3. Au-dessus de moi, écoutez! le long cri maniaque d'ames et de corps

dans la captivité! Écoutez les coups de fouet et les hurlemens

croissans, et les blasphèmes à moitié inarticulés! Il y a là des êtres

pires que des fous frénétiques, quelques hommes dont l'esprit est égaré

par une intolérable douleur; et sombre est la lumière qui leur est

laissée avec d'inutiles tortures, ainsi que le veut leur tyran pour

satisfaire sa volupté du mal. Je suis jeté parmi eux et parmi leurs

victimes; c'est au milieu de ces soupirs et de ces cris que j'ai passé

de longues années; c'est au milieu de soupirs et de cris semblables que

doit se terminer ma vie. Qu'il en soit ainsi;--car alors je pourrai

reposer dans la tombe.

4. J'ai souffert patiemment jusqu'ici, je supporterai encore patiemment

mes souffrances: j'ai oublié la moitié de ce que je voulais oublier;

mais si j'étais rendu à la vie,--oh! mon destin serait-il d'être

oublieux comme je suis maintenant oublié?--N'éprouverais-je pas de

ressentimens contre ceux qui m'ont retenu dans cette vaste demeure de

lépreux et des nombreuses douleurs? Là où le rire n'est point joyeux, où

la pensée ne sort point de l'ame, où les paroles n'appartiennent pas au

langage des hommes, où les hommes mêmes n'appartiennent pas Ã

l'humanité, où les cris répondent aux malédictions, les gémissemens aux

coups, et où chacun est torturé dans son cachot séparé;--car nous sommes

jetés en foule dans nos solitudes[loc31]; séparés l'un de l'autre par

des murs épais, qui répètent par l'écho les cris de la folie dans sa

loquacité étrange;--tandis que chacun peut les entendre, personne ne

fait attention à l'appel de son voisin,--personne! excepté un homme, le

plus malheureux de tous, qui n'était point fait pour être le compagnon

de ces insensés, ni pour être enfermé entre la folie et le malheur.

N'éprouverai-je pas de ressentimens contre ceux qui m'ont jeté dans

cette prison? qui m'ont avili dans l'esprit des hommes, en me refusant

l'usage du mien, en flétrissant ma vie au milieu de sa carrière, en

représentant mes paroles comme choses à éviter et à craindre? Ne leur

ferai-je pas payer ces angoisses, et ne leur apprendrai-je pas les

gémissemens étouffés de la douleur? Les efforts à faire pour rester

calme, et la froide détresse qui détruit notre contentement stoïque?

Non!--trop fier pour être vindicatif--j'ai pardonné les insultes de la

princesse, et je voudrais mourir. Oui, sœur de mon souverain! pour toi

je dissipe toute l'amertume de mon cœur; elle ne peut habiter où règne

_ton_ image. Les haines de ton frère,--je ne les maudis point; tu n'as

pas pitié de moi,--mais je ne puis t'oublier.

[Note loc31: _For we are crowded in our solitudes_.]

5. Réfléchis sur un amour qui ne connaît pas le désespoir, mais dont

toutes les affections non éteintes font encore son plus grand bonheur:

