épées étaient rougis de sang. Mais les remparts sont pris, et le pillage
commence avec toutes ses horreurs et le carnage. Des cris plus aigus
s'échappent des maisons au pillage. On entend la marche précipitée et
lourde de ceux qui fuient dans le sang écumant des rues; mais çà et là ,
partout où ils peuvent trouver une position favorable contre l'ennemi,
des groupes désespérés de dix ou douze hommes s'arrêtent et se
retournent contre ceux qui les poursuivent,--s'appuient contre un mur
qui les protége, et résistent fièrement ou succombent en combattant.
Là on remarquait un vieillard;--ses cheveux étaient blancs, mais son
vieux bras était encore plein de force et de courage. Il soutenait si
vaillamment le choc de l'ennemi que les morts formaient un demi-cercle
autour de lui. Il n'avait pas encore été blessé ni enveloppé, quoique
battant en retraite. Un grand nombre de cicatrices de ses premiers
combats se faisaient remarquer sous son corselet de fer; mais toutes ces
blessures qui couvrent son corps avaient été reçues dans d'autres
combats. Quoique âgé, il était si robuste des membres que peu de nos
jeunes hommes auraient pu se mesurer avantageusement avec lui; et les
ennemis qu'il tenait séparément à distance dépassaient le nombre de ses
cheveux blancs. Il brandissait son sabre de droite à gauche, et plus
d'une mère ottomane pleura ses fils qui n'étaient pas encore nés quand
il trempa pour la première fois son sabre dans le sang musulman, avant
d'avoir atteint sa vingtième année. Et il aurait pu être le père de tous
ceux qui tombèrent sous ses coups dans ce jour fatal; car, privé de son
fils, depuis longues années, sa douleur vengeresse priva plus d'un père
de ses enfans. Depuis le jour où son seul fils avait rencontré la mort
dans le détroit[c9], le fer du père lui sacrifia plus d'une humaine
hécatombe. Si les ombres peuvent être apaisées par le carnage, celle de
Patrocle fut moins satisfaite que celle du fils de Minotti, qui mourut
dans ces lieux qui nous séparent de l'Asie. Il est enseveli sur le même
rivage où des milliers de guerriers furent ensevelis avant quatre mille
ans. Que reste-t-il d'eux pour nous dire où ils reposent, et comment ils
succombèrent? Aucune pierre funéraire ne les couvre, aucun ossement
n'indique leurs tombes; mais ils vivent dans la poésie qui leur assure
l'immortalité.
26. Ãcoutez le cri retentissant d'Allah! c'est une troupe de Musulmans
les plus braves, et les plus habiles dans le combat. Le bras nerveux de
leur chef est nu, afin d'être plus rapide à frapper pour ne faire jamais
grâce;--découvert jusqu'à l'épaule, on le voit qui agite son sabre dans
l'air: c'est ainsi qu'on le reconnaît toujours dans la mêlée. D'autres
peuvent montrer un costume plus fastueux, pour tenter l'ennemi par
l'espoir d'une riche dépouille; plus d'une main se pare d'une plus riche
garde d'épée, mais aucune ne porte une lame plus grossièrement dorée;
beaucoup de guerriers peuvent porter un turban plus élevé,--Alp est
seulement distingué par son bras blanc et nu: regardez au plus épais de
la mêlée, il est là ! Aucun étendard ne s'expose aussi avant que le sien;
aucune bannière dans l'armée musulmane n'entraîne la moitié si loin les
delhis. Elle brille rapide comme une étoile tombante! Partout où ce bras
redoutable est aperçu, les plus braves combattent, ou combattaient il
n'y a qu'un instant. C'est là que le lâche demande en vain quartier au
Tartare animé de vengeance, ou que le héros, étendu par terre,
silencieux, dédaigne de pousser un gémissement en expirant, méditant de
frapper encore un dernier, mais faible coup, sur l'ennemi étendu comme
lui à ses côtés, oubliant l'épuisement de ses forces causé par ses
blessures et par la fatigue du combat, en s'attachant avec les mains Ã
la terre ensanglantée.
27. Le vieillard était encore debout, résistant aux assaillans, et
arrêtant un moment la victoire d'Alp. «Rends-toi, Minotti, pour être
épargné, toi et ta fille.»--
--«Jamais, renégat, jamais! quand même la vie que je recevrais de toi
serait éternelle.»
