en France, distingués par leur forme et leur couleur: 114 noirs à grains

ovales; 190 noirs à grains ronds; 75 blancs à grains ovales; 134 blancs

à grains ronds; 19 gris ou violets à grains ovales, 38 gris ou violets à

grains ronds. La collection du Jardin de Botanique de Montpellier réunit

560 espèces. La qualité de nos vignes varie à l'infini, non-seulement

d'une contrée à l'autre, mais encore d'un coteau au coteau voisin,

suivant l'exposition, suivant la nature du sol et du sous-sol. Que de

plants divers! que de crus justement célèbres! Dans l'ancienne province

de Bourgogne seulement vous comptez, les vins de Nuits, Chambertin,

Romanée, Richebourg, Clos-Vougeot, Musigny, Beaune, Meursault,

Montrachet, Volney, Pomard, Corton, Mâcon, Thorins, Moulin-à-Vent,

Pouilly, Chablis, Tonnerre, Trancy, Coulanges-la-Vineuse et

Saint-Julien-du-Sault. Sur les collines siliceuses et les _graves_ de la

Gironde se récoltent les vins de Château-Laffitte, Château-Margaux,

Haut-Brion, Saint-Émilion, Carbonieux, Saint-Bris, Rommes, Barsac et

Sauterne. Voulez-vous égayer vos desserts, dérider les physionomies,

provoquer les chansons, donner de l'enjouement aux plus tristes, de la

vivacité aux plus lents, de l'esprit aux moins capables, servez le

pétillant Champagne; mais, pour éviter la contrefaçon, ayez, soin de

vous assurer qu'il a été recueilli sur les rives de la Marne, à Sillery,

Épernay, Ai, Montbré, Bouzy, Hautvilliers ou Verzenay. Aimez-vous les

vins de liqueur, demandez au département de l'Hérault son hinel et son

frontignan. Voulez-vous des vins exquis, susceptibles de se garder plus

d'un siècle, et se bonifiant sans cesse avec l'âge, cherchez-les sur le

coteau de l'Ermitage, où un cénobite planta jadis des ceps qu'il avait

rapportés de Perse, et qu'on nomme encore dans la Drôme le _gros_ et le

_petit schiras_. Plus loin, sur les rives du Rhône, sont les vignobles

de Millery, de Condrieux de Côte-Rôtie, du Juliénas. A l'embouchure du

fleuve, des navires se chargent des muscats ambrés de la Ciotat. Près de

l'Espagne, aux pieds des Pyrénées, croissent trois excellentes variétés:

le _grenache_, le _mataro_ et le _carignan_. Port-Vendres, Collioure et

Banyuls fournissent ces nectars liquoreux connus sous les noms de

_grenache_ et de _rancio_; Rivesaltes, Cospron, Salces, Terrats,

Corneilla-de-la-Rivière, peuvent opposer leurs vignobles à ceux de la

Péninsule Ibérienne. Les Béarnais vantent le vin de Jurançon, patronné

par les souvenirs de Henri IV.

[Illustration: La Treille du roi, à Fontainebleau.]

L'Aude a sa _blanquette_ de Limoux; la Haute-Vienne, les vins de

Saint-Georges et de Champigny-le-Sec; les Vosges, ceux de Mirecourt et

de Rebeuville; le Loiret, le vin de Beaugency; l'Indre-et-Loire, le

Vouvray; la Moselle, les vins rouges d'Augny et de Jony; Vaucluse, le

muscat de Beaumes-de-Venise; la Nièvre, le Pouilly-Nivernais; l'Ardèche,

le Saint-Péray; le Cher, les vins de Sancerre; la Sarthe, le vin des

Jasnières. Les vignes de la Charente-Inférieure, du Gers, de

Lot-et-Garonne, alimentent de nombreuses distilleries.

