A l'extérieur s'offre toujours, sur le premier plan, l'Irlan

Produced by Rénald Lévesque

L'Illustration, No. 0036, 4 Novembre 1843

L'ILLUSTRATION,

Nº 36. Vol. II.--SAMEDI 4 NOVEMBRE 1843.

Bureaux, rue de Seine, 33.

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois. 16 fr.--Un an, 30 fr.

prix de chaque Nº. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.

Pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40

SOMMAIRE. Une visite au poète Jasmin. _Portrait et Maison de Jasmin;

Coupe et Laurier d'or donnés à Jasmin_.--Histoire de la Semaine.--Le

Page, romance. Paroles de M. E. de Lonlay; musique de M. Donizetti

_Gravure_.--Théâtre-Italien. Belisario, _Portrait de

Fornasari_.--Courrier de Paris. _Madame Paradol; le Protée

anguillard._--Les Vendanges. _Sept Gravures_.--Romanciers contemporains.

Charles Dickens. Martin fait de nouvelles connaissances et Mark un

nouvel ami. _Gravure_.--Margherita Pusterla. Roman de M. César Cantù.

Chapitre XV, le Père et le Fils; chapitre XVI, l'Exilé, _douze

Gravures_.--Annonces.--Modes. _Gravure_.--Amusements des Sciences.

_Gravure_.--Rébus.

Une visite au poète Jasmin.

Agen, cette ville ancienne, située au coeur de la Gascogne, sur les

rives admirables d'un fleuve qui a besoin d'être plus vanté; Agen, avec

sa cathédrale byzantine, sa maison de Montluc, sa promenade superbe du

_Gravier_, ses ponts si beaux sur la Garonne, où vient s'ajouter un

dernier miracle de l'art, le pont-aqueduc; Agen cependant, aux yeux du

voyageur, à la pensée même de l'Agenois et de l'habitant du Midi, n'a

qu'une seule merveille, une au moins qui absorbe toutes les autres:

c'est un coiffeur-poète, un homme de génie tout bonnement, qui rase et

coiffe; mais cet homme est l'homme du Midi.

[Illustration: Jasmin.]

Il y a bien aussi, dans cette France méridionale, un autre homme qui,

par sa poésie et sa condition, a quelque similitude avec Jasmin; c'est

Reboul, le boulanger de Nîmes. Mais cette circonstance n'est

qu'apparente; Reboul n'est homme du Midi et boulanger que par hasard; ce

n'est pas là sa condition réelle, C'est un littérateur d'esprit et,

élégant, comme tant d'autres; c'est un des mieux placés dans cette

légion d'astres qui gravitent, en le reflétant, autour de ce soleil qui

se nomme Lamartine. Mais n'allez pas lui demander des vers en patois; sa

langue est celle de Paris; il en connaît tous les secrets, toutes les

formes mélancoliques et harmonieuses; il vous variera avec charme cet

éternel thème de douleur, de religion et d'amour qui, depuis 1820, a

fait germer deux mille volumes de vers. Ce qui le distingue cependant et

le met hors ligne, c'est qu'il est boulanger; mais ceci est le

secondaire et l'accident de sa vie.--Une dame du grand monde, entendant

parler des succès diplomatiques et des tableaux de Rubens, disait

nonchalamment: «Ce Rubens était donc un ambassadeur qui s'amusait à

peindre?--Eh! non pas, madame, répondit Van-Dyck: c'était un peintre qui

s'amusait à être ambassadeur.» Reboul est un homme de beaucoup d'esprit

qui s'amuse à être boulanger.

Tel n'est pas Jasmin. Là, au contraire, est une nature supérieure,

vierge, originale, un génie qui n'a d'autre source que dans lui-même, et

qui s'est fait un lit et des rives pour y verser et y promener une

poésie étrange et inconnue. C'est un homme qui, parlant une langue soeur

de celle du Dante, mais aujourd'hui dédaignée et presque proscrite, s'en

est hardiment emparé, l'a épurée, agrandie et fixée. Cette langue allait

mourir, disaient-ils, et lui la ressuscite et la baptise au nom de la

poésie et du génie; et ses poèmes, qui ne peuvent périr, entraînent avec

eux l'idiome dans leur immortalité.

Quel est donc cet homme extraordinaire devenu ainsi la gloire et presque

l'idole du midi de la France? Il nous serait facile de répondre à cette

demande en analysant et pillant au besoin les excellents et charmants

articles publiés déjà sur lui par MM. Nodier, Sainte-Beuve, Lavergne et

tant d'autres; mais peut-être voudra-t-on bien préférer à ce

transvasement des pensées et des phrases d'autrui des impressions

personnelles et toutes récentes. Je vais donc raconter avec une vérité

simple la visite que j'ai faite il y a peu de jours à Jasmin.

Sur le bateau à vapeur qui mène de Bordeaux à Agen, tous les hommes du

Midi m'avaient d'avance répondu à la question que j'allais leur faire;

«Jasmin! vous trouverez sa boutique sur la promenade, près du pont

suspendu. Au-dessus est écrit: _Jasmin, coiffeur des jeunes gens_. Au

reste, tout le monde vous l'indiquera.» M. de Talleyrand, à qui l'on

demandait l'adresse de la princesse de Vaudemont, répondait:

«Demandez-la au premier pauvre que vous rencontrerez dans la rue.» En

Gascogne, tout le monde connaît la demeure du poète, comme à Paris tous

les pauvres savaient où vivait la bienfaisance.

Arrivé à Agen, et devant cette boutique célèbre, j'en examinai

curieusement l'aspect extérieur. Les boutiques des coiffeurs de la rue

Saint-Marcel ou du Gros-Caillou sont assurément plus splendides que

celle du poète. Les bustes traditionnels en cire ou en carton ne se

voient même pas sur la devanture vitrée et étroite, qui se couronne par

une planche avec ces mots: _Jasmin, coiffeur des jeunes gens_; au-dessus

est un seul étage, avec une seule croisée, puis le toit. D'ailleurs dans

la montre rien ne révèle l'auteur; pas un livre, pas une affiche; des

objets de toilette parlent pour le seul coiffeur.

J'entrai dans la boutique. Elle est étroite et petite; trois chaises et

un fauteuil en paille la meublent; tout autour, des armoires vitrées

regorgent de perruques, de flacons, de peignes et de parfumerie; une de

ces armoires, la plus obscure, contient quelques livres: à coté d'elle,

dans le même coin, un petit guéridon est chargé de journaux, de lettres,

de livres: c'est le coin du poète.

La femme de Jasmin était alors seule. «Mon mari va descendre,» dit-elle.

