12. La tente d'Alp était dressée sur le rivage; la voix du Muezzin avait

cessé, la prière était terminée; la sentinelle était placée; la ronde de

nuit était faite; tous ses ordres étaient donnés et exécutés. Encore une

nuit d'inquiétude; demain pourra le récompenser de ses peines, et la

vengeance et l'amour le paieront avec usure de leur long délai. Peu

d'heures lui restent et il aurait besoin de repos, pour se préparer, par

de nouvelles forces, à de nombreuses actions de carnage; mais ses

pensées roulent dans son ame comme des ondes agitées. Il est seul debout

au milieu de son camp; ce n'est point un zèle fanatique qui lui fait

désirer de planter le croissant sur les clochers à croix de Corinthe, ou

de risquer sa vie pour s'assurer le paradis ou pour obtenir une

immortalité d'amour des houris: il n'éprouve point ce patriotisme

brûlant, cette exaltation austère de dévouement, qui prodigue son sang

et brave tous les dangers pour défendre sa terre natale. Il est lÃ

seul--renégat combattant contre sa patrie qu'il a trahie. Il est seul au

milieu de sa troupe, sans avoir un cœur ou une main fidèle. Ses soldats

l'ont suivi, parce qu'il était brave, et parce que les dépouilles qu'il

avait conquises et distribuées étaient nombreuses. Ils rampaient devant

lui, car il avait l'art de s'emparer des esprits vulgaires et de les

manier à sa volonté. Mais son origine chrétienne était encore regardée

presque comme un péché. Ils enviaient même la gloire infidèle qu'il

acquérait sous un nom musulman; car lui, leur chef le plus puissant,

avait été dans sa jeunesse un zélé Nazaréen. Ils ne connaissaient pas

combien l'orgueil peut s'abaisser quand des sentimens trompés ont été

flétris; ils ne connaissaient pas combien la haine peut enflammer des

cœurs qui ont une fois échangé leur tendresse en dureté, ni tout le

fanatisme et le zèle fatal que l'apostasie ou la vengeance peut

ressentir. Ils lui obéissaient cependant:--l'homme peut commander à des

êtres incivilisés[loc27] en se montrant le premier par son courage et

son audace; tel est l'empire du lion sur le jackal; le jackal furète, il

tombe sur sa proie: alors il l'amène sous les griffes du lion qui

l'immole, se rassasie et lui en abandonne les dépouilles.

[Note loc27: _The worst_.]

13. La tête d'Alp devint fièvreuse, et son pouls avait des battemens

rapides et convulsifs. En vain il se tourne et retourne sur tous les

côtés pour trouver le repos; il ne peut dormir, ou, s'il vient Ã

sommeiller, un bruit léger, un frémissement le réveille, le cœur

affaissé. Le turban presse douloureusement son front brûlant, sa cotte

de maille pèse comme du plomb sur son cœur; quoique le sommeil pesant

eût souvent fermé ses paupières, sans lit de repos ou sans tente,

excepté qu'un sol plus rude et un ciel moins pur que celui sous lequel

il s'agite maintenant, formaient seuls la couche du guerrier. Il ne

pouvait goûter le repos; il ne pouvait demeurer dans sa tente pour

attendre l'arrivée du jour, mais il va errer le long du rivage

sablonneux sur lequel des milliers de soldats dormaient paisiblement.

Qu'est-ce qui leur servait de coussins? et pourquoi, lui Alp, peut-il

moins dormir que le dernier de ses soldats, puisque leurs périls sont

plus grands, leurs fatigues plus fortes? et cependant ils rêvent sans

craintes de dépouilles; tandis que lui seul, au milieu de ces milliers

de soldats qui passent une nuit de sommeil, peut-être leur dernière, il

promène son inquiète et souffrante veille, et envie le repos de tous

ceux qui frappent ses regards.

14. Il sentit que son ame avait été soulagée par la fraîcheur de la

nuit. Froid était le ciel silencieux et calme, et ce ciel rafraîchissait

son front brûlant dans l'air embaumé. Derrière lui est le camp,--devant

lui s'étendent la baie et les anses sinueuses du golfe de Lépante. Et

sur la cime de la montagne de Delphes brille une neige inaltérée, haute

et éternelle, qui a bravé les chaleurs de mille étés passés sur le

golfe, sur le mont, et dans ces climats séduisans. Le tems ne la fera

pas disparaître comme les générations d'hommes. Le tyran et l'esclave

sont balayés de la terre, et s'évanouissent aux rayons du soleil, plus

fragiles que ce voile blanc de neige si léger! si frêle! qui couvre Ã

jamais ce mont que toi, ô homme! tu salues avec complaisance, et sur les

crénaux duquel il brille éternellement, tandis que la tour et l'arbre

séculaire sont abattus et brisés. Dans sa forme, c'est un pic élevé,

dans sa hauteur un nuage, dans son étendue cette neige ressemble à un

blanc linceul que la liberté, en quittant ces lieux, a étendu sur ces

hauteurs lorsqu'elle fut obligée d'abandonner son séjour chéri, et de

fuir à regret ce lieu où son esprit prophétique s'exhala long-tems dans

les chants des poètes. Oh! à chaque instant ses pas se ralentissent et

s'arrêtent sur des champs flétris, sur des autels renversés, qui la

navrent de douleur; elle voudrait réveiller ces ames trop brisées des

malheureux Grecs, en leur montrant à chacun de glorieux trophées. Mais

vaine serait sa voix jusqu'à ce que des jours meilleurs viennent faire

briller ces soleils immortels qui éclairèrent la déroute et la fuite des

Perses, et qui virent les Spartiates sourire en mourant pour leur

patrie!

