charmes; mais celui qui entoure le cÅur de ses replis, oh! qui a le
pouvoir de l'arracher par un charme? Il n'est point docile à la science
de la sagesse, et sa voix ne peut le séduire; mais il darde à jamais son
venin dans l'ame qui est condamnée à ses tortures.
VIII.
LA PRIÃRE DE LA NATURE.
Père de la lumière! grand Dieu du ciel! entends-tu les accens du
désespoir? Le crime de l'homme lui sera-t-il jamais pardonné? Le vice
peut-il intercéder en sa faveur par la prière? Père de la lumière, je
t'invoque! Tu vois mon ame triste et sombre; toi qui peux observer la
chute du moineau, détourne de moi la mort du péché; je ne cherche pas
d'autels déserts, de sectes inconnues; oh! indique-moi le chemin de la
vérité! je reconnais ta terrible toute-puissance; épargne, en
l'amendant, les fautes de la jeunesse. Que les bigots élèvent des
temples sombres, que la superstition bénisse leurs portiques, que les
prêtres, pour prolonger leur règne de ténèbres, trompent les hommes par
des contes de cérémonies mystiques. L'homme bornera-t-il la puissance de
son créateur à de gothiques monumens de pierres périssables? Ton temple
est le domaine du jour; la terre, l'océan, le ciel, sont ton trône sans
limites.
L'homme condamnera-t-il sa race aux flammes de l'enfer, si elle ne
fléchit le genou dans tes temples somptueux? Nous dira-t-il que tous,
pour un qui pèche, doivent périr dans la tempête universelle? Chacun
d'eux prétendra-t-il gagner le ciel, et condamner son frère dont l'ame
conserve une espérance contraire, ou que des doctrines moins sévères
inspirent? Ces hommes, par des croyances qu'ils ne peuvent expliquer,
peuvent-ils préparer un bonheur ou un malheur imaginaire? Ces reptiles
qui rampent sur la terre connaissent-ils les desseins de leur sublime
créateur? Ces hommes qui ne vivent que pour eux seuls, dont les années
s'écoulent dans un crime perpétuel,--ces hommes effaceront-ils tous
leurs vices par leur foi, et vivront-ils au-delà des limites du tems?
Père! je ne recherche point les lois d'aucun prophète,--_tes lois_
apparaissent dans les Åuvres de la nature:--je me reconnais une créature
faible et corrompue; cependant je t'adresserai mes prières, car tu veux
les entendre! Toi qui guides les astres errans à travers les royaumes
déserts de l'espace éthéré; qui apaises la guerre des élémens, et dont
je reconnais la main puissante d'un pôle à l'autre:--toi qui, dans ta
sagesse, m'as placé ici-bas; qui, quand tu le voudras, peux m'en
retirer; ah! tandis que je parcours ma carrière sur ce globe terrestre,
étends jusqu'à moi ta main protectrice. C'est toi, ô mon Dieu! c'est toi
que j'invoque! Quel que soit le bien ou le mal qui m'arrive, je me
relève ou je succombe par ton ordre, je me confie dans ta protection.
Si, lorsque cette poussière sera retournée à la poussière, mon ame
s'envole sur des ailes aériennes, comme ton nom glorieux et adoré
inspirera sa faible voix! Mais si cet esprit fugitif partage avec
l'argile l'éternel sommeil de la tombe, tant que la vie circulera dans
mes veines j'élèverai vers toi ma prière, quoique condamné à ne plus me
relever de la couche de la mort. A toi j'adresse mes humbles chants,
reconnaissant de toutes tes faveurs passées, et j'espère, ô mon Dieu,
qu'Ã la fin cette vie errante retournera dans toi.
22 décembre 1806.
NOTE.
L'auteur de cette traduction a publié dans une brochure récente[loc32]
deux extraits des _Védas_, en _sanskrit_, en _français_ et en _persan_,
qui offrent des idées tout-à -fait analogues à quelques-unes de la prière
de Lord Byron, qui leur est de quatre ou cinq mille ans postérieure.
Voici la fin:
«O soleil! nourricier du monde! solitaire anachorète! dominateur et
régulateur suprême! fils de Pradjâpati! écarte tes rayons éblouissans!
retiens ton éclatante lumière, afin que je puisse contempler ta forme
ravissante, et devenir partie de l'être divin qui se meut dans toi!
«Puisse mon souffle de vie être absorbé dans l'ame moléculaire et
universelle de l'espace! Que ce corps matériel et périssable soit réduit
en cendres!
