paroles entrecoupées. Il entend--Pourquoi le prince Azo frémit-il comme
s'il avait entendu la voix de l'Archange? Ah! puisse-t-il avoir entendu
cette voix!--un destin plus terrible pourrait à peine retentir comme un
tonnerre sur sa tombe, lorsqu'il se réveillera pour ne plus se
rendormir, et pour paraître devant le trône éternel. Puisse-t-il avoir
entendu cette voix!--les paroles qu'il a recueillies ont détruit Ã
jamais son bonheur sur la terre. Ce murmure articulé d'un nom dans le
sommeil atteste le crime de Parisina et la honte d'Azo. Et quel est ce
nom? ce nom qui retentit sur son oreiller d'une manière si terrible?
comme la vague mugissante qui roule une planche brisée sur le rivage, et
écrase sur un roc aigu le malheureux naufragé qui s'engloutit pour ne se
relever jamais,--tel fut le choc qui ébranla son ame. Et quel est ce
nom? c'est celui d'Hugo,--de son fils;--il ne l'aurait jamais
soupçonné!--C'est celui d'Hugo,--l'enfant de celle qu'il aima,--le fils
d'un illégitime amour,--le fruit de sa jeunesse coupable, lorsqu'il
trahit la foi de Bianca, la jeune fille dont la folle crédulité put se
confier à un homme qui ne voulait pas en faire son épouse.
7. Il porta la main à son poignard, qui rentra dans son fourreau avant
d'avoir été entièrement tiré. Cependant, indigne qu'elle est maintenant
de vivre, il ne peut se résoudre à tuer une femme si belle.--Au moins si
elle ne souriait pas--dormant à ses côtés!--Il ne veut pas la réveiller
encore; mais il la contemple avec un regard qui l'eût glacé du froid de
la mort pour s'endormir à jamais,--si elle se fût réveillée de son rêve,
et si elle avait vu, à la clarté vacillante de la lampe, ce front tout
couvert de gouttes de sueur. Elle ne parla plus,--mais elle dormit
encore,--tandis que, dans la pensée de son mari, ses jours viennent
d'être comptés.
8. Au retour du matin, Azo interrogea ses gens, et il trouva dans de
nombreux rapports la preuve de tout ce qu'il craignait de connaître, le
crime présent des coupables et son malheur futur. Les suivantes de
Parisina, qui étaient depuis long-tems ses complices, cherchèrent à se
sauver elles-mêmes en voulant rejeter le crime,--la honte--et la
condamnation sur leur maîtresse. Ce n'est plus un secret;--elles
racontent toutes les circonstances qui peuvent augmenter la confiance
dans la vérité de leurs histoires. Le cÅur et l'oreille torturés d'Azo
n'ont plus rien à ressentir et à entendre.
9. Ce n'était pas un homme à aimer les délais. L'ancien chef de la
maison d'Est est assis sur son trône dans la salle de son conseil
d'état; ses nobles et ses gardes l'environnent;--devant lui sont les
deux plaintifs criminels, tous les deux jeunes,--et dont l'_un_ est
d'une beauté si ravissante! La ceinture sans épée et les mains chargées
de fer, ô Christ! faut-il qu'un fils paraisse ainsi devant la face de
son père! Cependant voilà comment Hugo doit se présenter devant son
père, et entendre la sentence que prononcera son courroux, l'histoire de
son déshonneur! Toutefois il ne semble pas abattu dans son malheur,
quoique sa voix reste muette.
