en l'année 1405, eut un fils nommé Hugo, jeune homme beau et franc.
Parisina Malatesta, seconde femme de Niccolo, comme la plupart des
belles-mères, le traitait avec peu d'affection, à la grande douleur du
marquis qui l'aimait avec prédilection.
«Un jour elle prit congé de son mari pour entreprendre un certain
voyage, auquel il consentit, mais sous la condition qu'Hugo
l'accompagnerait; car il espérait par ce moyen l'amener enfin Ã
abandonner l'aversion obstinée qu'elle avait conçue contre lui. Son
intention fut trop bien remplie, puisque pendant le voyage elle ne
perdit pas seulement toute sa haine, mais elle tomba dans l'extrême
opposé. Après son retour, le marquis ne tarda pas long-tems à apprendre
ce qu'il en était. Il arriva un jour qu'un domestique du marquis, nommé
Zoese, ou, comme d'autres l'appellent, Giorgio, passant devant les
appartemens de Parisina, vit en sortir une de ses femmes de chambre,
tout éplorée. Lui en ayant demandé la raison, elle lui répondit que sa
maîtresse, pour quelque léger tort, l'avait frappée; et, donnant cours Ã
son ressentiment, elle ajouta qu'elle pourrait être facilement vengée,
si elle faisait connaître la criminelle familiarité qui existait entre
Parisina et son beau-fils. Le domestique retint ces paroles, et les
rapporta à son maître qui en fut tellement frappé, qu'il en crut à peine
ses oreilles. Il s'assura du fait, hélas! trop clairement, le 18 mai, en
regardant à travers un trou pratiqué dans le plafond de la chambre de sa
femme. Aussitôt il éclata en fureur, et arrêta les deux complices avec
Aldobrandino Rangoni de Modène, gentilhomme de Parisina, et aussi,
dit-on, deux de ses femmes de chambre comme complices de ce crime. Il
ordonna qu'ils fussent tous mis promptement à la question, disant que
les juges prononçassent la sentence dans les formes accoutumées sur les
accusés. Cette sentence fut la mort. Il y eut des personnes qui
intercédèrent en faveur des condamnés, entre autres Ugocciono Contrario,
qui avait tout pouvoir sur l'esprit de Niccolo, et son ministre âgé et
dévoué, Alberto dal Sale. Tous les deux, en versant des larmes et Ã
genoux devant le marquis, implorèrent sa pitié, ajoutant toutes les
raisons qui leur étaient suggérées pour qu'il épargnât les coupables, en
outre des motifs d'honneur et de décence qui devaient l'engager à cacher
au public une si scandaleuse action. Mais sa colère le rendit
inflexible, et il commanda à l'instant que la sentence fût mise Ã
exécution.
«Ce fut alors dans les prisons du château, et précisément dans ces
effrayans donjons que l'on voit encore maintenant, sous la chambre
appelée Aurora, au pied de la Tour du Lion, en haut de la rue Giovecca,
que, dans la nuit du 22 mai, furent décapités, d'abord Hugo, et ensuite
Parisina. Zoese, celui qui l'avait accusée, conduisit cette dernière par
le bras au lieu du supplice. Elle s'imagina, tout le tems, qu'on allait
la jeter dans un puits; et elle demandait à chaque pas si elle n'était
pas encore arrivée à l'endroit qui lui était destiné. Il lui fut répondu
que le châtiment qui l'attendait était celui de la hache. Elle demanda
ce qu'était devenu Hugo, et elle reçut pour réponse qu'il était déjÃ
décapité. A ces paroles elle poussa un profond soupir, et s'écria:
«Alors, maintenant, je ne désire pas conserver la vie!» Ãtant arrivée
près du billot, elle arracha de ses propres mains tous ses ornemens; et
enveloppant sa tête d'un mouchoir, elle la présenta au coup fatal qui
termina cette cruelle scène. Rangoni et les deux amans, selon deux
calendriers de la Bibliothèque de Saint-François, furent ensevelis dans
le cimetière de ce couvent. Rien n'est connu concernant les femmes.
