demain chez moi, aussitôt que vous le pourrez, monsieur, tout habillé,
tout prêt pour aller voir l'esprit en prison[loc42]. Plaise à Phébus que
nos péchés politiques ne nous procurent pas aussi un logement dans ce
même palais! Je suppose que ce soir vous êtes engagé et que vous avez
déserté Samuel Rogers pour les _bas-bleus_ de Sotheby; moi-même, bien
qu'accablé d'un rhume qui me tue, il faut que je me chausse et que
j'aille faire visite aux Heathcote; mais demain, Ã quatre heures, nous
jouerons tous les deux le _Scurra_; vous serez Catulle, et le régent,
_Mamurra_.
[Note loc42: M. Leigh Hunt, l'éditenr de l'_Examiner_, alors dans la
prison des _Champs du Bain froid_ (_Cold Bath fields_), pour un libelle
contre le prince régent, Lord Byron et M. Moore lui avaient promis de
dîner ensemble.]
XX.
ÃPITRE
ÃCRITE EN RÃPONSE A QUELQUES VERS D'UN AMI QUI EXHORTAIT LORD BYRON A
BANNIR TOUT SOUCI.
Oh! bannissons les soucis! que telle soit toujours ta devise à l'heure
du plaisir! Peut-être aussi la mienne, lorsque, dans de nocturnes
orgies, je cherche ces délices enivrantes, par lesquelles les fils du
désespoir tentent d'assoupir le cÅur et de bannir les chagrins.
Mais, à l'heure matinale des méditations, quand le présent, le passé,
l'avenir nous effraient de leurs sombres images, quand je reconnais que
tout ce que j'aimais est changé ou n'est plus, ne viens pas irriter, par
ces maximes importunes, les douleurs d'un homme dont chaque pensée.....
Mais pourquoi en parler? tu sais que je ne suis plus ce que j'étais
naguère; et surtout, si tu tiens à conserver une place dans un cÅur qui
ne fut jamais froid, je t'en conjure par toutes les puissances que les
hommes révèrent, par tous les objets qui te sont chers, par ton bonheur
ici-bas et tes espérances d'une autre vie, garde-toi, oh! garde-toi de
jamais me parler d'amour.
Il serait trop long de raconter, et sans utilité d'entendre la triste
histoire d'un homme qui dédaigne les larmes; ce récit ne réveillerait
que peu de sympathie dans les cÅurs vertueux; mais le mien a souffert
plus qu'il ne convient à un philosophe de l'avouer. J'ai vu ma fiancée
devenir l'épouse d'un autre, je l'ai vue assise à ses côtés; j'ai vu
l'enfant que son sein a porté sourire doucement comme faisait sa mère,
lorsque, jeunes tous deux, nous nous regardions en souriant, innocens et
purs comme cet enfant; j'ai vu ses yeux, chargés d'un froid dédain,
chercher à découvrir si j'éprouvais quelque douleur secrète; et moi,
j'ai bien joué mon rôle: j'ai commandé à mon visage de ne pas trahir les
angoisses de mon cÅur, je lui ai renvoyé des regards aussi glacés que
les siens; et pourtant, cette femme! je me sentais encore son esclave!
J'ai baisé d'un air d'indifférence l'enfant qui aurait dû être le mien,
et chacune de mes caresses n'a que trop prouvé que le tems n'avait pas
affaibli mon amour. Mais laissons ces tristes souvenirs: je ne veux plus
gémir; je n'irai plus chercher quelque repos sur la rive orientale: le
monde convient bien au tumulte de mes pensées; je reviendrai me jeter
dans son tourbillon. Mais si, dans un tems à venir, quand les beaux
jours d'Albion seront sur le déclin, tu entends parler d'un homme dont
les crimes profonds sont dignes des époques les plus noires, d'un homme
que ni l'amour ni la pitié ne touchent, aussi insensible à l'espoir de
la célébrité qu'aux louanges des hommes vertueux; d'un homme qui, dans
l'orgueil d'une inflexible ambition, ne reculera pas même devant la
crainte de verser le sang; d'un homme que l'histoire mettra au rang des
anarchistes les plus violens du siècle; cet homme, tu le connaîtras;
mais alors suspends ton jugement, et que l'horreur de ces _effets_ ne te
fasse pas oublier quelle fut leur _cause_.
