6. Il presse Parisina dormante sur son cœur, et écoute attentivement ses

paroles entrecoupées. Il entend--Pourquoi le prince Azo frémit-il comme

s'il avait entendu la voix de l'Archange? Ah! puisse-t-il avoir entendu

cette voix!--un destin plus terrible pourrait à peine retentir comme un

tonnerre sur sa tombe, lorsqu'il se réveillera pour ne plus se

rendormir, et pour paraître devant le trône éternel. Puisse-t-il avoir

entendu cette voix!--les paroles qu'il a recueillies ont détruit Ã

jamais son bonheur sur la terre. Ce murmure articulé d'un nom dans le

sommeil atteste le crime de Parisina et la honte d'Azo. Et quel est ce

nom? ce nom qui retentit sur son oreiller d'une manière si terrible?

comme la vague mugissante qui roule une planche brisée sur le rivage, et

écrase sur un roc aigu le malheureux naufragé qui s'engloutit pour ne se

relever jamais,--tel fut le choc qui ébranla son ame. Et quel est ce

nom? c'est celui d'Hugo,--de son fils;--il ne l'aurait jamais

soupçonné!--C'est celui d'Hugo,--l'enfant de celle qu'il aima,--le fils

d'un illégitime amour,--le fruit de sa jeunesse coupable, lorsqu'il

trahit la foi de Bianca, la jeune fille dont la folle crédulité put se

confier à un homme qui ne voulait pas en faire son épouse.

7. Il porta la main à son poignard, qui rentra dans son fourreau avant

d'avoir été entièrement tiré. Cependant, indigne qu'elle est maintenant

de vivre, il ne peut se résoudre à tuer une femme si belle.--Au moins si

elle ne souriait pas--dormant à ses côtés!--Il ne veut pas la réveiller

encore; mais il la contemple avec un regard qui l'eût glacé du froid de

la mort pour s'endormir à jamais,--si elle se fût réveillée de son rêve,

et si elle avait vu, à la clarté vacillante de la lampe, ce front tout

couvert de gouttes de sueur. Elle ne parla plus,--mais elle dormit

encore,--tandis que, dans la pensée de son mari, ses jours viennent

d'être comptés.

8. Au retour du matin, Azo interrogea ses gens, et il trouva dans de

nombreux rapports la preuve de tout ce qu'il craignait de connaître, le

crime présent des coupables et son malheur futur. Les suivantes de

Parisina, qui étaient depuis long-tems ses complices, cherchèrent à se

sauver elles-mêmes en voulant rejeter le crime,--la honte--et la

condamnation sur leur maîtresse. Ce n'est plus un secret;--elles

racontent toutes les circonstances qui peuvent augmenter la confiance

dans la vérité de leurs histoires. Le cœur et l'oreille torturés d'Azo

n'ont plus rien à ressentir et à entendre.

9. Ce n'était pas un homme à aimer les délais. L'ancien chef de la

maison d'Est est assis sur son trône dans la salle de son conseil

d'état; ses nobles et ses gardes l'environnent;--devant lui sont les

deux plaintifs criminels, tous les deux jeunes,--et dont l'_un_ est

d'une beauté si ravissante! La ceinture sans épée et les mains chargées

de fer, ô Christ! faut-il qu'un fils paraisse ainsi devant la face de

son père! Cependant voilà comment Hugo doit se présenter devant son

père, et entendre la sentence que prononcera son courroux, l'histoire de

son déshonneur! Toutefois il ne semble pas abattu dans son malheur,

quoique sa voix reste muette.

