25. Depuis leur pointe émoussée jusqu'à la garde, les sabres et les

épées étaient rougis de sang. Mais les remparts sont pris, et le pillage

commence avec toutes ses horreurs et le carnage. Des cris plus aigus

s'échappent des maisons au pillage. On entend la marche précipitée et

lourde de ceux qui fuient dans le sang écumant des rues; mais çà et là,

partout où ils peuvent trouver une position favorable contre l'ennemi,

des groupes désespérés de dix ou douze hommes s'arrêtent et se

retournent contre ceux qui les poursuivent,--s'appuient contre un mur

qui les protége, et résistent fièrement ou succombent en combattant.

Là on remarquait un vieillard;--ses cheveux étaient blancs, mais son

vieux bras était encore plein de force et de courage. Il soutenait si

vaillamment le choc de l'ennemi que les morts formaient un demi-cercle

autour de lui. Il n'avait pas encore été blessé ni enveloppé, quoique

battant en retraite. Un grand nombre de cicatrices de ses premiers

combats se faisaient remarquer sous son corselet de fer; mais toutes ces

blessures qui couvrent son corps avaient été reçues dans d'autres

combats. Quoique âgé, il était si robuste des membres que peu de nos

jeunes hommes auraient pu se mesurer avantageusement avec lui; et les

ennemis qu'il tenait séparément à distance dépassaient le nombre de ses

cheveux blancs. Il brandissait son sabre de droite à gauche, et plus

d'une mère ottomane pleura ses fils qui n'étaient pas encore nés quand

il trempa pour la première fois son sabre dans le sang musulman, avant

d'avoir atteint sa vingtième année. Et il aurait pu être le père de tous

ceux qui tombèrent sous ses coups dans ce jour fatal; car, privé de son

fils, depuis longues années, sa douleur vengeresse priva plus d'un père

de ses enfans. Depuis le jour où son seul fils avait rencontré la mort

dans le détroit[c9], le fer du père lui sacrifia plus d'une humaine

hécatombe. Si les ombres peuvent être apaisées par le carnage, celle de

Patrocle fut moins satisfaite que celle du fils de Minotti, qui mourut

dans ces lieux qui nous séparent de l'Asie. Il est enseveli sur le même

rivage où des milliers de guerriers furent ensevelis avant quatre mille

ans. Que reste-t-il d'eux pour nous dire où ils reposent, et comment ils

succombèrent? Aucune pierre funéraire ne les couvre, aucun ossement

n'indique leurs tombes; mais ils vivent dans la poésie qui leur assure

l'immortalité.

26. Écoutez le cri retentissant d'Allah! c'est une troupe de Musulmans

les plus braves, et les plus habiles dans le combat. Le bras nerveux de

leur chef est nu, afin d'être plus rapide à frapper pour ne faire jamais

grâce;--découvert jusqu'à l'épaule, on le voit qui agite son sabre dans

l'air: c'est ainsi qu'on le reconnaît toujours dans la mêlée. D'autres

peuvent montrer un costume plus fastueux, pour tenter l'ennemi par

l'espoir d'une riche dépouille; plus d'une main se pare d'une plus riche

garde d'épée, mais aucune ne porte une lame plus grossièrement dorée;

beaucoup de guerriers peuvent porter un turban plus élevé,--Alp est

seulement distingué par son bras blanc et nu: regardez au plus épais de

la mêlée, il est là! Aucun étendard ne s'expose aussi avant que le sien;

aucune bannière dans l'armée musulmane n'entraîne la moitié si loin les

delhis. Elle brille rapide comme une étoile tombante! Partout où ce bras

redoutable est aperçu, les plus braves combattent, ou combattaient il

n'y a qu'un instant. C'est là que le lâche demande en vain quartier au

Tartare animé de vengeance, ou que le héros, étendu par terre,

silencieux, dédaigne de pousser un gémissement en expirant, méditant de

frapper encore un dernier, mais faible coup, sur l'ennemi étendu comme

lui à ses côtés, oubliant l'épuisement de ses forces causé par ses

blessures et par la fatigue du combat, en s'attachant avec les mains Ã

la terre ensanglantée.