Outre les vins dont la réputation est européenne, le voyageur qui

parcourt la France trouve dans des hameaux obscurs, chez des

propriétaires campagnards, des crus ignorés, d'une étendue médiocre,

mais préférables souvent, par leur bouquet et leur verdeur, aux produits

des vignes en renom. Tant de richesses font de la vendange la plus

importante des opérations agricoles de la France; on s'y prépare

plusieurs semaines à l'avance, en nettoyant et lavant à la chaux tous

les instruments qu'on y doit employer: les _vendangereaux_, paniers

d'osier où l'on dépose les raisins; les _teilles_, petites boîtes

coniques qui servent au même usage; les _balonges_, charrettes destinées

à transporter la vendange à la cuverie, etc. Dès que la queue des

grappes brunit qu'elles quittent aisément les ceps, que les grains

s'amollissent et acquièrent de la

[Illustration.]

transparence, les vendangeurs doivent se tenir prêts. Dans la plupart

des pays vignobles, l'autorité municipale règle leur marche, du moins en

ce qui concerne les vignes non closes, et les contrevenants peuvent être

punis, conformément à l'article 475 du Code pénal, d'une amende de 5 à

10 fr. Le jour fixé se lève; les premiers rayons du soleil dissipent la

rosée; les cueilleurs et les cueilleuses s'éparpillent sur les collines,

ils se rangent en face de la vigne, entrent et suivent chacun son sillon

jusqu'à l'extrémité opposée. Quoique M, Campenon, de l'Académie

Française, ait dit dans son poème de _la Maison des champs_:

Il en est temps; que la jeune bacchante

Saisisse alors la serpe impatiente,

jamais les vignerons ne saisissent la serpe; mais ils s'arment de

sécateurs ou de ciseaux, qui tranchent la grappe sans secousses. Les

raisins, placés au fur et à mesure dans les _vendangereaux_, sont versés

dans les _tendelins_ par les porteurs de _vide-paniers_, qui les

transfèrent à la cuverie. D'autres fois, des mulets sont mis en

réquisition; ou la récolte, jetée dans un envier de forme ovale, est

voiturée sur une _balonge_. A la cuverie, les cultivateurs qui désirent

un bon produit, s'occupent de trier les grappes, de les assortir,

d'enlever les drains verts ou pourris. Dans trente-quatre départements

on a l'habitude de séparer les grains de la rafle, et les oenologues

n'ont pas encore décidé si cette méthode est avantageuse ou nuisible.

Les raisins égrappés donnent un vin plus savoureux, disent les uns; les

rafles ajoutent à la cuvée un ferment nécessaire, prétendent les autres,

_Certant, et adhuc sub judice lis est_; mais tous s'accordent à

reconnaître la nécessité du foulage. Deux poutres, appuyées sur les

bords du cuvier, supportent une caisse dont les côtés sont des liteaux

assez peu espacés pour ne pas livrer passage aux grains. Un vigneron,

chaussé de gros sabots, monte dans cette caisse, pétrit les grappes sous

ses pieds; puis, soulevant l'un des liteaux, pousse le marc dans la

cuve, où bout déjà le suc exprimé. Les vignerons arriérés se

déshabillent et entrent pour fouler dans la cuve même, où ils prennent

un bain tonique, mais qui répugne aux consommateurs délicats.

[Illustration.]

Les vignerons progressifs emploient les fouloirs mécaniques de MM.

Lenoir, ou Thiébault de Berneaud, ou Guérin de Toulouse, machines

composées de Cylindres de bois tournant en sens opposés, au moyen de

roues d'engrenage. Les cuves où le vin fermente sont, suivant les

contrées, ouvertes ou fermées, en bois de chêne ou en maçonnerie. Au

bout de quelques heures, la masse liquide frémit et bouillonne, l'acide

carbonique se dégage en bulles pétillantes, l'alcool se produit, les

rafles et les pellicules montent à la surface du _moût_, et le coiffent

d'un amas de détritus qu'on nomme le _chapeau_. Quand la fermentation

tumultueuse a cessé, les travailleurs distribuent le vin dans les fûts

avec des baquets appelés _sapines_, à moins qu'on n'ait adapté à la

partie inférieure du cuvier un robinet qui permet de décuver avec plus

de vitesse et de facilité. Le marc est mis sur la table du pressoir, et

l'on en forme une masse cubique appelée _le sac_ que l'on recouvre de

madriers.

La vis du pressoir est d'ordinaire mise en mouvement par une roue qui

reçoit, dans sa périphérie creusée en gorge, le bout d'une corde dont

l'autre extrémité s'enroule sur un cabestan. On distingue les pressoirs

à _étiquet_, à _coffre simple_ ou _double_, à _levier_ ou à _tesson_,

dont nous épargnerons à nos lecteurs la scientifique description,

incompréhensible d'ailleurs pour quiconque n'a pas fait une étude

spéciale de la mécanique.