Quelques instants après entrait dans la boutique un homme de

quarante-cinq ans, de taille moyenne, mais vigoureux et trapu, la tête

forte, le teint animé, la lèvre épaisse, les cheveux crépus, les yeux

pleins de feu, une physionomie que plus tard je vis bien être aussi

mobile qu'énergique. Il était vêtu d'un paletot dont les soieries et la

ganse étaient fort fanées. C'était Jasmin.

[Illustration: Maison de Jasmin.]

Il me lit asseoir sur le fauteuil de paille, et lui-même prit une chaise

auprès de sa femme.. Cette double condition de poète et de coiffeur

embarrassait ma démarche, et j'attaquai d'abord le coiffeur. «Monsieur,

lui dis-je, je, dîne au château de la Garde, à quatre lieues d'ici. Je

ne sais si j'aurai le temps de faire ma barbe avant l'heure du dîner....

et je viens...» Jasmin me répondit qu'il ne lui paraissait pas qu'il y

eût besoin de me raser... mais en étudiant un petit froncement presque

imperceptible dans sa bouche et ses yeux, je lui dis de suite que ceci

n'était qu'un prétexte, et que le véritable but de ma démarche était de

venir trouver l'homme éminent et de connaître le poète.

Alors la physionomie de Jasmin devint tout à coup brûlante et splendide

d'animation, de froide et indifférente qu'elle était. «Savez-vous ma

langue? s'écria-t-il en changeant de chaise et en se rapprochant de

moi.--Non.--Ah! mon Dieu, quel malheur! mais c'est égal, j'essaierai de

vous la faire sentir.» Et tout à coup, sans autre prologue, le poète,

avec une chaleur d'esprit et un enthousiasme dont on ne peut rendre

compte, dans un excellent langage français d'ailleurs, se livrait à une

improvisation saisissante et à une théorie de son art de poète et du

génie de sa langue, dont je regrette; bien de ne pouvoir donner ici une

idée.

«Quel bonheur pour moi, disait-il, de m'être servi de la langue du mon

pays! quoique vieille, elle est vierge; aucun antécédent, pour ainsi

dire, aucune règle, aucune de ces épurations énervantes ne lui

commandent. Elle est libre, fière, neuve dans la littérature, et elle

peut s'enrichir sans contrôle des paroles de ses soeurs qui nous

entourent, des langues espagnole, italienne, et de toutes celles du

Midi.

«C'est ce qui fait mon bonheur, et peut-être ma force. Votre langue, au

contraire, quelle est-elle? Enervée de règles, d'entraves, de liens de

goût et de purisme, épuisée par la multitude et la fécondité des

auteurs, elle est vieille et caduque. C'est une langue admirable, sans

doute, pour la vie de la nation; mais c'est une langue tuée pour la

poésie.--Aussi on dit que la poésie meurt en France; c'est parce que la

langue poétique meurt qu'on le dit; car la poésie elle-même peut-elle

mourir? Et soyez, attentif à ceci: examinons la manière de Victor Hugo?

Qu'a-t-il cherché, ce grand poète, si ce n'est la langue qui lui manque.

Remarquez qu'il a voulu l'électriser et la ressusciter, pour ainsi dire,

par la bizarre recherche des mots et des formes, par le grandiose

quelquefois exagéré des idées. Le voyez-vous au milieu de cette

tourmente de son génie? D'où vient cette agitation? D'est que

l'instrument lui manque; sa langue usée et morte lui répugne; il veut se

faire une langue nouvelle dans la sienne. Moi, au contraire, j'ai la

mienne, comme je vous le disais, pure, vierge, hardie, vive, le bouquet

de fleurs d'oranger au côté; et c'est moi, moi seul jusqu'ici à qui le

bon Dieu a accordé de la mener à l'autel.

«Avec une pareille liberté et un tel bonheur, la poésie devient facile

et naïve comme elle doit être; le vrai et le simple sont seuls touchants

et poétiques. Aussi tous mes efforts tendent là.--Je ne dis pas

_l'Éternel, le Dieu tout-puissant_, etc., mais le boun Diou, et l'idée

de Dieu n'en arrive-t-elle pas au coeur plus vive et plus tendre? Où est

la plus belle poésie, la vraie, si ce n'est dans ces vers de Béranger?»

Et Jasmin, se levant, me dit avec un art prodigieux et les inflexions

d'un comédien consommé ces vers:

Mes enfants, dans ce village,

Suivi des rois, il passa;

Voilà bien longtemps de ça:

Je venais d'entrer en ménage.

A pied grimpant le coteau

Où, pour voir, je m'étais mise,

Il avait petit chapeau

Avec redingote grise,

Près de lui je me troublai.

Il me dit: Bonjour, ma chère!

Bonjour, ma chère!

--Il vous a parlé, grand'mère!

Il vous a parlé!

«Vous allez entendre mes vers, continua-t-il; vous verrez, vous verrez.

C'est la nature, la douleur, la joie comme Dieu les fait.»

Alors il se leva, et avec une pantomime sublime, car il pleurait de

vraies larmes, il fit la scène poétique qu'il voulait peindre. «Mon

fils! mon fils! mon pauvre enfant! Il est mort. Le voilà, mon ami, le

voilà! Ah! mon Dieu, ah! mon Dieu, mon pauvre _Dodo_, mort! Là, voilà sa

chaise, ses babils, ses livres. Oh! mon Dieu!

«Voilà la nature, monsieur, voilà ma poésie. Cette scène était

attendrissante au plus haut degré. «Maintenant je vais vous lire mes

vers,» dit-il. J'attendais avec impatience cette offre, sachant

l'admirable talent de lecture du poète.

«Combien pouvez-vous me donner de temps? dit-il.--Jusqu'à trois heures

et demie; la voiture de Caillat m'attend à cette heure.--Ah! mon Dieu!

quel malheur! Ah! mon Dieu! je ne pourrai pas vous lire

Francounette,--ni l'Aveugle du Castel-Cuillé non plus! Quel malheur!

En ce moment, entre un étranger. «Je suis de ce pays, monsieur, mais

j'habite Genève, et dans cette ville tout le monde me parle de vous, on

m'en veut de ne pas vous connaître.--Vous êtes d'Agen? dit Jasmin.--Non

pas, mais de S....» Alors Jasmin de lui serrer la main, de lui parler

gascon, mais sans le faire asseoir et sans le retenir.--L'étranger

partit bientôt.

«A nous donc! s'écria Jasmin; qu'est-ce que je vais vous lire? Ah! mon

Dieu, quel dommage une vous ayez si peu de temps!--quel malheur de ne

pas lire _l'Aveugle!_--Ah! monsieur, c'est si touchant, si beau! cette

pauvre fille qui meurt frappée de Dieu au moment où elle allait se tuer

elle-même! vous verrez, vous verrez!»