XXI.
A UN JEUNE AMI,
LE FILS DE L'UN DE SES FERMIERS A NEWSTEADT.
Que la sottise sourie en voyant ton nom et le mien unis par l'amitié; la
vertu roturière a plus de droits pour être aimée que le vice anobli.
Quoique ton sort ne soit pas égal au mien, depuis qu'un titre est venu
m'appeler aux honneurs de la pairie, cependant n'envie point cet état
fastueux; le tien est l'orgueil du mérite modeste.
Nos ames au moins n'ont point de titres qui les distinguent, et ton
humble condition ne peut déshonorer mon rang élevé; notre liaison n'en
doit pas être moins douce, puisque le mérite remplace en toi la
naissance.
Novembre 1800.
XXII.
SUR SES LIAISONS DE COLLÃGE.
N'y a-t-il point quelque autre cause qui rende ce mot d'enfance si cher
à tout le monde? Ah! sûrement il y a une voix secrète qui nous dit tout
bas que l'amitié sera doublement douce à celui qui est obligé de
chercher des cÅurs aimans, de les chercher hors du sein de sa famille,
quand il ne peut les y trouver. Ces cÅurs, chère Ida[loc43], je les ai
trouvés dans ton sein; tu as été pour moi une famille, un monde, un
paradis!
[Note loc43: Nom poétique de l'école d'Harrow.]
XXIII.
EN RENCONTRANT UN ANCIEN CAMARADE D'ÃCOLE,
APRÃS UNE LONGUE SÃPARATION.
Si par hasard quelque figure que je me rappelle bien, quelque ancien
camarade de mon enfance vient, une honnête joie peinte sur la figure,
réclamer en moi son ami, mes yeux, mon cÅur, tout montre que je suis
encore un enfant; la scène éblouissante, les groupes bruyans qui
m'entourent disparaissent devant l'ami que je viens de retrouver.
XXIV.
A LA MÃMOIRE.
VERS ÃCRITS DANS LA CRAINTE OU L'AVAIT PLACÃ L'OBJET DE SON CHOIX PRÃS
DE SE MARIER A UN AUTRE.
Oh! mémoire! ne me torture pas davantage, le présent est perdu pour moi;
mes espérances de bonheur futur sont détruites: par pitié, dérobe-moi le
passé. Pourquoi viens-tu me montrer des images que désormais je ne dois
plus voir? Ah! pourquoi viens-tu renouveler ces heures de bonheur qui ne
m'appartiennent plus? Le plaisir passé double la douleur présente; il
ajoute des regrets au chagrin: regrets et espérance sont tous deux
vains; je ne demande plus que--l'oubli.
XXV.
APRÃS AVOIR FAIT SES ADIEUX A MISS CHAWORTH.
Collines d'Annesley, sombres et nues, où s'égarait ma jeunesse,
insouciante, comme les tempêtes du Nord, en faisant la guerre aux
élémens, rugissent sur tes cimes nuageuses!
Je ne verrai plus, trompant les heures, errer sur vos penchans, les
habitans favoris de ces contrées; je ne verrai plus ma Marie, souriant,
vous rendre à mes yeux un séjour digne du ciel.
XXVI.
EN RECEVANT UN PRÃSENT D'UN PAUVRE AMI.
Quelques-uns, qui sourient aux liens de l'amitié, m'ont souvent reproché
ma faiblesse; cependant j'estime le simple don, car je suis sûr d'être
aimé par celui qui me l'offre[loc44].
[Note loc44: Le poème d'où ces vers sont extraits fut écrit en recevant
une cornaline d'un jeune homme qui occupait l'emploi de choriste Ã
Cambridge, et auquel sa seigneurie Lord Byron était beaucoup attaché.]
XXVII.
FRAGMENT D'UN POEME
SUR UN JEUNE CHÃNE QUE L'AUTEUR AVAIT PLANTÃ A NEWSTEADT.
Jeune chêne, quand je te plantai profondément en terre, j'espérais que
tes jours seraient plus longs que les miens, que tes branches
jetteraient une ombre autour de moi, et que le lierre entourerait ton
tronc comme un manteau.