La vis crie; le _mouton_ qu'elle pousse pèse sur le marc et achève d'en

extraire le suc; on reforme le _sac_ à plusieurs reprises, jusqu'à ce

que les raisins aient cédé toute leur partie liquide. Le produit du

pressurage est, _ad libitum_ mis à part ou mêlé au vin de la première

cuvée. La fermentation s'achève dans les tonneaux, qu'on ne boutonne

hermétiquement que lorsque la lie s'est précipitée. Là s'arrête les

travaux des vendangeurs; au tonnelier reviennent le collage, le méchage

des pièces, le soutirage et la conservation des vins. La fabrication des

vins blancs est moins compliquée; on ne les fait point cuver avec le

marc, excepté dans les arrondissements de Wissembourg et de Schelestadt

(Bas-Rhin), d'Agen et du Nérac (Lot-et-Garonne). Les grappes sont

écrasées sur le marc du pressoir; le vin coule dans les tonneaux, où on

le laisse fermenter sur la lie, jusqu'au premier soutirage, qui a lieu

au mois de mars ou d'avril suivant.

[Illustration.]

Avant de cueillir les raisins qu'on réserve pour faire du vin blanc, on

attend d'ordinaire qu'ils aient atteint un excès du maturité. Ainsi l'on

en vendange à Agen qu'à la fin d'octobre; à Condrieux, à Saumur qu'à la

mi-novembre; à Jurançon, à Gaud, à Monein (Basses-Pyrénées), que dans les

quinze premiers jours du décembre. Dans plusieurs vignobles on met un

intervalle entre la cueillette et le foulage; le raisin muscat du

Rivesaltes reste cinq on six jours sur le sol avant d'être porté, au

pressoir. A Limoux, les raisins sont étalés sur un plancher pendant

quatre un cinq jours, puis liés, égrappés et foulés. Aux environs de

Salins (Jura), on suspend les grappes avec du fil, dans une chambre

exposée au vent du nord. Quand la dessiccation a réduit les grains de

moitié, on les presse et on entonne immédiatement; ce vin, qui n'est

soutiré qu'au bout du six mois, prend le nom du _vin de paille_, et

n'est pas sans analogie avec le tokai. Il y a certains vins de liqueur

qu'on ne laisse pas fermenter. A Cosprons (Pyrénées-Orientales),

aussitôt qu'on a foulé et pressuré les raisins, préalablement desséchés

au soleil, on y mêle un tiers d'eau-de-vie qui empêche la fermentation

et conserve au suc exprimé sa douceur et son parfum.

Les départements riches en vignobles sont obligés, à l'époque des

vendanges, de demander des renforts à leurs voisins. Cette insuffisance

de population paraît s'être fait sentir de tout temps, car Longus dit,

dans un roman de _Daphnis et Chloé_: «Comme la coutume est en telle fête

du dieu Bacchus, on avait appelé des villages voisins plusieurs femmes

pour aider à faire les vendanges.» Les recrues enrôlées n'arrivent pas

comme autrefois en chantant des hymnes en vers iambiques au fils du

Sémélé; les vendanges sont devenues prosaïques, et les chants que leurs

ouvriers répètent en choeur, sur l'air du Clair de la lune, n'ont rien

de très-harmonieux:

Allons en vendanges

Pour gagner cinq sous

Coucher sur la paille,

Ramasser des... etc.

En Champagne, les cueilleurs et le cueilleuses viennent du département

des Ardennes, amenant avec eux des mulets, animaux presque inconnus dans

la contrée. Pendant toute la durée des vendanges, ils logent dans les

auberges ou dans les granges, et passent la plus grande partie de la

nuit à boire et à danser. On les paie de 10 centimes à un franc 50 cent.

selon leur capacité; on ajoute à cette rétribution une miche et un verre

d'eau-de-vie; et, moyennant un aussi faible salaire, ils travaillent

depuis cinq heures et demi du matin jusqu'à sept heures du soir. A la

vérité, ils n'ont rien à débourser pour la nourriture du leurs mulets,

qu'ils lâchent dans la première prairie venue, en dépit des gardes

champêtres.

Les meilleurs se rassemblent sur la place, au son de la cloche, dès

trois heures du matin, et se partagent en escouades, sous la direction

des différents vignerons. Les _pareuses_ restent au logis pour y

attendre les raisins, qu'elles sont chargées de trier. Ceux de qualité

supérieure sont immédiatement portés au pressoir; on les presse à

plusieurs reprises, car, dans l'opinion de la majorité des vinologues,

les qualités du vin tiennent à la fois au suc, aux pépins et à la

grappe. On entonne sans laisser cuver, et l'on soutire quelques jours

après. Durant l'hiver, le vin est transvasé dans de nouveaux fûts; et,

au printemps, à l'époque oa la sève bout, on le soutire encore pour le

mettre en bouteille. On ajoute alors au vin du tannin pour le garantir

où la _graisse_, et du sucre candi pour le faire mousser, et le

précipité qui se forme est plus tard enlevé par le tonnelier.