--«Francesca!--oh! ma jeune fiancée! doit-elle périr victime de ton
orgueil?»
--«Elle est en sûreté.»--«Où! où donc?»--«Dans le ciel, d'où ton ame
infidèle est à jamais exclue, traître!--Elle est loin de toi, parmi les
vierges.»
Alors Minotti sourit d'une joie cruelle, en voyant Alp chanceler à ces
paroles et près de succomber, comme frappé de la foudre.--«O Dieu!
depuis quand n'est-elle plus?»--«Depuis la nuit dernière;--et je ne
pleure pas sa mort: aucun des enfans de ma race pure ne sera l'esclave
de Mahomet et le tien.--Garde à toi!»
Ce défi est porté en vain;--Alp est déjà atteint d'un coup mortel!
Pendant que les paroles de Minotti servaient mieux sa vengeance, par
tout ce qu'elles renfermaient de cruel et d'amer, que la pointe de son
épée n'aurait pu le faire, s'il avait eu le tems de la passer à travers
son cÅur, du porche voisin d'une église que quelques braves défendaient
encore, en renouvelant le combat affaibli, une balle meurtrière était
venue renverser Alp, avant qu'on ait pu voir la blessure du front
fracassé de l'infidèle, que le vertige a fait tourner, et qui est allé
tomber la face contre terre. Un rayon brillant comme l'éclair étincela
de ses yeux, comme s'ils n'eussent plus dû se rouvrir, et les ténèbres
éternelles couvrirent son cadavre palpitant. Il ne restait rien de la
vie, excepté un frémissement convulsif qui agita encore légèrement ses
membres. Ses compagnons le retournèrent sur son dos; sa poitrine et son
front étaient souillés de sang et de poussière, et de ses lèvres livides
s'échappaient des flots de sang noir qui avaient abandonné ses veines.
Mais son pouls n'avait aucun battement, et sa bouche ne laissa entendre
aucun murmure; aucun soupir, aucune parole, aucun râlement n'a signalé
son passage de la vie à la mort. Avant même que sa pensée ait pu prier,
il est passé, sans espérance de pardon,--et est resté jusqu'à la fin--un
renégat!
28. Effrayantes s'élevèrent les clameurs de ses compagnons et de ses
ennemis; ceux-ci, en signe de joie, et les premiers transportés de
fureur. Alors le combat recommence avec plus d'acharnement; les épées se
croisent, les lances traversent les corps des combattans dans la mêlée,
et les guerriers roulent en hurlant sur la poussière. Rue par rue, et
pied par pied, Minotti ose encore disputer la moindre portion de terrain
de la ville confiée à ses ordres; les restes de sa valeureuse troupe
unissent à ses efforts leur dévouement et leur épée. On peut encore se
défendre dans l'église, de laquelle est partie la balle prédestinée qui
a vengé à demi les vaincus, par la mort d'Alp, le féroce assaillant. Là ,
Minotti et les siens se retranchent en reculant, et en laissant devant
eux un ruisseau de sang; faisant toujours face à l'ennemi; qui reçoit de
mortelles blessures à chaque coup qu'ils lui portent, ils rejoignent
ceux qui sont déjà retranchés dans le temple: là ils pourront respirer
un instant, protégés par les colonnes massives du monument.
29. Court instant de répit! La horde à turbans, ayant ses rangs grossis
et la rage dans le cÅur, se précipite sur eux avec tant de violence et
de chaleur; que par leur grand nombre ils se coupent toute retraite; car
la rue qui menait au dernier retranchement des chrétiens était si
étroite, que les premiers arrivés des Turcs, si la frayeur les
saisissait, pouvaient essayer vainement de revenir sur leurs pas: une
fois engagés dans les colonnes du temple, ils étaient contraints de
vaincre ou de mourir. Ils moururent; mais avant que leurs yeux se
fussent fermés, des vengeurs s'élevaient sur leurs corps expirans, frais
et pleins de fureur; ils remplissaient au-delà les rangs éclaircis,
quoiqu'ils dussent subir le même sort que ceux qui les avaient précédés.
