Vous ne rirez pas du moins de la partition, et c'est l'essentiel. Il y

a, dans l'oeuvre de M. Donizetti, des morceaux remarquables en assez

grand nombre pour qu'on lui pardonne ceux où il s'est un peu négligé. Ne

parlons pas de ceux-ci, mais indiquons au lecteur une jolie cavatine,

pleine de sentiment et de distinction, et que mademoiselle Nissen

exécute à merveille;--un duo pour basse et ténor, dont _l'andante_,

tendre et pathétique, contraste de la manière la plus heureuse avec la

_strette_ brillante qui le termine;--un choeur de sénateurs, qu'il ne

faut pas comparer au choeur des juges dans la _Pie Voleuse_, mais qui

n'en a pas moins un mérite fort distingué;--un finale à six voix, où

brillent des traits énergiques et de très-grands effets. Tout cela est

dans le premier acte, ou, comme dit l'auteur du livret, dans la première

partie.

Au second acte l'air d'Alamir: _Trema, Bisanzio_, est plein d'éclat et

de force. Il fait beaucoup d'effet; il en ferait plus encore si M.

Corelli le nasillait, un peu moins. Hélas! qui n'a pas en ce monde un

péché d'habitude, où il tombe malgré lui, et le plus souvent sans s'en

douter? Le péché mignon de M. Corelli est de prendre quelquefois son nez

pour sa bouche, et de se servir indifféremment, pour chanter, de l'un et

de l'autre. Mais que fais-je, moi? et pourquoi vais-je m'accrocher au

nez de M. Corelli, pendant que mademoiselle Nissen et Fornasari sont là

qui m'appellent?

Rien de mieux pensé ni de mieux écrit que le duo chanté par ces deux

virtuoses; rien de plus gracieux, de plus tendre, de plus pathétique. La

situation était de celles qui conviennent, particulièrement au talent de

M. Donizetti. Il l'a traitée de main de maître, et y a versé à pleine

mesure les charmantes mélodies et la sensibilité douce et passionnée

tout à la fois, qui font de Lucie de Lammermoor une oeuvre si aimable et

si séduisante. Ce duo est le morceau capital de la partition de

_Belisario_; il n'y a que le trio de la reconnaissance, au troisième

acte, qui puisse lui être comparé: les mêmes qualités s'y retrouvent, et

les trois voix y sont agencées avec cette habileté magistrale dont les

musiciens italiens ont seuls le secret.

Le choeur des Alains, qui précède ce duo, est aussi un morceau

remarquable: le, rhythme fougueux et désordonné que l'auteur a choisi

peint à merveille le courage effréné et la soif de pillage qui animent

ces Barbares. Mais je regrette que le public n'ait pas fait plus

d'attention à la ritournelle qui sert d'introduction à ce troisième

acte; elle est vraiment magnifique, et les gens de goût me sauront gré,

je l'espère, de la leur avoir signalée.

La première représentation de _Belisario_ était également intéressante

par l'importance de l'ouvrage et par le début de M. Fornasari. Ce jeune

chanteur a de très-grandes qualités; sa voix est fort belle: c'est une

basse-taille très-grave, mais qui,--chose rare,--s'élève avec une

extrême facilité. Il suit de là que M. Fornasari peut chanter à volonté

les rôles de baryton et les rôles de basse. Il a beaucoup de force et de

volume, avec beaucoup d'agilité. Tout cela, j'en conviens, n'est pas

encore suffisamment réglé, et il y aurait bien quelque chose à dire sur

la manière dont M. Fornasari emploie ce bel instrument; mais il l'a, et

c'est le point important. Avec du travail et de bons conseils, il saura

promptement, s'il le veut, la manière de s'en servir.

Comme acteur, il n'est pas non plus irréprochable; mais il ne pêche que

par excès de zèle, précieux défaut, et dont il est bien facile de se

corriger.

M. Fornasari a d'ailleurs un visage noble et expressif, et une taille

dont les proportions sont magnifiques. Quand il saura modérer un peu ses

mouvements; quand il ne perdra plus le fruit de ses bonnes intentions,

en allant au-delà du but; quand il détaillera un peu moins son chant et

son rôle, et qu'il ne cherchera plus à faire de l'effet à chaque note et

à chaque mot,--entreprise folle, et dont le succès est

impossible,--alors M. Fornasari réalisera toutes les espérances que son

apparition a fait naître. Puisse-t-il ne pas se manquer à lui-même, et

ne rien perdre de la riche moisson que l'avenir lui prépare!