Telles étaient mes espérances dans les années de l'enfance, quand je te
plantai avec orgueil sur la terre de mes aïeux. Ces jours sont passés et
je t'arrose de mes larmes; les mauvaises herbes qui t'entourent ne
peuvent voiler aux yeux ton triste dépérissement. Je t'ai quitté, mon
pauvre chêne, et depuis cette heure fatale, un étranger est le maître du
château de mon père.
XXVIII.
A MA CHÃRE MARIE ANNE.
Adieu pour toujours à la dame Marie! je dois promptement m'éloigner
d'elle. Quoique le destin nous sépare l'un de l'autre, son image vivra
toujours dans mon cÅur.
La flamme qui brûle dans mon sein ne ressemble point à celle qui embrâse
les cÅurs des amans; l'amour que je sens pour Marie est bien plus pur
que celui qu'inspire le dieu Cupidon.
Je ne désire point troubler votre paix; je ne désire point attrister vos
joies; je ne prends point ma passion pour de l'amour; c'est votre amitié
seule que je réclame.
Non, dix mille amans passionnés ne pourraient éprouver l'amitié que
renferme mon cÅur; elle y demeurera à jamais, aussi long-tems que le
sang qui m'anime circulera dans mes veines!
Puisse le grand ordonnateur du ciel abaisser ses regards sur la terre,
et défendre ma Marie de tout malheur! puisse-t-elle ne jamais connaître
les revers de l'adversité! puisse son bonheur être à jamais durable!
Encore une fois, ma douce Marie, adieu! adieu! je le répète avec
amertume. Je penserai à jamais à vous, aussi long-tems que ce cÅur
battra dans mon sein.
XXIX.
MON ÃPITAPHE
COMPOSÃE A PATRAS EN SORTANT DE MALADIE.
La jeunesse, la nature et la pitié de Jupiter combattirent long-tems
pour tenir ma lampe allumée; mais Romanelli fut si courageux, qu'il les
battit tous les trois--et éteignit sa lumière.
XXX.
SUR L'ÃVASION DE NAPOLÃON DE L'ILE D'ELBE.
Une fois en route comme pour une partie de plaisir, prenant des villes Ã
volonté et des couronnes en ses loisirs, il s'avance de l'île d'Elbe Ã
Paris, donnant des _bals_ aux dames et faisant des _révérences_ à ses
ennemis.
XXXI.
ÃPIGRAMME DE MARTIAL.
_Pierios vatis Theodori flamma Penates
Abstulit: hoc Musis, hoc tibi, Phæbe, placet?
O scelus, ô magnum facinus crimenque Deorum!
Non arsit pariter quod domus et dominus_.
(MARTIAL, lib. XI, _Epigr._ 94.)
La maison du Lauréat a été dévorée par les flammes; les Neuf SÅurs
toutes rieuses virent briller ce feu de joie. Mais, cruel destin!
damnable désastre! la maison--la maison est brûlée, et le maître ne
l'est pas!
XXXII.
LA POUPÃE DE LA NOURRICE DANS _MÃDÃE_.
Oh! que je désirerais qu'un bon embargo eût retenu le navire _Argo_ dans
le port! et qu'en restant toujours dans les chantiers de la Grèce, il
n'eût jamais dépassé les rochers d'Azur! mais maintenant je crains que
sa tournée ne soit la cause de quelque mésaventure pour ma chère miss
Médée, etc., etc.
XXXIII.
VERS
ÃCRITS APRÃS AVOIR LU CEUX QUI SUIVENT SUR UN ALBUM A ATHÃNES.
«La noble Albion voit en souriant partir son fils pour aller visiter le
berceau des arts; son but est noble; glorieuse est l'entreprise; il
vient à Athènes, et--écrit son nom!»
Byron écrivit immédiatement au-dessous:
Ce barde modeste, comme beaucoup de bardes inconnus, rimaille sur nos
noms, mais cache sagement le sien; cependant, quel qu'il soit, pour ne
rien dire de pire, son nom lui ferait plus d'honneur que ses vers.
XXXIV.
VERS ADRESSÃS A LADY BLESSINGTON.