Et il feuilletait son livre, ravi à chaque pièce qu'il voyait; et il

s'arrêta enfin à celle-ci:

_A un riche Agriculteur_ qui sans cesse l'invitait à aller s'établir à

Paris, où il ferait fortune.

«Suivez sur la traduction française qui est en regard, me dit-il, et

vous me comprendrez; et arrêtez-moi la où vous ne sentirez pas le mot

gascon.

Et il lut délicieusement cette pièce:

Et bous tabé, Moussu, sans cregne

De troubla mous jours et mas neys

M'escribes de pourta ma guittaro et moun pegne

Dins la grando bilo des Reys!...

Et vous aussi, monsieur, sans craindre

De troubler mes jours et mes nuits,

Vous m'écrivez d'aller porter ma guitare et mon peigne

Dans la grande ville des Rois!...

Il terminait cette lecture entrecoupée de remarques, de commentaires et

des élans de la plus naïve et de la plus charmante satisfaction,

lorsqu'un second étranger entra.

C'était un jeune lion parisien égaré dans cette Lombardie, de la

Garonne; il tenait en laisse un chien d'arrêt magnifique, dont il était

aussi fier qu'embarrassé; il venait évidemment pour voir Jasmin, dont le

nom se trouvait sur son _agenda_ dans le Lot-et-Garonne.--Ce mélange de

poésie et de pommade parut l'ébranler.» Je voudrais, dit-il en

balbutiant, faire faire ma barbe.» Et comme si un remords l'eût saisi à

propos de cette barbe très-problématique sur son menton si jeune; «Ou me

faire couper les cheveux,» ajouta-t-il.

Jasmin paraissait désespéré. «Je suis à vous, monsieur,» dit-il; et il

allait prendre des ciseaux... Il me faisait, avec des haussements

d'épaules et des yeux terribles, la pantomime du dérangé et de

l'ennuyé... Quant au jeune lionceau, il ne tenait guère au reste de la

chose; il avait vu Jasmin, son but était rempli, il pouvait désormais en

parler dans le monde, ce qui lui suffisait.--Aussi bâillait-il déjà.

Jasmin sentit la chose, «Mon Dieu, monsieur, je suis occupé; seriez-vous

assez bon pour revenir dans une demi-heure?--Tout à fait,» dit le jeune

homme, Et il sortit avec son chien.

«Quel bonheur! s'écria Jasmin. Vous avez encore du temps, n'est-ce pas?

Ma femme, va donc prévenir Caillat, et voir si la voiture retardera son

départ?

Maintenant, monsieur, je vais vous lire une pièce bien jolie;

voyez-vous, c'est le coeur qui l'a faite: c'est _la Caritat_. Suivez,

suivez bien, et arrêtez-moi si vous ne comprenez pas.

Il est impossible de rendre la manière enchanteresse avec laquelle

Jasmin fit cette lecture;--il était vivement ému.--Son émotion passa

bien tôt à une sorte d'exaltation de lui-même qui avait sa grandeur,

«Monsieur, disait-il, mes vers ont aussi leur puissance de charité; avec

eux, avec mes lectures publiques, j'ai fait donner plus de 40,000 fr.

aux pauvres ou à d'autres oeuvres. Il y a un clocher qui s'élève, et il

porte mon nom; c'est le _Clocher Jasmin_, parce que c'est moi qui ai pu

en procurer l'argent avec mes vers. Il vous aurait fallu voir quel

accueil, quel enthousiasme à Bordeaux, à Auch, à Toulouse! et à Paris,

monsieur, comme ils m'ont reçu! Vous disiez tout à l'heure que mon

mérite était dans mon originalité; M. Villemain, le ministre, me l'a dit

aussi dans sa lettre où il m'annonce cette belle pension qu'il m'a

donnée (et il prononçait ces mots: _Belle pension_, avec un accent aussi

plein de fierté que de gratitude). Et le roi, il m'a appelé chez lui, et

il m'a comblé de bontés; et les salons de Paris se disputaient mes

lectures; l'étranger lui-même parle de moi; au milieu de ces journaux,

voici un journal anglais qui me traduit et me nomme un des premiers

poètes de la France; combien d'autres de vos grands auteurs me le disent

aussi! et Sainte-Beuve, et Charles Nodier, comme ils me protègent! comme

ils m'aiment!»

Ainsi se développait cette autre face de l'esprit de Jasmin. C'était

cette satisfaction exaltée de lui-même, ce que tout le Midi, en

l'admirant, lui reproche, ce qu'on appelle sa vanité.

Sans doute Jasmin a quelque chose qui ressemble à la vanité, mais qui

est bien plus pur et plus noble qu'elle; il me semble que son caractère

s'en grandit. Cet orgueil est si naïf, et d'ailleurs si justifié. Eh

quoi! voici un homme né dans la pauvreté, dont tous les parents sont

morts à l'hôpital, comme il l'a dit, chanté et fait graver en tête de

ses livres; c'est un obscur coiffeur, et soudain le poète se révèle en

lui, le Midi s'étonne et admire; sa nation l'exalte, les grands poètes

arrivent à lui, et le nomment leur égal; les pauvres l'implorent, et

l'or pleut et tombe parce qu'il dit ses vers; la religion s'adresse à

lui et lui demande un édifice, et ses vers le lui donnent;--Bordeaux la

magnifique l'applaudit;--Auch lui vote une coupe admirable de vermeil

avec les mots: À JASMIN, LA VILLE D'AUCH, ADMIRATION,

GRATITUDE;--Toulouse, qui a son Capitole et ses fêtes antiques, lui fait

un triomphe et lui décerne des lauriers en or;--le duc d'Orléans lui

donnait une bague de diamants et lui avait réservé, dit-on, une faveur

plus grande encore;--la duchesse d'Orléans, lui envoie une médaille d'or

avec ces mots: LA DUCHESSE D'ORLÉANS AU POÈTE JASMIN;--Paris l'appelle

et l'enivre de fêtes et de triomphes;--Le roi lui-même le reçoit aux

Tuileries, l'entend, et lui fait un présent royal;--toute la haute

littérature lui décerne des titres de gloire, et vous voulez qu'au

milieu de ce délire cet homme simple, franc, poète prenne un semblant de

fausse modestie et se déprime lui-même!