Courrier de Paris

Les gourmets de Cours d'assises ont on de quoi se satisfaire cette

semaine; le procès des vingt-trois voleurs est un de ces régals complets

qui ne leur laissent rien à désirer. Aussi la foule a-t-elle suivi avec

avidité devant la justice, les débats de la criminelle histoire, tandis

que l'habitué des cabinets de lecture passait ses heures en tête à tête

avec le _Droit_ et la _Gazette des Tribunaux_.

Cette représentation tragi-comique est remarquable, en effet, par

l'audace des entreprises, l'infernale habileté des acteurs, leur

sang-froid cynique, leur longue impunité; elle met au jour des

caractères, des moeurs, des personnages qui étonnent même après les

révélations que les réquisitoires et les romanciers ont faites de la vie

ténébreuse et scélérate de ces bohémiens. C'est un curieux supplément

aux _Mystères de Paris_.

Les chefs sont Flachat et Courvoisier, les plus féconds et les plus

résolus à l'escalade et au bris de serrures; tous deux trempent dans

toutes les entreprises; on les retrouve partout, à l'assaut des caisses,

des portefeuilles et des secrétaires. Flachat se contente d'être l'homme

d'action; Courvoisier ajoute à la pratique du crime l'art de faire des

criminels: il épie l'honnête ouvrier au seuil de sa vie laborieuse, le

flatte, le caresse, fait briller à ses yeux l'appât de l'or, et peu à

peu l'entraîne dans sa complicité; si le malheureux se débat encore sur

le bord de l'abîme et recule devant le danger du crime, «Bah! laisse

donc, lui dit Courvoisier; il n'y a rien à craindre, ça me connaît!» et,

par cette audace, il le décide.

Une autre différence distingue Flachat de Courvoisier: Flachat avoue

volontiers tous les vols qu'on lui impute, les plus grands comme les

plus petits--Courvoisier met de l'amour-propre dans sa honte: il tient à

ne pas passer pour un petit voleur. C'est l'aristocrate de la bande;

dites-lui qu'il a volé princes, ducs, comtes, marquis, barons, il le

confessera avec le plus complet abandon; tout au plus osera-t-il

contredire les dépositions d'un air d'extrême politesse; «M. le comte de

Biencourt m'accuse de lui avoir pris 6,000 fr.; j'en demande bien pardon

à monsieur le comte, mais je n'ai trouvé que 3,000 fr. dans sa caisse!»

Il ne manque jamais de dire: _Monsieur le baron_, en parlant de M. de

Ladoucette, auquel il a dérobé pour 60,000 livres d'or et de diamants.

On ne vole pas les gens avec plus d'égards!

Mais que le président s'avise de vouloir comprendre Courvoisier dans un

misérable vol de 30 fr., «Ah! pour celui-là, monsieur le président, je

n'en suis pas; fi donc!»--Le président insiste-t-il? «Vous le voulez? eh

bien! soit: j'en serai, puisque ça paraît vous faire plaisir; mais,

parole d'honneur, c'est pour ne pas vous contrarier; et puis, un de plus

on de moins, ça ne vaut vraiment pas la peine de discuter!»

Courvoisier a toujours été maître de lui et s'est imposé une ligne

d'attentats qu'il n'a jamais dépassée; acceptant le bagne pour

pis-aller, il s'était dit: «Tu n'iras pas plus loin!...»--Un de ses

complices lui propose de dévaliser, pendant la nuit, un marchand: «S'il

s'éveille? dit Courvoisier!--Eh bien! nous lui _donnerons le

tour!_--Merci! je ne fais pas ce commerce-là!»

Vous diriez, en effet, à les entendre, qu'ils sont tous d'honnêtes

négociants: on ne tient pas un autre langage dans les magasins de la rue

de la Verrerie ou de la rue Saint-Denis. «C'est Droin qui m'a proposé

l'affaire, dit Flachat; je l'ai trouvée bonne, je l'ai acceptée.»--Plus

loin, parlant du vol accompli dans l'hôtel de M. le prince de

Beaufremont, «Je savais que la maison était bonne; que c'étaient des

gens très-bien, des gens comme il faut!» Une autre fois, il s'exprime

comme un général d'armée: «On est entré par le jardin malgré moi; mon

avis était qu'on dirigeât l'attaque par le rez-de-chaussée.»