27. Le vieillard était encore debout, résistant aux assaillans, et

arrêtant un moment la victoire d'Alp. «Rends-toi, Minotti, pour être

épargné, toi et ta fille.»--

--«Jamais, renégat, jamais! quand même la vie que je recevrais de toi

serait éternelle.»

--«Francesca!--oh! ma jeune fiancée! doit-elle périr victime de ton

orgueil?»

--«Elle est en sûreté.»--«Où! où donc?»--«Dans le ciel, d'où ton ame

infidèle est à jamais exclue, traître!--Elle est loin de toi, parmi les

vierges.»

Alors Minotti sourit d'une joie cruelle, en voyant Alp chanceler à ces

paroles et près de succomber, comme frappé de la foudre.--«O Dieu!

depuis quand n'est-elle plus?»--«Depuis la nuit dernière;--et je ne

pleure pas sa mort: aucun des enfans de ma race pure ne sera l'esclave

de Mahomet et le tien.--Garde à toi!»

Ce défi est porté en vain;--Alp est déjà atteint d'un coup mortel!

Pendant que les paroles de Minotti servaient mieux sa vengeance, par

tout ce qu'elles renfermaient de cruel et d'amer, que la pointe de son

épée n'aurait pu le faire, s'il avait eu le tems de la passer à travers

son cœur, du porche voisin d'une église que quelques braves défendaient

encore, en renouvelant le combat affaibli, une balle meurtrière était

venue renverser Alp, avant qu'on ait pu voir la blessure du front

fracassé de l'infidèle, que le vertige a fait tourner, et qui est allé

tomber la face contre terre. Un rayon brillant comme l'éclair étincela

de ses yeux, comme s'ils n'eussent plus dû se rouvrir, et les ténèbres

éternelles couvrirent son cadavre palpitant. Il ne restait rien de la

vie, excepté un frémissement convulsif qui agita encore légèrement ses

membres. Ses compagnons le retournèrent sur son dos; sa poitrine et son

front étaient souillés de sang et de poussière, et de ses lèvres livides

s'échappaient des flots de sang noir qui avaient abandonné ses veines.

Mais son pouls n'avait aucun battement, et sa bouche ne laissa entendre

aucun murmure; aucun soupir, aucune parole, aucun râlement n'a signalé

son passage de la vie à la mort. Avant même que sa pensée ait pu prier,

il est passé, sans espérance de pardon,--et est resté jusqu'à la fin--un

renégat!

28. Effrayantes s'élevèrent les clameurs de ses compagnons et de ses

ennemis; ceux-ci, en signe de joie, et les premiers transportés de

fureur. Alors le combat recommence avec plus d'acharnement; les épées se

croisent, les lances traversent les corps des combattans dans la mêlée,

et les guerriers roulent en hurlant sur la poussière. Rue par rue, et

pied par pied, Minotti ose encore disputer la moindre portion de terrain

de la ville confiée à ses ordres; les restes de sa valeureuse troupe

unissent à ses efforts leur dévouement et leur épée. On peut encore se

défendre dans l'église, de laquelle est partie la balle prédestinée qui

a vengé à demi les vaincus, par la mort d'Alp, le féroce assaillant. Là,

Minotti et les siens se retranchent en reculant, et en laissant devant

eux un ruisseau de sang; faisant toujours face à l'ennemi; qui reçoit de

mortelles blessures à chaque coup qu'ils lui portent, ils rejoignent

ceux qui sont déjà retranchés dans le temple: là ils pourront respirer

un instant, protégés par les colonnes massives du monument.

29. Court instant de répit! La horde à turbans, ayant ses rangs grossis

et la rage dans le cœur, se précipite sur eux avec tant de violence et

de chaleur; que par leur grand nombre ils se coupent toute retraite; car

la rue qui menait au dernier retranchement des chrétiens était si

étroite, que les premiers arrivés des Turcs, si la frayeur les

saisissait, pouvaient essayer vainement de revenir sur leurs pas: une

fois engagés dans les colonnes du temple, ils étaient contraints de

vaincre ou de mourir. Ils moururent; mais avant que leurs yeux se

fussent fermés, des vengeurs s'élevaient sur leurs corps expirans, frais

et pleins de fureur; ils remplissaient au-delà les rangs éclaircis,

quoiqu'ils dussent subir le même sort que ceux qui les avaient précédés.