vives et profondes, qu'elles demeurent encore dans mon cœur fermé et

silencieux, comme la foudre accumulée habite dans son nuage, enveloppée

de son noir et roulant linceul, jusqu'à ce qu'elle éclate,--et que le

dard éthéré frappe au loin: ainsi au choc électrique de ton nom, la

pensée ardente éclate en moi, et pour un moment toute autre pensée que

la tienne disparaît;--elles ne sont plus,--je suis le même pour toi. Et

cependant mon amour se fortifie sans ambition; je connaissais ta

naissance, la mienne, et je savais qu'une princesse n'était point la

compagne d'amour d'un poète. Je ne confiais point cet amour, je ne le

murmurais point; il se suffisait à lui-même, il était à lui-même sa

propre récompense; et si mes yeux l'ont révélé, hélas! ils ont été bien

punis par le silence et la froideur des tiens, et cependant je ne me

plains pas. Tu étais pour moi un reliquaire de cristal, adoré à une

sainte distance, et dont je baisais respectueusement le parvis sacré qui

l'entourait. Non pas parce que tu étais une princesse, mais parce que

l'amour t'avait parée d'une auréole de gloire, et avait revêtu tes

traits d'une beauté qui frappait d'étonnement,--oh! non pas

d'étonnement,--mais d'une crainte respectueuse comme celle qu'inspire le

Très-Haut; et dans cette douce sévérité il y avait quelque chose qui

surpassait toutes les tendresses.--Je ne sais pas pourquoi--ton génie

maîtrisait le mien;--mon étoile est encore devant toi:--s'il était

présomptueux d'aimer ainsi sans espérance, cette triste fatalité m'a

coûté cher. Mais par cela même tu m'es encore plus chère, et je

passerais ma vie avec contentement, dans ce cachot qui me

torture,--seulement pour l'amour de _toi_. L'amour, qui m'a visité dans

mes chaînes, en a à moitié allégé la pesanteur; et pour le reste,

quoiqu'elles soient encore pesantes, il me prête de la force pour les

soutenir. Il te contemple avec un cœur tout entier à toi, et surmonte

l'intensité de la douleur.

6. Cela n'est pas étonnant:--depuis ma naissance mon ame fut enivrée

d'amour; cet amour a pénétré et s'est mêlé à tous les objets que j'ai

vus sur la terre. Je faisais des idoles de ces objets inanimés, et des

fleurs solitaires et sauvages, des rochers où elles croissaient, un

paradis sous les arbres balancés duquel je me reposais à l'ombre, en y

rêvant des heures sans nombre, quoique je fusse toujours grondé pour de

semblables absences; et les sages secouaient leurs têtes blanches sur

moi, et disaient que des hommes exaltés comme moi étaient fous, et qu'un

gueux d'enfant comme moi finirait mal, et que la seule leçon que je

méritasse était le fouet; et alors ils me frappaient, et je ne pleurais

pas, mais je les maudissais dans mon cœur; et je retournais dans ma

solitude cachée pour pleurer seul, et pour rêver de nouveau des visions

qui naissent sans être livré au sommeil. Avec les années, mon cœur

commença à palpiter de sentimens d'un trouble étrange, et d'une peine

douce. Mon cœur tout entier s'exhalait dans un seul besoin, mais errant

et indéfini, jusqu'au jour où je trouvai l'objet que je cherchais,--et

qui était toi. Dès lors tout mon être fut absorbé en toi;--le monde

avait disparu;--tu avais dans mon cœur annihilé la terre!

7. J'aimai plus encore la solitude;--mais je ne pensais guère à passer

je ne sais quel tems de ma vie éloigné de toute communauté avec

l'existence, excepté celle des maniaques et de leur tyran, à être leur

compagnon bien des années avant que mon corps, comme les leurs, ait été

livré aux vers de la tombe. Mais qui m'a vu en proie au désespoir, ou

qui m'a entendu dans le délire? Peut-être, dans un semblable cachot,

souffrons-nous plus que le matelot naufragé sur son rivage désert. Le

monde est tout entier devant lui.--Le _mien_ est _ici_, dans un espace Ã

peine double de celui qu'ils seront obligés d'accorder à mon cercueil.

Bien qu'_il_ doive mourir, il peut élever les yeux, et, d'un regard

mourant, accuser le ciel.--Je n'élèverai point les miens pour une

semblable plainte, quoiqu'ils soient couverts par la voûte de mon

cachot.

8. Cependant j'éprouve de tems en tems que mon esprit s'affaiblit, mais

avec le sentiment de sa décadence.--Je vois des lumières inaccoutumées

briller sur les murs de ma prison, et un démon étrange, qui me vexe par

des tours d'escamoteur et de petits tourmens accompagnés du sentiment de

l'homme heureux et libre. Mais ce qui est le plus affreux pour celui qui

a ainsi long-tems souffert, c'est la maladie du cœur, la petitesse du

lieu qui l'enferme, et tout ce qui peut être supporté sans mourir, ou

qui peut avilir l'ame. Je pense que mes ennemis n'ont été que l'homme;

mais des esprits ont pu se liguer avec lui:--toute la terre

m'abandonne,--le ciel m'oublie;--dans l'impuissance de me défendre, les

pouvoirs du mal peuvent, la chose est possible, me tenter encore, et

prévaloir contre la créature accablée qu'ils assaillent. Pourquoi mon

esprit est-il éprouvé dans cette fournaise comme l'acier? parce que j'ai

aimé, parce que j'ai aimé ce que je ne devais pas aimer, et que j'ai vu

ce qui était plus ou moins que mortel et que moi.