«O Dieu! souviens-toi de mes sacrifices, souviens-toi de mes Åuvres!
souviens-toi de mes sacrifices, souviens-toi de mes Åuvres!
«O Dieu du feu! conduis-nous par le droit chemin. O Dieu! tu connais
toutes nos actions, efface nos péchés: nous t'offrons le plus haut
tribut de nos louanges! notre dernière salutation.»
[Note loc32: _Mémoire sur l'origine et la propagation de la doctrine du
Tao_, fondée en Chine par _Lao-tseu_, traduit du chinois, et accompagné
d'un commentaire tiré des livres sanskrits et chinois, etc.; suivi de
deux _Oupanichads_ des _Védas_, avec le texte sanskrit et persan. Par
M.G. Pauthier, de la Société Asiatique de Paris. A la librairie
orientale de Dondey-Dupré.]
IX.
VERS ÃCRITS SOUS L'IMPRESSION D'UNE MORT PROCHAINE.
Oublierai-je ici la scène encore présente à ma pensée? Les rochers
s'élèvent et les ruisseaux coulent dans les lieux champêtres que la
passion rendait fortunés. Cependant, Marie, tous tes charmes
m'apparaissent encore aussi frais que dans un songe délicieux d'amour.
Oublie ce monde, ô mon ame agitée; tourne, tourne tes pensées vers le
ciel; tu y dirigeras bientôt ton essor, si tes erreurs te sont
pardonnées. Ignorée des bigots et des sectaires, incline-toi devant le
trône du Tout-Puissant, adresse-lui ta tremblante prière. Lui, qui est
clément et juste, ne rejettera pas la prière de l'enfant de la
poussière, quoiqu'il soit le moindre objet de ses soins. Père de la
lumière! j'élève vers toi mes accens; tu vois mon ame triste et sombre:
toi qui peux observer la chute du moineau, détourne de moi la mort du
péché. Toi qui guides l'étoile errante, qui apaises la guerre des
élémens, qui as pour manteau les cieux immenses; pardonne-moi mes
pensées, mes paroles, mes crimes; et puisque je dois bientôt cesser de
vivre, apprends-moi comment je dois mourir.
1807.
X.
LES THERMOPYLES.
Ils sont tombés dans leur dévouement, mais ils sont immortels; le
souffle de la brise semblait soupirer leurs noms et les ondes le
murmurer; les forêts étaient peuplées de leur renommée; la colonne
silencieuse, solitaire et grise, réclamait un soupir pour leur poussière
sacrée; leurs ombres planaient sur la sombre montagne; leur souvenir
brillait dans la fontaine; le plus faible ruisseau, le fleuve le plus
impétueux roulaient leur éternelle renommée. En dépit du joug qu'elle
porte, cette terre est encore celle de la gloire, et la leur! elle est
encore un mot d'ordre pour le monde. Quand l'homme veut accomplir une
grande action, il regarde la Grèce, et se retourne, ainsi encouragé,
pour marcher sur la tête des tyrans; il la contemple, et il se précipite
là où l'on perd la vie, ou bien où l'on conquiert la liberté[loc33].
[Note loc33: Ces derniers vers sont répétés dans le _Siége de Corinthe_.
(_N. du Tr._)]
XI.
STANCES
COMPOSÃES EN REVOYANT UN LIEU OU MON NOM AVAIT ÃTÃ PRIMITIVEMENT
GRAVÃ[loc34].
[Note loc34: Il y a quelques années, étant à Harrow, un ami de l'auteur
avait gravé leurs deux noms dans un endroit écarté; il y avait même
ajouté quelques mots de souvenir. Plus tard, à l'occasion d'une injure
réelle ou imaginaire, l'auteur, avant de quitter Harrow, avait effacé,
ce fragile souvenir. En revoyant Harrow, en 1807, il écrivit ces stances
à leur place.]
Ici naguère les souvenirs de la jeune amitié attiraient les regards de
l'étranger. Peu nombreuses étaient les paroles;--mais cependant, quoique
peu nombreuses, la main du ressentiment les a effacées.
Elle creusa profondément,--mais elle n'effaça pas entièrement les
caractères si unis, que l'amitié, revenue dans ce lieu, les considéra
jusqu'à ce que la mémoire eût salué de nouveau les paroles.
Le repentir les rétablit dans leur état primitif, le pardon y joignit
son nom aimable; et si belle l'inscription reparut, que l'amitié pensa
que c'était la même.