Les vendanges du Champagne sont terminées par une fête qu'on nomme le

_cochelet_: les pressureurs offrent au propriétaire un bouquet de

pampres et de branches d'arbres, et reçoivent une gratification qu'ils

consacrent à de longues réjouissances. Presque généralement les

vendanges sont l'occasion de banquets prolongés, de danses, de concerts

rustiques; celles de cette année, malgré leur déplorable résultat, n'ont

pas arrêté l'expansion de la joie populaire. Les violons n'ont pas été

décommandés; les musettes ont retenti comme d'habitude; à défaut du vin

doux, on savoure celui des années précédentes, et le _peuple en liesse_,

noyant ses soucis dans les pots, s'est consolé du présent par le passé.

[Illustration: Récolte du raisin.]

L'année a été également funeste aux raisins de treille. Les succulents

chasselas de Fontainebleau, les _chasselas doré à grains ronds_, le

_chasselas musqué_, le _hennant blanc_, la _rochette blanche_, sont loin

d'égaler en grosseur et saveur ceux qu'on avait récoltés en 1842. La

_treille du roi_ seule a dû quelques belles grappes aux avantages de son

exposition. Elle est située en plein midi, sur le mur de clôture du

parc, du coté de l'entrée de l'abreuvoir, et abritée de toutes parts

contre l'influence des vents. Les bras des ceps s'étendent

horizontalement, chargés d'un petit nombre de grappes isolées. Au-devant

de la treille règne un long cordon de vignes, auxquelles est appliqué le

même système de taille. A deux mètres plus loin s'allonge une charmille

qui suit, comme la treille même, les ondulations du terrain.

N'oublions pas la récolte du houblon en Flandre et les vendanges de

Normandie. L'indigène de Calvados ou de l'Orne n'attache pas moins de

prix à ses pommiers, que le duc de Montebello à ses clos champenois. Or,

l'année a été _prometteuse_; il y a un peu de _quetines_ (pommes tombées

avant leur maturité), et l'on débitera bientôt du _bon cidre doux à

dépoteyer_.

On évalue la consommation annuelle du cidre en France à 10,011,956

hectolitre, et celle de la bière à 9,896,239. Ce n'est que sur les

confins de la Belgique qu'on cultive en grand le houblon nécessaire à la

confection de la bière. On plante chaque pied sur une motte de terre, et

l'on soutient les tiges grimpantes avec des perches de 8 à 10 mètres de

hauteur. Ces longs filaments, qui se croisent, montent, retombent et

s'entrelacent comme des lianes, donnent aux houblonnières l'aspect d'une

forêt vierge. A la fin de septembre, on coupe les sarments avec la

faucille, on arrache les perches, et les fruits récoltés sont amoncelés

dans des sacs où ils se conservent, et forment une masse compacte que

l'on peut couper par tranches pour la vendre en détail.

Souhaitons aux vignerons meilleure chance pour l'année prochaine;

puissent-ils remplir leurs enviers jusqu'aux bords; et, comme le

recommande Rabelais, «en celle où en meilleure pensée réconfortons notre

entendement, et buvons frais, si faire se peut.»

ROMANCIERS CONTEMPORAINS.

CHARLES DICKENS.

Martin fait de nouvelles connaissances et Mark un nouvel ami.

(Voir t. II, p. 20, 35, 105 et 159.)

Il était dans la nature de Martin d'oublier tout le temps son pauvre

compagnon aussi complètement que s'il n'y eût jamais eu de Mark Tapley

au monde; ou, si le souvenir du personnage s'offrit un moment à son

imagination, il eut soin de le congédier au plus vite, comme chose de

peu d'importance qui attendrait bien son entier loisir. Pourtant,

lorsqu'il se retrouva dans la rue, l'idée que Mark pouvait s'ennuyer de

faire le pied de grue sur le palier du _Rowdy-Journal_ lui traversa de

nouveau l'esprit, et il donna à entendre à son nouvel ami qu'il ne

serait pas fâché de diriger la promenade de ce côté.