10. Silencieuse aussi, et pâle, et résignée, Parisina attend sa

condamnation. Qu'elle est changée depuis que ses regards expressifs

répandaient la gaîté sur tout ce qui l'entourait, dans un palais où des

seigneurs d'une haute naissance s'enorgueillissaient d'être à ses

ordres,--où la beauté s'efforçait d'imiter l'accent mélodieux de sa

voix,--son aimable maintien,--les grâces de son attitude, et copiait,

par son air et sa démarche, les gestes de sa souveraine. Alors--si son

œil eût versé des larmes de chagrin, mille guerriers se fussent élancés,

mille glaives eussent brillé hors du fourreau, en faisant de sa querelle

la leur propre. Maintenant,--qu'est-elle, et que sont-ils? Peut-elle

encore commander, obéiraient-ils encore? Tous sont maintenant

silencieux, indifférens, les yeux baissés, fronçant le sourcil, les bras

croisés sur la poitrine, l'air froid, et contenant à peine sur leurs

lèvres un sourire de mépris; voilà le tableau des chevaliers, des dames,

de toute la cour! Et lui, le chevalier de son choix, dont la lance se

baissait devant son regard, lui qui--si son bras eût été libre un

moment--serait mort en combattant pour elle, ou eût obtenu sa

délivrance; l'amant chéri de la femme de son père,--lui, hélas! est Ã

côté d'elle, chargé de fers; il ne peut voir ses yeux gonflés qui

pleurent moins sur son propre malheur que sur celui de son amant. Ces

paupières--sur lesquelles la veine violette et égarée laisse une légère

trace, en se distinguant sur une blancheur si douce qu'elle invite au

plus tendre baiser,--maintenant elles semblent, échauffées et livides,

comprimer, non ombrager, ces yeux mourans dont le regard est si abattu,

et qui se remplissent de larmes de plus en plus grosses.

11. Lui aussi eût pleuré sur elle, si tous les regards n'eussent pas été

dirigés sur lui. Sa douleur, s'il en ressentait, était assoupie. Son

front relevé était sombre et hautain. Quelle que fût la douleur qui

comprimât son ame, il ne voulait pas paraître y céder devant la foule;

mais cependant il n'osait regarder Parisina. Le souvenir des heures qui

n'étaient plus,--son crime,--son état présent,--le courroux de son

père,--le mépris de tous les hommes vertueux,--son sort sur la terre, sa

destinée éternelle,--et surtout le sort de celle,--oh!--de celle dont il

n'osait pas regarder le front pâle comme la mort! tous ces sentimens

accumulés dans son cœur auraient trahi les remords pour les faiblesses

qu'il a commises.

12. Azo dit: «Hier encore je m'enorgueillissais d'une épouse et d'un

fils; ce songe s'est évanoui ce matin. Avant la fin du jour, je n'aurai

plus ni épouse ni fils. Ma vie devra s'écouler désormais solitaire et

languissante. Soit,--que l'arrêt s'accomplisse,--nul être vivant

n'agirait autrement que moi. Ces nœuds sont brisés;--mais ce n'est pas

par moi; que l'arrêt s'accomplisse.--Le supplice est préparé! Hugo, le

prêtre t'attend, et ensuite la récompense de ton crime! Va! adresse ta

prière au ciel, avant que l'étoile du soir apparaisse.--Apprends si le

pardon peut encore t'être accordé; la miséricorde du ciel peut seule

t'absoudre maintenant. Mais ici, sur la terre, sous le ciel, il n'est

point de lieu où toi et moi puissions respirer une heure le même air.

Adieu! je ne te verrai pas mourir.--Mais toi, être frêle! tu verras

rouler sa tête.--Adieu! je ne puis t'en dire davantage. Va! femme au

cœur infidèle; ce n'est pas moi, c'est toi qui fais verser le sang

d'Hugo. Va! si tu peux survivre à ce spectacle, jouis de la vie que je

te laisse.»

13. Ici l'austère Azo couvrit son visage;--car sur son front les veines

gonflées battirent violemment, comme si le sang bouillonnant qu'elles

contenaient eût été refoulé du cœur vers son cerveau. C'est pourquoi il

baissa un instant la tête, et passa sa main tremblante sur ses yeux pour

les dérober aux regards de l'assemblée. Hugo, pendant ce tems, éleva ses

mains enchaînées, et demanda un moment d'attention de son père;

celui-ci, resté silencieux, ne refuse pas sa demande.

--«Ce n'est pas que je craigne la mort,--car tu m'as déjà vu à tes

côtés, couvert de sang, au milieu de la bataille; et ce fer qui ne fut

jamais sans usage dans ma main, ce fer que tes esclaves m'ont enlevé, a

versé plus de sang pour ta cause que jamais n'en fera couler la hache de

mon supplice.