10. Silencieuse aussi, et pâle, et résignée, Parisina attend sa
condamnation. Qu'elle est changée depuis que ses regards expressifs
répandaient la gaîté sur tout ce qui l'entourait, dans un palais où des
seigneurs d'une haute naissance s'enorgueillissaient d'être à ses
ordres,--où la beauté s'efforçait d'imiter l'accent mélodieux de sa
voix,--son aimable maintien,--les grâces de son attitude, et copiait,
par son air et sa démarche, les gestes de sa souveraine. Alors--si son
Åil eût versé des larmes de chagrin, mille guerriers se fussent élancés,
mille glaives eussent brillé hors du fourreau, en faisant de sa querelle
la leur propre. Maintenant,--qu'est-elle, et que sont-ils? Peut-elle
encore commander, obéiraient-ils encore? Tous sont maintenant
silencieux, indifférens, les yeux baissés, fronçant le sourcil, les bras
croisés sur la poitrine, l'air froid, et contenant à peine sur leurs
lèvres un sourire de mépris; voilà le tableau des chevaliers, des dames,
de toute la cour! Et lui, le chevalier de son choix, dont la lance se
baissait devant son regard, lui qui--si son bras eût été libre un
moment--serait mort en combattant pour elle, ou eût obtenu sa
délivrance; l'amant chéri de la femme de son père,--lui, hélas! est Ã
côté d'elle, chargé de fers; il ne peut voir ses yeux gonflés qui
pleurent moins sur son propre malheur que sur celui de son amant. Ces
paupières--sur lesquelles la veine violette et égarée laisse une légère
trace, en se distinguant sur une blancheur si douce qu'elle invite au
plus tendre baiser,--maintenant elles semblent, échauffées et livides,
comprimer, non ombrager, ces yeux mourans dont le regard est si abattu,
et qui se remplissent de larmes de plus en plus grosses.
11. Lui aussi eût pleuré sur elle, si tous les regards n'eussent pas été
dirigés sur lui. Sa douleur, s'il en ressentait, était assoupie. Son
front relevé était sombre et hautain. Quelle que fût la douleur qui
comprimât son ame, il ne voulait pas paraître y céder devant la foule;
mais cependant il n'osait regarder Parisina. Le souvenir des heures qui
n'étaient plus,--son crime,--son état présent,--le courroux de son
père,--le mépris de tous les hommes vertueux,--son sort sur la terre, sa
destinée éternelle,--et surtout le sort de celle,--oh!--de celle dont il
n'osait pas regarder le front pâle comme la mort! tous ces sentimens
accumulés dans son cÅur auraient trahi les remords pour les faiblesses
qu'il a commises.
12. Azo dit: «Hier encore je m'enorgueillissais d'une épouse et d'un
fils; ce songe s'est évanoui ce matin. Avant la fin du jour, je n'aurai
plus ni épouse ni fils. Ma vie devra s'écouler désormais solitaire et
languissante. Soit,--que l'arrêt s'accomplisse,--nul être vivant
n'agirait autrement que moi. Ces nÅuds sont brisés;--mais ce n'est pas
par moi; que l'arrêt s'accomplisse.--Le supplice est préparé! Hugo, le
prêtre t'attend, et ensuite la récompense de ton crime! Va! adresse ta
prière au ciel, avant que l'étoile du soir apparaisse.--Apprends si le
pardon peut encore t'être accordé; la miséricorde du ciel peut seule
t'absoudre maintenant. Mais ici, sur la terre, sous le ciel, il n'est
point de lieu où toi et moi puissions respirer une heure le même air.
Adieu! je ne te verrai pas mourir.--Mais toi, être frêle! tu verras
rouler sa tête.--Adieu! je ne puis t'en dire davantage. Va! femme au
cÅur infidèle; ce n'est pas moi, c'est toi qui fais verser le sang
d'Hugo. Va! si tu peux survivre à ce spectacle, jouis de la vie que je
te laisse.»
13. Ici l'austère Azo couvrit son visage;--car sur son front les veines
gonflées battirent violemment, comme si le sang bouillonnant qu'elles
contenaient eût été refoulé du cÅur vers son cerveau. C'est pourquoi il
baissa un instant la tête, et passa sa main tremblante sur ses yeux pour
les dérober aux regards de l'assemblée. Hugo, pendant ce tems, éleva ses
mains enchaînées, et demanda un moment d'attention de son père;
celui-ci, resté silencieux, ne refuse pas sa demande.
--«Ce n'est pas que je craigne la mort,--car tu m'as déjà vu à tes
côtés, couvert de sang, au milieu de la bataille; et ce fer qui ne fut
jamais sans usage dans ma main, ce fer que tes esclaves m'ont enlevé, a
versé plus de sang pour ta cause que jamais n'en fera couler la hache de
mon supplice.
