dans la captivité! Ãcoutez les coups de fouet et les hurlemens
croissans, et les blasphèmes à moitié inarticulés! Il y a là des êtres
pires que des fous frénétiques, quelques hommes dont l'esprit est égaré
par une intolérable douleur; et sombre est la lumière qui leur est
laissée avec d'inutiles tortures, ainsi que le veut leur tyran pour
satisfaire sa volupté du mal. Je suis jeté parmi eux et parmi leurs
victimes; c'est au milieu de ces soupirs et de ces cris que j'ai passé
de longues années; c'est au milieu de soupirs et de cris semblables que
doit se terminer ma vie. Qu'il en soit ainsi;--car alors je pourrai
reposer dans la tombe.
4. J'ai souffert patiemment jusqu'ici, je supporterai encore patiemment
mes souffrances: j'ai oublié la moitié de ce que je voulais oublier;
mais si j'étais rendu à la vie,--oh! mon destin serait-il d'être
oublieux comme je suis maintenant oublié?--N'éprouverais-je pas de
ressentimens contre ceux qui m'ont retenu dans cette vaste demeure de
lépreux et des nombreuses douleurs? Là où le rire n'est point joyeux, où
la pensée ne sort point de l'ame, où les paroles n'appartiennent pas au
langage des hommes, où les hommes mêmes n'appartiennent pas Ã
l'humanité, où les cris répondent aux malédictions, les gémissemens aux
coups, et où chacun est torturé dans son cachot séparé;--car nous sommes
jetés en foule dans nos solitudes[loc31]; séparés l'un de l'autre par
des murs épais, qui répètent par l'écho les cris de la folie dans sa
loquacité étrange;--tandis que chacun peut les entendre, personne ne
fait attention à l'appel de son voisin,--personne! excepté un homme, le
plus malheureux de tous, qui n'était point fait pour être le compagnon
de ces insensés, ni pour être enfermé entre la folie et le malheur.
N'éprouverai-je pas de ressentimens contre ceux qui m'ont jeté dans
cette prison? qui m'ont avili dans l'esprit des hommes, en me refusant
l'usage du mien, en flétrissant ma vie au milieu de sa carrière, en
représentant mes paroles comme choses à éviter et à craindre? Ne leur
ferai-je pas payer ces angoisses, et ne leur apprendrai-je pas les
gémissemens étouffés de la douleur? Les efforts à faire pour rester
calme, et la froide détresse qui détruit notre contentement stoïque?
Non!--trop fier pour être vindicatif--j'ai pardonné les insultes de la
princesse, et je voudrais mourir. Oui, sÅur de mon souverain! pour toi
je dissipe toute l'amertume de mon cÅur; elle ne peut habiter où règne
_ton_ image. Les haines de ton frère,--je ne les maudis point; tu n'as
pas pitié de moi,--mais je ne puis t'oublier.
[Note loc31: _For we are crowded in our solitudes_.]
5. Réfléchis sur un amour qui ne connaît pas le désespoir, mais dont
toutes les affections non éteintes font encore son plus grand bonheur:
vives et profondes, qu'elles demeurent encore dans mon cÅur fermé et
silencieux, comme la foudre accumulée habite dans son nuage, enveloppée
de son noir et roulant linceul, jusqu'à ce qu'elle éclate,--et que le
dard éthéré frappe au loin: ainsi au choc électrique de ton nom, la
pensée ardente éclate en moi, et pour un moment toute autre pensée que
la tienne disparaît;--elles ne sont plus,--je suis le même pour toi. Et
cependant mon amour se fortifie sans ambition; je connaissais ta
naissance, la mienne, et je savais qu'une princesse n'était point la
compagne d'amour d'un poète. Je ne confiais point cet amour, je ne le
murmurais point; il se suffisait à lui-même, il était à lui-même sa
propre récompense; et si mes yeux l'ont révélé, hélas! ils ont été bien
punis par le silence et la froideur des tiens, et cependant je ne me
plains pas. Tu étais pour moi un reliquaire de cristal, adoré à une
sainte distance, et dont je baisais respectueusement le parvis sacré qui
l'entourait. Non pas parce que tu étais une princesse, mais parce que
l'amour t'avait parée d'une auréole de gloire, et avait revêtu tes
traits d'une beauté qui frappait d'étonnement,--oh! non pas
d'étonnement,--mais d'une crainte respectueuse comme celle qu'inspire le
Très-Haut; et dans cette douce sévérité il y avait quelque chose qui
surpassait toutes les tendresses.--Je ne sais pas pourquoi--ton génie
maîtrisait le mien;--mon étoile est encore devant toi:--s'il était
présomptueux d'aimer ainsi sans espérance, cette triste fatalité m'a
coûté cher. Mais par cela même tu m'es encore plus chère, et je
passerais ma vie avec contentement, dans ce cachot qui me
torture,--seulement pour l'amour de _toi_. L'amour, qui m'a visité dans
mes chaînes, en a à moitié allégé la pesanteur; et pour le reste,
quoiqu'elles soient encore pesantes, il me prête de la force pour les
soutenir. Il te contemple avec un cÅur tout entier à toi, et surmonte
l'intensité de la douleur.