9. J'ai été autrefois très-prompt à sentir--ce n'est plus.--Mes

cicatrices sont durcies, car autrement j'aurais déjà brisé mon cerveau

contre ces barreaux de fer, en voyant le soleil briller à travers comme

par moquerie.--Si je supporte et si j'ai supporté ce que j'ai raconté,

et tout ce qui n'a pas de paroles pour s'exprimer, c'est parce que je ne

voulais pas mourir et sanctionner par un suicide le stupide mensonge qui

m'enchaîne ici, imprimer profondément, par la flétrissure de la honte,

la folie dans ma mémoire, et rechercher la compassion pour un nom

flétri, en scellant la sentence que mes ennemis ont portée contre moi.

Non--ce nom sera immortel!--et je fais de mon cachot actuel un temple

pour l'avenir que les nations viendront visiter en mon honneur; tandis

que toi, Ferrare! lorsque tes ducs souverains ne seront plus avec toi,

tu tomberas en ruines, tes palais écroulés seront déserts, la couronne

d'un poète sera ta propre couronne, le cachot d'un poète ton monument le

plus célèbre, aux yeux de l'étranger qui contemplera tes murs dépeuplés.

Et toi, Léonore! toi--qui fus honteuse de ce qu'un homme comme moi ait

pu t'aimer,--qui rougis d'entendre que tu pouvais être chère à un cœur

qui ne fut point celui d'un monarque; va! dis à ton frère que mon cœur,

indompté par le malheur, les années, la lassitude--et peut-être par la

flétrissure qu'il m'a imputée--et la longue infection d'une caverne

comme celle-ci, où l'esprit est livré à la même pourriture que les

habitans de l'abîme, t'adore encore;--et ajoute--que lorsque les tours

et les créneaux qui gardent ses heures joyeuses de banquet, de danse, de

fête, de débauche, seront oubliés ou laissés dans un honteux

abandon,--ce cachot sera un lieu consacré! Mais toi,--quand toute cette

magie de la naissance et de la beauté, qui t'entoure, sera dissipée,--tu

auras encore la moitié du laurier qui ombragera ma tombe. Nul pouvoir

dans la mort ne pourra séparer nos noms, comme aucun dans la vie ne peut

t'arracher de mon cœur. Oui, Léonore! ce sera notre destin d'être unis

pour toujours;--mais il sera trop tard!

FIN DE LA LAMENTATION DU TASSE.

POÉSIES INÉDITES

DE LORD BYRON.

AVERTISSEMENT

DES ÉDITEURS.

Les poésies qui suivent ont été publiées dans la dernière édition donnée

par les frères Galignani à Paris. C'était pour nous un devoir de les

reproduire ici avec les autres pièces inédites, pour faire connaître les

œuvres complètes du poète. Elles n'ajouteront rien à sa gloire,

quelques-unes étant des essais de sa jeunesse; mais plusieurs

augmenteront l'estime qu'inspire son caractère, et que l'on s'obstine

quelquefois à lui refuser, en considérant la tendance générale de ses

autres poésies.

POÉSIES INÉDITES

DE LORD BYRON.

I.

VERS ADRESSÉS A L'OBJET DE SES AFFECTIONS

APRÈS SON MARIAGE.

Il fut un tems, je n'ai pas besoin de le nommer, puisqu'il ne sera

jamais laissé dans l'oubli,--où tous nos sentimens, toutes nos émotions

étaient les mêmes, comme mon ame est encore la même pour toi.

Et depuis cette heure où ta bouche m'avoua, pour la première fois, une

flamme qui égalait la mienne, quoique mon cœur ait eu plus d'un tort

envers toi, tort caché, et par là non ressenti par le tien.

Aucun cœur,--non, aucun cœur n'a été si profondément abattu, en pensant

avec quelle rapidité cet amour s'était enfui, éphémère comme chaque

infidèle baiser!--mais éphémère dans ton cœur seulement.

Cependant le mien éprouva quelques consolations en entendant récemment

tes lèvres déclarer, par des accens crus autrefois sincères, que tu

conservais le souvenir des jours qui ne sont plus.

Oui, mon adorée! et cependant ma cruelle amie; quoique tu ne veuilles

plus aimer de nouveau, il m'est doublement doux de penser que le

souvenir de cet amour se conserve dans ton cœur.

Oui, c'est pour moi une glorieuse pensée; mon ame ne se plaindra plus

désormais, quelle que tu sois ou que tu puisses être; tu _as_ été

tendrement, uniquement à moi.