Les cierges allumés des autels chrétiens voient pâlir leur clarté
défaillante devant les nuages de fumée produits par les décharges
renouvelées de mousqueterie. Les Ottomans atteignent la porte intérieure
du temple. Ses gonds d'airain résistent encore; et par toutes les
ouvertures, à travers toutes les brèches, tous les vitraux brisés, pleut
une grêle de balles déchargées par volées. Mais le portique ébranlé cède
en frémissant;--les gonds crient, les pivots craquent,--se brisent,--la
porte se penche,--tombe.--C'en est fait! Corinthe perdue ne peut plus
résister.
30. Sombre, terrible et seul de tous, Minotti restait encore debout sur
les marches de pierre de l'autel. L'image d'une madone, peinte avec des
couleurs célestes, brille au-dessus de sa tête; ses yeux de lumière
respirent l'amour; et placée au-dessus du saint autel pour fixer nos
pensées sur les choses divines, lorsque nous nous prosternons devant
elle et le Dieu enfant qu'elle tient sur ses genoux, en souriant
doucement à chaque prière qui s'élève vers le ciel, comme si elle était
là pour la porter elle-même à son fils; elle sembla alors lui sourire,
quoique des torrens de sang ruisselassent dans l'enceinte du temple.
Minotti, les yeux tournés vers elle, fit le signe de la croix en
soupirant, et saisit une torche qui brûlait près de lui; il résiste
encore, tandis que les Musulmans portent partout le fer et la flamme.
31. Les caveaux creusés sous le pavé de mosaïque renfermaient les morts
des siècles passés. Leurs noms étaient gravés sur leurs pierres
sépulcrales; mais maintenant le sang les rendait illisibles. Les
trophées sculptés, et les couleurs étranges qu'offraient les veines
nombreuses et variées du marbre étaient couverts de sang, de poussière
et de fumée, et surchargés d'épées, de sabres et de casques brisés. Des
cadavres recouvraient ces voûtes qui renfermaient d'autres cadavres
reposant froids dans de nombreux cercueils. On pouvait les voir rangés
dans un ordre mélancolique à la lueur pâle qui perçait à travers une
grille souterraine. Mais la guerre était entrée dans ces obscurs
caveaux, et elle avait réuni dans ces tombeaux souterrains ses trésors
de salpêtre, entassés auprès de ces corps décharnés. C'est là que,
pendant la durée du siége, les chrétiens avaient établi leur principal
magasin; une traînée de poudre récemment formée y communiquait: c'est la
dernière et la plus terrible ressource de Minotti contre la force
accablante de l'ennemi.
32. Les Turcs le pressent de toutes parts; le peu qui reste de chrétiens
pour les combattre opposent une résistance inutile. Ne pouvant assouvir
leur soif de vengeance, qui se réveille sur un plus grand nombre
d'ennemis, les barbares mutilent les corps de ceux qui sont tombés, leur
coupent la tête déjà sans vie, précipitent les statues de leurs niches,
dépouillent les autels de leurs riches offrandes, et s'arrachent de
leurs mains ensanglantées les vases saints d'argent qui ont été
consacrés. Ils accourent vers le maître-autel; oh! l'on vit un spectacle
glorieux! La coupe d'or renfermant les hosties consacrées était encore
sur la table sainte: ce grand calice massif et éclatant séduit par sa
splendeur les yeux de ces hommes avides de butin. Il avait contenu le
matin le vin consacré, changé par Christ en son sang divin, que ses
adorateurs avaient bu à la naissance du jour, pour purifier leur ame
avant de se rendre au combat: il en conservait encore quelques gouttes.
Autour de l'autel brillaient douze grands candélabres rangés dans un
ordre splendide, et formés du plus pur métal: c'est une dépouille
opime,--la plus riche et la dernière.
33. Ils arrivent si près, que le premier d'entre eux étendait déjà la
main pour s'emparer de la dépouille qu'il touchait presque, lorsque la
main du vieux Minotti posa sa torche sur la traînée de poudre:--elle est
allumée!--Clocher, voûtes, autel, vases sacrés, cadavres, vainqueurs Ã
turbans, chrétiens, tout ce qui reste dans le temple, avec le temple,
vivans et morts lancés dans les airs en mille éclats, font retentir un
long rugissement! La ville bouleversée,--les murs renversés sur le sol
entr'ouvert,--les vagues de la mer qui reculent un moment,--les
montagnes qui sont ébranlées, comme si un tremblement de terre avait
passé,--des milliers de débris sans formes projetés en nuage de flamme
vers le ciel par cette épouvantable explosion--proclament la désolation
de ces rivages.