Le souvenir encore aurait pu être beau; mais, hélas! en dépit des
efforts de l'espérance, ou des larmes de l'amitié, l'orgueil s'est jeté
à la traverse, et a effacé l'inscription pour toujours!
XII.
A MON FILS[loc35].
[Note loc35: Un an ou deux avant la date donnée à ce poème, il écrivit
de Harrow à sa mère, pour lui dire qu'il avait éprouvé dernièrement
beaucoup d'ennui à l'occasion d'une jeune femme, maîtresse de son ami
Curzon, qui venait de mourir. Cette femme, se trouvant alors sur le
point de devenir mère, avait déclaré que Lord Byron était le père de son
enfant. Byron assurait positivement sa mère qu'il n'en était rien; mais
persuadé comme il l'était que l'enfant appartenait à Curzon, il
souhaitait qu'on en prit tout le soin possible, et priait sa mère
d'avoir la bonté de se charger de lui. Une telle demande pouvait fort
bien exciter l'humeur d'une femme plus douce que Mrs. Byron; cependant
elle répondit à son fils qu'elle accueillerait volontiers l'enfant dès
qu'il serait né, et qu'elle ferait pour lui tout ce qu'il désirait. Mais
l'enfant mourut en venant au monde.]
Ces tresses blondes, ces yeux bleus rappellent les couleurs de ta mère;
ces lèvres de rose, ces joues à fossettes, et ce sourire destiné Ã
captiver le cÅur, retracent une scène de bonheur, et touchent le cÅur de
ton père, ô mon enfant!
Et tu ne peux murmurer le nom de ton père.--Ah! William, si ce nom était
le tien, sa conscience ne lui ferait point de reproche;--mais--écartons
ces idées,--les soins que je prendrai de toi pourront me procurer
quelque paix. L'ombre de ta mère sourira dans sa joie, et pardonnera
tout le passé, ô mon enfant!
Le gazon a recouvert ton humble tombe, et tu n'as connu que le sein
d'une étrangère. Le préjugé peut rire dédaigneusement de ta naissance,
et t'accorder à peine un nom sur la terre; mais il ne saurait détruire
une seule de tes espérances:--le cÅur d'un père est à toi, ô mon enfant!
Laisse un monde insensible exprimer son dédain; dois-je, pour lui
plaire, désavouer la voix de la nature? Ah! non;--quoique les moralistes
me réprouvent, je te bénis, le plus cher enfant de l'amour, beau
chérubin, gage de jeunesse et de joie:--un père veille sur ton berceau,
ô mon enfant!
Oh! quel charme, avant que l'âge ait ridé mon front, avant que d'avoir
épuisé à moitié la coupe de la vie, de contempler à la fois en toi un
frère et un fils, et d'employer le reste de mes jours à réparer mon
injustice envers toi, ô mon enfant!
Quoique ton père étourdi soit bien jeune encore, sa jeunesse n'éteindra
pas en lui le feu de l'amour paternel; et quand même tu me serais moins
cher, tant que l'image d'Hélène revivra en toi, ce cÅur, plein de son
souvenir, de son bonheur passé, n'en abandonnera jamais le gage, ô mon
enfant!
1807.
XIII.
A UN AMI.
L'amitié est l'amour sans ailes[loc36].
[Note loc36: Cette devise est en français dans l'original.]
Pourquoi mon cÅur affligé gémirait-il de ce que ma jeunesse est passée?
je puis encore compter des jours heureux: la faculté d'aimer _n'est pas_
encore morte en moi. En revenant sur mes premières années, un souvenir
durable, une vérité impérissable m'apporte une céleste consolation;
portez-la, souffles de la brise! portez-la aux lieux où mon cÅur s'émut
pour la première fois.--
L'amitié est l'amour sans ailes
... ... ... ... ...[loc37]
[Note loc37: Il manque ici six stances que nous n'avons pu nous
procurer.]
Séjour de ma jeunesse! ton clocher lointain me rappelle toutes ces
scènes joyeuses; mon sein brûle de sa première flamme,--je redeviens
enfant par la pensée. Ton bosquet d'ormeaux, ta colline verdoyante,
chacun de tes sentiers me ravissent encore; chaque fleur exhale un
double parfum. Il me semble encore, au milieu de nos doux entretiens,
entendre chacun de mes chers compagnons s'écrier:
L'amitié est l'amour sans ailes.