«Tu m'avais donné la vie, tu peux la reprendre; c'est un don pour lequel

je ne te remercie point. Je n'ai pas oublié les griefs de ma mère; son

amour dédaigné, son honneur flétri, l'héritage de honte de son enfant;

mais elle est dans la tombe, où, lui, son fils, ton rival, la rejoindra

bientôt. Son cœur brisé,--ma tête tranchée,--témoigneront pour toi chez

les morts de la fidélité et de la tendresse de ton premier amour,--de ta

sollicitude paternelle. Il est vrai que je t'ai offensé;--mais je t'ai

rendu outrage pour outrage.--Celle que tu croyais ta femme, cette autre

victime de ton orgueil, tu sais qu'elle m'était destinée depuis

long-tems. Tu la vis, et tu convoitas ses charmes,--et tu te raillais de

ma naissance, qui était cependant ton ouvrage; tu me disais indigne

d'elle, indigne de ses embrassemens, parce que, en vérité, je ne pouvais

réclamer l'héritage légal de ton nom, ni m'asseoir sur le trône

héréditaire de la maison d'Est. Cependant, si quelques étés de plus

m'eussent été accordés, mon nom aurait pu devenir plus illustre que

celui de ces princes, et mériter des honneurs que je n'aurais dûs qu'Ã

moi seul. J'avais une épée,--et j'ai un cœur qui aurait pu conquérir un

casque aussi glorieux[loc29][p2] qu'aucun de ceux qui couvrirent le

front de tous les souverains de ta race. Les plus beaux éperons de

chevalier ne sont pas toujours conquis par le fils le mieux né; et les

miens ont souvent lancé les flancs de mon cheval bien avant tes chefs

orgueilleux des rangs princiers, lorsque je chargeais l'ennemi au cri

d'_Est et Victoire_.

[Note loc29: _Haught_.]

«Je ne veux point plaider la cause du crime, ni te prier d'épargner pour

quelque tems le peu d'heures ou le peu de jours qui doivent rouler sur

mon insensible poussière;--de tels jours, délirans comme ceux de mon

passé, ne pouvaient pas, ne devaient pas durer.--Quoique ma naissance et

mon nom soient vils, et que ta noblesse de race eût dédaigné d'honorer

un homme tel que moi;--cependant mes traits portent quelque empreinte de

ceux de mon père, et mon ame.--elle vient toute de toi. De toi--cette

impétuosité de cœur!--de toi,--oui, pourquoi frémis-tu? de toi vient mon

bras fort, mon ame de flamme.--Tu ne m'as pas seulement donné la vie,

mais encore tout ce qui me rend davantage ton fils. Vois ce que tes

coupables amours ont produit, puisque le ciel t'a récompensé d'un fils

tel que moi! Je ne suis point un bâtard par mon ame, car cette ame,

comme la tienne, abhorre tout contrôle. Quant au souffle de vie; ce

bienfait éphémère que tu m'as donné, et que tu vas reprendre bientôt, je

ne l'estimais pas plus que toi, lorsque, le casque relevé sur le front,

à côté l'un de l'autre, nous combattions en précipitant nos coursiers

sur les cadavres tombés dans la mêlée. Le passé n'est plus rien,--et

bientôt l'avenir sera du passé. Cependant je voudrais qu'alors je fusse

tombé sur le champ de bataille: car, quoique tu aies fait le malheur de

ma mère, et que tu m'aies ravi ma propre fiancée, je sens que tu es

encore mon père; et toute dure que soit ta sentence, elle n'est point

injuste, quoique venant de toi. Engendré dans le péché, pour mourir dans

la honte, ma vie commence et finit de même. Comme le père a failli,

ainsi le fils a failli, et tu dois les punir tous deux en un seul. Mon

crime semble le pire aux regards des hommes, mais Dieu jugera entre nous

deux!»

14. Il se tut--et resta debout les bras croisés qui firent retentir, en

retombant, les fers qui les entouraient. Il n'y eut pas une oreille,

parmi tous les chefs rangés dans la salle, qui ne se sentît blessée

lorsque ces lourdes chaînes retentirent. Les grâces fatales de Parisina

attirent bientôt tous les regards.--Pouvait-elle entendre ainsi son

amant condamné à mort? J'ai dit qu'elle était là, pâle et calme, la

cause vivante des malheurs d'Hugo: ses yeux immobiles, mais ouverts et

hagards, ne s'étaient point tournés d'un côté ou de l'autre, ils ne se

voilaient point de leurs douces paupières; mais un cercle d'un blanc

terne se formait autour de leur orbite d'un bleu foncé; et elle était lÃ

debout, l'air morne et froid, comme si le sang se fût glacé dans ses

veines. Mais de tems en tems une larme épaisse et lentement formée

s'échappait des longues et noires paupières qui couvraient ses beaux

yeux; c'était une chose à voir, non à entendre! et ceux qui les virent

furent étonnés que de pareilles larmes pussent couler de deux yeux

mortels.