Vous m'avez demandé des vers,--il serait étrange pour un rimeur de
refuser cette demande; mais mon cÅur seul était mon Hippocrène, et mes
sentimens (sa source) sont taris.
Si j'étais encore maintenant ce que j'ai été, j'aurais chanté ce que
Lawrence a si bien peint; mais le chant expirerait sur mes lèvres, et le
sujet est trop délicat pour moi.
Je suis maintenant tout cendre, où autrefois j'étais toute flamme, et le
barde est mort dans mon sein; ce que j'aimais, je ne fais plus que
l'admirer, et mon cÅur est aussi gris que ma tête.
Ma vie ne date point par les années; il y a des momens qui sillonnent le
front comme le soc de la charrue; et là il n'en paraît pas seulement un,
mais il est aussi profond dans mon ame que sur mon front.
Que le jeune homme et l'élégant aspirent à chanter les objets que je
contemple avec indifférence; car le chagrin a arraché de ma lyre la
corde qui produisait des accords dignes d'elle.
RÃPONSE DE LADY BLESSINGTON,
SUR LE MÃME RHYTHME.
Lorsque je demandais quelques vers, crois, je te prie, que ce n'était
point la vanité qui me les faisait désirer; car mon miroir ne peut plus
m'abuser, et je ne puis plus inspirer de poètes.
Le tems a touché mon front de ses doigts rudes et pesans, et les roses
ont fui de mes joues; alors ce serait sûrement une folie de rechercher
maintenant les louanges dues à la beauté.
Mais comme les pélerins qui visitent le tombeau de quelque saint,
emportent avec eux une relique précieuse, je demande un souvenir de toi,
comme un trésor précieux pour m'accompagner dans mon pélerinage.
Oh! ne dis pas que ta lyre ne rend plus d'accords, elle dont les cordes
inspirent de tels ravissemens; ou que ces lèvres magiques sont muettes
d'où la poésie s'échappe avec tant d'harmonie!
Et quoique le chagrin, avant la fuite de la jeunesse, ait pu altérer la
couleur noire de tes beaux cheveux, les lauriers qui couronnent ta tête
cachent à nos yeux les empreintes prématurées du tems.
XXXV.
IMITATIONS D'HORACE.
Qui ne rirait si Lawrence, s'engageant à couvrir sa précieuse toile du
portrait flatté du premier venu, abusait assez de son art pour que la
nature effarouchée vît nos bons bourgeois prendre sous son pinceau la
forme des centaures? Ou si quelque barbouilleur, par amour de
l'extraordinaire, ou pour hâter la vente, s'avisait de joindre à une
fille d'honneur la queue d'une sirène? Ou si le trivial Dubost (comme on
l'a vu naguère), possédé de la fureur de peindre, dégradait les
créatures, images de la divinité? Toute la politesse qui défend de se
moquer des sots en leur présence, ne pourrait réprimer les éclats de
rire de leurs amis. Crois-moi, Moschus, rien ne ressemble plus à ces
tableaux que le livre qui, plus décousu que les rêves d'un malade,
présente à nos regards une foule de figures incomplètes, poétiques
cauchemars, qui n'ont ni pieds ni tête.
De nos jours, les mots nouveaux sont en honneur, si on les ente
adroitement sur quelque gallicisme: pourrions-nous refuser à la muse
plus habile de Dryden et de Pope, ce que Chaucer et Spencer tentèrent
avec succès? Si vous pouvez créer, que ne le faites-vous, à l'exemple de
William Pitt et de Walter-Scott, qui par le secours, l'un de ses vers,
l'autre de ses poumons, ont enrichi les dialectes mal joints de notre
île? Il est et il sera toujours légitime de proposer des réformes en
littérature, comme au parlement.
De même que les forêts couvrent par degrés la terre de leurs feuilles,
ainsi se fanent des expressions qui ont plu dans leur nouveauté. Le même
destin est réservé à l'homme, et à tout ce qui se rattache à lui. Ses
ouvrages, ses mots s'effacent et ne servent plus qu'Ã fixer une date.