6. Cela n'est pas étonnant:--depuis ma naissance mon ame fut enivrée
d'amour; cet amour a pénétré et s'est mêlé à tous les objets que j'ai
vus sur la terre. Je faisais des idoles de ces objets inanimés, et des
fleurs solitaires et sauvages, des rochers où elles croissaient, un
paradis sous les arbres balancés duquel je me reposais à l'ombre, en y
rêvant des heures sans nombre, quoique je fusse toujours grondé pour de
semblables absences; et les sages secouaient leurs têtes blanches sur
moi, et disaient que des hommes exaltés comme moi étaient fous, et qu'un
gueux d'enfant comme moi finirait mal, et que la seule leçon que je
méritasse était le fouet; et alors ils me frappaient, et je ne pleurais
pas, mais je les maudissais dans mon cÅur; et je retournais dans ma
solitude cachée pour pleurer seul, et pour rêver de nouveau des visions
qui naissent sans être livré au sommeil. Avec les années, mon cÅur
commença à palpiter de sentimens d'un trouble étrange, et d'une peine
douce. Mon cÅur tout entier s'exhalait dans un seul besoin, mais errant
et indéfini, jusqu'au jour où je trouvai l'objet que je cherchais,--et
qui était toi. Dès lors tout mon être fut absorbé en toi;--le monde
avait disparu;--tu avais dans mon cÅur annihilé la terre!
7. J'aimai plus encore la solitude;--mais je ne pensais guère à passer
je ne sais quel tems de ma vie éloigné de toute communauté avec
l'existence, excepté celle des maniaques et de leur tyran, à être leur
compagnon bien des années avant que mon corps, comme les leurs, ait été
livré aux vers de la tombe. Mais qui m'a vu en proie au désespoir, ou
qui m'a entendu dans le délire? Peut-être, dans un semblable cachot,
souffrons-nous plus que le matelot naufragé sur son rivage désert. Le
monde est tout entier devant lui.--Le _mien_ est _ici_, dans un espace Ã
peine double de celui qu'ils seront obligés d'accorder à mon cercueil.
Bien qu'_il_ doive mourir, il peut élever les yeux, et, d'un regard
mourant, accuser le ciel.--Je n'élèverai point les miens pour une
semblable plainte, quoiqu'ils soient couverts par la voûte de mon
cachot.
8. Cependant j'éprouve de tems en tems que mon esprit s'affaiblit, mais
avec le sentiment de sa décadence.--Je vois des lumières inaccoutumées
briller sur les murs de ma prison, et un démon étrange, qui me vexe par
des tours d'escamoteur et de petits tourmens accompagnés du sentiment de
l'homme heureux et libre. Mais ce qui est le plus affreux pour celui qui
a ainsi long-tems souffert, c'est la maladie du cÅur, la petitesse du
lieu qui l'enferme, et tout ce qui peut être supporté sans mourir, ou
qui peut avilir l'ame. Je pense que mes ennemis n'ont été que l'homme;
mais des esprits ont pu se liguer avec lui:--toute la terre
m'abandonne,--le ciel m'oublie;--dans l'impuissance de me défendre, les
pouvoirs du mal peuvent, la chose est possible, me tenter encore, et
prévaloir contre la créature accablée qu'ils assaillent. Pourquoi mon
esprit est-il éprouvé dans cette fournaise comme l'acier? parce que j'ai
aimé, parce que j'ai aimé ce que je ne devais pas aimer, et que j'ai vu
ce qui était plus ou moins que mortel et que moi.