«A propos, continua Martin, et pour ne pas être en reste de questions,

oserais-je vous demander si vous habitez cette ville, ou si, comme moi,

vous n'y êtes qu'en passant?

--Tout à fait en oiseau de passage, reprit son ami. Natif de l'État de

Massachusetts, je suis fixé dans ma tranquille petite ville de province,

et l'on ne me voit pas souvent au milieu de ces foules affairées qu'on

aime d'autant moins qu'on les connaît davantage.

--Vous avez voyagé à l'étranger? demanda Martin.

--Beaucoup.

--Et à l'instar de la plupart des voyageurs, vous n'en êtes que plus

attaché à vos foyers domestiques, à votre contrée natale? demanda de

nouveau Martin, qui examinait son interlocuteur avec quelque curiosité.

--A mes foyers? oui, répliqua son ami; à ma contrée? comme terre natale,

oui aussi.

--Ce oui n'est pas sans restriction.

--Entendons-nous, repartit l'Américain. Demandez-vous si j'ai rapporté

de l'étranger un goût plus exclusif pour les erreurs de ma patrie, un

plus aveugle amour pour ceux qui, au taux de tant de dollars le jour,

s'érigent en forcenés admirateurs de ma nation; si je rapporte plus

d'insouciance pour les principes qui président ici aux affaires

publiques et privées, principes que les plus éhontés de vos avocats

rougiraient de défendre hors de l'atmosphère viciée de vos cours

criminelles? Oh! si c'est là ce que vous demandez, non, dis-je, et mille

fois non!

--Non! dit Martin, si juste sur le diapason de son interlocuteur que la

réponse fit écho.

--Demandez-vous, poursuivit son compagnon, si je suis revenu plus

content d'un ordre de choses qui divise la société en deux classes, dont

l'une, la masse, fonde une indépendance effrénée sur l'oubli de toute

bienveillance, de toutes formes, de toutes convenances sociales; d'où il

résulte que plus un homme affiche de grossièreté et d'impudeur, plus il

a de chances de succès; tandis que le petit nombre, dégoûté de voir

apprécier toutes choses sur une si basse échelle, se réfugie dans la vie

privée et s'entoure de tous les raffinements du luxe, laissant la

république s'en tirer comme elle pourra au milieu des clameurs de la

presse et du pillage universel? Me demandez-vous si tout cela m'arrange?

Non, dis-je alors, et mille fois non!

--Non! repartit encore mécaniquement Martin, découragé, anxieux, moins à

la vérité dans l'intérêt de la société que dans celui de ses plans

d'architecture domestique, dont l'avenir lui semblait singulièrement

hasardé au milieu du chaos et de la poussée générale que venait de

dépeindre son nouvel ami.

--En un mot, poursuivit ce dernier, je ne crois pas, par conséquent, je

n'accorde point (bien que vous puissiez l'entendre proclamer ici à

toutes les heures du jour), je ne trouve pas, dis-je, que notre nation

soit le type de la sagesse humaine, l'exemple du monde, le _nec plus

ultra_ de la perfectibilité; le tout, parce que nous entrons dans la

carrière politique avec deux avantages inappréciables.

--Qui sont? demanda Martin.

--L'un, que notre histoire s'ouvre à une période assez avancée pour

échapper aux âges de barbarie et de cruauté qui souillent les annales

des autres peuples; qu'ainsi nous profitons des lumières acquises sans

avoir traversé un obscur noviciat; l'autre, que notre territoire est

vaste, et que nous ne souffrons pas, du moins pas encore, d'un trop

plein d'habitants. A part ces avantages, nous avons peu à vanter, ce me

semble.

--En éducation cependant... murmura Martin.

--Beau chapitre encore! interrompit l'autre haussant les épaules. Eh!

dans l'ancien monde, même sous le régime despotique, on a fait autant et

plus en le faisant sonner moins haut! Assurément, par comparaison avec

l'Angleterre, nous pouvons briller, vu que, sous ce rapport, elle est

dans le plus piteux état... Vous savez que vous m'avez complimenté sur

ma franchise, poursuivit-il en riant.

--Oh! elle ne m'étonne nullement lorsqu'il s'agit de mon pays, reprit

ingénument Martin; c'est quand il est question du vôtre que la liberté

de vos paroles me surprend.