Les débris confondus du temple sont lancés dans les airs comme des
fusées; les membres épars et mutilés de nombreux héros retombent sur la
terre, et couvrent au loin la plaine, comme une pluie de cendres qui
obscurcit les airs. Ils tombent dans le golfe, où ils tracent une
multitude de cercles, ou sur le rivage qu'ils noircissent, et s'étendent
sur toute la longueur de l'isthme. Appartiennent-ils à des chrétiens ou
à des Musulmans? Que leurs mères viennent les voir et le disent!
Lorsqu'ils dormaient dans leurs berceaux de langes, leurs mères
souriaient sur le tendre sommeil de leur enfance; elles ne pensaient
guère qu'un jour verrait leurs membres voler en lambeaux dispersés dans
les airs. Les mères qui les ont élevés ne pourraient plus reconnaître
leurs nourrissons. Ce désastreux événement ne leur a pas laissé la trace
d'une forme humaine, excepté à quelques crânes à moitié brisés, Ã
quelques ossemens rompus. Des soliveaux fumans, des pierres calcinées
retombent des airs et couvrent la plage, enfoncés profondément dans les
sables tout noircis et fumans. Tous les êtres vivans qui entendirent
cette terrible explosion qui ébranla la terre, s'enfuirent avec terreur.
Les oiseaux des forêts s'envolèrent; les dogues sauvages s'éloignèrent
en hurlant des cadavres sans sépultures. Les chameaux se séparèrent de
leurs conducteurs; le bÅuf qui, loin de Corinthe, labourait la terre,
s'échappa du joug, et le cheval du soldat, brisant la sangle de sa selle
et les rênes qui lui servaient de guide, se précipita au galop dans la
plaine. Les coassemens de la grenouille s'élevèrent des marais, plus
aigus et plus perçans. Les loups hurlèrent dans leurs cavernes des
montagnes, dont l'écho se fit entendre comme un tonnerre. Les troupes de
jackals[c10], dans un tumulte confus, poussèrent au loin des aboiemens
plaintifs et tristes, qui ressemblaient aux vagissemens des enfans et
aux cris des chiens que l'on châtie. L'aigle aux plumes hérissées, au
cou gonflé, s'envola de son aire, et chercha un refuge près du soleil;
les nuages, au-dessous de lui, lui paraissaient trop sombres, et leur
fumée, poursuivant son bec de son étouffante vapeur, lui faisait prendre
en criant un plus sublime essor.--
Telle fut la destinée de Corinthe!
FIN DU SIÃGE DE CORINTHE.
NOTES
DU SIÃGE DE CORINTHE.
NOTE 1.
La vie des Turcomans est errante et patriarchale: ils habitent sous des
tentes.
NOTE 2.
Ali Coumourgi, le favori de trois sultans, et grand visir d'Achmet III.
Après avoir reconquis le Péloponèse sur les Vénitiens, dans une seule
campagne, il fut mortellement blessé dans une campagne suivante, en
combattant contre les Allemands, Ã la bataille de Petersvaradin (dans la
plaine de Carlowitz), en Hongrie, au moment où il s'efforçait de rallier
ses gardes. Il mourut de ses blessures le jour suivant. Le dernier ordre
qu'il donna fut de décapiter le général Breuner, et quelques autres
prisonniers allemands; ses dernières paroles furent: «Oh! que ne puis-je
traiter de même tous ces chiens de chrétiens!» Paroles et action bien
dignes d'un Caligula. C'était un jeune homme d'une grande ambition et
d'une présomption sans bornes. On lui disait que le prince Eugène était
envoyé contre lui; il répondit: «Je deviendrai plus habile, et ce sera Ã
ses dépens.»
NOTE 3.
Il n'est pas nécessaire de rappeler au lecteur qu'il n'y a point de flux
et de reflux sensible dans la Méditerranée.
NOTE 4.