«Le marquis veilla pendant toute cette nuit terrible; et, comme il
marchait de côté et d'autre, il demanda au capitaine du château si Hugo
était déjà décapité. Il lui répondit que oui. Il se livra alors aux
lamentations les plus désespérées, en s'écriant: «Oh! que ne suis-je
mort moi-même avant d'avoir été emporté à faire exécuter ainsi mon cher
Hugo!» Et rongeant alors avec ses dents une canne qu'il avait à la main,
il passa le reste de la nuit dans les soupirs et les larmes, en appelant
souvent son cher Hugo. Le jour suivant, se rappelant qu'il était
nécessaire de se justifier publiquement, en voyant que la chose ne
pouvait pas rester secrète, il ordonna que le récit en fût écrit sur le
papier, et envoyé dans toutes les cours d'Italie.
«En recevant cette communication, le doge de Venise, Francesco Foscari,
donna des ordres, sans en publier les raisons, pour que l'on différât
les préparatifs du tournoi qui, sous les auspices du marquis, et aux
dépens de la cité de Padoue, était sur le point d'avoir lieu, dans la
place Saint-Marc, afin de célébrer son avénement à la chaire ducale.
«Le marquis, en outre de ce qui avait été déjà fait, ordonna, par un
inconcevable excès de vengeance, que, autant qu'il y aurait de femmes
mariées qu'il saurait être infidèles comme sa femme Parisina, elles
fussent, comme elle, décapitées. Parmi celles-ci, Barbarina, ou, comme
d'autres l'appellent, Laodamia Romei, femme du juge de cour, subit cette
sentence, à la place accoutumée de l'exécution, c'est-à -dire dans le
quartier de Saint-Jacques, à l'opposé de la forteresse actuelle, au-delÃ
de celui de Saint-Paul. On ne peut dire combien ces procédés parurent
étranges dans un prince qui; en considérant son propre caractère, avait
été, à ce qu'il paraît, beaucoup plus indulgent dans des cas semblables.
Il s'en trouva, cependant, qui ne manquèrent pas de l'en féliciter.»
(FRIZZI.--_Histoire de Ferrure_.)
Nous ferons suivre cette note d'un extrait du _Globe_ sur la découverte
d'une _Nouvelle_ italienne très-ressemblante à _Parisina_, et d'où le
critique pense que Byron a pu puiser le sujet de ce poème. Sans adopter
cette supposition, il paraîtra néanmoins curieux de comparer le poème de
Byron avec l'analyse suivante de la _Nouvelle_ italienne.
(_N. du Tr._)
LE SUJET DE PARISINA
TRAITÃ PAR UN AUTEUR ITALIEN DU SEIZIÃME SIÃCLE.
«On nous communique une _Nouvelle_ italienne du seizième siècle, d'un
auteur oublié, et où se retrouvent les données principales et
quelques-uns des détails du poème de _Parisina_, l'un des plus
remarquables, comme l'on sait, de Lord Byron. Nous croyons faire plaisir
à nos lecteurs en leur offrant quelques traits d'un parallèle qui nous a
paru curieux. M. Rabbe[n8], à qui nous devons cette intéressante
communication, se propose de publier incessamment une collection de
_Nouvelles_ dont celle-ci fait partie; et alors chacun pourra, avec les
pièces sous les yeux, juger en toute connaissance de cause, si l'on ne
pourrait pas au moins reprocher à Lord Byron une simple réticence,
lorsqu'il assure avoir pris le sujet de _Parisina_ dans les _Mélanges
historiques_ de Gibbon[n9].
[Note n8: M. Rabbe a été enlevé aux lettres, qu'il honorait par son
caractère et ses talens, avant d'avoir fait cette publication.]
[Note n9: Il paraît très-probable que Byron n'en à pas eu connaissance;
sa franchise sur ses emprunts littéraires ne permet guère d'en douter.
D'ailleurs la note qui précède, tirée de l'historien italien Frizzi,
explique suffisamment l'origine de ce poème.