Mon Lycus! pourquoi pleures-tu? retiens tes larmes qui tombent;
l'affection peut dormir quelque tems, mais, oh! sois-en sûr, elle se
réveillera de nouveau. Pense, pense, mon ami, lorsque nous nous
retrouverons, combien sera douce cette réunion si long-tems désirée! Mon
ame bondit de joie à cet espoir. Quand deux jeunes cÅurs sont si pleins
d'affection, l'absence, mon ami, ne peut que redire:
L'amitié est l'amour sans ailes.
XIV.
CHANSON.
Je ne dis pas, je n'écris pas, je ne murmure pas ton nom: le son m'en
serait pénible; je serais coupable de le divulguer. Mais cette larme qui
brûle ma joue décèle les pensées profondes qui assiègent mon cÅur
silencieux.
Ces heures ont été trop courtes pour notre passion, trop longues pour
notre repos!--Leur joie ou leur amertume pourrait-elle cesser? Nous nous
repentons,--nous abjurons notre amour,--nous voulons rompre notre
chaîne,-nous voulons nous séparer,--nous voulons nous fuir--pour nous
unir encore!
Oh! que le bonheur t'appartienne, que la faute ne soit qu'Ã moi!
Pardonne-moi, femme adorée!--oublie-moi, si tu veux;--mais ce cÅur qui
est à toi expirera sans s'abaisser ou s'avilir: et jamais _homme_ ne le
brisera;--quoique _toi_ tu en aies le pouvoir.
Fière avec les superbes, mais humble avec toi, sera toujours cette ame,
dans sa noirceur la plus amère. Quand tu es à mes côtés, les jours
passent plus rapidement; et tous les momens me paraissent plus doux que
si des mondes étaient à mes pieds.
Un soupir de ta douleur, un regard de ton amour, fixera, changera mon
sort. Ceux qui n'ont point d'ame s'étonneront de tout ce que j'abandonne
pour toi; tes lèvres répondront, non aux leurs, mais _aux miennes_.
XV.
EN S'EMBARQUANT POUR LISBONNE.
A.M. HODGSON.
En rade de Falmouth, 30 juin 1809.
1. Hourra! Hodgson, nous voilà partis; l'embargo est à la fin levé: une
brise favorable agite les voiles, et les frappe contre le mât au-dessus
duquel le pavillon de partance déploie ses orbes onduleux. Attention! le
coup de canon est tiré. Les cris des femmes effrayées et les juremens
des matelots nous avertissent que le moment est venu. Voici monter Ã
bord un coquin de douanier; il faut tout ouvrir, tout montrer, malles,
caisses, etc. Malgré tant de bruit et de fracas, il faut que le plus
petit trou à rats soit visité, avant qu'on ne nous permette de partir Ã
bord du paquebot de Lisbonne.
2. Nos matelots détachent les amarres: tout le monde aux rames! Le
bagage descend de dessus le quai; nous sommes impatiens. En avant,
poussez loin du rivage! «Prenez garde! cette caisse renferme des
liquides. Arrêtez le bateau, je me sens malade: oh! mon Dieu!»--«Malade!
madame; le diable m'emporte, vous le serez bien davantage quand vous
aurez été seulement une heure à bord.» Hommes, femmes; maîtres et
valets, maîtresses et servantes, pressés les uns contre les autres comme
des bâtons de cire, crient, se démènent et s'agitent. Que de bruit, que
de fracas avant que nous n'atteignions le paquebot de Lisbonne!
3. Enfin nous l'avons atteint! Voila le capitaine, le brave Kidd, qui
commande son équipage. Les passagers sont parqués dans leur logement,
les uns pour y grogner, les autres pour y vomir tout à leur aise. «HolÃ
hé! appelez-vous cela une chambre? Cela n'a pas trois pieds carrés; il
n'y aurait pas de quoi contenir la reine Mab[loc38]. Qui diable peut
loger là -dedans?»--«Qui, monsieur? beaucoup de monde. Vingt seigneurs Ã
la fois ont rempli mon navire.»--«Vraiment! Jésus mon Dieu, comme vous
nous pressez! Plût à Dieu que vos vingt seigneurs y fussent encore!
j'aurais échappé à la chaleur et au bruit qui règnent à bord de ce beau
navire, le paquebot de Lisbonne.
[Note loc38: _Queen Mab_; voyez, dans Shakspeare, la charmante
description de cette petite reine des fées et de son petit équipage.]