Elle voulut parler,--l'articulation imparfaite de ses paroles ne put

sortir de sa poitrine oppressée. Elle parut former un sourd gémissement,

comme si son ame se fût échappée avec sa voix. Elle se tut,--mais elle

voulut essayer encore une fois de parler; alors sa voix se rompit en un

long cri, et elle tomba comme une pierre, ou une statue renversée de sa

base, plutôt semblable à un corps qui n'a jamais eu de vie,--ou à un

monument de marbre représentant l'épouse d'Azo, qu'à cette belle et vive

coupable, dont chaque passion était un aiguillon qui la poussait au

crime, mais qui ne pouvait supporter sa honte et son désespoir.

Cependant elle vivait encore--et elle ne fut que trop tôt arrachée à cet

évanouissement semblable à la mort.--Sa raison était perdue,--tous ses

sens avaient été bouleversés par d'intimes angoisses; et les frêles

fibres de son cerveau (comme les cordes d'un arc, relâchées par la

pluie, ne lancent plus que des traits égarés), ne produisaient plus que

des pensées vagues et sans suite.--Le passé pour elle est une page

blanche, l'avenir une page noire, avec quelques rayons de terrible

clarté, qui brillent comme la foudre sur une route déserte lorsque les

tempêtes de la nuit exhalent toute leur colère.

Elle éprouvait des craintes,--elle sentit quelque chose de criminel

peser sur son ame, comme un poids si lourd et si glacé, qu'elle comprit

que c'était le crime et la honte. Elle se rappelle que la mort doit

frapper quelqu'un,--mais qui? Elle l'a oublié:--vit-elle encore?

Serait-ce la terre qu'elle foule encore sous ses pas? les cieux qu'elle

aperçoit au-dessus de sa tête? les hommes qui l'entourent? ou étaient-ce

des démons, ces visages sombres et sévères qui expriment la menace et le

dédain pour une personne dont le seul regard, avant ce jour, les faisait

tressaillir de bonheur? Tout était confus et inexplicable pour son ame

en délire: chaos de craintes et d'espérances étranges: tantôt riant,

tantôt versant des larmes, mais toujours délirant dans chaque extrême,

elle lutte avec ce songe convulsif: car il semblait peser sur elle de

tout son poids: oh! puisse-t-elle jamais ne connaître de réveil!

15. Les cloches du couvent sonnent, mais lentement et avec un son

lamentable; elles retentissent dans la tour grise et carrée qui répand

ça et là leur son lugubre. Il arrive douloureusement sur le cœur!

Écoutez! on chante l'hymne de mort,--l'hymne composée pour les habitans

de la tombe, ou pour les vivans qui vont bientôt les rejoindre! C'est

pour l'ame d'un être qui s'en va que retentit l'hymne de mort, et que

tintent les cloches lugubres: il est près de la fin de sa carrière

mortelle, à genoux aux pieds d'un moine; triste à entendre--et pénible Ã

voir,--à genoux sur la terre nue et froide, avec le billot devant lui,

et les gardes autour;--et le bourreau, le bras nu et prêt à frapper,

examinant du doigt si le tranchant de la hache est aiguisé et sûr depuis

la dernière fois qu'il en a fait usage, afin que le coup soit tout à la

fois léger et prompt--tandis que la foule, dans un cercle muet, vient

voir la tête du fils tomber par l'ordre du père.

16. C'est une de ces heures délicieuses qui précèdent le coucher d'un

beau soleil d'été, qui s'est levé pour éclairer, comme par raillerie, de

ses plus beaux rayons, un jour si tragique. Ces rayons tombent Ã

l'approche du crépuscule sur la tête condamnée d'Hugo, au moment où il

finissait sa dernière confession à l'oreille du moine, et où, déplorant

son sort dans une sainte pénitence, il se penchait pour entendre de sa

bouche les paroles sacrées d'absolution qui ont le pouvoir d'effacer nos

taches criminelles; ce fut dans ce moment que les feux du soleil vinrent

briller sur sa tête,--dont les cheveux châtains retombaient en boucles

pendantes à côté de son cou resté nu; mais plus brillans encore

tombèrent ses rayons sur la hache qui étincelait près de lui avec un

éclat effrayamment livide.--Oh! cette heure dernière était la plus amère

des heures! Les spectateurs même les plus durs furent glacés de terreur:

affreux était le crime, et juste la condamnation,--cependant ils

frémirent à cette vue.

