (regardant le roi) de

vos bontés, je dois faire la guerre à mon oncle sur son peu de sentiment

pour moi, et comme nous sommes à même de parler ouvertement, je veux

qu'il nous instruise de tout ce qui se passe à mon préjudice.--Je

l'entends de même, Mademoiselle, répartit le Roi, et je veux comme vous,

puisque nous y sommes, que monsieur le Cardinal sçache que je vous aime

si bien qu'à cette heure, et devant lui et ma cour ci-présente, je vous

engage ma foi. Et vous, monsieur le Cardinal, ne vous opposez point à

mon plaisir non plus qu'à mes volontés; et, s'il est vrai que votre

sentiment est que j'épouse l'Infante d'Espagne, le mien est de n'en rien

faire. Ainsi, arrangez-vous avec la Reine ma mère comme vous le jugerez

à propos pour rompre ce que vous avez commencé, et pour me mettre en

état d'épouser mademoiselle de Mancini avant un mois. C'est ma

volonté.--Voilà ce qui s'appelle parler en roi!» répondit la fortunée de

peu de jours, comme on le verra par la suite.

Le Cardinal fit quelques objections, mais qui ne firent aucun effet pour

lors. Le Roi sortit avec sa cour, satisfait d'avoir vu mademoiselle de

Mancini et de ce qu'il avoit fait pour elle. Le Cardinal ne resta pas

long-temps après Sa Majesté, car il ne l'eut pas perdu de vue qu'il vola

chez la Reine, à laquelle il apprit tout ce qu'il avoit entendu, et, de

concert avec elle, ils convinrent qu'il falloit donner au Roi l'espoir

d'épouser mademoiselle de Mancini, afin que, durant le temps de leurs

amours, ils pussent sans aucun empêchement faire le mariage de

l'Infante, dont on avoit déjà reçu des nouvelles de la cour d'Espagne...

Comme ils en étoient là, le Roi, qui de jour à autre sentoit que sa

tendresse s'augmentoit pour l'aimable Italienne, ne pouvoit s'entretenir

qu'avec elle, et, étant retenu par une indisposition légère dont on le

menaçoit de suites fâcheuses s'il sortoit, il lui écrivit par le même

duc de Saint-Aignan qu'il étoit dans le dernier des chagrins de ce que

sa situation l'empêchoit de la voir; que si la sienne lui permettoit de

lui en donner la satisfaction au Louvre, qu'il y seroit sensible, et que

ce seroit le seul moyen de lui donner la santé. Comme le duc de

Saint-Aignan craignoit que la confidence du Roi ne fût préjudiciable à

ses intérêts, il alla trouver la Reine et lui communiqua la lettre,

qu'elle ouvrit et où elle lut ces termes:

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome II · 第 9 / 23 题