(_N. du Tr._)]
«Le fond du poème de Lord Byron et de la _Nouvelle_ de l'auteur italien
n'est autre que l'antique fable de Phèdre: c'est l'amour incestueux d'un
jeune homme pour sa belle-mère. Dans Lord Byron et dans le romancier
italien, l'Hippolyte succombe, et ne cesse pas d'être intéressant malgré
sa chute. La catastrophe de ses amours est, dans l'un et l'autre,
terrible et attendrissante; or la difficulté était bien plus grande pour
les deux auteurs romantiques que pour le classique français, Racine, qui
fit Hippolyte innocent et vertueux. Byron a supposé, pour triompher plus
facilement de cette difficulté, que son héros, enfant illégitime, et
enfant d'une mère qui avait été malheureuse, devait à son père moins de
tendresse que de haine et de ressentiment. L'auteur italien n'a pas pris
plus de précaution à cet égard que s'il racontait une histoire
véritable. Il ne prépare d'excuse aux jeunes amans que dans le rapport
de leurs âges, la conformité de leurs goûts et l'égalité de leurs
charmes, opposés à la froide sévérité d'un mari et d'un père dont l'âge
a déjà glacé les sens. La scène s'ouvre, dans le poète anglais, par un
rendez-vous à la faveur des ombres de la nuit, et où les deux jeunes
gens, livrés aux plus doux transports, pressentent, en se séparant, que
c'est pour la dernière fois qu'ils viennent d'être heureux.
«L'auteur italien n'aborde pas son sujet au milieu de l'action. Il peint
la naissance d'un amour criminel, les combats de la vertu dans deux
cÅurs formés pour elle, et enfin sa défaite. Consumé d'une passion qu'il
n'ose avouer pour la femme de son père, Sergio tombe malade; il est au
lit de la mort, on désespère de lui; et Conrad ayant inutilement
interrogé son fils sur la cause cachée de son mal, s'abandonne à toute
la douleur d'un cÅur véritablement paternel. Une vieille nourrice sort,
fondant en larmes, de la chambre du malade, et vient dire à Tibérie:
«C'en est fait de Sergio; il meurt, et il veut mourir: voilà qu'il
refuse toute nourriture.» Alors Tibérie lui dit: «Donne-moi ce que tu
tiens; je vais le lui présenter moi-même: peut-être serai-je plus
heureuse que toi.» Et, prenant le vase, elle l'approche de Sergio
mourant, lui parle avec douceur, le prie de manger un peu pour l'amour
d'elle, et porte à ses lèvres une cuillerée du breuvage.
«Les soins et les douces paroles de Tibérie ont un plein succès. Sergîo
recouvre la santé, la fraîcheur et l'incarnat de la jeunesse brillent de
nouveau sur ses joues. Conrad remercie mille fois son épouse, et célèbre
par des fêtes splendides la convalescence de son fils. C'est au milieu
de ces fêtes que le drame se noue fortement. Les deux jeunes gens s'y
parlent avec moins de contrainte; leur mutuelle passion qu'ils n'osent
s'avouer redouble de force, et devient invincible comme la destinée.
«Malheureuse, s'écrie Tibérie en pleurant sur elle-même, tu as cherché
le bonheur de celui qui fait aujourd'hui ton supplice; tu as guéri celui
qui te rend aujourd'hui malade; enfin tu as ressuscité celui qui te fait
mourir!» On pourra trouver que le goût italien du tems est un peu trop
prononcé dans ces antithèses; mais ce défaut s'efface dans l'original,
grâce à des détails qui ont tout le charme d'une exquise naïveté.
«Un jour que Sergio témoignait sa reconnaissance à Tibérie, de la
manière la plus passionnée, et qu'il lui disait: _Tibérie! je mourrais
mille fois pour vous_! elle voulut répondre à ces tendres sermens; mais
soit allégresse, soit douleur, crainte ou espérance, plaisir ou peine,
la voix lui manqua, et elle devint aussi immobile qu'un marbre: ses yeux
parlèrent au défaut de sa langue, et versèrent un torrent de larmes.
Sergio, surpris et attendri, se mit à pleurer avec elle; puis, prenant
son voile, il en essuie ses joues colorées, et la conjure de lui
découvrir la cause de sa peine. Tibérie, voyant ses pleurs et sa
tendresse, revient à elle, «s'enhardit, lui avoue son amour, et le prie
à mains jointes d'avoir pitié d'elle, et de ne pas abuser de sa
faiblesse et de son âge.»
«Mais Sergio n'entendit pas ces supplications de la pudeur mourante, et
profita de l'occasion que lui offraient l'amour et la fortune. Dès lors
il pénétra toutes les nuits dans l'appartement de Tibérie. Rien ne
révélait aux yeux de Conrad ce commerce criminel protégé par le mystère
le plus profond.