Quoique, à un signe des monarques, et à la voix du commerce, des fleuves
impétueux deviennent de tranquilles canaux; quoique des marais desséchés
et assainis soient sillonnés par la charrue et portent de jaunes
moissons; quoique des ports creusés sur nos rivages protégent les
vaisseaux contre les tempêtes de l'antique océan: tout, tout doit périr.
Mais, survivant au naufrage général, l'amour des lettres préserve à demi
les souvenirs du passé.
Les premiers vers satiriques naquirent du spleen de quelque égoïste. En
doutez-vous? Voyez Dryden, Pope, et le doyen de Saint-Patrick[loc45].
[Note loc45: _Mac-Flecknoe_, la _Dunciade_ et toutes les ballades
satiriques de Swift. Quels que soient leurs autres ouvrages, ceux-ci
furent le résultat de sentimens personnels et de récriminations
violentes contre d'indignes rivaux; et quoique le mérite littéraire de
ces satires fasse honneur aux talens poétiques des auteurs, leur
virulence déshonore certainement leur caractère.]
Les vers blancs, aujourd'hui, par un commun accord, sont presque
inséparables de la tragédie. Quoique les fureurs d'Almanzor
s'exprimassent en vers rimés, au tems de Dryden, nous ne voyons pas les
héros des pièces nouvelles en affubler leurs emportemens; et la modeste
comédie, abandonnant tout-à -fait les vers, nous offre en humble prose
ses gentillesses et ses quolibets. Ce n'est pas que nos Beaumont et nos
_Ben_ aient plus mauvaise grâce, ou perdent rien de leur mérite, pour
avoir composé en vers; mais c'est ainsi que Thalie aime à se montrer.
Pauvre fille! que l'on siffle quelque vingt fois par an.
O muse! s'écrie-t--il, réveille de plus sublimes accords! Et, s'il vous
plaît, que pensez-vous voir éclore de son cerveau enflammé? En un
clin-d'Åil, il tombe aussi bas que S..., dont les montagnes épiques ne
manquent jamais d'accoucher d'une souris! Ce n'était pas ainsi que jadis
votre puissant devancier tirait de doux accens de sa lyre inimitable:
d'une voix mélodieuse comme les soupirs de la harpe éolienne, il nous
parle de la première désobéissance de l'homme et du fruit défendu; mais
à mesure que son sujet s'élève, son chant fait retentir les échos de la
terre et des cieux.
Enfin il touche à l'adolescence! On ne le forcera plus à gémir sur les
vers diaboliques[loc46] de Virgile, et sur ceux qu'on lui donne à faire.
Les prières l'ennuient, la lecture est trop sérieuse; il vole de T....ll
à Fordham (malheureux T....ll, condamné à d'éternels soucis par les
apprentis boxeurs et les ours). Que peuvent des tuteurs, des devoirs,
des convenances, en présence d'une meute, de chevaux de chasse et de la
plaine de Newmarket? Rude avec ses aînés, hautain avec ses égaux, poli
envers des escrocs, prodigue de richesses....... persiflé, pillé, dupé,
il passe le tems de ses cours sans rien faire; évite peut-être
l'expulsion, et se retire M. A. maître-des-arts! Et l'on proclame sa
nouvelle dignité dans les clubs et les tripots, dont nul habitué
n'arriva jamais plus haut.
[Note loc 46: Harvey, qui fit connaître la circulation du sang, avait
coutume, dans ses transports d'admiration, de jeter loin de lui son
_Virgile_, en disant que le livre avait un diable familier. Un
personnage tel que celui que je décris jetterait probablement aussi le
livre; mais il désirerait plutôt que le diable s'en emparât, non pas en
haine du poète, mais par une horreur bien fondée des hexamètres. Car,
vraiment, la fastidieuse étude des _longues_ et des _brèves_ suffit pour
qu'un homme prenne la poésie en aversion pendant sa vie entière; et
peut-être en cela n'est-ce pas un désavantage.]
Lancé dans le monde; et devenu moins ardent, il singe l'égoïste prudence
de son père; prend une femme, pour sa dot; choisit ses amis pour leur
rang; achète des terres, et se vante d'être trop prudent pour se fier Ã
la banque. Il prend place au sénat; procrée un héritier, et l'envoie Ã
Harrow, car il y fut lui-même. Muet, quoiqu'il vote, à moins qu'il ne
joigne sa voix aux acclamations favorables au ministère; s'il parle de
son fils, C'est un compère adroit, qu'il espère bien voir un jour
arriver à la pairie!