Enfin il y a un mot de Jasmin charmant de modestie et qui détruit ce

reproche de vanité mauvaise: c'est lorsqu'à Paris, au milieu de ses

triomphes et lorsqu'on voulait l'y retenir, il répondit: «Il faut

partir, _les barbes poussent à Agen!_

«Puis-je vous lire une troisième pièce de vers? nous avons le temps,

Cuillat attendra.» Il ajouta: «M. Durand était un ange de charité, un

saint de bienfaisance. Hélas! les villes et les hommes oublient vite. Un

monument manque à sa tombe; mais, si Dieu le permet, il s'y élèvera un

jour.» Et il me lut la pièce délicieuse intitulée _le Médecin des

Pauvres_.

Il avait fini, et j'étais encore sous le charme de sa poésie et de son

débit.--Je le regardai, des larmes étaient dans ses yeux; je lui pressai

la main avec attendrissement;--je ne pouvais louer autrement son oeuvre.

Avant de le quitter, je le priai de me montrer ces présents de villes et

de princes qui lui avaient été donnés.

Il m'emmena dans une nièce placée au fond de sa maison; et d'abord il

ôta d'une cloche de verre la coupe de vermeil offerte par la ville

d'Auch.

Cette coupe, d'un travail exquis et qui semblerait sortie des ateliers

d'un Cellini, est d'une hauteur de vingt-cinq centimètres environ. Il me

fit remarquer l'inscription si honorable:

[Illustration.]

A JASMIN, LA VILLE D'AUCH, GRATITUDE.

Puis il ouvrit un très-grand écrin de maroquin vert, et il en tira d'une

couche de satin blanc une double branche de laurier à feuilles de

grandeur de nature et d'or massif. La grandeur de cette branche d'or

peut être de quarante à quarante-cinq centimètres.

[Illustration.]

Dans un autre écrin étaient trois médailles, sur l'une d'elles, en or,

étaient écrits ces mots:

LA DUCHESSE D'ORLÉANS AU POÈTE JASMIN.

Puis une bague donnée par le duc d'Orléans à son passage à Agen. C'est

un saphir entouré de deux gros brillants.

Enfin, il tira de son sein une belle montre en or, avec une chaîne de

même métal; sur cette montre étaient gravés ces mots:

DONNÉE PAR LE ROI.

Le temps me pressait;--je lui demandai une dernière grâce, c'est d'avoir

de sa main, sur l'un des volumes de ses poésies que j'emportais, ces

deux vers de la pièce de _la Charité_:

Car es amer de la recebre

Aoutan qu'es dous de la donna!

Il prit le volume et s'apprêta avec une sorte de méditation à écrire

quelques mots.

«Ce ne sont pas des vers, dit-il en me le rendant; lisez, ou plutôt je

vais vous traduire cette phrase.» Je l'écoutai, et je fus profondément

attendri en entendant ces mots, dont je n'aurai pas le courage de donner

ici la traduction;

«A Moussu G... C...

«A heyre commo m'abès sentit quand legissioy, bézi que mous libres n'an

jamay estat débat un nullou co, et dins de tan bounos mas,

«JASMIN.

«Agen, 6 octobre 1843.»

Il ignorait encore qui j'étais après avoir écrit cette phrase, et il me

le demanda pour l'ajouter aux mots; à moussu, suivis d'une demi-ligne

blanche. Ce fut alors seulement qu'il sut et qu'il écrivit mon

nom:--G... C....

Avant de nous quitter, il ouvrit un de ses volumes, et, me montrant une

page de musique, il me chanta une mélodie qui est de lui, et qu'il a

composée pour une de ses poésies.--Sa voix est touchante, et je savais

d'ailleurs qu'il était bon musicien et jouait fort bien de la guitare.

Enfin, je lui fis mes adieux, avec l'espoir et sa promesse de le revoir

à Paris.

Histoire de la Semaine.

Quand les événements politiques intérieurs font défaut à la presse, la

polémique vient y suppléer, et parfois aussi elle amène ses événements.

Toute la semaine dernière, une lutte très-vive s'était engagée dans les

journaux entre des membres du haut clergé et des défenseurs de

l'Université, qui ne paraît pas encore s'être arrêtée sur le meilleur

moyen de se défendre elle-même. M. le cardinal-archevêque de Lyon, M.

l'évêque de Langres, et l'évêque de Châlons, y ont successivement pris

part. Tous réclament la liberté de l'enseignement, et, pour en démontrer

la nécessité, entreprennent de prouver que l'enseignement universitaire

ne présente pas aux pères de famille de suffisantes garanties morales.

Les défenseurs de l'enseignement par le gouvernement éprouvent de

l'embarras pour repousser ces accusations, quelque peu fondées qu'elles

soient, car M. le ministre de l'instruction publique leur a donné crédit

en sacrifiant des professeurs approuvés par l'Université, mais mal vus

et dénoncés par le parti ecclésiastique. Une nouvelle et récente mesure

prise à l'occasion de M. le professeur Ferrari, immédiatement après un

succès éclatant remporté par lui dans un concours d'agrégation, est

venue donner confiance aux adversaires de l'Université et porter le

découragement dans les rangs de ses soutiens. D'un autre côté, la

promesse d'une loi faite par la Charte de 1830, promesse dont

l'exécution a été ajournée d'année en année, semble mettre l'autorité

dans une situation un peu fausse pour faire exécuter dans toute leur

rigueur les dispositions encore en vigueur sur les petits séminaires.

C'est dans ces circonstances que la lutte, qui, dans le silence, avait

été incessante, s'est traduite en lettres pastorales et en lettres aux

journaux. Le _Journal des Débats_ avait annoncé que celle de M. l'évêque

de Châlons, qui n'a peut-être pas toute la gravité du caractère

religieux de son auteur, était déférée au Conseil d'État, non pas pour

la question de goût, mais pour celle de légalité. C'était, à ce qu'il

paraît, l'avis de M. le grand-maître, qui, pour se donner du courage,

avait livré sa résolution à la publicité. Mais il a rencontré de

l'opposition de la part de M. le garde-des-sceaux, et sa détermination

n'a pas été la plus forte.

Le conseil-général de la Seine a clos le 30, à minuit, sa session

annuelle, dont nous avions précédemment annoncé l'ouverture. Il lui a

fallu, en treize séances, arrêter un budget de cinquante millions et

donner son avis motivé sur une foule de questions importantes. Les

sessions des conseils-généraux sont infiniment trop courtes; beaucoup de

ces assemblées ont exprimé des plaintes à ce sujet; le conseil-général

de la Seine l'a fait sentir de son côté, en déclarant n'avoir le temps

de répondre à des questions que le ministère lui avait posées. Il a

renouvelé ses voeux de l'an dernier relatifs à la publicité à donner à

la liste du jury et à l'attribution du produit des droits

d'enregistrement sur les brevets d'invention. Il a montré tout à la fois

de la largesse dans les sacrifices qu'il a regardés comme utiles et bien

entendus, et une sévère économie dans les dépenses, qu'il n'a pas

considérées comme suffisamment justifiées. Les traitements de quelques

fonctionnaires s'en sont mal trouvés.