«Tous ces détails de passion sont supprimés dans _Parisina_. Elle passe
des bras de son amant dans la couche conjugale, s'endort troublée sur le
sein des son époux qui veille, et pendant son sommeil agité, le nom
chéri d'Hugo s'échappe de sa bouche, et la fait découvrir.
«Dans l'auteur italien, elle se révèle par une autre circonstance. Des
détails qui appartiennent au genre comique s'y glissent à travers
l'émotion sérieuse de la narration. Ainsi, il est dit que Conrad ne
visitait sa jeune épouse que le matin, ayant appris des médecins que
c'est l'heure où les plaisirs de l'amour préjudicient le moins à la
santé des hommes d'un certain âge. Un jour Conrad se présente à la porte
de Tibérie bien avant l'heure où il avait coutume d'y venir. Surpris de
trouver la porte fermée au verrou, il heurte avec force, et les deux
amans s'éveillent épouvantés. Sergio fuit, et descend par la croisée
dans la galerie qui le conduisait chaque soir dans les bras de sa
maîtresse; mais, en fuyant, l'infortuné laisse des traces irrécusables
de sa présence.
«Conrad, dont les soupçons ont été éveillés par la manière inusitée dont
la porte était close, observe sa pâle et tremblante épouse. Le désordre
de ses sens et l'embarras de ses réponses suffisaient pour la perdre;
mais, pour mieux s'assurer de la vérité, Conrad, comme sans dessein, lui
pose la main sur le cÅur: un battement précipité ne lui laisse plus
aucun doute. Alors, jetant ses regards tout autour de la chambre, il
aperçoit, à la lueur de la lampe qui veille, un petit bonnet de drap
rouge avec un cordonnet d'or, qu'il reconnaît pour appartenir à son
fils, et que celui-ci avait oublié en se sauvant. Cependant il feint de
s'endormir; et, en affectant le calme le plus parfait, il dissipe la
crainte dans l'ame de la trop crédule Tibérie.
«Dans la scène que nous venons de mettre sous les yeux du lecteur, tout
est mieux gradué, il faut en convenir, et plus vraisemblable que dans
_Parisina_. Ce n'est point sur un mot échappé dans un rêve que le père
outragé envoie sa femme et son fils à la mort. Ici, il y a de quoi être
convaincu; car après avoir, sur de si positifs indices, guetté les deux
amans, il vient, suivi de gardes et de bourreaux, les surprendre dans
les bras l'un de l'autre. Le Hugo de Lord Byron, au moment de mourir,
développe un fier et indomptable caractère. Il y a un assez long
dialogue entre le père et le fils, etc. L'auteur italien marche avec
beaucoup plus de rapidité au dénouement final. Dans son récit, les deux
infortunés amans, accablés, ne songent ni à discourir ni à récriminer;
ils demandent leur grâce à un père irrité et terrible, qui ne les entend
pas. En effet, Conrad, ivre de fureur et de rage, les fait punir en sa
présence même d'un supplice affreux. L'Italien laisse bien loin derrière
lui le poète anglais pour l'énergie et l'horrible vérité de cette
peinture. Mais au milieu de ce luxe sanglant de férocité, il y a des
traits d'un pathétique qui déchire l'ame; et c'est pourquoi nous ne
craindrons pas de citer encore ce morceau de la fin:
«Dès qu'on fut arrivé à la galerie, on posa une échelle sous la fenêtre
qui donnait dans l'antichambre de la princesse. Conrad y monta le
premier, ensuite le capitaine et le reste de leurs gens. Ils courent
dans la chambre avec des torches et des lanternes à la main. Comme les
deux amans étaient endormis dans les bras l'un de l'autre, le vieillard
entra sans être entendu. Furieux, il va droit au lit, suivi de son
escorte; et du même mouvement, tirant rideau et couverture, il s'écrie
d'une voix tonnante: _Voilà donc l'honneur que me font mon fils et ma
femme! Que la vengeance soit terrible_!