Entre Courvoisier et Flachat, voici Laire, leur digne associé; Laire,

l'ancien légiste, l'ex-maître clerc, le voleur lettré, qui cachait des

cachemires parmi les dossiers de son étude, et débite à l'occasion des

citations de Delille et de Virgile. Profitant de sa qualité de poète,

Laire va visiter le tombeau de l'Empereur, en attendant l'heure de voler

M. Brongniart, de l'Académie des Sciences. Du reste, il parle de ses

complices d'un ton de supériorité, et appelle Labrue «Ce pauvre garçon!»

Labrue est l'honnête ouvrier que les conseils de Courvoisier ont

perverti. «Un jour M. Courvoisier me dit: Viens déjeuner avec moi;

j'acceptai, et ce fut là mon malheur. Tout en déjeunant, il m'a fait

philosopher sur trente-six choses; ç'a été le commencement de tout.»

Cependant Labrue avait évidemment un fond de dispositions très-grandes

pour la philosophie de Courvoisier, car d'élève qu'il était tout à

l'heure, il devint bientôt passé maître. C'est Labrue qui fabriquait les

fausses clefs, forçait les coffres-forts et les serrures; sa science de

serrurier lui avait naturellement valu ce terrible emploi. Plus d'une

fois, et notamment chez. M. Brongniart, Labrue, qui avait une bonne

clientèle et jouissait d'une excellente réputation, fut mandé, comme

serrurier, pour réparer les dégâts qu'il venait de faire comme voleur.

Gauthier fait le bon apôtre: à l'en croire, Courvoisier a été son

mauvais génie, Courvoisier l'a tenté un jour qu'il se débattait entre un

huissier et un protêt; Gauthier était marchand de vins.--Courvoisier

prétend que le bonhomme Gauthier joue la modestie, et qu'avant de

_travailler_ avec lui, il était déjà dans _le bon chemin_. Courvoisier

pourrait bien avoir raison, les premières _affaires_ que fit Gauthier

après leur association semblent le prouver: il vola son correspondant et

dévalisa son propriétaire.

Engérer, le receleur, nie tout d'une voix aigre et sardonique, tandis

que la femme Roche, la maîtresse de Flachat, proteste avec fracas de sa

vertu et de son innocence. Il y a ensuite les subalternes, qu'il me

répugne de nommer; c'est déjà trop d'être demeuré si longtemps avec les

chefs.--A l'un le président dit:» Vous avez été condamné à cinq ans de

réclusion.--Qu'est-ce que cela prouve?» répond-il.

L'autre, à l'entendre, débuta par des niaiseries, par des _broutilles_;

puis il ajoute: «Peu à peu l'ambition m'est venue; je me suis lancé dans

les grandes affaires; mais je n'ai pas eu de bonheur, ça s'est bâclé par

vingt ans de galères!»

Le niais ne manque pas à la troupe; ainsi la pièce est complète; tandis

que tous ces bandits s'adressent aux billets de banque et aux

pierreries, Vavasseur escamote trente livres de beurre à une fruitière;

aussi soutient-il qu'il n'a pas l'honneur d'être un voleur de

profession: il s'est trouvé; un jour très-affamé de beurre frais, voilà

tout.

Nous avons réservé Flachat pour le dernier chapitre; c'est que Flachat,

par sa hardiesse, son effronterie, la singularité de ses actions et le

tour de son esprit, est certainement le personnage le plus curieux de

cette odyssée de mécréants.

Flachat dit en voyant entrer chez lui le commissaire de police: «Bien!

il paraît que c'est fini!» Après avoir escaladé, avec Courvoisier et

Labrue, une fenêtre de l'hôtel de M. de Crillon, il entend le son d'un

piano dans la pièce voisine. «Bon! bon! s'écria-t-il; tant qu'on fera de

la musique, ça ira bien.» Confronté avec M. Veyrat, dont il a forcé la

caisse, «Cela ne valait pas la peine que je me suis donnée; M. Veyrat

est propriétaire, M. Veyrat est riche, de quoi se plaint-il? il devrait

plutôt me remercier de l'avoir tenu quitte à si bon marché.»

Dans son ardeur de déprédation, Flachat n'épargnait personne; il

n'épargna pas même sa femme. C'était une honnête créature, séparée

depuis longtemps de ce malheureux, et qui servait chez madame la

princesse de La Tremoille en qualité de femme de chambre. Un jour,

Flachat dit à Courvoisier: «Tiens, j'ai une drôle d'idée: il faut que je

reprenne à mon épouse les cadeaux de noce que je lui ai faits...» Et,

peu de jours après, il pénétrait dans l'hôtel de La Tremoille et

enivrait le portier, tandis que Courvoisier accomplissait le crime.