II.

EN QUITTANT L'ANGLETERRE.

C'en est fait! la chaloupe déploie ses blanches voiles au souffle

frémissant de la brise fraîche qui siffle sur la cime du mât penché;--et

moi, je dois m'éloigner de cette terre, parce que je n'en puis aimer

qu'une.

Mais si je pouvais redevenir ce que j'ai été, si je pouvais revoir ce

que j'ai vu,--si je pouvais de nouveau reposer sur le cœur qui rendit

autrefois heureux mes plus ardens désirs; je ne chercherais pas un autre

climat, parce que je n'en puis aimer qu'une.

Il y a long-tems que j'ai vu cet œil qui a causé mon bonheur ou mon

infortune, et je me suis efforcé, mais en vain, de l'effacer de ma

mémoire; car, quoique je m'éloigne d'Albion, mon amour est encore

attaché à une seule.

Comme un oiseau solitaire et sans compagne, mon cœur abattu est désolé;

je regarde autour de moi, et je ne puis rencontrer un sourire ami, ou un

visage bien-venu; et même, dans les foules, je suis encore seul, parce

que je n'en puis aimer qu'une.

Je traverserai les mers écumantes, et je chercherai un asile étranger;

et jusqu'à ce que j'aie oublié un beau mais infidèle visage, je ne

trouverai pas de lieu de repos. Je ne puis éviter mes noires pensées:

l'amour me suit partout, mais l'amour pour une seule.

Le plus pauvre, le plus misérable de la terre trouve encore quelque

foyer hospitalier où le doux regard de l'amitié ou de l'amour peut

encore sourire dans le bonheur, ou consoler dans l'affliction; mais je

n'ai ni ami, ni amante, parce que je n'en puis aimer qu'une.

Je pars! mais, dans quelque lieu que j'aborde, il ne s'y trouve ni un

œil pour pleurer avec moi, ni un cœur fraternel pour partager la moindre

de mes peines; et toi, qui as détruit toutes mes espérances, tu ne

trouveras pas pour moi un soupir, quoique je t'aie aimée seule.

De penser seulement à chaque scène de nos jeunesses,--de ce que nous

sommes, de ce que nous avons été,--accablerait de douleur des cœurs plus

faibles; mais le mien, hélas! a résisté à ce coup mortel: cependant il

bat encore, comme au commencement de son amour, et il n'a jamais aimé

fidèlement qu'un cœur.

Quel est ce cœur si cher, ce cœur bien-aimé? il n'est point donné aux

yeux vulgaires de le contempler;--et pourquoi cet amour a-t-il été si

promptement traversé? tu le sais mieux que personne,--je l'ai éprouvé

plus que tout autre: mais peu d'entre ceux qui habitent sous le soleil

ont aimé aussi long-tems et un seul objet.

J'ai essayé des chaînes d'une autre beauté remplie d'attraits et

peut-être aussi belle à la vue; je voudrais l'avoir aimée autant que

toi;--mais quelque charme indomptable défendait à mon cœur saignant

d'accorder un retour de tendresse et d'amour à tout autre qu'à une

seule.

Il me serait doux de te revoir au moment du départ, et de te bénir à mon

dernier adieu; cependant je ne désire pas que ces yeux pleurent sur

celui qui va errer sur les vagues agitées,--quoique partout où ma barque

portera mes pas fugitifs, je n'aime que toi,--je ne puisse aimer qu'un

cœur.

III.

STANCES DESTINÉES A ÊTRE RÉCITÉES A LA RÉUNION CALÉDONIENNE, EN 1814.

Quel est celui qui n'a pas jeté un regard sur la page où la Renommée a

fixé le nom inconquis de la haute Calédonie, la terre des montagnes qui

repoussa les chaînes des Romains et chassa loin d'elle les Danois aux

crêtes de flammes, dont aucun ennemi ne pourrait dompter le brillant

claymore et le bouillant courage,--qu'aucun tyran ne pourrait commander?

Cette antique génération n'est plus,--mais leurs enfans respirent

encore, et la gloire les couronne d'un double laurier; elle brille sur

les bannières confondues des Gallois et des Saxons; et, Angleterre! tu

ajoutes leur valeur indomptable à la tienne. Le sang qui coula avec

Wallace fut celui d'hommes libres; mais maintenant, il est versé

seulement pour la gloire et pour toi! Oh! ne repousse pas la demande du

vétéran du Nord; mais prête-lui ton assistance,--le monde lui a donné la

renommée!