«Sergio et Tibérie, s'éveillant en sursaut au milieu de ces torches qui
n'éclairaient que des figures menaçantes et les transports d'un père
outragé, demeurèrent immobiles d'étonnement et d'effroi; à peine
respiraient-ils. _Allons_, dit Conrad aux archers, _liez les pieds et
les mains à ces deux misérables; hâtez-vous_. Cela fait, se tournant
vers le bourreau qu'il avait amené: _A toi_, dit-il. Le bourreau
s'avance, crève les yeux à Sergio, et lui arrache la langue avec des
tenailles, au moment où il exprimait encore des paroles de repentir et
de supplication; on lui coupe ensuite les mains et les pieds. A cet
affreux spectacle, Tibérie perd l'usage de ses sens. Conrad, dont la
soif de vengeance n'était pas assouvie, la ranime lui-même, et puis il
la fait mutiler de la même manière qu'il vient de faire mutiler son
fils. On jette ensemble les deux infortunés dans le lit où ils avaient
été surpris. _Mourez_, leur dit-il, _mourez en proie au désespoir, dans
ce même lit où vous avez vécu dans les délices, pour me trahir et me
déshonorer_. A ces mots, il sortit avec tout le monde, referma la porte
de la chambre, et se mit à se promener ça et là dans la salle, le cÅur
si endurci par cette fièvre de férocité, qu'il ne lui restait pas le
moindre sentiment humain. Cependant ceux qui l'environnaient détestaient
une justice si rigoureuse, et les bourreaux eux-mêmes étaient effrayés
de l'horrible vengeance dont ils avaient été les ministres.
«Les deux amans infortunés, sans langues, sans yeux, sans mains et sans
pieds, et perdant à la fois leur sang par sept parties différentes de
leurs corps, touchaient à leur moment suprême. Cependant, aux dernières
paroles de Conrad, et en entendant fermer la porte, ils s'étaient
rapprochés à tâtons; et s'étant embrassés avec le reste de leurs bras,
ils unirent leurs bouches, se serrèrent le plus qu'ils purent, et, dans
cette sanglante et terrible étreinte, attendirent le dernier soupir.»
«Ce drame accablant est achevé, complété par le peuple indigné au bruit
de cet excès de vengeance, qui vient en furie briser les portes du
palais, massacrer les gardes, et traîner Conrad au supplice.
«De partout on avait investi le palais, et le peuple transporté criait:
_Qu'il meure! qu'il meure, le cruel tyran! Au poteau! au gibet, le
barbare_! Conrad, saisi dans l'asile où il avait essayé de se cacher,
voulut inutilement exprimer un tardif repentir. Comme poussés à la
vengeance par la justice divine, ils lui déchirèrent le visage, lui
arrachèrent la barbe, et, attaché à un poteau sur la place publique, il
fut lapidé par le peuple. Mis à mort, écrasé sous une nuée de pierres,
il n'avait rien conservé de la figure humaine. Hommes, enfans,
vieillards, c'était à qui l'accablerait; et enfin, il fut, pour ainsi
dire, enseveli sous une montagne de pierres entassées. Après cette
vengeance, on se rendit au palais, d'où l'on fit transporter les deux
malheureux dans un tombeau, avec toute la pompe accoutumée. Le
lendemain, les plus anciens citoyens s'étant assemblés prirent les
mesures les plus sages pour le gouvernement du pays qui demeurait sans
maître, et ils transformèrent leur principauté en une république qui
subsista long-tems.»
(Extrait du _Globe_ du 10 novembre 1825.)
FIN DES NOTES DE PARISINA.
LAMENTATION
DU TASSE.
AVERTISSEMENT.
A Ferrare (dans la Bibliothèque) sont conservés les manuscrits originaux
de la _Jérusalem_ du Tasse et du _Pastor fido_ de Guarini, avec des
lettres du Tasse, dont l'une est intitulée: _Titien à Aristote_. On voit
aussi dans cette ville l'écritoire et la chaise, la tombe et la maison
de ce dernier. Mais comme l'infortune inspire un grand intérêt à la
postérité, et peu ou point à ses contemporains, la cellule où le Tasse
fut emprisonné dans l'hôpital de Sainte-Anne attire plus l'attention que
la résidence ou le monument élevé par l'Arioste,--au moins elle produit
cet effet sur moi. Il y a deux inscriptions, l'une sur la porte
extérieure, la seconde sur les murs de la cellule elle-même, invitant,
non pas nécessairement, l'étonnement et l'indignation du spectateur.