9. J'ai été autrefois très-prompt à sentir--ce n'est plus.--Mes
cicatrices sont durcies, car autrement j'aurais déjà brisé mon cerveau
contre ces barreaux de fer, en voyant le soleil briller à travers comme
par moquerie.--Si je supporte et si j'ai supporté ce que j'ai raconté,
et tout ce qui n'a pas de paroles pour s'exprimer, c'est parce que je ne
voulais pas mourir et sanctionner par un suicide le stupide mensonge qui
m'enchaîne ici, imprimer profondément, par la flétrissure de la honte,
la folie dans ma mémoire, et rechercher la compassion pour un nom
flétri, en scellant la sentence que mes ennemis ont portée contre moi.
Non--ce nom sera immortel!--et je fais de mon cachot actuel un temple
pour l'avenir que les nations viendront visiter en mon honneur; tandis
que toi, Ferrare! lorsque tes ducs souverains ne seront plus avec toi,
tu tomberas en ruines, tes palais écroulés seront déserts, la couronne
d'un poète sera ta propre couronne, le cachot d'un poète ton monument le
plus célèbre, aux yeux de l'étranger qui contemplera tes murs dépeuplés.
Et toi, Léonore! toi--qui fus honteuse de ce qu'un homme comme moi ait
pu t'aimer,--qui rougis d'entendre que tu pouvais être chère à un cÅur
qui ne fut point celui d'un monarque; va! dis à ton frère que mon cÅur,
indompté par le malheur, les années, la lassitude--et peut-être par la
flétrissure qu'il m'a imputée--et la longue infection d'une caverne
comme celle-ci, où l'esprit est livré à la même pourriture que les
habitans de l'abîme, t'adore encore;--et ajoute--que lorsque les tours
et les créneaux qui gardent ses heures joyeuses de banquet, de danse, de
fête, de débauche, seront oubliés ou laissés dans un honteux
abandon,--ce cachot sera un lieu consacré! Mais toi,--quand toute cette
magie de la naissance et de la beauté, qui t'entoure, sera dissipée,--tu
auras encore la moitié du laurier qui ombragera ma tombe. Nul pouvoir
dans la mort ne pourra séparer nos noms, comme aucun dans la vie ne peut
t'arracher de mon cÅur. Oui, Léonore! ce sera notre destin d'être unis
pour toujours;--mais il sera trop tard!
FIN DE LA LAMENTATION DU TASSE.
POÃSIES INÃDITES
DE LORD BYRON.
AVERTISSEMENT
DES ÃDITEURS.
Les poésies qui suivent ont été publiées dans la dernière édition donnée
par les frères Galignani à Paris. C'était pour nous un devoir de les
reproduire ici avec les autres pièces inédites, pour faire connaître les
Åuvres complètes du poète. Elles n'ajouteront rien à sa gloire,
quelques-unes étant des essais de sa jeunesse; mais plusieurs
augmenteront l'estime qu'inspire son caractère, et que l'on s'obstine
quelquefois à lui refuser, en considérant la tendance générale de ses
autres poésies.
POÃSIES INÃDITES
DE LORD BYRON.
I.
VERS ADRESSÃS A L'OBJET DE SES AFFECTIONS
APRÃS SON MARIAGE.
Il fut un tems, je n'ai pas besoin de le nommer, puisqu'il ne sera
jamais laissé dans l'oubli,--où tous nos sentimens, toutes nos émotions
étaient les mêmes, comme mon ame est encore la même pour toi.
Et depuis cette heure où ta bouche m'avoua, pour la première fois, une
flamme qui égalait la mienne, quoique mon cÅur ait eu plus d'un tort
envers toi, tort caché, et par là non ressenti par le tien.
Aucun cÅur,--non, aucun cÅur n'a été si profondément abattu, en pensant
avec quelle rapidité cet amour s'était enfui, éphémère comme chaque
infidèle baiser!--mais éphémère dans ton cÅur seulement.
Cependant le mien éprouva quelques consolations en entendant récemment
tes lèvres déclarer, par des accens crus autrefois sincères, que tu
conservais le souvenir des jours qui ne sont plus.
Oui, mon adorée! et cependant ma cruelle amie; quoique tu ne veuilles
plus aimer de nouveau, il m'est doublement doux de penser que le
souvenir de cet amour se conserve dans ton cÅur.
Oui, c'est pour moi une glorieuse pensée; mon ame ne se plaindra plus
désormais, quelle que tu sois ou que tu puisses être; tu _as_ été
tendrement, uniquement à moi.
II.