Courvoisier voulait pousser l'attentat, de la femme de chambre à la

princesse, mais il rencontra dans une des galeries le tombeau du prince

de La Tremoille: «J'eus peur, a-t-il dit depuis, en voyant cette tombe,

et je me sauvai par la fenêtre.»

Après sa femme, Flachat vola deux de ses maîtresses. «Nous n'avons rien

de mieux à faire aujourd'hui, dit un matin Flachat à deux de ses

complices; allons à la campagne, ça nous promènera.» Et il les mène chez

sa belle-mère, qu'ils dévalisent. Mais voici le fait le plus curieux:

ces deux hommes, après le crime, s'installent dans la chambre à coucher

de la pauvre femme, boivent son vin, s'enivrent et bientôt se roulent

sur les fauteuils et sur le lit. Ah çà! s'écrie Flachat; qu'est-ce que

c'est qu'une conduite comme ça? voulez-vous bien finir? je suis chez

moi; si cela continue, je vous mets à la porte!»

Flachat a tiré vanité à l'audience, d'un trait de singulière humanité;

il s'agit de Labrue, qui vint un jour lui demander un prêt d'argent: «Tu

as besoin d'argent, lui dis-je; eh bien! je vais t'en procurer.

Précisément j'avais en vue, ce jour-là, une excellente affaire, _le vol

Lallemand_; je le _donnai_ à Labrue, qui me le _remboursa_ plus lard.»

Une autre fois, il promet 150 francs à Jossien sur le produit d'un vol

auquel il le dispense de participer, et il les lui donne en effet. «Que

voulez-vous, monsieur le président! Jossien n'était pas heureux, je

venais à son secours.»

Le drame s'est dénoué comme on devait s'y attendre: Courvoisier,

Gauthier, Labrue, Flachat, ont été condamnés l'un à trente, l'autre à

vingt-cinq, celui-là à vingt, celui-ci à dix-huit ans de travaux forcés;

le reste à une expiation moins longue et moins terrible.

Sortons de cette atmosphère de bagnes et cherchons un air pur; nous en

avons besoin. En quittant ces hommes que le crime dégrade et qui se

servent fatalement de leur intelligence, on est heureux de trouver une

de ces natures courageuses et dévouées qui triomphent des difficultés

d'une portion subalterne pour s'élever et s'ennoblir par l'esprit. Ainsi

a fait un jeune ouvrier de Rouen du nom de Beuzeville. Beuzeville était

un simple tisserand; tandis qu'il poussait la navette, la muse venait le

visiter; artisan pendant le jour, la nuit il était poète; son instinct,

ses veille assidues lui révélaient les secrets de la rime et du style.

Il finit par tisser une ode et une élégie comme une pièce de toile, avec

la même habileté; nous citerons pour preuve de ce talent poétique de

charmantes pièces de vers publiées par Beuzeville il y a quelque temps,

sous ce titre naïf et doux: _les Petits Enfants_. De ces simples essais,

le tisserand s'est élevé peu à peu jusqu'à l'art de Corneille; on parle

d'une tragédie de _Spartacus_ dont il est l'auteur. L'ouvrage, lu au

comité du Théâtre-Français, a produit une certaine sensation. Sans

limite la trame n'est pas encore très-savante, les fils s'enchevêtrent

et se rompent plus d'une fois; mais l'artiste se montre sous les fautes

de l'ouvrier. Allons, courage! poète et tisserand, ourdissez à vous deux

quelque tragédie solide et touchante.

Nous parlons de la tragédie, au moment où elle prend le deuil d'une de

ses belles reines. Madame Paradol vient de mourir. Bien qu'elle eût

quitté le théâtre depuis deux ou trois ans, on ne l'avait pas oubliée;

mais c'était peut-être moins son talent que le public se rappelait, que

sa personne. Les héritières qui se sont présentées pour recueillir sa

succession, les Agrippine et les Athalie qui ont tenté de ceindre, après

elle, la couronne tragique, ont toutes été complices de ces regrets

donnes à madame Paradol. En les voyant si dépourvues de noblesse et de

majesté, on pensait naturellement à cette Clytemnestre en retraite qui

avait du moins la beauté, si le génie lui manquait.