Les cierges allumés des autels chrétiens voient pâlir leur clarté

défaillante devant les nuages de fumée produits par les décharges

renouvelées de mousqueterie. Les Ottomans atteignent la porte intérieure

du temple. Ses gonds d'airain résistent encore; et par toutes les

ouvertures, à travers toutes les brèches, tous les vitraux brisés, pleut

une grêle de balles déchargées par volées. Mais le portique ébranlé cède

en frémissant;--les gonds crient, les pivots craquent,--se brisent,--la

porte se penche,--tombe.--C'en est fait! Corinthe perdue ne peut plus

résister.

30. Sombre, terrible et seul de tous, Minotti restait encore debout sur

les marches de pierre de l'autel. L'image d'une madone, peinte avec des

couleurs célestes, brille au-dessus de sa tête; ses yeux de lumière

respirent l'amour; et placée au-dessus du saint autel pour fixer nos

pensées sur les choses divines, lorsque nous nous prosternons devant

elle et le Dieu enfant qu'elle tient sur ses genoux, en souriant

doucement à chaque prière qui s'élève vers le ciel, comme si elle était

là pour la porter elle-même à son fils; elle sembla alors lui sourire,

quoique des torrens de sang ruisselassent dans l'enceinte du temple.

Minotti, les yeux tournés vers elle, fit le signe de la croix en

soupirant, et saisit une torche qui brûlait près de lui; il résiste

encore, tandis que les Musulmans portent partout le fer et la flamme.

31. Les caveaux creusés sous le pavé de mosaïque renfermaient les morts

des siècles passés. Leurs noms étaient gravés sur leurs pierres

sépulcrales; mais maintenant le sang les rendait illisibles. Les

trophées sculptés, et les couleurs étranges qu'offraient les veines

nombreuses et variées du marbre étaient couverts de sang, de poussière

et de fumée, et surchargés d'épées, de sabres et de casques brisés. Des

cadavres recouvraient ces voûtes qui renfermaient d'autres cadavres

reposant froids dans de nombreux cercueils. On pouvait les voir rangés

dans un ordre mélancolique à la lueur pâle qui perçait à travers une

grille souterraine. Mais la guerre était entrée dans ces obscurs

caveaux, et elle avait réuni dans ces tombeaux souterrains ses trésors

de salpêtre, entassés auprès de ces corps décharnés. C'est là que,

pendant la durée du siége, les chrétiens avaient établi leur principal

magasin; une traînée de poudre récemment formée y communiquait: c'est la

dernière et la plus terrible ressource de Minotti contre la force

accablante de l'ennemi.

32. Les Turcs le pressent de toutes parts; le peu qui reste de chrétiens

pour les combattre opposent une résistance inutile. Ne pouvant assouvir

leur soif de vengeance, qui se réveille sur un plus grand nombre

d'ennemis, les barbares mutilent les corps de ceux qui sont tombés, leur

coupent la tête déjà sans vie, précipitent les statues de leurs niches,

dépouillent les autels de leurs riches offrandes, et s'arrachent de

leurs mains ensanglantées les vases saints d'argent qui ont été

consacrés. Ils accourent vers le maître-autel; oh! l'on vit un spectacle

glorieux! La coupe d'or renfermant les hosties consacrées était encore

sur la table sainte: ce grand calice massif et éclatant séduit par sa

splendeur les yeux de ces hommes avides de butin. Il avait contenu le

matin le vin consacré, changé par Christ en son sang divin, que ses

adorateurs avaient bu à la naissance du jour, pour purifier leur ame

avant de se rendre au combat: il en conservait encore quelques gouttes.

Autour de l'autel brillaient douze grands candélabres rangés dans un

ordre splendide, et formés du plus pur métal: c'est une dépouille

opime,--la plus riche et la dernière.

33. Ils arrivent si près, que le premier d'entre eux étendait déjà la

main pour s'emparer de la dépouille qu'il touchait presque, lorsque la

main du vieux Minotti posa sa torche sur la traînée de poudre:--elle est

allumée!--Clocher, voûtes, autel, vases sacrés, cadavres, vainqueurs Ã

turbans, chrétiens, tout ce qui reste dans le temple, avec le temple,

vivans et morts lancés dans les airs en mille éclats, font retentir un

long rugissement! La ville bouleversée,--les murs renversés sur le sol

entr'ouvert,--les vagues de la mer qui reculent un moment,--les

montagnes qui sont ébranlées, comme si un tremblement de terre avait

passé,--des milliers de débris sans formes projetés en nuage de flamme

vers le ciel par cette épouvantable explosion--proclament la désolation

de ces rivages.