«Tu m'avais donné la vie, tu peux la reprendre; c'est un don pour lequel
je ne te remercie point. Je n'ai pas oublié les griefs de ma mère; son
amour dédaigné, son honneur flétri, l'héritage de honte de son enfant;
mais elle est dans la tombe, où, lui, son fils, ton rival, la rejoindra
bientôt. Son cÅur brisé,--ma tête tranchée,--témoigneront pour toi chez
les morts de la fidélité et de la tendresse de ton premier amour,--de ta
sollicitude paternelle. Il est vrai que je t'ai offensé;--mais je t'ai
rendu outrage pour outrage.--Celle que tu croyais ta femme, cette autre
victime de ton orgueil, tu sais qu'elle m'était destinée depuis
long-tems. Tu la vis, et tu convoitas ses charmes,--et tu te raillais de
ma naissance, qui était cependant ton ouvrage; tu me disais indigne
d'elle, indigne de ses embrassemens, parce que, en vérité, je ne pouvais
réclamer l'héritage légal de ton nom, ni m'asseoir sur le trône
héréditaire de la maison d'Est. Cependant, si quelques étés de plus
m'eussent été accordés, mon nom aurait pu devenir plus illustre que
celui de ces princes, et mériter des honneurs que je n'aurais dûs qu'Ã
moi seul. J'avais une épée,--et j'ai un cÅur qui aurait pu conquérir un
casque aussi glorieux[loc29][p2] qu'aucun de ceux qui couvrirent le
front de tous les souverains de ta race. Les plus beaux éperons de
chevalier ne sont pas toujours conquis par le fils le mieux né; et les
miens ont souvent lancé les flancs de mon cheval bien avant tes chefs
orgueilleux des rangs princiers, lorsque je chargeais l'ennemi au cri
d'_Est et Victoire_.
[Note loc29: _Haught_.]
«Je ne veux point plaider la cause du crime, ni te prier d'épargner pour
quelque tems le peu d'heures ou le peu de jours qui doivent rouler sur
mon insensible poussière;--de tels jours, délirans comme ceux de mon
passé, ne pouvaient pas, ne devaient pas durer.--Quoique ma naissance et
mon nom soient vils, et que ta noblesse de race eût dédaigné d'honorer
un homme tel que moi;--cependant mes traits portent quelque empreinte de
ceux de mon père, et mon ame.--elle vient toute de toi. De toi--cette
impétuosité de cÅur!--de toi,--oui, pourquoi frémis-tu? de toi vient mon
bras fort, mon ame de flamme.--Tu ne m'as pas seulement donné la vie,
mais encore tout ce qui me rend davantage ton fils. Vois ce que tes
coupables amours ont produit, puisque le ciel t'a récompensé d'un fils
tel que moi! Je ne suis point un bâtard par mon ame, car cette ame,
comme la tienne, abhorre tout contrôle. Quant au souffle de vie; ce
bienfait éphémère que tu m'as donné, et que tu vas reprendre bientôt, je
ne l'estimais pas plus que toi, lorsque, le casque relevé sur le front,
à côté l'un de l'autre, nous combattions en précipitant nos coursiers
sur les cadavres tombés dans la mêlée. Le passé n'est plus rien,--et
bientôt l'avenir sera du passé. Cependant je voudrais qu'alors je fusse
tombé sur le champ de bataille: car, quoique tu aies fait le malheur de
ma mère, et que tu m'aies ravi ma propre fiancée, je sens que tu es
encore mon père; et toute dure que soit ta sentence, elle n'est point
injuste, quoique venant de toi. Engendré dans le péché, pour mourir dans
la honte, ma vie commence et finit de même. Comme le père a failli,
ainsi le fils a failli, et tu dois les punir tous deux en un seul. Mon
crime semble le pire aux regards des hommes, mais Dieu jugera entre nous
deux!»
14. Il se tut--et resta debout les bras croisés qui firent retentir, en
retombant, les fers qui les entouraient. Il n'y eut pas une oreille,
parmi tous les chefs rangés dans la salle, qui ne se sentît blessée
lorsque ces lourdes chaînes retentirent. Les grâces fatales de Parisina
attirent bientôt tous les regards.--Pouvait-elle entendre ainsi son
amant condamné à mort? J'ai dit qu'elle était là , pâle et calme, la
cause vivante des malheurs d'Hugo: ses yeux immobiles, mais ouverts et
hagards, ne s'étaient point tournés d'un côté ou de l'autre, ils ne se
voilaient point de leurs douces paupières; mais un cercle d'un blanc
terne se formait autour de leur orbite d'un bleu foncé; et elle était lÃ
debout, l'air morne et froid, comme si le sang se fût glacé dans ses
veines. Mais de tems en tems une larme épaisse et lentement formée
s'échappait des longues et noires paupières qui couvraient ses beaux
yeux; c'était une chose à voir, non à entendre! et ceux qui les virent
furent étonnés que de pareilles larmes pussent couler de deux yeux
mortels.