J'ai vu un spectacle semblable à celui que j'ai décrit sous les remparts
au sérail de Constantinople, dans les cavités creusées dans le roc par
le Bosphore; terrasse étroite qui se projette entre les remparts et la
mer. Je crois que ce fait est aussi mentionné dans les voyages
d'Hobhouse. Les cadavres étaient probablement ceux de quelques
janissaires réfractaires.
NOTE 5.
Cette touffe, ou longue tresse de cheveux, est laissée sur la tête par
la croyance que Mahomet les emportera par là dans son paradis.
NOTE 6.
Je dois faire remarquer ici que je me suis rencontré involontairement
dans ces douze vers avec un passage d'un poème inédit de M. Coleridge,
intitulé: _Christabel_. Ce n'est pas avant la composition de mon ouvrage
que j'entendis la lecture de ce poème extraordinaire et singulièrement
original; et je n'ai vu le manuscrit de cette production que tout
récemment, grâce à la complaisance de M. Coleridge lui-même, qui, je
l'espère, est convaincu que je ne suis point un vil plagiaire. L'idée
originale en appartient sans aucun doute à M. Coleridge, dont le poème a
été composé il y a près de quatorze ans. Qu'il me soit permis de
conclure avec l'espérance qu'il ne retardera pas plus long-tems la
publication d'un ouvrage qui est attendu du public avec impatience.
NOTE 7.
Il m'a été dit que l'idée exprimée depuis le vers 598e au 603e avait été
admirée par des personnes dont l'approbation est d'un grand poids. J'en
suis satisfait; mais elle n'est pas originale,--au moins elle ne
m'appartient pas. On peut la trouver bien mieux exprimée dans la version
anglaise de _Wathek_, aux pages 182-3-4 (j'ai oublié la page précise en
français), ouvrage auquel j'ai déjà renvoyé[n7], et auquel je n'ai
jamais recouru sans une nouvelle satisfaction.
[Note n7: Voyez page 63.]
NOTE 8.
La queue de cheval, fixée sur une lance, forme l'étendard d'un pacha.
NOTE 9.
Dans la bataille navale, Ã l'embouchure des Dardanelles, entre les
Vénitiens et les Turcs.
NOTE 10.
Je crois que j'ai pris une licence poétique en transportant le jackal de
l'Asie dans la Grèce, où je n'ai jamais vu ni entendu cet animal; mais
dans les ruines d'Ãphèse je les ai entendus par centaines. Ils hantent
les ruines et suivent les armées.
FIN DES NOTES DU SIÃGE DE CORINTHE.
PARISINA.
A
SCROPE BERDMORE DAVIES, ESQ.
LE POÃME SUIVANT EST DÃDIÃ
Par celui qui depuis long-tems admire ses talens et apprécie son amitié.
22 janvier 1816.
AVERTISSEMENT.
Le poème suivant est fondé sur un événement mentionné dans les
_Antiquités de la maison de Brunswick_, par Gibbon.--Je crains que dans
nos tems modernes la délicatesse ou la fastidiosité du lecteur ne croie
de semblables sujets incapables d'être traités dans la poésie. Les
poètes dramatiques grecs, et quelques-uns de nos meilleurs et vieux
écrivains anglais étaient d'une opinion différente, comme Alfieri et
Schiller l'ont été aussi plus récemment sur le continent. L'extrait
suivant expliquera les faits sur lesquels l'histoire de mon poème est
fondée. Le nom d'Azo est substitué à celui de _Nicolas_, comme étant
plus propre au mètre poétique.
«Sous le règne, de Nicolas III, Ferrare fut souillée par une tragédie
domestique. Sur le témoignage d'un de ses gens, le marquis d'Est
découvrit les amours incestueuses de sa femme Parisina avec Hugo, son
fils naturel, beau et vaillant jeune homme. Ils furent tous deux
décapités dans le château, par la sentence d'un père et d'un mari, qui
publia sa honte et survécut à leur exécution. Il fut malheureux, s'ils
furent coupables; s'ils furent innocens, il fut encore plus malheureux:
il n'est aucune de ces situations possibles dans laquelle je puisse
approuver le dernier acte de justice de la part d'un père.»
(GIBBON, _Åuvres mêlées_.)
PARISINA.