Les plus humbles rangs, les braves les plus ignorés qui ont versé leur

sang, tandis qu'ils suivaient avec ardeur la bannière orgueilleuse qui

dormait sur le gazon flétri que leurs camarades, plus heureux, avaient

foulé dans leur triomphe qu'ils nous ont légué,--c'est tout ce que leur

destin accorde--à leurs enfans orphelins et à leur épouse solitaire:

cette épouse peut, sur les sombres collines de la haute Albyn, élever

vers le ciel un œil mélancolique et plein de larmes, ou contempler,

tandis que des nuages prophétiques découvrent les malheurs anticipés du

devin montagnard, le fantôme sanglant de chaque guerrier sombre dans ces

nuages, ou éclatant dans les éclairs de la tempête. Alors elle entonnera

le chant solitaire, la douce complainte sur celui qui n'est plus,--sur

celui dont les restes éloignés demandent vainement le sauvage _requiem_

de Coronach réservé au brave!

C'est le ciel--non l'homme--qui doit soulager la douleur qui éclate

lorsque les sentimens de la nature suivent leur cours; cependant la

tendresse et le tems peuvent dérober aux larmes la moitié de leur

amertume pour un être si cher: la reconnaissance de la nation cependant

peut étendre un coussin sans épines sous la tête de la veuve; elle peut

alléger les soins maternels de son cœur, et préserver du besoin les

enfans du soldat.

IV.

STANCES A CELLE QUI PEUT LE MIEUX LES COMPRENDRE.

Qu'il en soit ainsi!--nous nous séparons pour toujours! Que le passé

ressemble au néant! Si je t'avais seulement _aimée_, jamais tu ne

m'aurais été aussi chère.

Si je t'avais aimée, et que j'eusse été ainsi dédaigné, j'aurais pu

mieux supporter cette injure;--lorsqu'il n'est pas récompensé,--l'amour

est dompté par le sentiment naissant du mépris.

L'orgueil peut refroidir ce que la passion avait rendu brûlant, le tems

peut dompter la volonté capricieuse; mais le cœur trahi par l'amitié

palpite des battemens les plus insensés du malheur.

Si je t'avais aimée,--je pourrais te haïr maintenant, de cette haine qui

est une consolation; je pourrais aller jusqu'à t'exécrer et assouvir ma

vengeance par des paroles.

Mais il est un chagrin silencieux qui ne peut trouver aucune issue dans

le langage, qui dédaigne d'emprunter aucun soulagement à ces hauteurs

que le chant peut atteindre.

Comme une chaîne insonore qui rend esclave,--comme les rêves sans

sommeil qui sont une raillerie,--comme les gouttes d'eau glacées qui

tombent de la voûte d'un rocher caverneux,

Tel est le sentiment glacé et malade que tu as fait connaître à mon

cœur; par une blessure profonde tu l'as forcé à dérober au monde sa plus

amère douleur!

Autrefois ce cœur te crut tendrement, orgueilleusement, tout ce que

l'imagination peut se peindre; autrefois il t'honorait, t'estimait,

comme son idole, comme sa sainte!

Pour moi tu étais plus qu'une femme, et ce n'était pas comme un homme

que mes regards s'arrêtaient sur toi; pourquoi m'as-tu trompé comme une

femme? pourquoi as-tu accumulé sur moi une malédiction plus qu'humaine?

N'étais-tu qu'un démon, empruntant le sourire de l'amitié et les

artifices de la femme, et parée d'une beauté étrangère, jouant avec un

cœur fidèle?

Par cet œil qui put autrefois répondre par ses regards aux miens, par

cette oreille qui put autrefois écouter les histoires que je te

racontais;

Par cette lèvre, prodigue de sourires, qui pouvait adoucir l'amertume

des chagrins; par cette joue qui brillait autrefois de tant d'éclat, et

feignait de rougir aux paroles de la pure amitié;

Par tous ces charmes trompeurs réunis tu as servi ta volonté capricieuse

et flétri sans regrets celui que tu ne voulais pas obligeamment

assassiner!

Cependant je ne te maudis point--dans ma tristesse,--je sens encore

combien tu me fus chère. Oh! je ne pourrais--même dans la folie--te

condamner à la peine que tu mérites!

Vis! et quand ma vie sera éteinte, puisse la tienne durer encore

long-tems; trop tard alors tu pourras découvrir par tes propres

sentimens tout ce que j'ai dû ressentir contre toi!