Elle voulut parler,--l'articulation imparfaite de ses paroles ne put
sortir de sa poitrine oppressée. Elle parut former un sourd gémissement,
comme si son ame se fût échappée avec sa voix. Elle se tut,--mais elle
voulut essayer encore une fois de parler; alors sa voix se rompit en un
long cri, et elle tomba comme une pierre, ou une statue renversée de sa
base, plutôt semblable à un corps qui n'a jamais eu de vie,--ou à un
monument de marbre représentant l'épouse d'Azo, qu'à cette belle et vive
coupable, dont chaque passion était un aiguillon qui la poussait au
crime, mais qui ne pouvait supporter sa honte et son désespoir.
Cependant elle vivait encore--et elle ne fut que trop tôt arrachée à cet
évanouissement semblable à la mort.--Sa raison était perdue,--tous ses
sens avaient été bouleversés par d'intimes angoisses; et les frêles
fibres de son cerveau (comme les cordes d'un arc, relâchées par la
pluie, ne lancent plus que des traits égarés), ne produisaient plus que
des pensées vagues et sans suite.--Le passé pour elle est une page
blanche, l'avenir une page noire, avec quelques rayons de terrible
clarté, qui brillent comme la foudre sur une route déserte lorsque les
tempêtes de la nuit exhalent toute leur colère.
Elle éprouvait des craintes,--elle sentit quelque chose de criminel
peser sur son ame, comme un poids si lourd et si glacé, qu'elle comprit
que c'était le crime et la honte. Elle se rappelle que la mort doit
frapper quelqu'un,--mais qui? Elle l'a oublié:--vit-elle encore?
Serait-ce la terre qu'elle foule encore sous ses pas? les cieux qu'elle
aperçoit au-dessus de sa tête? les hommes qui l'entourent? ou étaient-ce
des démons, ces visages sombres et sévères qui expriment la menace et le
dédain pour une personne dont le seul regard, avant ce jour, les faisait
tressaillir de bonheur? Tout était confus et inexplicable pour son ame
en délire: chaos de craintes et d'espérances étranges: tantôt riant,
tantôt versant des larmes, mais toujours délirant dans chaque extrême,
elle lutte avec ce songe convulsif: car il semblait peser sur elle de
tout son poids: oh! puisse-t-elle jamais ne connaître de réveil!
15. Les cloches du couvent sonnent, mais lentement et avec un son
lamentable; elles retentissent dans la tour grise et carrée qui répand
ça et là leur son lugubre. Il arrive douloureusement sur le cÅur!
Ãcoutez! on chante l'hymne de mort,--l'hymne composée pour les habitans
de la tombe, ou pour les vivans qui vont bientôt les rejoindre! C'est
pour l'ame d'un être qui s'en va que retentit l'hymne de mort, et que
tintent les cloches lugubres: il est près de la fin de sa carrière
mortelle, à genoux aux pieds d'un moine; triste à entendre--et pénible Ã
voir,--Ã genoux sur la terre nue et froide, avec le billot devant lui,
et les gardes autour;--et le bourreau, le bras nu et prêt à frapper,
examinant du doigt si le tranchant de la hache est aiguisé et sûr depuis
la dernière fois qu'il en a fait usage, afin que le coup soit tout à la
fois léger et prompt--tandis que la foule, dans un cercle muet, vient
voir la tête du fils tomber par l'ordre du père.
16. C'est une de ces heures délicieuses qui précèdent le coucher d'un
beau soleil d'été, qui s'est levé pour éclairer, comme par raillerie, de
ses plus beaux rayons, un jour si tragique. Ces rayons tombent Ã
l'approche du crépuscule sur la tête condamnée d'Hugo, au moment où il
finissait sa dernière confession à l'oreille du moine, et où, déplorant
son sort dans une sainte pénitence, il se penchait pour entendre de sa
bouche les paroles sacrées d'absolution qui ont le pouvoir d'effacer nos
taches criminelles; ce fut dans ce moment que les feux du soleil vinrent
briller sur sa tête,--dont les cheveux châtains retombaient en boucles
pendantes à côté de son cou resté nu; mais plus brillans encore
tombèrent ses rayons sur la hache qui étincelait près de lui avec un
éclat effrayamment livide.--Oh! cette heure dernière était la plus amère
des heures! Les spectateurs même les plus durs furent glacés de terreur:
affreux était le crime, et juste la condamnation,--cependant ils
frémirent à cette vue.