Les débris confondus du temple sont lancés dans les airs comme des

fusées; les membres épars et mutilés de nombreux héros retombent sur la

terre, et couvrent au loin la plaine, comme une pluie de cendres qui

obscurcit les airs. Ils tombent dans le golfe, où ils tracent une

multitude de cercles, ou sur le rivage qu'ils noircissent, et s'étendent

sur toute la longueur de l'isthme. Appartiennent-ils à des chrétiens ou

à des Musulmans? Que leurs mères viennent les voir et le disent!

Lorsqu'ils dormaient dans leurs berceaux de langes, leurs mères

souriaient sur le tendre sommeil de leur enfance; elles ne pensaient

guère qu'un jour verrait leurs membres voler en lambeaux dispersés dans

les airs. Les mères qui les ont élevés ne pourraient plus reconnaître

leurs nourrissons. Ce désastreux événement ne leur a pas laissé la trace

d'une forme humaine, excepté à quelques crânes à moitié brisés, Ã

quelques ossemens rompus. Des soliveaux fumans, des pierres calcinées

retombent des airs et couvrent la plage, enfoncés profondément dans les

sables tout noircis et fumans. Tous les êtres vivans qui entendirent

cette terrible explosion qui ébranla la terre, s'enfuirent avec terreur.

Les oiseaux des forêts s'envolèrent; les dogues sauvages s'éloignèrent

en hurlant des cadavres sans sépultures. Les chameaux se séparèrent de

leurs conducteurs; le bœuf qui, loin de Corinthe, labourait la terre,

s'échappa du joug, et le cheval du soldat, brisant la sangle de sa selle

et les rênes qui lui servaient de guide, se précipita au galop dans la

plaine. Les coassemens de la grenouille s'élevèrent des marais, plus

aigus et plus perçans. Les loups hurlèrent dans leurs cavernes des

montagnes, dont l'écho se fit entendre comme un tonnerre. Les troupes de

jackals[c10], dans un tumulte confus, poussèrent au loin des aboiemens

plaintifs et tristes, qui ressemblaient aux vagissemens des enfans et

aux cris des chiens que l'on châtie. L'aigle aux plumes hérissées, au

cou gonflé, s'envola de son aire, et chercha un refuge près du soleil;

les nuages, au-dessous de lui, lui paraissaient trop sombres, et leur

fumée, poursuivant son bec de son étouffante vapeur, lui faisait prendre

en criant un plus sublime essor.--

Telle fut la destinée de Corinthe!

FIN DU SIÉGE DE CORINTHE.

NOTES

DU SIÉGE DE CORINTHE.

NOTE 1.

La vie des Turcomans est errante et patriarchale: ils habitent sous des

tentes.

NOTE 2.

Ali Coumourgi, le favori de trois sultans, et grand visir d'Achmet III.

Après avoir reconquis le Péloponèse sur les Vénitiens, dans une seule

campagne, il fut mortellement blessé dans une campagne suivante, en

combattant contre les Allemands, à la bataille de Petersvaradin (dans la

plaine de Carlowitz), en Hongrie, au moment où il s'efforçait de rallier

ses gardes. Il mourut de ses blessures le jour suivant. Le dernier ordre

qu'il donna fut de décapiter le général Breuner, et quelques autres

prisonniers allemands; ses dernières paroles furent: «Oh! que ne puis-je

traiter de même tous ces chiens de chrétiens!» Paroles et action bien

dignes d'un Caligula. C'était un jeune homme d'une grande ambition et

d'une présomption sans bornes. On lui disait que le prince Eugène était

envoyé contre lui; il répondit: «Je deviendrai plus habile, et ce sera Ã

ses dépens.»

NOTE 3.

Il n'est pas nécessaire de rappeler au lecteur qu'il n'y a point de flux

et de reflux sensible dans la Méditerranée.

NOTE 4.