17. Les prières dernières de ce fils perfide,--de cet audacieux amant,

sont terminées. Les grains de son chapelet et ses péchés ont été tous

comptés, ses heures sont arrivées à leurs dernières minutes;--son

manteau lui a été enlevé, ses boucles de chevelure d'un brun châtain

sont placées sous les ciseaux; c'en est fait,--elles sont tombées sous

l'instrument fatal: l'écharpe que Parisina lui a donnée--et qu'il a

portée jusqu'à ce moment--ne doit pas le suivre au tombeau; elle va lui

être arrachée et un mouchoir couvrira ses yeux; mais non,--ce dernier

outrage ne sera point fait à son front superbe. Tous ses sentimens qui

paraissaient subjugués se réveillèrent à demi dans un profond dédain,

lorsque les mains de l'exécuteur voulurent lui bander les yeux, comme

s'ils n'avaient osé voir la mort en face. «Non!--mon sang et ma vie ne

m'appartiennent plus, mes mains sont enchaînées,--mais que je meure au

moins les yeux libres; frappe!» Et en prononçant cette dernière parole,

il incline sa tête sur le billot; et il répéta sa dernière parole:

«Frappe!»--et soudain la hache tomba et sa tête roula,--et,

bouillonnant, lourd, le tronc ensanglanté recula; et de toutes ses

veines jaillirent des flots de sang; ses yeux et ses lèvres s'agitèrent

un moment, dans une rapide convulsion--et devinrent fixes pour toujours!

Il mourut, comme un coupable devait mourir, sans parade, sans vaine

ostentation; il avait fléchi le genou et prié avec résignation, et sans

dédaigner le secours d'un prêtre et sans désespérer de tout pardon en

haut. Et tandis qu'il était agenouillé devant le prieur, son cœur était

séparé de tout sentiment terrestre.--Son père irrité,--son amante

bien-aimée,--qu'étaient-ils devenus dans ce moment? Plus de

reproches,--plus de désespoir; aucune pensée qui n'appartînt au

ciel;--aucune parole qui ne fût une prière,--excepté celles qui

s'échappèrent de sa bouche, lorsque, voyant disposer son cou pour

recevoir la hache de l'exécuteur, il avait demandé à mourir les yeux non

bandés, seul adieu qu'il fit à ceux qui l'entouraient.

18. Muets comme les lèvres qui viennent d'être fermées par la mort, la

poitrine de chaque spectateur ne pouvait respirer. Mais au loin, de l'un

à l'autre, se communiqua un froid et électrique frisson au moment où la

hache effrayante tomba sur la tête de celui dont la vie et les amours

finissaient ainsi; et il refoula au fond des cœurs, par un son étrange,

un gémissement prêt à s'en échapper. Mais rien, outre le coup de la

hache sur le billot, ne troubla plus le silence profond, excepté

un--Quel est ce cri qui vient fendre l'air silencieux avec un accent si

déliramment aigu--et qui passe si soudainement? Ce cri, semblable Ã

celui d'une mère privée de son enfant par un coup inattendu, s'élève

jusqu'au ciel, comme celui d'une ame condamnée à d'éternelles

souffrances. Partie des fenêtres du palais d'Azo, cette horrible voix

perce les airs; et tous les regards sont tournés de ce côté. Mais on ne

voit et on n'entend plus rien! C'était le cri d'une femme,--et jamais le

désespoir ne s'exprima dans un accent plus délirant. Ceux qui

l'entendirent souhaitèrent par pitié que ce fût le dernier de l'être qui

l'avait laissé échapper:

19. Hugo n'est plus; et, depuis cette heure, on ne vit et on n'entendit

plus Parisina dans le palais, ni dans les bosquets du jardin. Son

nom,--comme si elle n'eût jamais existé,--fut banni de toutes les

lèvres, comme les mots d'indécence ou de terreur. Et la voix du prince

Azo ne fit jamais mention de sa femme ou de son fils, dont aucune

tombe,--aucun monument ne consacre le souvenir. Leurs cendres ne furent

point bénies par la religion; du moins celles du chevalier qui mourut en

ce jour. Mais le sort de Parisina demeura enseveli dans l'obscurité,

comme la poussière cachée dans le cercueil. Se retira-t-elle dans un

couvent pour y gagner le ciel par le sentier pénible de la pénitence au

milieu d'années flétries par les remords et des larmes sans sommeil?

succomba-t-elle par le poison ou sous le poignard, pour la punir de ce

coupable amour qu'elle osa éprouver? ou, frappée dans ce moment

terrible, mourut-elle par des tortures moins prolongées; comme celui

qu'elle vit la tête sur le billot, en partageant le même sort par la

main de l'exécuteur, qui prit en pitié sa faiblesse défaillante?