Ferrare est déchue, et a beaucoup perdu de sa population; le château
existe encore en entier, et j'ai vu la cour où Parisina et Hugo furent
décapités, selon les _Annales_ de Gibbon.
LAMENTATION
DU TASSE.
1. Longues années!--Elles mettent à l'épreuve des souffrances le corps
fragile et l'esprit d'aigle d'un enfant de la poésie.--Longues années
d'outrages! calomnie et persécutions, folie supposée, solitude
emprisonnée, et le cancer dévorant de l'ame dans sa forme la plus
redoutable, lorsque la soif impatiente de la lumière et de l'air
dessèche le cÅur; et que la grille de fer abhorrée, souillant les rayons
du soleil de son ombre hideuse, pénètre, par cette ombre, à travers la
prunelle frémissante de l'Åil, jusque dans le cerveau, en y portant un
brûlant sentiment de pesanteur et de peine; quand, dénué de tout, la
captivité déployée est là debout, raillant à travers la porte jamais
ouverte, qui ne laisse rien passer à travers ses barreaux, excepté un
peu de jour, et une nourriture dégoûtante que j'ai mangée seul, jusqu'Ã
ce qu'elle eût perdu son amertume insociale. Je dois vivre comme une
bête de proie, dînant tristement seul, étendu dans le caveau qui est mon
seul lieu de repos[loc30], et--peut-être--mon tombeau. Tout cela m'a
quelque peu abattu; mais je n'y succomberai pas, je le supporterai. Je
ne me courbe pas sous le désespoir; car j'ai lutté avec mon agonie, et
me suis donné des ailes pour m'envoler loin de l'enceinte étroite des
murs de mon cachot, et j'ai délivré le saint sépulcre de l'esclavage, et
je me suis réjoui parmi des hommes et des êtres divins, et j'ai porté ma
pensée dans la Palestine, en mémoire de la guerre sacrée entreprise Ã
l'honneur du Dieu qui a passé sur la terre et qui est maintenant dans le
ciel; car il a donné de la force à mon cÅur et à mes membres. Afin que
je puisse être pardonné pour les souffrances que j'éprouve, j'ai employé
le tems de ma pénitence à rappeler comment le saint sépulcre de
Jérusalem fut conquis, et comment il fut adoré.
[Note loc30: _Which is my lair_.]
2. Mais cette Åuvre est accomplie,--ma tâche heureuse est finie; j'ai
perdu cet ami qui m'a soutenu pendant de longues années! Si je dois
souiller ta dernière page avec mes larmes, sache que mes peines ne m'ont
encore fait arracher aucune de tes pages. Mais toi, ma jeune création!
l'enfant de mon ame! qui venais toujours jouer et sourire autour de moi,
et me faisais sortir de moi-même pour jouir des délices de ta vue;
hélas! tu n'es plus!--et avec toi a disparu mon bonheur. Cette dernière
blessure portée à un roseau brisé me fait verser des larmes de sang.
Hélas! tu es terminé!--Que me reste-t-il maintenant? Je n'ai que des
angoisses à éprouver;--et dans l'avenir? j'ignore ma destinée;--mais je
trouverai, dans l'énergie naturelle de mon ame, la force de tout
supporter. Je n'ai pas succombé, parce que je n'ai pas de remords ni
motif d'en avoir. Ils m'appellent insensé--et pourquoi! Oh! Léonore! ne
leur répliqueras-tu pas? Mon cÅur, en effet, était possédé d'un
sentiment délirant pour élever mon amour aussi haut que tu es placée;
mais encore ma frénésie n'appartenait pas à mon esprit. J'ai connu mon
erreur, et j'en supporte la peine. Parce que tu es belle et que je n'ai
pas été aveugle, voilà le crime qui m'a retranché du sein de l'humanité.
Mais qu'ils agissent, qu'ils me torturent à leur volonté, mon cÅur ne
fera que reproduire davantage ton image. L'amour heureux peut abandonner
l'objet de son affection; les amans malheureux sont les amans fidèles.
C'est leur destin de voir tous leurs sentimens se fortifier au lieu de
décroître; et chaque passion se concentre dans une seule, comme les
fleuves rapides vont se confondre tous dans l'océan; mais le nôtre est
incommensurable et n'a pas de rivage.