La vieillesse s'avance; l'âge paralyse ses membres; il quitte la scène,
ou la scène le quitte; il entasse des richesses; s'afflige à chaque
penny qu'il faut dépenser, et l'avarice s'empare de toutes les pensées
qui ne sont pas à l'ambition. Il compte les cent pour cent, et sourit;
ou vainement s'irrite, en considérant ses trésors entamés pour payer les
dettes du jeune Hopeful (plein d'espérance); il pèse bien et sagement ce
qu'il faut acheter ou vendre; habile à tout faire, excepté à mourir!
grondeur, morose, radoteur difficile à contenter, louant tous les tems,
excepté le présent; infirme, querelleur, délaissé et presque oublié, il
meurt sans qu'on le pleure; on l'enterre: qu'il pourrisse!
Là se rend l'alerte boutiquier, dont l'oreille est mise à la torture par
l'orchestre qu'il veut entendre pour son argent. Une fausse honte, et
non la sympathie, l'empêche seule de ronfler; ses angoisses redoublent
quand il croit du bon ton de crier: Encore! Ãcrasé par la foule dans
_Fop's alley_, coudoyé par les élégans, gêné par son chapeau, tremblant
pour ses orteils, sa soirée est un combat, et il ne goûte quelque repos
que quand enfin le rideau tombe, et lui donne un peu de relâche qui
l'enchante. Devinez-vous pourquoi il se résigne à souffrir tout cela, et
plus encore? C'est qu'il lui en coûte cher, et qu'il est forcé de se
parer!
Mais rien n'est sans défaut, et chacun sait que les violons et les
harpes perdent souvent le ton, et que les meilleurs chanteurs, au moment
où ils voudraient réunir tous leurs moyens, ne font entendre que des
accens criards; les chiens perdent la trace du gibier, la pierre refuse
l'étincelle, et les fusils à deux coups (que le diable les emporte!)
manquent le but[loc47]!
[Note loc47: Comme M. Pope a pris la liberté d'envoyer Homère à tous les
diables; malgré tout ce qu'il lui devait, quand il a dit: «Et Homère
(que le diable l'emporte, etc.)» il est présumable que, par licence
poétique, on peut en faire autant, en vers, de tout homme et de toute
chose; et en cas d'accident, je désire qu'on me permette de me prévaloir
de cet illustre précédent.]
Est-ce assez? Non: écrivez donc et imprimez bien vite. Si le dernier
arrivé est dévolu à Satan, qui voudrait arriver le dernier? Ils
assiégent les presses, ils publient en toute hâte, ils escaladent le
comptoir et quittent leurs échoppes: de belles demoiselles de province,
des hommes de haut renom, quoi donc! des baronnets même ont noirci
d'encre leur main guerrière. La pauvreté ne les arrête pas: c'est
Pollion qui nous joua ce tour; de son tems Phébus commença à trouver
crédit chez les banquiers. Ce ne sont pas seulement les vivans; les
morts même nous débitent leurs sottises aussi couramment que jadis
chantait la tête d'Orphée! Sifflés de leur vivant, ils obtiennent un
succès posthume, tirés de la poussière où ils étaient ensevelis quand
ils vivaient. Les revues réveillent le souvenir de leurs épidémiques
délits, de ces livres témoins muets du martyre auquel les condamne la
rage de rimer. Hélas! que de chagrins va nous causer tel barbouilleur
que citèrent souvent le _Morning Post_ et le _Monthly Magazine_! Dans
ces recueils sont ensevelis ses premiers chefs-d'Åuvre; mais bientôt la
presse gémit, et il en sort un épais in-quarto! Laissez donc, vous qui
êtes sages, laissez les succès mendiés de la lyre aux baronnets ou aux
lords possédés du démon des vers, ou à ces crépins de village,
ménestrels jumeaux ivres de poétique bière! Prêtez l'oreille à ces
accords d'une mélodie narcotique: ce sont les savetiers lauréats qui
chantent les louanges de Capel Lofft[loc48].