17. Les prières dernières de ce fils perfide,--de cet audacieux amant,
sont terminées. Les grains de son chapelet et ses péchés ont été tous
comptés, ses heures sont arrivées à leurs dernières minutes;--son
manteau lui a été enlevé, ses boucles de chevelure d'un brun châtain
sont placées sous les ciseaux; c'en est fait,--elles sont tombées sous
l'instrument fatal: l'écharpe que Parisina lui a donnée--et qu'il a
portée jusqu'à ce moment--ne doit pas le suivre au tombeau; elle va lui
être arrachée et un mouchoir couvrira ses yeux; mais non,--ce dernier
outrage ne sera point fait à son front superbe. Tous ses sentimens qui
paraissaient subjugués se réveillèrent à demi dans un profond dédain,
lorsque les mains de l'exécuteur voulurent lui bander les yeux, comme
s'ils n'avaient osé voir la mort en face. «Non!--mon sang et ma vie ne
m'appartiennent plus, mes mains sont enchaînées,--mais que je meure au
moins les yeux libres; frappe!» Et en prononçant cette dernière parole,
il incline sa tête sur le billot; et il répéta sa dernière parole:
«Frappe!»--et soudain la hache tomba et sa tête roula,--et,
bouillonnant, lourd, le tronc ensanglanté recula; et de toutes ses
veines jaillirent des flots de sang; ses yeux et ses lèvres s'agitèrent
un moment, dans une rapide convulsion--et devinrent fixes pour toujours!
Il mourut, comme un coupable devait mourir, sans parade, sans vaine
ostentation; il avait fléchi le genou et prié avec résignation, et sans
dédaigner le secours d'un prêtre et sans désespérer de tout pardon en
haut. Et tandis qu'il était agenouillé devant le prieur, son cÅur était
séparé de tout sentiment terrestre.--Son père irrité,--son amante
bien-aimée,--qu'étaient-ils devenus dans ce moment? Plus de
reproches,--plus de désespoir; aucune pensée qui n'appartînt au
ciel;--aucune parole qui ne fût une prière,--excepté celles qui
s'échappèrent de sa bouche, lorsque, voyant disposer son cou pour
recevoir la hache de l'exécuteur, il avait demandé à mourir les yeux non
bandés, seul adieu qu'il fit à ceux qui l'entouraient.
18. Muets comme les lèvres qui viennent d'être fermées par la mort, la
poitrine de chaque spectateur ne pouvait respirer. Mais au loin, de l'un
à l'autre, se communiqua un froid et électrique frisson au moment où la
hache effrayante tomba sur la tête de celui dont la vie et les amours
finissaient ainsi; et il refoula au fond des cÅurs, par un son étrange,
un gémissement prêt à s'en échapper. Mais rien, outre le coup de la
hache sur le billot, ne troubla plus le silence profond, excepté
un--Quel est ce cri qui vient fendre l'air silencieux avec un accent si
déliramment aigu--et qui passe si soudainement? Ce cri, semblable Ã
celui d'une mère privée de son enfant par un coup inattendu, s'élève
jusqu'au ciel, comme celui d'une ame condamnée à d'éternelles
souffrances. Partie des fenêtres du palais d'Azo, cette horrible voix
perce les airs; et tous les regards sont tournés de ce côté. Mais on ne
voit et on n'entend plus rien! C'était le cri d'une femme,--et jamais le
désespoir ne s'exprima dans un accent plus délirant. Ceux qui
l'entendirent souhaitèrent par pitié que ce fût le dernier de l'être qui
l'avait laissé échapper:
19. Hugo n'est plus; et, depuis cette heure, on ne vit et on n'entendit
plus Parisina dans le palais, ni dans les bosquets du jardin. Son
nom,--comme si elle n'eût jamais existé,--fut banni de toutes les
lèvres, comme les mots d'indécence ou de terreur. Et la voix du prince
Azo ne fit jamais mention de sa femme ou de son fils, dont aucune
tombe,--aucun monument ne consacre le souvenir. Leurs cendres ne furent
point bénies par la religion; du moins celles du chevalier qui mourut en
ce jour. Mais le sort de Parisina demeura enseveli dans l'obscurité,
comme la poussière cachée dans le cercueil. Se retira-t-elle dans un
couvent pour y gagner le ciel par le sentier pénible de la pénitence au
milieu d'années flétries par les remords et des larmes sans sommeil?
succomba-t-elle par le poison ou sous le poignard, pour la punir de ce
coupable amour qu'elle osa éprouver? ou, frappée dans ce moment
terrible, mourut-elle par des tortures moins prolongées; comme celui
qu'elle vit la tête sur le billot, en partageant le même sort par la
main de l'exécuteur, qui prit en pitié sa faiblesse défaillante?