Personne ne le sait--et on ne le saura jamais: mais quelle qu'ait été sa

fin ici-bas, sa vie commença et finit dans les angoisses[p3]!

20. Azo prit une autre épouse, et des fils vertueux grandirent à ses

côtés: mais aucun d'eux ne fut aussi aimable et aussi vaillant que celui

qui se consumait dans la tombe; ou, s'ils le furent,--ils ne le parurent

pas aux yeux froids de leur père qui les vit croître avec indifférence,

ou avec des soupirs étouffés: mais jamais une larme ne vint sillonner sa

joue, jamais sourire ne vint dérider son front; et sur ce large front se

creusèrent les rides profondes de la pensée, ces sillons que le dévorant

passage du chagrin y imprime incessamment; cicatrices des blessures

profondes qu'a laissées la lutte ardente de l'ame. Il n'y eut plus pour

lui ni joie ni douleurs. Il ne lui restait plus rien ici-bas que des

nuits sans sommeil et des jours pleins d'ennuis, une ame également morte

au blâme comme à la louange, un cœur qui se fuyait lui-même et cependant

ne voulait pas céder--ni oublier; et c'était lorsque ses sentimens et

ses souvenirs semblaient le moins l'assiéger, que sa pensée était la

plus intense,--qu'il sentait le plus vivement. La glace la plus épaisse

ne peut durcir que la surface du fleuve;--le courant fuit toujours

rapide au-dessous--et ne peut cesser de couler. L'ame d'Azo, ainsi

couverte de glace à sa surface, était encore hantée par des pensées que

la nature y avait implantées. Elles y étaient enracinées trop

profondément pour s'évanouir; quoique l'on puisse tarir les larmes.

Lorsque, s'efforçant de s'échapper, nous voulons leur fermer le passage,

elles ne sont point taries;--ces larmes non versées refluent vers leur

source et y restent plus pures, plus durables, invisibles, mais non

glacées, et d'autant plus chéries, qu'elles sont moins révélées.

Conservant encore des retours de tendresse pour ceux dont il avait

abrégé la vie, n'ayant pas le pouvoir de remplir de nouveau le vide qui

le désolait, sans espoir de rencontrer les objets de ses regrets là où

les ames des justes jouiront de la félicité éternelle, convaincu de la

justice du décret qu'il avait porté contre ceux qui avaient mérité cette

condamnation; Azo cependant traînait une vieillesse malheureuse. Si les

branches malades d'un arbre sont coupées avec soin, cet arbre en

recueille de la vigueur et voit reverdir avec plus de force tout ce qui

lui reste de branchage; mais si la foudre, dans sa fureur, consume ses

tendres bourgeons, le tronc massif se dessèche et ne produit désormais

plus de feuilles.

FIN DE PARISINA.

NOTES

DE PARISINA.

NOTE 1.

Les vers contenus dans la Ire section ont été imprimés pour être mis en

musique, il y a quelque tems; mais ils appartenaient au poème qui paraît

maintenant, dont la plus grande partie fut composée avant _Lara_, et

d'autres ouvrages publiés postérieurement à ce dernier poème.

NOTE 2.

_Haught--haughty_.--

_Away_, haught _man, thou art insulting me_.

(SHAKSPEARE, _Richard II_.)

Cette note porte sur l'emploi du vieux mot _haught_.

(_N. du Tr._)

NOTE 3.

«Ceci, fit diversion à une année calamiteuse pour le peuple de Ferrare,

car il arriva dans cette ville un événement extrêmement tragique. Nos

annales imprimées et manuscrites, à l'exception de l'ouvrage grossier et

négligé de Sardi, et un autre, en ont donné la relation, de laquelle

cependant on a rejeté plusieurs détails, spécialement le récit de

Bandelli qui écrivit un siècle après, et qui ne s'accorde pas avec les

historiens contemporains.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 05 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 19 / 24 段