A l'extérieur s'offre toujours, sur le premier plan, l'Irlande, ou bien

plutôt l'Angleterre; car on est bien plus embarrassé à deviner comment

sir Robert Peel sortira de l'impasse où il s'est engagé, qu'inquiet du

sort d'O'Connell et de ses coaccusés. A Londres comme à Dublin, on a

répandu, à la fin de la semaine dernière, le bruit que les poursuites

étaient abandonnées. Cette nouvelle était absurde: mais elle n'a en

cours que parce qu'elle l'était infiniment moins que les poursuites

elles-mêmes. Si on ne les abandonne pas, on songe du moins à les

ajourner le plus possible. Au lieu des derniers jours de novembre, les

premiers jours de janvier arriveront, dit-on, avant que les débats

judiciaires s'ouvrent. On semble espérer que l'avenir et l'imprévu

apporteront une solution à une difficulté qu'on commence à reconnaître

inextricable aujourd'hui. On songe à recommencer l'enquête entreprise,

qui, entachée d'irrégularité et d'évidente inexactitude, fournirait des

armes redoutables à un légiste et à un procédurier de la force

d'O'Connell. En un mot, on croit avoir tout à gagner à perdre du temps.

En attendant, les témoignages de sympathie, les adhésions à

l'association et les offrandes arrivent au chef du rappel de la part de

prélats qui jusqu'ici étaient demeurés en dehors de l'agitation

nationale; des prières sont faites dans toutes les paroisses de

l'Irlande, et la formule de l'une d'elles nous paraît assez nouvelle

dans la liturgie: «Puissent les amis de la liberté ne jamais avoir

affaire à d'autres ennemis que Peel, Sugden, Wellington et

compagnie!»--L'Espagne mérite de plus ou plus l'épithète de malheureuse

qu'on lui a tant de fois donnée depuis trente-cinq ans, quand on a eu à

raconter les événements dont elle a été continuellement le théâtre.

Barcelone et Girone, à l'heure où nous écrirons, sont peut-être en feu

ou déjà en cendres. Les dernières nouvelles annonçaient que les bombes

des assiégeants se succédaient sans interruption, nombreuses et

terribles, que les murailles s'écroulaient, et que le carnage était

imminent.--La France, qui a vu une première fois son consul conjurer les

dernières rigueurs contre Barcelone de la part d'Espartero, avec le

gouvernement duquel elle était dans des termes plus que froids, la

France n'a-t-elle donc rien pu obtenir d'un gouvernement qui se dit son

ami? Si elle n'y a pas réussi, il faut le déplorer; mais si elle ne

l'avait pas même tenté, il faudrait le déplorer plus encore. A Madrid,

en présence de pareils événements, les Cortès sont demeurées

très-longtemps à se constituer, et un projet de loi pour déclarer la

majorité de la reine est jusqu'ici la seule mesure qui leur ait été

présentée. Peut-on raisonnablement attendre de son adoption la fin des

malheurs de la Péninsule: Nous le désirons beaucoup, tout en l'espérant

bien peu.--Athènes a perdu de sa confiance dans la franchise de

l'adhésion du roi à la révolution de septembre. Un aide-de-camp d'Othon,

qui avait vu ces changements politiques avec beaucoup de dépit, est

arrivé à faire croire à ce monarque qu'une contre-révolution devait

éclater une belle nuit; car, en Grèce, c'est toujours à la belle étoile

que les mouvements s'opèrent. La crédulité du prince, les ordres qu'elle

lui a suggérés, ont donné à penser qu'il avait une grande confiance dans

les ennemis de la révolution et trop peu de foi dans son avenir pour en

être un partisan bien sincère. Cette défiance ne facilitera rien, et tôt

ou tard les puissances voudront venir en aide à des embarras qu'elles

pourront bien accroître encore par l'intervention de leurs

diplomates.--Les nouvelles de Chine n'ont guère apporté que des détails

sur l'étrange cérémonial observé par les grands dignitaires du pays dans

leurs rencontres avec les chefs anglais; mais ces programmes ont leur

importance en ce qu'ils font voir que les Chinois ont renoncé à leur

ancienne prétention d'humilier les Barbares, et qu'ils sont résignés

aujourd'hui à les traiter d'égal à égal. Nous saurons plus tard si les

présentations à l'empereur n'amèneront plus ces complications

d'étiquette qui ont fait reculer toutes les précédentes ambassades.

L'expédition anglaise a sans doute contribué pour beaucoup à ce

résultat; mais on doit croire aussi que les progrès des missions

catholiques n'y sont pas tout à fait étrangers. Dans un rapport officiel

publié à Londres, nous voyons qu'on compte 52,000 catholiques dans le

vicariat apostolique du Sut-Chuen, 40,000 dans celui de Fokien; Chensi

et Hon-Kouang, 60,000; Tche-Kiang et Kian-Li, 9,000; Pegu et Ava, 6,000;

Siam, 8,000; Malaca, 6,000; Cochinchine, 80,000; Tong-King oriental,

160,000; dans le diocèse de Nang-King, 40,000; dans celui de Macao,

52,000, et dans le vicariat apostolique du Tong-King occidental,

180,000.

La nature a un peu fait relâche cette semaine, et n'a pas continué cette

série de tremblements de terre et de tempêtes que nous avions eu

précédemment à enregistrer. Mais l'industrie a fourni son sinistre. Le

bateau à vapeur _le Clipper_, faisant la navigation entre Bayousara et

la Nouvelle-Orléans, au moment où il quittait le port, a fait explosion

par l'éclat de ses chaudières, Toute la machine, de grands débris de

chaudières d'énormes fragments de bois, un multitude d'autres objets,

et, au milieu de tout cela, des êtres humains, tous plus ou moins

mutilés, ont été lancés dans les airs. En atteignant sa plus grande

hauteur, cette éruption a été projetée, comme les jets d'une fontaine,

dans plusieurs directions, et est retombée sur la terre, sur les toits

des maisons et jusqu'à 200 mètres de distance du lieu du sinistre. Les

malheureuses victimes ont été brûlées, écrasées, déchirées, mutilées et

dispersées de toutes parts, les unes dans la rivière, les autres dans

les rues, d'autres sur l'autre rive du Bayou, à près de 250 mètres.