Personne ne le sait--et on ne le saura jamais: mais quelle qu'ait été sa
fin ici-bas, sa vie commença et finit dans les angoisses[p3]!
20. Azo prit une autre épouse, et des fils vertueux grandirent à ses
côtés: mais aucun d'eux ne fut aussi aimable et aussi vaillant que celui
qui se consumait dans la tombe; ou, s'ils le furent,--ils ne le parurent
pas aux yeux froids de leur père qui les vit croître avec indifférence,
ou avec des soupirs étouffés: mais jamais une larme ne vint sillonner sa
joue, jamais sourire ne vint dérider son front; et sur ce large front se
creusèrent les rides profondes de la pensée, ces sillons que le dévorant
passage du chagrin y imprime incessamment; cicatrices des blessures
profondes qu'a laissées la lutte ardente de l'ame. Il n'y eut plus pour
lui ni joie ni douleurs. Il ne lui restait plus rien ici-bas que des
nuits sans sommeil et des jours pleins d'ennuis, une ame également morte
au blâme comme à la louange, un cÅur qui se fuyait lui-même et cependant
ne voulait pas céder--ni oublier; et c'était lorsque ses sentimens et
ses souvenirs semblaient le moins l'assiéger, que sa pensée était la
plus intense,--qu'il sentait le plus vivement. La glace la plus épaisse
ne peut durcir que la surface du fleuve;--le courant fuit toujours
rapide au-dessous--et ne peut cesser de couler. L'ame d'Azo, ainsi
couverte de glace à sa surface, était encore hantée par des pensées que
la nature y avait implantées. Elles y étaient enracinées trop
profondément pour s'évanouir; quoique l'on puisse tarir les larmes.
Lorsque, s'efforçant de s'échapper, nous voulons leur fermer le passage,
elles ne sont point taries;--ces larmes non versées refluent vers leur
source et y restent plus pures, plus durables, invisibles, mais non
glacées, et d'autant plus chéries, qu'elles sont moins révélées.
Conservant encore des retours de tendresse pour ceux dont il avait
abrégé la vie, n'ayant pas le pouvoir de remplir de nouveau le vide qui
le désolait, sans espoir de rencontrer les objets de ses regrets là où
les ames des justes jouiront de la félicité éternelle, convaincu de la
justice du décret qu'il avait porté contre ceux qui avaient mérité cette
condamnation; Azo cependant traînait une vieillesse malheureuse. Si les
branches malades d'un arbre sont coupées avec soin, cet arbre en
recueille de la vigueur et voit reverdir avec plus de force tout ce qui
lui reste de branchage; mais si la foudre, dans sa fureur, consume ses
tendres bourgeons, le tronc massif se dessèche et ne produit désormais
plus de feuilles.
FIN DE PARISINA.
NOTES
DE PARISINA.
NOTE 1.
Les vers contenus dans la Ire section ont été imprimés pour être mis en
musique, il y a quelque tems; mais ils appartenaient au poème qui paraît
maintenant, dont la plus grande partie fut composée avant _Lara_, et
d'autres ouvrages publiés postérieurement à ce dernier poème.
NOTE 2.
_Haught--haughty_.--
_Away_, haught _man, thou art insulting me_.
(SHAKSPEARE, _Richard II_.)
Cette note porte sur l'emploi du vieux mot _haught_.
(_N. du Tr._)
NOTE 3.
«Ceci, fit diversion à une année calamiteuse pour le peuple de Ferrare,
car il arriva dans cette ville un événement extrêmement tragique. Nos
annales imprimées et manuscrites, à l'exception de l'ouvrage grossier et
négligé de Sardi, et un autre, en ont donné la relation, de laquelle
cependant on a rejeté plusieurs détails, spécialement le récit de
Bandelli qui écrivit un siècle après, et qui ne s'accorde pas avec les
historiens contemporains.