1. C'est l'heure où les accens élevés du rossignol s'échappent des
bosquets touffus; c'est l'heure où les vÅux des amans semblent plus
tendres dans des paroles murmurées tout bas. D'aimables zéphirs, des
eaux qui serpentent sont une harmonie mélodieuse pour l'oreille
solitaire. Les gouttes de rosée humectent légèrement chaque fleur, et
les étoiles apparaissent dans les cieux, et la vague qui les réfléchit
semble d'un bleu plus azuré, et la feuille d'une teinte plus foncée. Le
firmament présente ce clair-obscur, si doucement sombre, si sombrement
pur, qui suit le déclin du jour, lorsque le crépuscule se fond sous les
rayons de la lune[p1].
2. Mais ce n'est pas pour écouter le bruit de la cascade que Parisina
quitte son appartement; ce n'est pas pour contempler les étoiles du ciel
que la jeune dame s'avance dans les ombres de la nuit; et si elle
s'assied dans le bosquet d'Est, ce n'est pas dans le but d'y jouir de
ses fleurs épanouies;--elle prête l'oreille,--mais ce n'est point aux
chants du rossignol,--quoiqu'elle attende des accens aussi doux que les
siens. Un pas se glisse à travers l'épais feuillage; sa joue devient
pâle,--et son cÅur bat plus rapidement. Une voix murmure à travers les
feuilles frémissantes; la rougeur reparaît sur sa joue, et son sein
agité se soulève doucement. Un instant encore--et ils seront réunis;--il
est passé:--son amant est à ses pieds.
3. Maintenant que leur importe le monde avec tous ces changemens qu'y
amènent le tems et les vicissitudes de la vie? Les créatures vivantes
qui le peuplent,--son globe de terre et son ciel éclatant--ne sont rien
pour leurs yeux et leur cÅur; et tout ce qui les entoure, au-dessus
comme au-dessous, leur est aussi indifférent que la mort. Ils ne
respirent plus que l'un pour l'autre, comme si tout le reste avait cessé
d'exister. Leurs soupirs mêmes sont pleins d'une joie si profonde, que,
si elle ne devenait moins vive, cette ivresse insensée consumerait leurs
cÅurs qui éprouvent sa brûlante domination. Dans ce rêve tendre et
tumultueux pensent-ils au crime, au danger? Celui qui a connu la
puissance de cette passion hésita-t-il ou craignit-il dans une heure
semblable? pensa-t-il à la courte durée de ces momens divins? Mais
hélas!--ils sont déjà loin! nous sommes forcés de nous réveiller avant
de connaître qu'une telle vision ne reviendra plus.
4. Ils quittent, en s'adressant des regards languissans, le lieu qui a
été le témoin de leur ivresse coupable; et quoiqu'ils espèrent se
revoir, qu'ils s'en donnent la promesse, ils s'affligent, comme si cette
séparation était la dernière. Les fréquens soupirs,--le long
embrassement,--leurs lèvres qui voudraient s'attacher pour jamais,
tandis que brille sur le visage de Parisina le ciel qu'elle craint
d'implorer vainement un jour, comme si chaque étoile qui étincelle si
pure au firmament eût été le témoin de sa faiblesse,--les fréquens
soupirs, le long embrassement, tout retient ces amans au lieu du
rendez-vous. Mais il le faut; ils doivent se séparer dans cet abattement
redoutable du cÅur, avec ce frisson intime et glacé qui suit
immédiatement les actions coupables.
5. Hugo s'est rendu à sa couche solitaire, où ses désirs attendent la
femme d'un autre; c'est sur le sein confiant d'un époux que Parisina va
reposer sa tête coupable. Mais le délire de la fièvre semble agiter son
sommeil, et des rêves troublés répandent sur sa joue une vive rougeur.
Dans son agitation, elle murmure un nom qu'elle n'ose prononcer pendant
le jour; elle presse son mari sur son sein qui palpite pour un autre. Il
se réveille à cet embrassement, et, heureux en idée, il s'imagine que ce
soupir rêvant, cette ardente caresse, sont semblables à ceux qu'il avait
coutume d'obtenir. Il serait prêt, dans sa tendresse, à pleurer d'amour
sur celle qui l'aime si vivement, même dans son sommeil.