Quelques corps ont été coupés en deux par des morceaux de bois, et

d'autres lancés comme des boulets de canon contre les murailles des

maisons. Toute la partie des édifices environnants semble avoir été

ravagée par un tourbillon. Le lieu du désastre offrait un spectacle

qu'il faut renoncer à peindre. Les planchers des deux chambres étaient

jonchés de morts et de mourants. Ceux que l'on transportait, proféraient

des prières, des gémissements, des imprécations, et présentaient

l'aspect des plus atroces souffrances. L'équipage consistait en

quarante-trois hommes; il y avait de plus cinq passagers. Un très-petit

nombre de personnes, dont fait partie le capitaine, a été sauvé; les

pertes connues s'élevaient à vingt-neuf; mais il manquait encore

plusieurs personnes, dont les traces n'avaient pas été retrouvées.

Les journaux anglais nous font aussi connaître les désastres financiers

d'un prince noir et d'un prétendu prince blanc. Le premier est le frère

de l'ancien roi d'Haïti, Christophe II, lequel, entrevoyant l'orage qui

devait détruire bientôt tout à fait son pouvoir déjà ébranlé et sa

fortune en ruines, avait envoyé à Londres environ 250,000 fr. pour les

placer dans les fonds anglais, au profit de la reine, de ses deux

filles, de ce frère et de sa soeur. Madame Christophe a trouvé moyen de

s'approprier le tout et d'aller jouir en Sardaigne des moyens

d'existence qu'elle eût dû partager avec son beau-frère. Ce pauvre

prince, réduit, lui et les siens, à la plus profonde misère, s'est

adressé à la Société des amis des étrangers en détresse, et celle-ci lui

a envoyé... 5 guinées! Il s'est présenté pour demander des secours au

lord-maire, qui lui a répondu, en lui donnant satisfaction sur ce point,

qu'il n'avait pas qualité pour agir, mais qu'il espérait qu'on pourrait

poursuivre la reine d'Haïti pour le remboursement de 5,000 livres

sterling.--Le lord-maire, ou du moins en attendant l'installation de

celui-ci, l'alderman qui le remplace, a également reçu la visite de

l'autre prince dont nous parlions tout à l'heure: celui-ci était Louis

XVII, dont nous avons déjà fait connaître la demande en cession de biens

et de droits, même à la couronne de France. Ceci pouvait être assez gai;

mais ce qui est triste, c'est que ce malheureux, sa femme et leurs huit

enfants sont dans la plus affreuse misère. Ou a vu se présenter, pour

appuyer sa demande, un Français, M. le comte de Labarre, dont

l'extérieur annonce un homme respectable. «Je n'ai point, a-t-il dit,

abandonné et je n'abandonnerai point mon ami, tout accablé qu'il est

sous le poids de l'adversité. Je me suis ruiné moi-même pour le

secourir, en me faisant ainsi, comme l'a dit un grand écrivain, M. de

Chateaubriand, dans une autre circonstance, le courtisan du malheur. M.

le duc de Normandie n'a pas droit seulement comme héritier du trône à la

commisération des Anglais, il était venu aussi leur apporter le fruit de

ses longs travaux sur l'art de perfectionner les projectiles de guerre.

--_Une voix dans l'auditoire_: Afin de bombarder ses bons et féaux

sujets. (_On rit_.)--M. de Labarre: Quelque opinion qu'on ait sur la

légitimité des prétentions du duc, on conviendra, du moins, qu'il se

trouve dans une position peu commune: il a huit enfants, dont le plus

jeune est âgé de six mois.» L'alderman a fait remettre à l'avocat du duc

de Normandie une somme tirée du tronc des pauvres et dont le chiffre n'a

pas été révélé au public.

Ce ne sont pas seulement les demandes des princes indigents qui

remplissent les journaux anglais, ce sont aussi les réclamations des

capitalistes de cette nation qui s'étaient réunis pour entrer dans les

compagnies de chemins de fer, sollicitant des concessions en France

durant la session dernière. Le chemin de Lyon, qui avait trouvé des

souscripteurs dans la Grande-Bretagne, à l'aide de prospectus répandus à

profusion, mettant en avant un conseil d'administration composé de pairs

et de députés français, auxquels on n'avait pas même; demandé leur

agrément; le chemin de Lyon, qui avait vu ses actions, placées par ce

tour d'adresse, devenir, à la bourse de Londres, l'objet de spéculations

considérables, et obtenir une prime très-élevée; le chemin de Lyon voit

aujourd'hui ses ingénieux inventeurs retenir l'argent des actionnaires

malgré eux, sans intérêts et sans garanties. Ceux-ci, finissant par

trouver la plaisanterie un peu prolongée, confient leurs vives doléances

aux feuilles de Londres. Nous ne croyons pas la triste spéculation dont

ils sont victimes de nature à les encourager beaucoup à s'intéresser

jamais de nouveau dans une grande entreprise en France, et nous le

déplorons.--Du reste, on pense que le ministère est déterminé à demander

l'autorisation de faire exécuter, aux frais de l'État, les chemins qui

seront votés dans la session prochaine, soit qu'il les exploite

lui-même, soit qu'il se détermine, après leur exécution, à en mettre les

baux en adjudication.

Paris s'embellit chaque jour, il faut le reconnaître. Le conseil

municipal, quels que soient les vices de son organisation, par cela seul

qu'il est électif, a plus fait par ce résultat en quelques années que

n'avaient fait plusieurs générations successives. Paris s'embellit; mais

outre les projets qu'exécute l'administration de la ville de Paris, il y

a aussi, et en bien plus grand nombre, les projets qu'on lui prête. Les

journaux ont cette semaine rasé des quartiers entiers, ouvert des voies

immenses et planté sur le parvis Notre-Dame une pyramide en granit pour

servir de point de départ à toutes les bornes miliaires de nos routes.

Tout cela est fort ingénieux et surcharge peu le budget, car il n'en a

pas encore été le moins du monde question dans les délibérations et même

dans les causeries du conseil municipal.--On songe toujours à restaurer

Notre-Dame, qui en a grand besoin, mais dont on tremble de voir les

travaux confiés à quelque architecte vandale. En attendant, des

mutilations coupables y sont commises tous les jours. Tout récemment, au

portail septentrional, quatre chapiteaux ont été ébréchés à coups de

pierre ou de marteau; un petit animal fantastique a été enlevé

très-nettement, à l'aide d'un ciseau, et volé par un amateur, qui aura

voulu y joindre également la tête d'un ange. Le Comité historique des

arts et monuments a déjà précédemment appelé, à l'occasion de délits de

ce genre, toute l'attention de l'autorité sur les moyens d'en prévenir

le retour. Combien faudra-t-il donc encore de mutilations pour que ces

réclamations soient enfin écoutées?