J'ai vu un spectacle semblable à celui que j'ai décrit sous les remparts

au sérail de Constantinople, dans les cavités creusées dans le roc par

le Bosphore; terrasse étroite qui se projette entre les remparts et la

mer. Je crois que ce fait est aussi mentionné dans les voyages

d'Hobhouse. Les cadavres étaient probablement ceux de quelques

janissaires réfractaires.

NOTE 5.

Cette touffe, ou longue tresse de cheveux, est laissée sur la tête par

la croyance que Mahomet les emportera par là dans son paradis.

NOTE 6.

Je dois faire remarquer ici que je me suis rencontré involontairement

dans ces douze vers avec un passage d'un poème inédit de M. Coleridge,

intitulé: _Christabel_. Ce n'est pas avant la composition de mon ouvrage

que j'entendis la lecture de ce poème extraordinaire et singulièrement

original; et je n'ai vu le manuscrit de cette production que tout

récemment, grâce à la complaisance de M. Coleridge lui-même, qui, je

l'espère, est convaincu que je ne suis point un vil plagiaire. L'idée

originale en appartient sans aucun doute à M. Coleridge, dont le poème a

été composé il y a près de quatorze ans. Qu'il me soit permis de

conclure avec l'espérance qu'il ne retardera pas plus long-tems la

publication d'un ouvrage qui est attendu du public avec impatience.

NOTE 7.

Il m'a été dit que l'idée exprimée depuis le vers 598e au 603e avait été

admirée par des personnes dont l'approbation est d'un grand poids. J'en

suis satisfait; mais elle n'est pas originale,--au moins elle ne

m'appartient pas. On peut la trouver bien mieux exprimée dans la version

anglaise de _Wathek_, aux pages 182-3-4 (j'ai oublié la page précise en

français), ouvrage auquel j'ai déjà renvoyé[n7], et auquel je n'ai

jamais recouru sans une nouvelle satisfaction.

[Note n7: Voyez page 63.]

NOTE 8.

La queue de cheval, fixée sur une lance, forme l'étendard d'un pacha.

NOTE 9.

Dans la bataille navale, à l'embouchure des Dardanelles, entre les

Vénitiens et les Turcs.

NOTE 10.

Je crois que j'ai pris une licence poétique en transportant le jackal de

l'Asie dans la Grèce, où je n'ai jamais vu ni entendu cet animal; mais

dans les ruines d'Éphèse je les ai entendus par centaines. Ils hantent

les ruines et suivent les armées.

FIN DES NOTES DU SIÉGE DE CORINTHE.

PARISINA.

A

SCROPE BERDMORE DAVIES, ESQ.

LE POÈME SUIVANT EST DÉDIÉ

Par celui qui depuis long-tems admire ses talens et apprécie son amitié.

22 janvier 1816.

AVERTISSEMENT.

Le poème suivant est fondé sur un événement mentionné dans les

_Antiquités de la maison de Brunswick_, par Gibbon.--Je crains que dans

nos tems modernes la délicatesse ou la fastidiosité du lecteur ne croie

de semblables sujets incapables d'être traités dans la poésie. Les

poètes dramatiques grecs, et quelques-uns de nos meilleurs et vieux

écrivains anglais étaient d'une opinion différente, comme Alfieri et

Schiller l'ont été aussi plus récemment sur le continent. L'extrait

suivant expliquera les faits sur lesquels l'histoire de mon poème est

fondée. Le nom d'Azo est substitué à celui de _Nicolas_, comme étant

plus propre au mètre poétique.

«Sous le règne, de Nicolas III, Ferrare fut souillée par une tragédie

domestique. Sur le témoignage d'un de ses gens, le marquis d'Est

découvrit les amours incestueuses de sa femme Parisina avec Hugo, son

fils naturel, beau et vaillant jeune homme. Ils furent tous deux

décapités dans le château, par la sentence d'un père et d'un mari, qui

publia sa honte et survécut à leur exécution. Il fut malheureux, s'ils

furent coupables; s'ils furent innocens, il fut encore plus malheureux:

il n'est aucune de ces situations possibles dans laquelle je puisse

approuver le dernier acte de justice de la part d'un père.»

(GIBBON, _Œuvres mêlées_.)

PARISINA.