Madame Paradol, en effet, aura été la dernière de la grande race des

reines tragiques;--je me trompe: il nous reste mademoiselle

Georges.--Elle avait la taille ample et haute, le profil noble et fier,

le front propre à porter le diadème; les mains, les bras, les épaules

étaient d'une impératrice. Le Théâtre-Français a eu beau chercher: du

jour où elle n'a plus été là, il n'a trouvé que des blanchisseuses. Les

reines aussi s'en vont!

Née à Paris le 4 janvier 1798, à dix-huit ans elle fit ses premières

armes au théatre; mais elle n'alla pas droit à Corneille et à Racine; ce

ne fut que plus lard et par un détour qu'elle leur arriva; la tragédie

lyrique eut ses premières amours avant l'autre tragédie; madame Paradol

chanta d'abord, en attendant qu'elle déclamât. En 1816, elle débutait à

l'Académie royale de Musique; en 1818, à l'Opéra de Marseille, où elle

resta un an en qualité de Didon et d'Alceste. Le 23 juillet 1819, elle

dit adieu à Gluck et à Spontini, et fut admise au Théâtre-Français. A

dater de cette époque, madame Paradol y tint l'emploi des reines, comme

on dit en style du terroir, avec zèle, avec dévouement, et souvent avec

succès. Les amateurs se rappellent particulièrement le caractère tout

tragique qu'elle donna à la _Jane Shore_ de Lemercier.

[Illustration: Madame Paradol, décédée le 23 octobre 1843.]

Elle est morte après des souffrances inouïes; il y a plus d'un an qu'on

s'attendait, de jour en jour, à son dernier soupir. Cette longue agonie,

la pauvre femme l'a supportée avec une constance véritablement héroïque,

relevant le courage de ceux qui pleuraient autour d'elle, et gardant sa

sérénité jusqu'au moment suprême.

C'était un coeur excellent, disent ses amis, un peu bruyante quelquefois

et inconsidérée, mais aimée de tout le monde, et méritant cette

affection par une rare bonté.

Les sylphides et les artistes finiront par devenir inaccessibles. Les

journaux de Saint-Pétersbourg ou de Berlin ont rapporté, tout récemment,

l'aventure à la dragonne de la charmante danseuse mademoiselle Montés,

et le grand coup de cravache dont elle gratifia, tout au travers du

visage, un soupirant indiscret; procédé un peu cavalier, qui étonnerait

moins d'une écuyère de M. Franconi.

Une de nos jolies actrices de vaudeville fait mieux ou pis encore; ce

n'est pas la cravache, mais le pistolet qu'elle manie à ravir. Elle ne

manque pas une poupée, et fait la mouche à tout coup; heureusement

qu'elle la prend rarement. On raconte cependant un fait qui peut donner

de l'inquiétude: un vieux guerrier, qui a la prétention d'enlacer encore

le myrte au laurier, adressa l'autre jour à notre jolie héroïne une

déclaration sur papier satiné. Ce n'était pas une déclaration de guerre.

Mademoiselle Page,--il est temps de l'appeler par son nom,--n'a qu'un

penchant très-médiocre pour les gloires de l'Empire; elle les respecte

trop pour les aimer. Sa petite main blanche répliqua donc au vieux brave

par une fin de non recevoir; l'autre, loin de se décourager, fit

remettre sa carte à la cruelle, qui la lui renvoya percée de quatre

balles, avec ces mots tracés au crayon: «Par mademoiselle Page, il

quarante pas.»

On assure que cette manie guerrière devient épidémique; la plupart de

ces demoiselles se mettent sur le pied de guerre; mademoiselle D..., de

l'Académie royale de Musique, parle de s'entourer de bastions et de

forts détachés; mademoiselle M..., d'une enceinte continue;

mesdemoiselles C., S., R. et N. prennent des leçons de Grisier et vont

d'estoc et de taille; quant à mademoiselle Déjà..., elle n'a rien à

craindre: sa vertu a plus de trente ans de salle.

L'aventure du jeune Arthur de B... fait grand bruit dans les boudoirs de

la Chaussée-d'Autin; Arthur de B... est un jeune homme naïf et tout

récemment éclos au jour de ce monde tentateur; arrivé depuis six mois de

sa Bretagne, il en a encore les moeurs pures et tant soit peu sauvages.

Une certaine baronne de ***, sa parente, et un peu douairière, entreprit

dernièrement, dit-on, de civiliser ce naturel farouche; mais notre jeune

Breton se cabra et y laissa son manteau. «Comment va ton jeune neveu

Arthur? demandait le lendemain à la baronne une de ses amies

intimes.--Qui, ma chère?--Arthur!--Ah! laissons donc: il s'appelle

Joseph!...»