4. «Fletcher! Murray! Rob! où êtes-vous? étendus sur le pont comme des
bûches! Un coup de main, vous, joli matelot; voilà un bout de corde pour
fouetter ces chiens-là .» Hobhouse murmure des juremens terribles en
roulant le long de l'écoutille; il vomit alternativement des vers et son
déjeuner, et nous envoie tous à tous les diables. «Voilà une stance sur
la maison de Bragance... Au secours!»--«Un couplet.»--«Non, une tasse
d'eau chaude.»--«Qu'est-ce qu'il y a?»--«Diable! mon foie me vient sur
le bord des lèvres! Je ne survivrai jamais au bruit et au fracas de ce
navire brutal, le paquebot de Lisbonne.»
5. Enfin, nous voilà en route pour la Turquie; Dieu sait quand nous en
reviendrons! Les vents violens et les sombres tempêtes peuvent en un
moment briser notre vaisseau. Mais puisque, de l'avis des philosophes,
la vie n'est qu'une plaisanterie, le mieux est encore de rire. Rions
donc, comme je fais maintenant; rions de tout, des grandes et des
petites choses. Bien portans ou malades, Ã la mer ou sur terre, tant que
nous avons de quoi boire abondamment, rions. Que diable! peut-on se
soucier d'autre chose? Holà hé! de bon vin! qui voudrait s'en laisser
manquer, même à bord du paquebot de Lisbonne?
XVI.
RÃPONSE A UN AMI
QUI REPROCHAIT A L'AUTEUR SON INSOCIABILITÃ.
Mon cher Becher, vous me dites de me mêler à la société des hommes: je
ne saurais nier que votre avis ne soit bon; mais la retraite convient
mieux à mon caractère, je ne veux pas descendre jusqu'à un monde que je
méprise.
Si le sénat ou les camps m'appelaient, l'ambition pourrait me faire
sortir de mon heureux repos; et quand la jeunesse, ce tems d'épreuve,
sera passée, peut-être je m'efforcerai d'illustrer mon nom.
Le feu caché dans les flancs caverneux de l'Etna couve long-tems et
fermente en secret: à la fin un volume effroyable de flammes et de fumée
révèle son existence; alors il n'y a point de torrens qui puissent
l'éteindre, point de barrières qui puissent l'arrêter.
Oh! tel est le désir de gloire qui dévore mon cÅur, qu'il m'ordonne de
vivre pour être loué un jour de la postérité. Oh! si je pouvais, comme
le phénix, prendre mon essor avec des ailes de feu, avec lui je serais
content de mourir au milieu des flammes.
Pour une vie comme celle de Fox, pour une mort comme celle de Chatham,
quelles censures, quels dangers, quelles haines ne braverais-je pas?
Leur vie ne s'est point terminée avec leur dernier souffle, leur gloire
anime et vivifie le silence de leur tombeau.
XVII.
A LADY JERSEY.
SUR CE QUE LE PRINCE RÃGENT AVAIT EXCLU SON PORTRAIT DE SA GALERIE DE
BEAUTÃS.
Lorsque le vain triomphe du maître impérial auquel Rome obéissait en
l'abhorrant, offrit aux yeux vulgaires chaque buste glorieux qui
représentait l'image d'un brave ou d'un juste, qu'est-ce que le regard
scrutateur de la foule admirait le plus de tout ce que lui découvrait
cette passagère exhibition?--Quel est le murmure d'étonnement que ce
spectacle fit passer de bouche en bouche? Le nom de Brutus, car son
image était absente. Cette absence prouvait sa vertu; cette absence
fixait son souvenir dans tous les cÅurs pensifs.--Si donc, belle Jersey!
notre regard admirateur cherche ton portrait, dans un muet étonnement,
parmi tous ces charmes dépeints qui brillent avec moins d'éclat de ton
absence,--si lui, ce vain et sot vieillard, admis par confiance
l'héritier de la monarchie de son père,--si son Åil corrompu et son cÅur
flétri ont pu supporter d'être séparés de ton image charmante, que cette
honte sans goût lui reste, et à nous le regret de contempler une troupe
de beautés sans leur _chef_[loc39]!
[Note loc39: Ce mot est en français dans l'original.]
Mais une pensée consolante nous rassure, nous perdons le portrait, mais
nous conservons nos cÅurs! Qui peut maintenant visiter cette galerie
vantée? C'est un jardin avec toutes ses fleurs, sans la _rose_; une
fontaine qui manque seulement d'eaux vives; une nuit étoilée sans la
présence de Diane! Les portraits présens de chaque beauté sont perdus
pour nos yeux, parce qu'en les contemplant, ils nous font rêver à _toi_.