EN QUITTANT L'ANGLETERRE.
C'en est fait! la chaloupe déploie ses blanches voiles au souffle
frémissant de la brise fraîche qui siffle sur la cime du mât penché;--et
moi, je dois m'éloigner de cette terre, parce que je n'en puis aimer
qu'une.
Mais si je pouvais redevenir ce que j'ai été, si je pouvais revoir ce
que j'ai vu,--si je pouvais de nouveau reposer sur le cÅur qui rendit
autrefois heureux mes plus ardens désirs; je ne chercherais pas un autre
climat, parce que je n'en puis aimer qu'une.
Il y a long-tems que j'ai vu cet Åil qui a causé mon bonheur ou mon
infortune, et je me suis efforcé, mais en vain, de l'effacer de ma
mémoire; car, quoique je m'éloigne d'Albion, mon amour est encore
attaché à une seule.
Comme un oiseau solitaire et sans compagne, mon cÅur abattu est désolé;
je regarde autour de moi, et je ne puis rencontrer un sourire ami, ou un
visage bien-venu; et même, dans les foules, je suis encore seul, parce
que je n'en puis aimer qu'une.
Je traverserai les mers écumantes, et je chercherai un asile étranger;
et jusqu'à ce que j'aie oublié un beau mais infidèle visage, je ne
trouverai pas de lieu de repos. Je ne puis éviter mes noires pensées:
l'amour me suit partout, mais l'amour pour une seule.
Le plus pauvre, le plus misérable de la terre trouve encore quelque
foyer hospitalier où le doux regard de l'amitié ou de l'amour peut
encore sourire dans le bonheur, ou consoler dans l'affliction; mais je
n'ai ni ami, ni amante, parce que je n'en puis aimer qu'une.
Je pars! mais, dans quelque lieu que j'aborde, il ne s'y trouve ni un
Åil pour pleurer avec moi, ni un cÅur fraternel pour partager la moindre
de mes peines; et toi, qui as détruit toutes mes espérances, tu ne
trouveras pas pour moi un soupir, quoique je t'aie aimée seule.
De penser seulement à chaque scène de nos jeunesses,--de ce que nous
sommes, de ce que nous avons été,--accablerait de douleur des cÅurs plus
faibles; mais le mien, hélas! a résisté à ce coup mortel: cependant il
bat encore, comme au commencement de son amour, et il n'a jamais aimé
fidèlement qu'un cÅur.
Quel est ce cÅur si cher, ce cÅur bien-aimé? il n'est point donné aux
yeux vulgaires de le contempler;--et pourquoi cet amour a-t-il été si
promptement traversé? tu le sais mieux que personne,--je l'ai éprouvé
plus que tout autre: mais peu d'entre ceux qui habitent sous le soleil
ont aimé aussi long-tems et un seul objet.
J'ai essayé des chaînes d'une autre beauté remplie d'attraits et
peut-être aussi belle à la vue; je voudrais l'avoir aimée autant que
toi;--mais quelque charme indomptable défendait à mon cÅur saignant
d'accorder un retour de tendresse et d'amour à tout autre qu'à une
seule.
Il me serait doux de te revoir au moment du départ, et de te bénir à mon
dernier adieu; cependant je ne désire pas que ces yeux pleurent sur
celui qui va errer sur les vagues agitées,--quoique partout où ma barque
portera mes pas fugitifs, je n'aime que toi,--je ne puisse aimer qu'un
cÅur.
III.
STANCES DESTINÃES A ÃTRE RÃCITÃES A LA RÃUNION CALÃDONIENNE, EN 1814.
Quel est celui qui n'a pas jeté un regard sur la page où la Renommée a
fixé le nom inconquis de la haute Calédonie, la terre des montagnes qui
repoussa les chaînes des Romains et chassa loin d'elle les Danois aux
crêtes de flammes, dont aucun ennemi ne pourrait dompter le brillant
claymore et le bouillant courage,--qu'aucun tyran ne pourrait commander?
Cette antique génération n'est plus,--mais leurs enfans respirent
encore, et la gloire les couronne d'un double laurier; elle brille sur
les bannières confondues des Gallois et des Saxons; et, Angleterre! tu
ajoutes leur valeur indomptable à la tienne. Le sang qui coula avec
Wallace fut celui d'hommes libres; mais maintenant, il est versé
seulement pour la gloire et pour toi! Oh! ne repousse pas la demande du
vétéran du Nord; mais prête-lui ton assistance,--le monde lui a donné la
renommée!