Ce que nous avions dit dans un précédent numéro de l'à-propos et de

futilité pour l'art de sa mission à Athènes confiée à M. Boulanger, nous

a valu une lettre de cet architecte, au talent duquel nous avions, du

reste, rendu hommage. Suivant lui, les fouilles et les déblais qui ont

été exécutés récemment par le gouvernement actuel de la Grèce, ont, en

les dégageant des fortifications turques dans lesquelles ils étaient

presque tous ensevelis, donné aux anciens monuments un aspect tout

nouveau, leur véritable aspect. M. Boulanger semble avoir la confiance

de justifier la mission qui lui est donnée, et de prouver par ses

résultats qu'elle a été bien entendue. Nous avouons que la détermination

où il paraît être d'arriver à faire cette preuve nous donne à nous-mêmes

la confiance qu'il y parviendra, et nous serons, il en peut être

certain, le cas échéant, les premiers à le proclamer.

La Normandie voit, depuis quelque temps, des artistes et des poètes

sortir de la foule de ses artisans. Ses feuilles locales renferment de

curieux détails sur les essais heureux d'un pauvre ouvrier qui paraît

appelé à prendre un rang distingué dans l'art de la sculpture. L'ouvrier

Lebreton a mérité tout dernièrement un encouragement du roi par ses

poésies populaires.

La police, moins tolérante que l'administration des contributions

indirectes, qui admet pour les vins l'extension de volume, à l'aide de

l'eau, pourvu que le droit lui soit payé sur les deux liquides mariés,

la police a fait saisir à Rouen et à Bercy une grande quantité de pièces

de vin ainsi sophistiqués. La question va être portée devant les

tribunaux. Déjà, dans une espèce qui ne manque pas d'analogie, la Cour

de cassation vient de décider qu'on doit considérer comme boisson

falsifiée, aux termes du Code pénal, le lait dans lequel un débitant a

mêlé un tiers ou un quart d'eau.--Les tribunaux de Stockholm n'ont ni la

même sévérité quand il s'agit de défendre leurs justiciables contre

l'avidité de certains marchands, ni une grande bonne foi nationale,

quand il s'agit de faire respecter les intérêts étrangers. Un pharmacien

de cette ville, le sieur Almquist, voyant qu'une maison de Reims,

renommée pour la qualité de ses vins de Champagne, fournissait presque

seule la Suède entière, a contrefait les étiquettes du négociant

champenois, et a appliqué ses contrefaçons à des bouteilles contenant

une liqueur d'apothicaire. Les Suédois n'y ont vu que du Champagne, et

des poursuites ayant été dirigées contre le contrefacteur, les tribunaux

de première instance et d'appel ont tout naïvement déclaré que «s'il est

vrai que d'un côté les lois sur le commerce répriment sévèrement toute

usurpation de noms et de raisons commerciales, toute contrefaçon

d'étiquettes, enseignes, etc., il y a d'un autre côté lieu de supposer

que le législateur a dicté une disposition dans le seul but de protéger

l'industrie et le commerce des indigènes, et non pour favoriser les

étrangers _au détriment des nationaux._» S'il y a des juges à Berlin, il

y en a de bien singuliers à Stockholm.

Les journaux qui tué M. l'amiral Roussin, qui aura pu entendre son

oraison funèbre, car le lendemain les mêmes feuilles nous ont appris que

cette nouvelle était sans fondement. Malheureusement beaucoup d'autres

morts annoncées cette semaine n'ont pas été démenties de

même.--L'émigration polonaise a encore perdu un de ses membres les plus

illustres, le général comte Soltyck, qui avait servi avec honneur comme

colonel dans l' armée française sous l'Empire, comme général dans

l'armée polonaise durant la guerre de l'Indépendance, et qui avait,

comme nonce, fait preuve nouvelle, à la diète, du dévouement et de la

fermeté qu'il avait montrés sur les champs de bataille. C'était, du

plus, un écrivain distingué; il a laissé histoire fort estimée de la

guerre de Pologne en 1809, et la mort l'a surpris se livrant à d'autres

travaux historiques.--Le clergé a perdu M. de Cosnac, archevêque de

Sens, et M. le cardinal de Retz, auditeur de rote auprès du

Saint-Siège.--M. le baron Capelle, ancien ministre de Charles X, et un

des signataires des ordonnances de juillet 1830, a terminé à Montpellier

une carrière remplie tour à tour par la disgrâce et la faveur. Une

liaison avec Élisa Bonaparte, duchesse de Lucques et de Piombino, vue de

mauvais oeil par Napoléon, attira sur lui des mesures sévères, et fit

d'abord connaître un nom qui devait, si fatalement pour celui qui le

portait, figurer plus tard au bas du manifeste politique qui a déterminé

la plus rapide de toutes les révolutions.--Enfin, les arts ont eu à

enregistrer sur leurs tables funèbres la mort du pianiste

Pradher;--celle d'un peintre paysagiste de Lyon, d'un remarquable

talent, Guindrand, tombé depuis quelques années dans le plus funeste

idiotisme,--et celle aussi d'un ancien professeur de l'école des

beaux-Arts de la même ville, Berjon, peintre de fleurs.--Un nom

appartenant à un artiste célèbre s'est également éteint. La fille aînée

et le dernier enfant survivant du fameux acteur Bertinazzi, appelé au

théâtre Carlin, mademoiselle Barbe-Suzanne Bertinazzi, vient de mourir

âgée de quatre-vingt-deux ans.

[Partition musicale: LE PAGE. Romance.]

PAROLES

DE

M. EUGÈNE DE LONLAY.

MUSIQUE

DE

M. G. DONIZETTI.

A MADAME LOUIS AUVRAY.

Sombres allées

Où je rêvais

Vertes vallées

Ruisseaux si frais

Féconde plaine

Vaste domaine

Fleur de ces lieux.

O noble dame

A vous mon âme,

A vous mes yeux.

Riche tourelle

Au front bruni

Où l'hirondelle

Suspend son nid

Toit tutélaire

Bonté sincère

Seuil enchanteur

Et noble dame

A vous son âme,

A vous son coeur.

D'un pauvre page

Qui vous doit tout

Vous dont l'image

Le suit partout

Daignez entendre

La voix si tendre

Et les amours

O noble dame

A vous son âme,

A vous ses jours.

Théâtre-Italien.

_Belisario_, tragédie lyrique en trois parties, musique de M.

DONIZETTI.--M. FORNASARI.

C'est une lamentable histoire que celle du Bélisaire de l'opéra italien,

et l'on peut dire que jamais le dévouement monarchique n'a été mis à une

plus rude épreuve.