--Vous ne trouverez pas cette droiture rare parmi mes compatriotes, je

vous en réponds, en en exceptant les gens de la trempe du colonel

Drivers, de Jefferson Brick, du major Pawkins et consorts. A vous parler

franc, néanmoins, les meilleurs d'entre nous rappellent un peu l'homme

de la comédie de Goldsmith qui ne souffrait pas qu'autre que lui

injuriât son maître. Mais allons, parlons d'autre chose. Vous êtes venu

chez nous, si je ne me trompe, dans l'intention d'améliorer votre

fortune, et je serais désolé de vous faire perdre courage. D'ailleurs,

quelques années de plus me donneraient peut-être le droit de hasarder

auprès de vous un ou deux avis sur des points de peu d'importance.»

Il n'y avait pas la moindre trace de curiosité ou de présomption dans

cette offre, faite avec tant de bienveillance et de bon vouloir qu'elle

attirait de force la confiance. Aussi Martin raconta-t-il sa chance,

abordant l'aveu si difficile à faire de sa pauvreté. Il ne dit pas

cependant,--comment s'y serait-il résigné?--à quel point il était

pauvre; d'un air dégagé, il laissa deviner qu'il lui restait de l'argent

pour six mois environ, tandis qu'il en avait tout au plus pour autant de

semaines. N'importe, il avoua qu'il était pauvre et disposé à accepter

avec reconnaissance tout conseil que son ami voudrait bien lui donner.

La façon dont la figure de l'étranger s'allongeait mesure que les plans

et projets d'architecture domestique se déroulèrent devant lui, n'aurait

pu échapper à personne, à plus forte raison à Martin, dont la sagacité

était aiguisée par l'incertitude de sa position. Malgré d'héroïques

efforts pour se montrer aussi encourageant que possible, l'Américain ne

put s'empêcher de hocher une ou deux fois la tête: c'était comme s'il

eût dit en langue vulgaire: Cela n'ira pas! Mais il le prit ensuite sur

un ton enjoué et cordial, et s'engagea (puisque New-York n'offrait

aucune des facilités que désirait Martin) à s'informer immédiatement

s'il pourrait trouver mieux dans quelque autre ville. Déclinant ensuite

son nom, Revan, il apprit à Martin que, sans exercer activement la

médecine, il était reçu docteur. La conversation roulant sur des

circonstances relatives à la famille de l'Américain et à lui-même,

conduisit les promeneurs jusqu'au bureau du _Rowdy_.

Ils étaient encore assez loin de la maison, lorsque l'air patriotique

anglais _Rule Britannia_, énergiquement sifflé, vint, saluant leurs

oreilles, annoncer que Mark Tapley prenait ses ébats sur le palier du

premier étage, Suivant les sons, ils trouvèrent Mark retranché au milieu

d'une fortification de bagages, s'évertuant à rendre justice à son hymne

national, à l'évidente satisfaction d'un nègre au crâne grisonnant qui

occupait un des forts avancés (une valise en cuir) et tenait ses gros

yeux rivés sur le chanteur. Celui-ci, à demi couché, la tête appuyée sur

sa main, rétorquait le compliment par des regards distraits et rêveurs,

tout en continuant de siffler sans relâche. Mark venait de dîner, comme

le témoignaient sa bouteille cassée et quelques débris de viande étalés

dans un mouchoir près de lui; du reste, ses loisirs n'avaient pas été

perdus, à en juger par ses initiales d'un demi-pied de long, qui, de

concert avec le quantième du mois tracé en caractères moins

gigantesques, le tout employé d'une bordure du jet le plus hardi,

ornaient la porte du bureau du journal.

--Je commençais presque à vous croire perdu, monsieur, s'écria Mark

interrompant l'air à l'endroit où les fiers Bretons déclarent qu'ils ne

seront jamais, jamais, _never, never..._ Rien ne va mal, j'espère,

monsieur?

--Non, Mark. Qu'avez-vous fait de votre bonne amie?

--La pauvre créature timbrée, monsieur? oh! tout va au mieux pour elle à

présent.

--Quoi! a-t-elle retrouvé son mari?

--Oui, monsieur;--c'est-à-dire ses restes,--dit Mark Tapley se

réprimant.

--L'homme n'est pas mort, j'espère?

--Pas complètement, monsieur, répondit Mark; mais il a tremblé les

lèvres suffisamment pour être plus qu'à demi trépassé; en ne

l'apercevant pas sur le rivage, j'ai cru _qu'elle_ allait rendre l'âme;

vrai, je l'ai cru.

L'Illustration, No. 0036, 4 Novembre 1843 · 第 3 / 5 段