Les plus humbles rangs, les braves les plus ignorés qui ont versé leur
sang, tandis qu'ils suivaient avec ardeur la bannière orgueilleuse qui
dormait sur le gazon flétri que leurs camarades, plus heureux, avaient
foulé dans leur triomphe qu'ils nous ont légué,--c'est tout ce que leur
destin accorde--à leurs enfans orphelins et à leur épouse solitaire:
cette épouse peut, sur les sombres collines de la haute Albyn, élever
vers le ciel un Åil mélancolique et plein de larmes, ou contempler,
tandis que des nuages prophétiques découvrent les malheurs anticipés du
devin montagnard, le fantôme sanglant de chaque guerrier sombre dans ces
nuages, ou éclatant dans les éclairs de la tempête. Alors elle entonnera
le chant solitaire, la douce complainte sur celui qui n'est plus,--sur
celui dont les restes éloignés demandent vainement le sauvage _requiem_
de Coronach réservé au brave!
C'est le ciel--non l'homme--qui doit soulager la douleur qui éclate
lorsque les sentimens de la nature suivent leur cours; cependant la
tendresse et le tems peuvent dérober aux larmes la moitié de leur
amertume pour un être si cher: la reconnaissance de la nation cependant
peut étendre un coussin sans épines sous la tête de la veuve; elle peut
alléger les soins maternels de son cÅur, et préserver du besoin les
enfans du soldat.
IV.
STANCES A CELLE QUI PEUT LE MIEUX LES COMPRENDRE.
Qu'il en soit ainsi!--nous nous séparons pour toujours! Que le passé
ressemble au néant! Si je t'avais seulement _aimée_, jamais tu ne
m'aurais été aussi chère.
Si je t'avais aimée, et que j'eusse été ainsi dédaigné, j'aurais pu
mieux supporter cette injure;--lorsqu'il n'est pas récompensé,--l'amour
est dompté par le sentiment naissant du mépris.
L'orgueil peut refroidir ce que la passion avait rendu brûlant, le tems
peut dompter la volonté capricieuse; mais le cÅur trahi par l'amitié
palpite des battemens les plus insensés du malheur.
Si je t'avais aimée,--je pourrais te haïr maintenant, de cette haine qui
est une consolation; je pourrais aller jusqu'à t'exécrer et assouvir ma
vengeance par des paroles.
Mais il est un chagrin silencieux qui ne peut trouver aucune issue dans
le langage, qui dédaigne d'emprunter aucun soulagement à ces hauteurs
que le chant peut atteindre.
Comme une chaîne insonore qui rend esclave,--comme les rêves sans
sommeil qui sont une raillerie,--comme les gouttes d'eau glacées qui
tombent de la voûte d'un rocher caverneux,
Tel est le sentiment glacé et malade que tu as fait connaître à mon
cÅur; par une blessure profonde tu l'as forcé à dérober au monde sa plus
amère douleur!
Autrefois ce cÅur te crut tendrement, orgueilleusement, tout ce que
l'imagination peut se peindre; autrefois il t'honorait, t'estimait,
comme son idole, comme sa sainte!
Pour moi tu étais plus qu'une femme, et ce n'était pas comme un homme
que mes regards s'arrêtaient sur toi; pourquoi m'as-tu trompé comme une
femme? pourquoi as-tu accumulé sur moi une malédiction plus qu'humaine?
N'étais-tu qu'un démon, empruntant le sourire de l'amitié et les
artifices de la femme, et parée d'une beauté étrangère, jouant avec un
cÅur fidèle?
Par cet Åil qui put autrefois répondre par ses regards aux miens, par
cette oreille qui put autrefois écouter les histoires que je te
racontais;
Par cette lèvre, prodigue de sourires, qui pouvait adoucir l'amertume
des chagrins; par cette joue qui brillait autrefois de tant d'éclat, et
feignait de rougir aux paroles de la pure amitié;
Par tous ces charmes trompeurs réunis tu as servi ta volonté capricieuse
et flétri sans regrets celui que tu ne voulais pas obligeamment
assassiner!
Cependant je ne te maudis point--dans ma tristesse,--je sens encore
combien tu me fus chère. Oh! je ne pourrais--même dans la folie--te
condamner à la peine que tu mérites!
Vis! et quand ma vie sera éteinte, puisse la tienne durer encore
long-tems; trop tard alors tu pourras découvrir par tes propres
sentimens tout ce que j'ai dû ressentir contre toi!