Cependant ton âge, à son midi, peut encore briller long-tems avec tout
ce que la vertu demande pour hommage;--l'élégance de la jeunesse, la
grâce du maintien, l'Åil qui inspire la joie, le front serein, la
noirceur éblouissante de cette chevelure bouclée qui ombrage, en le
laissant voir, ce front si beau[loc40]; ce regard qui nous séduit, et
cette vie qui jette un charme dont le pouvoir ne permet pas à nos
regards de se reposer, mais les force à revenir et à découvrir toujours
de nouveaux attraits. Rien n'est affaibli de ces charmes qui sont
toujours aussi brillans, et même trop _éblouissans_ pour la vue d'un
_radoteur_[loc41]. Ils doivent attendre que chacun de ces attraits soit
passé pour plaire au cÅur chétif qui ne plaît à aucun; à ce stupide et
froid _sensualiste_, dont l'Åil sec, dans sa noire envie, a écarté ton
portrait; et qui a mis à la torture son pauvre esprit pour réunir en soi
la haine de la liberté, et l'amabilité qui t'appartient.
[Note loc40: _More than fair_.]
[Note loc41: _Dotard_.]
XVIII.
VERS ADRESSÃS A UNE JOLIE QUAKERESSE.
Aimable enfant! quoique nous ne nous soyons rencontrés qu'une fois, je
n'oublierai jamais cette entrevue; et quoique nous ne devions plus
jamais nous revoir, le souvenir me retracera toujours tes beaux traits.
Je ne voudrais pas dire: _je t'aime_; mais mes sentimens luttent encore
avec ma volonté. En vain pour t'arracher de mon cÅur je repousse sans
cesse mes pensées; en vain je réprime mes soupirs prêts à s'échapper, un
autre succède à celui qui est étouffé: peut-être n'est-ce pas de
l'amour, mais cependant je ne puis jamais t'oublier. Quoique nous
n'ayons pas rompu le silence, nos yeux ont parlé un langage plus doux.
La langue dissimule dans un langage flatteur et exprime ce que le cÅur
ne sent point; la tromperie souille des lèvres coupables et fait taire
les émotions du cÅur; mais les interprètes de l'ame, les yeux dédaignent
une pareille contrainte, et méprisent tout déguisement. Ainsi--nos
regards s'arrêtèrent souvent l'un sur l'autre, et nos cÅurs
s'entendirent, sans qu'un sentiment intérieur nous en ait blâmés; dis
plutôt que c'était le sentiment qui nous inspirait.--Quoique je réprime
ce qu'il exprimait, cependant je conçois que tu veuilles en deviner une
partie; car, en même tems que ma mémoire réfléchit sur tes charmes,
peut-être la tienne s'égare-t-elle jusqu'à moi.
Ainsi, pour moi du moins, je puis dire que ton image m'apparaît dans la
nuit, dans le jour; dans la veille, mon imagination en est tout
occupée;--dans le sommeil, cette image me sourit dans des songes
fugitifs;--cette vision charme le cours des heures, et me fait maudire
l'apparition de l'aurore qui vient dissiper mon sommeil plein de
délices, et me fait désirer une nuit sans fin! Oh! quel que soit mon
sort à venir, que le plaisir ou la douleur attende mes pas errans,
séduit par l'amour, ou assiégé par la tempête, jamais, oh! jamais je
n'oublierai ton image! Hélas! nous ne nous reverrons donc plus, nos
premiers regards ne pourront plus se répéter! Alors, permets-moi de
murmurer cette prière d'adieu, inspirée par l'inquiétude de mon cÅur:
«Puisse le ciel tellement protéger mon aimable quakeresse que la douleur
ne puisse jamais l'atteindre; mais heureux soit aussi, hélas! celui qui
partage son cÅur! Oh! puisse l'heureux mortel, destiné à lui être uni
par les liens les plus étroits, lui apporter à chaque instant de
nouvelles joies et perdre le titre de mari dans celui d'amant. Puisse ce
beau sein ne jamais connaître ce que c'est que de ressentir une peine
incessante, qui torture l'ame d'un vain regret pour l'objet--_que l'on
ne peut jamais oublier_.»
XIX.
A. M. MOORE.
O vous qui, sous tous les noms, avez le don de charmer la ville,
Anacréon, Tom-Little, Tom-Moore ou Tom-Brow;--car que je sois pendu si
je sais de quoi vous devez être le plus fier, de vos in-quartos à deux
guinées, ou de vos petits livres à 4 sous.