Cet honnête Bélisaire, se trouvant en pays étranger, _frà genti

barbare_, a fait un rêve. Il a vu un guerrier terrible qui renversait

l'empire de fond en comble. Le voilà dans une grande perplexité.--Quel

est ce guerrier? où est-il? comment le découvrir? Dans son inquiétude,

il eut recours à un _homme de Dieu_; il lui conta son rêve; et l'homme

de Dieu lui répondit qu'il n'avait pas besoin de chercher bien loin

l'ennemi public dont il était en peine, et que ce guerrier mystérieux

était son propre fils.

Ce fils était un enfant dans toute l'innocence du premier âge, et qui ne

pouvait pas encore, évidemment, songer à conquérir le monde et à

renverser le trône de Justinien. Néanmoins, Bélisaire fut impitoyable;

il condamna son fils à mort, et le fit exécuter.

A la vérité, il ne fut qu'à moitié obéi sur ce dernier point. Proclus,

qu'il avait chargé de l'opération, n'eut pas le courage de l'achever.

L'enfant, au lieu d'être tué, fut seulement perdu.

Vous dites, madame, que c'est un abominable homme que ce Bélisaire? Je

ne saurais être de votre avis là-dessus. Que dit, en effet, La Fontaine,

le grand moraliste:

Ou ne peut trop aimer trois sortes de personnes:

Les dieux, sa maîtresse et son roi.

Vous voyez donc bien que Bélisaire n'a fait que son devoir. Mais sa

femme Antonine est comme vous, madame, et n'entend rien à cette

morale-là.

Il faut vous dire que Proclus a jasé, et qu'Antonine sait tout. Jugez de

sa colère! Elle jure de perdre son mari pour venger son fils, et je vais

vous raconter comment elle s'y prend. Cela est toujours bon à connaître,

et peut servir dans l'occasion.

Bélisaire, qui est en train de reconquérir l'Italie sur les Goths, écrit

à sa femme de temps en temps, comme tout bon mari doit faire. Il paraît

que dans une ses lettres il a imprudemment laissé beaucoup d'espace

entre le texte et la signature. Que fait Antonine? Elle livre la missive

à Eutrope, le mortel ennemi de Bélisaire; et Eutrope, qui a d'habiles

faussaires à sa disposition, fait ajouter à la lettre du héros une

phrase qui doit suffire pour le faire pendre.

[Illustration: Portrait de Fornasari.]

Bélisaire revient d'Italie et rentre à Constantinople sur une de ces

petites voitures à deux roues et non suspendues que nous nommons

charrettes, mais qu'en langage tragique on appelle chars. Il est

impossible d'être plus glorieusement cahoté. Il jouit de tous les

honneurs du triomphe; il a même le bonheur d'embrasser publiquement

Justinien; mais, ô néant des grandeurs humaines! à peine a-t-il eu le

temps de chanter avec son ami Alamir un _andante_ et une _cabalette_,

qu'Eutrope se présente, lui demande son épée de par l'empereur, et le

somme de comparaître devant la Cour des Pairs du pays. Il est accusé de

haute trahison au premier chef.

Il nie, comme de raison; mais on lui présente la lettre. Il reconnaît

d'abord son écriture; mais, quand il a tout lu, il s'indigne, et déclare

qu'il y a faux et interpolation. Il en appelle au témoignage d'Antonine.

Mais Autonine confirme l'accusation, et déclare avoir reçu la lettre

telle qu'elle est. Vous imaginez, bien comment Bélisaire la traite.

«Mauvaise épouse! mauvaise mère! (Ils ont une lille, nommée Irène, qui

est présente.)--Ah! mauvaise mère!... Et vous donc, avez-vous la

prétention d'être bon père, par hasard? rayez cela de vos papiers, car

je sais tout.--_Quoi!_--Tout ce que Proclus savait.--Aïe!»

Bélisaire met sa tête dans ses deux mains et ne tarde pas à faire sa

confession générale devant sa femme et sa fille, devant le Sénat et

l'empereur. Quand il a fini, Antonine se remet de plus belle à lui dire

des injures, ce qui est tout simple. Mais on comprend plus difficilement

que le Sénat s'en mêle fasse crever les deux yeux à un homme à qui l'on

ne peut guère reprocher qu'un excès de dévouement à la dynastie

régnante. Justinien est-il donc si mauvais politique? et ne voit-il pas

que cet exemple n'est pas encourageant?

Quoi qu'il en soit, voilà Bélisaire aveugle et qui part bientôt, pour

l'exil, guidé, par sa fille Irène, qui joue près de lui le même rôle

qu'Antigone auprès d'OEdipe. Ils arrivent au mont Hémus. Là, ils

rencontrent des Alains.

Ces Alains sont au nombre de vingt, ou à peu près, et telle est la

grandeur de leur courage, qu'ils ont entrepris d'attaquer Constantinople

et de mettre cette grande capitale à feu et à sang. Il est vrai qu'ils

ont un chef qui ne plaisante pas, et qui ne connaît point d'obstacles:

c'est Alamir, cet ami de Bélisaire dont je vous ai déjà parlé. Il a juré

de venger le grand homme opprimé, et de noyer Constantinople dans des

flots de sang. Mais Bélisaire le fait bien vite revenir à résipiscence.

Bélisaire est toujours citoyen dévoué, sujet fidèle, et le malheur ni

l'injustice n'ont eu aucune prise sur sa grande âme. Enfin, comme le

drame touche à son dénoûment. Bélisaire reconnaît bientôt dans Alamir ce

fils qu'il avait jadis condamné à mort, et qu'il croyait avoir perdu.

L'empereur, à la nouvelle de l'incursion des Alains, a fait marcher ses

troupes à leur rencontre. Bélisaire se met, de son autorité privée, à la

tête de l'armée grecque. Comment l'accepte-t-elle pour chef, et comment

s'y prend-il pour la commander? C'est ce que je ne saurais dire, puisque

l'auteur a négligé d'éclaircir ce point; mais il bat les Alains, et

c'est ce qui importe le plus à l'empereur et aux habitants de

Constantinople.

Hélas! tout a une fin sur cette terre, les plus grands héros comme les

plus absurdes livrets. On apporte un brancard dans la tente de

Justinien. Sur le brancard est étendu le conquérant de l'Afrique et de

l'Italie, et le vainqueur des Alains, qui a reçu le coup mortel à cette

dernière bataille, et vous pouvez à votre choix, selon votre goût et vos

dispositions particulières, pleurer le trépas du grand capitaine, ou

rire tout à votre aise des incroyables inepties de l'auteur du

_libretto_.

L'Illustration, No. 0036, 4 Novembre 1843 · 第 1 / 5 段