Quand tous tes attraits seront fanés,--quand tes flatteurs ne
t'encenseront plus;--avant que le linceul de la mort ait dérobé aux
regards la proie d'un reptile;--
Avant cette heure--trompeuse sirène! écoute-moi!--tu ressentiras ce que
j'éprouve maintenant, tandis que mon ame, voltigeant près de toi,
murmure à ton oreille le vÅu rompu de l'amitié!
Mais--il est inutile de te faire des reproches sur ta vie passée ou
présente;--ce que tu fus--mon imagination l'a rêvé! ce que tu es--je le
connais _trop tard_!
V.
MÃLODIES HÃBRAÃQUES.
I.
C'est l'heure où le chant du rossignol retentit dans les
bosquets;--c'est l'heure où les vÅux des amans semblent plus doux dans
les paroles murmurées tout bas;--les souffles du vent et les murmures
des eaux apportent à l'oreille solitaire une musique harmonieuse. Les
gouttes de la rosée du soir ont rendu brillante chaque fleur, et les
étoiles se rassemblent dans les cieux, et les vagues deviennent plus
azurées, et les feuilles ont une couleur plus brune, et dans l'espace
règne encore ce clair-obscur si doucement sombre, si ténébreusement pur,
qui suit le déclin du jour au moment où le crépuscule disparaît devant
les rayons de la lune.
II.
Dans la vallée des eaux nous pleurons sur le jour où l'ennemi, où l'hôte
de l'étranger fit sa proie de Jérusalem; et nos têtes reposent
tristement penchées sur nos seins, et nos cÅurs sont pleins de la patrie
absente.
Le chant qu'ils demandaient en vain,--il dort encore dans nos ames,
comme le vent qui a expiré sur la colline; ils demandaient nos chants
sur la harpe,--mais ils versèrent notre sang avant que notre main droite
leur fît entendre le moindre accord d'harmonie.
Nos harpes sans cordes sont suspendues sur les branches désolées du
saule, aussi tristes, aussi muettes que les feuilles desséchées. Nos
mains peuvent être enchaînées,--nos larmes sont encore libres pour notre
prière et notre gloire,--et Sion! oh toi!
III.
Ils disent que l'espérance est du bonheur; mais l'amour natal peut
honorer le passé, et la mémoire réveille les pensées qui consolent:
elles se lèvent les premières--et se couchent les dernières; et tout ce
que la mémoire aime le plus à se rappeler était autrefois notre seule
espérance; et tout ce que cette espérance a adoré et perdu s'est
conservé dans la mémoire.
Hélas! tout est déception; l'avenir nous abuse de loin; nous ne pouvons
être ce que nous nous rappelons, et nous n'osons penser à ce que nous
sommes.
VI.
FRANCISCA.
Francisca s'avance dans l'ombre de la nuit, mais ce n'est pas pour
contempler les étoiles du firmament; et si elle s'asseoit dans le
bosquet de son jardin, ce n'est pas par amour pour ses fleurs
naissantes. Elle écoute,--mais ce n'est pas la voix du rossignol,
quoique son oreille attende une histoire aussi tendre que la sienne. Le
bruit d'un pas se fait entendre à travers l'épais feuillage, et sa joue
devient pâle, et son cÅur bat rapidement; une voix murmure à travers les
feuilles frémissantes, et sa rougeur revient,--et son sein se soulève:
un moment encore et ils seront réunis.--Il est passé,--son amant est Ã
ses pieds.
VII.
LA RENOMMÃE, LA SAGESSE, L'AMOUR ET LE POUVOIR.
La renommée, la sagesse, l'amour et le pouvoir étaient à moi, et la
santé et la jeunesse étaient à moi; mon verre se rougissait des vins de
tous les climats, et d'aimables beautés me prodiguaient leurs caresses;
je voyais briller mon cÅur dans les yeux de la beauté, et je sentais mon
ame s'attendrir; tout ce que peut accorder la terre, ou l'homme désirer,
m'appartenait dans une royale splendeur.
J'essaie de compter les jours que la mémoire peut rappeler de l'oubli,
avec tout ce que la vie ou la terre déploient de séductions; il ne s'est
levé aucun jour, il ne s'est passé aucune heure de plaisir, sans être
mêlé d'amertume; et aucun ornement de ma puissance ne brilla sans se
flétrir.