Le Théâtre-Italien avait annoncé la reprise de _Semiramide_ pour mardi

dernier; tout était prêt, les musiciens et les gosiers; cependant on n'a

pas joué _Semiramide_. Quoi donc! Assur aurait-il été pris d'un

enrouement subit, et Ninias d'une migraine! La chose est bien plus

grave; le matin, M. Fornasari avait déclaré qu'il lui était impossible

de chanter le rôle d'Assur.--Faute de voix?--Non pas; mais faute de

barbe: la barbe que le costumier lui fournissait étant, à son avis, trop

courte d'un pouce. M. Vatel a du céder à cette puissante raison; le

bonhomme!--A sa place, j'aurais fait raser complètement M. Fornasari!

Notre siècle s'égaye de plus en plus; pour peu que cette belle humeur

continue, nous arriverons à une gaieté folle. Voici une preuve

incroyable de cette jovialité: le théâtre du Vaudeville joue depuis

quelques jours un drame de madame Ancelot intitulé _Madame Roland_;

savez-vous ce que ce gai Vaudeville, dit _l'Enfant né malin_, a fait

mettre sur ses contremarques; _Madame Roland agenouillée devant la

guillotine: gai! gai! la farira don daine!_

[Illustration.]

Je finis par le Protée anguillard _(Proteus anguinus)_ que le

Jardin-des-Plantes vient d'enrégimenter dans son armée: _l'Illustration_

se fait un plaisir de vous offrir, par ses mains, le portrait de cet

intéressant animal; faites-lui bon accueil, et récompensez par là le

soin qu'on a de vous donner, à l'instant même de leur naissance, de leur

mort ou de leur apparition, le _fac simile_ de tous les personnages

dignes d'attention, Protées ou non.

Les Vendanges.

[Illustration.]

Triste année! tristes vendanges! Après avoir taillé avec soin au-dessous

du premier on du second oeil, labouré et biné deux fois, employé la houe

et la pioche, dressé des échalas, renouvelé les ceps par le provignage,

le vigneron espérait que de vivifiantes chaleurs achèveraient son

oeuvre, et les chaleurs ne sont pas venues. La vigne a besoin de soleil

et redoute la pluie; or, elle a eu, cette année, beaucoup de pluie et

peu de soleil; l'humidité, en a énervé les racines; le froid et les

vents en ont étiolé la tige; la _coulure_ a gagné les ceps les plus

robustes; et quand le mois de vendémiaire a ramené l'époque de la

récolte, il n'y avait pas de récolte à faire. Force a été d'attendre,

d'ajourner la proclamation du _ban de vendange_, qui se publie

d'ordinaire du 8 au 20 septembre dans le Midi, du 20 au 30 septembre

dans les autres départements. On a fini par recueillir tardivement

quelques raisins étiques, dont les intempéries avaient arrêté le

développement; et, dans plusieurs localités, on a pu dresser

procès-verbal de carence. De là une hausse subite dans le prix des vins;

ceux du Midi ont éprouvé cinquante pour cent d'augmentation; les pièces

de bordeaux sont montées de 110 à 140 fr.; celles de bourgogne de 70 a

100 fr.; et celles des vins de la Loire de 26 à 75 fr.; les producteurs

ont perdu; les débitants ont gagné; mais une mauvaise vendange est, en

somme, une calamité nationale, dans un pays dont les vignobles occupent

2,134,822 hectares. Quoique l'Allemagne s'enorgueillisse du johannisberg

et du hocheim; la Hongrie, du tokai; l'Italie du lacryma-christi;

l'Espagne, du xérès et du malaga; le Portugal, du porto; le. Cap, du

constance; l'Asie-Mineure, du Chypre, la France tient le premier rang

dans la viniculture du monde entier. Elle produit annuellement, en

moyenne, 36,563,796 hectolitres de vin, et 7,088,802 hectolitre

d'eau-de-vie. Sur quatre-vingt-six départements, neuf seulement sont

dépourvus de vignes; le Calvados les Cotes-du-Nord, la Creuse, le

Finistère, la Manche, l'Orne, le Nord, le Pas-de-Calais et la

Seine-Inférieure; les autres donnent des vins plus ou moins estimés. La

pépinière nationale du Luxembourg, établie par le ministre de

l'intérieur Chaptal, avec le concours du botaniste Bosc, a possédé

jusqu'à 370 variétés de raisins cultivé

[Illustration.]

L'Illustration, No. 0036, 4 Novembre 1843 · 第 2 / 5 段