1. C'est l'heure où les accens élevés du rossignol s'échappent des

bosquets touffus; c'est l'heure où les vœux des amans semblent plus

tendres dans des paroles murmurées tout bas. D'aimables zéphirs, des

eaux qui serpentent sont une harmonie mélodieuse pour l'oreille

solitaire. Les gouttes de rosée humectent légèrement chaque fleur, et

les étoiles apparaissent dans les cieux, et la vague qui les réfléchit

semble d'un bleu plus azuré, et la feuille d'une teinte plus foncée. Le

firmament présente ce clair-obscur, si doucement sombre, si sombrement

pur, qui suit le déclin du jour, lorsque le crépuscule se fond sous les

rayons de la lune[p1].

2. Mais ce n'est pas pour écouter le bruit de la cascade que Parisina

quitte son appartement; ce n'est pas pour contempler les étoiles du ciel

que la jeune dame s'avance dans les ombres de la nuit; et si elle

s'assied dans le bosquet d'Est, ce n'est pas dans le but d'y jouir de

ses fleurs épanouies;--elle prête l'oreille,--mais ce n'est point aux

chants du rossignol,--quoiqu'elle attende des accens aussi doux que les

siens. Un pas se glisse à travers l'épais feuillage; sa joue devient

pâle,--et son cœur bat plus rapidement. Une voix murmure à travers les

feuilles frémissantes; la rougeur reparaît sur sa joue, et son sein

agité se soulève doucement. Un instant encore--et ils seront réunis;--il

est passé:--son amant est à ses pieds.

3. Maintenant que leur importe le monde avec tous ces changemens qu'y

amènent le tems et les vicissitudes de la vie? Les créatures vivantes

qui le peuplent,--son globe de terre et son ciel éclatant--ne sont rien

pour leurs yeux et leur cœur; et tout ce qui les entoure, au-dessus

comme au-dessous, leur est aussi indifférent que la mort. Ils ne

respirent plus que l'un pour l'autre, comme si tout le reste avait cessé

d'exister. Leurs soupirs mêmes sont pleins d'une joie si profonde, que,

si elle ne devenait moins vive, cette ivresse insensée consumerait leurs

cœurs qui éprouvent sa brûlante domination. Dans ce rêve tendre et

tumultueux pensent-ils au crime, au danger? Celui qui a connu la

puissance de cette passion hésita-t-il ou craignit-il dans une heure

semblable? pensa-t-il à la courte durée de ces momens divins? Mais

hélas!--ils sont déjà loin! nous sommes forcés de nous réveiller avant

de connaître qu'une telle vision ne reviendra plus.

4. Ils quittent, en s'adressant des regards languissans, le lieu qui a

été le témoin de leur ivresse coupable; et quoiqu'ils espèrent se

revoir, qu'ils s'en donnent la promesse, ils s'affligent, comme si cette

séparation était la dernière. Les fréquens soupirs,--le long

embrassement,--leurs lèvres qui voudraient s'attacher pour jamais,

tandis que brille sur le visage de Parisina le ciel qu'elle craint

d'implorer vainement un jour, comme si chaque étoile qui étincelle si

pure au firmament eût été le témoin de sa faiblesse,--les fréquens

soupirs, le long embrassement, tout retient ces amans au lieu du

rendez-vous. Mais il le faut; ils doivent se séparer dans cet abattement

redoutable du cœur, avec ce frisson intime et glacé qui suit

immédiatement les actions coupables.

5. Hugo s'est rendu à sa couche solitaire, où ses désirs attendent la

femme d'un autre; c'est sur le sein confiant d'un époux que Parisina va

reposer sa tête coupable. Mais le délire de la fièvre semble agiter son

sommeil, et des rêves troublés répandent sur sa joue une vive rougeur.

Dans son agitation, elle murmure un nom qu'elle n'ose prononcer pendant

le jour; elle presse son mari sur son sein qui palpite pour un autre. Il

se réveille à cet embrassement, et, heureux en idée, il s'imagine que ce

soupir rêvant, cette ardente caresse, sont semblables à ceux qu'il avait

coutume d'obtenir. Il serait prêt, dans sa tendresse, à pleurer d'amour

sur celle qui l'aime si vivement, même dans son sommeil.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 05 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 18 / 24 段