Quand tous tes attraits seront fanés,--quand tes flatteurs ne

t'encenseront plus;--avant que le linceul de la mort ait dérobé aux

regards la proie d'un reptile;--

Avant cette heure--trompeuse sirène! écoute-moi!--tu ressentiras ce que

j'éprouve maintenant, tandis que mon ame, voltigeant près de toi,

murmure à ton oreille le vœu rompu de l'amitié!

Mais--il est inutile de te faire des reproches sur ta vie passée ou

présente;--ce que tu fus--mon imagination l'a rêvé! ce que tu es--je le

connais _trop tard_!

V.

MÉLODIES HÉBRAÏQUES.

I.

C'est l'heure où le chant du rossignol retentit dans les

bosquets;--c'est l'heure où les vœux des amans semblent plus doux dans

les paroles murmurées tout bas;--les souffles du vent et les murmures

des eaux apportent à l'oreille solitaire une musique harmonieuse. Les

gouttes de la rosée du soir ont rendu brillante chaque fleur, et les

étoiles se rassemblent dans les cieux, et les vagues deviennent plus

azurées, et les feuilles ont une couleur plus brune, et dans l'espace

règne encore ce clair-obscur si doucement sombre, si ténébreusement pur,

qui suit le déclin du jour au moment où le crépuscule disparaît devant

les rayons de la lune.

II.

Dans la vallée des eaux nous pleurons sur le jour où l'ennemi, où l'hôte

de l'étranger fit sa proie de Jérusalem; et nos têtes reposent

tristement penchées sur nos seins, et nos cœurs sont pleins de la patrie

absente.

Le chant qu'ils demandaient en vain,--il dort encore dans nos ames,

comme le vent qui a expiré sur la colline; ils demandaient nos chants

sur la harpe,--mais ils versèrent notre sang avant que notre main droite

leur fît entendre le moindre accord d'harmonie.

Nos harpes sans cordes sont suspendues sur les branches désolées du

saule, aussi tristes, aussi muettes que les feuilles desséchées. Nos

mains peuvent être enchaînées,--nos larmes sont encore libres pour notre

prière et notre gloire,--et Sion! oh toi!

III.

Ils disent que l'espérance est du bonheur; mais l'amour natal peut

honorer le passé, et la mémoire réveille les pensées qui consolent:

elles se lèvent les premières--et se couchent les dernières; et tout ce

que la mémoire aime le plus à se rappeler était autrefois notre seule

espérance; et tout ce que cette espérance a adoré et perdu s'est

conservé dans la mémoire.

Hélas! tout est déception; l'avenir nous abuse de loin; nous ne pouvons

être ce que nous nous rappelons, et nous n'osons penser à ce que nous

sommes.

VI.

FRANCISCA.

Francisca s'avance dans l'ombre de la nuit, mais ce n'est pas pour

contempler les étoiles du firmament; et si elle s'asseoit dans le

bosquet de son jardin, ce n'est pas par amour pour ses fleurs

naissantes. Elle écoute,--mais ce n'est pas la voix du rossignol,

quoique son oreille attende une histoire aussi tendre que la sienne. Le

bruit d'un pas se fait entendre à travers l'épais feuillage, et sa joue

devient pâle, et son cœur bat rapidement; une voix murmure à travers les

feuilles frémissantes, et sa rougeur revient,--et son sein se soulève:

un moment encore et ils seront réunis.--Il est passé,--son amant est Ã

ses pieds.

VII.

LA RENOMMÉE, LA SAGESSE, L'AMOUR ET LE POUVOIR.

La renommée, la sagesse, l'amour et le pouvoir étaient à moi, et la

santé et la jeunesse étaient à moi; mon verre se rougissait des vins de

tous les climats, et d'aimables beautés me prodiguaient leurs caresses;

je voyais briller mon cœur dans les yeux de la beauté, et je sentais mon

ame s'attendrir; tout ce que peut accorder la terre, ou l'homme désirer,

m'appartenait dans une royale splendeur.

J'essaie de compter les jours que la mémoire peut rappeler de l'oubli,

avec tout ce que la vie ou la terre déploient de séductions; il ne s'est

levé aucun jour, il ne s'est passé aucune heure de plaisir, sans être

mêlé d'amertume; et aucun ornement de ma puissance ne brilla sans se

flétrir.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 05 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 21 / 24 段