15. Alp, en dépit de sa trahison et de ses crimes, n'avait pas perdu le

souvenir de ces tems glorieux. Pendant la nuit, en errant çà et là, il

avait médité sur le passé et sur le présent. Il pensa au trépas glorieux

de ceux qui ont versé leur sang pour une meilleure cause, et il sentit

combien est faible et ignominieuse la renommée qu'il pouvait encore

acquérir; lui qui commandait une troupe d'infidèles, et qui, la tête

couronnée du turban, était un traître à sa patrie; lui qui conduisait

une horde de barbares à un siége barbare et injuste, dont les plus

légitimes succès n'étaient que de nouveaux sacriléges. Tels n'étaient

pas ces héros, que son imagination avait rappelés à sa mémoire, les

chefs dont la cendre dormait autour de lui. Leurs phalanges avaient

combattu dans cette plaine où elles n'avaient pas été un vain boulevart

contre l'ennemi. Ils succombèrent victimes de leur dévouement, mais ils

sont immortels; chaque souffle de la brise semble soupirer leurs noms,

et les eaux murmurer leurs exploits; les bois sont peuplés de leur

renommée. La colonne silencieuse, solitaire et grise, se glorifie de sa

parenté avec leur sainte poussière; leurs ombres habitent la sombre

montagne, leur souvenir brille encore sur la fontaine; le plus faible

ruisseau, le fleuve le plus majestueux, roulent, avec leurs ondes, leur

éternelle renommée. En dépit du joug qu'elle porte, cette terre

appartient à leur gloire et à celle de leurs enfans! Cette terre est

encore le mot d'ordre du monde civilisé. Et quand l'homme veut accomplir

une action glorieuse, il regarde la Grèce, et se retourne, ainsi

sanctionné par de grands exemples, pour marcher sur la tête des tyrans;

il la regarde, et il se précipite là où l'on perd la vie, ou bien où

l'on gagne la liberté.

16. Alp rêvait en silence sur le rivage, en savourant délicieusement la

douce fraîcheur de la nuit. Là aucun flux ni reflux n'agitait cette mer

sans vagues[c3] qui roule ainsi éternellement. Le soulèvement le plus

agité des flots peut à peine dépasser de la longueur d'un roseau, en se

brisant sur le rivage, les limites que lui impose le continent; et la

lune impuissante les voit rouler insoucians de sa présence ou de son

absence. Calmes ou soulevés, roulant au loin ou dans la baie, elle

n'exerce aucun pouvoir sur eux. Le rocher, immobile sur sa base

inébranlable, affronte leur fureur et contemple avec dédain la houle

rugissante qui ne peut l'atteindre. On peut remarquer à ses pieds la

trace de la blanche écume dans la même limite qu'elle couvre depuis des

siècles: un très-court espace de sable jaune la sépare de la terre verte

du rivage.

Alp erre toujours le long de la baie jusqu'à la portée d'une carabine

des remparts que gardent les ennemis; mais ils ne l'aperçoivent pas, ou

comment échapperait-il à leurs balles? Leurs mains seraient-elles

devenues impuissantes, ou leurs cœurs glacés? Je l'ignore; mais de ces

remparts, où ne brillait aucun feu, il ne partit aucune balle sifflante,

quoiqu'il fût sous le front du bastion qui flanquait la porte de la tour

du côté de la mer; quoiqu'il entendît le bruit, et presque distinctement

les paroles brusques de la sentinelle qui frappait le pavé de ses pas

mesurés, en faisant sa garde. Il vit sous les remparts des dogues

affamés qui faisaient leur carnaval de la mort, et qui dévoraient, en

grondant, des cadavres et des membres épars; ils étaient trop occupés

pour faire attention à lui! Ils avaient enlevé la chair du crâne d'un

Tartare, comme on pèle la figue lorsqu'elle est mûre, et leurs défenses

blanches glissaient en criant sur ce crâne plus dur et encore plus

blanc[c4], qui échappait de leurs mâchoires sous leurs dents émoussées:

ils léchaient nonchalamment, en marmottant, les os du cadavre, et

pouvaient à peine se traîner hors du lieu de leur pâture, tant ils

avaient fait un long et copieux festin de ceux qui étaient tombés pour

leur repas du soir. Alp reconnut, aux turbans qui roulaient sur le

sable, que la plupart d'entre eux appartenaient aux plus braves de sa

troupe; rouges et verts étaient les shâles qu'ils portaient, et chaque

péricrâne était surmonté d'une longue touffe de cheveux[c5]; tout le

reste était rasé. Les gueules des dogues tenaient ces crânes dont la

touffe de cheveux s'entortillait après leur mâchoire. Mais entre le

rivage et le sommet du golfe était un vautour battant de ses ailes un

loup qui était descendu des montagnes, mais qui avait été repoussé, par

les dogues, de l'humaine proie; il avait seulement pris pour sa part un

morceau de cheval, que voulaient lui dérober encore, en le frappant de

leurs ailes et de leurs becs, les vautours du rivage.

17. Alp détourna la vue de ce désolant spectacle: jamais ses nerfs

n'avaient frémi au milieu de la bataille; mais il aurait pu mieux

supporter la vue des soldats expirans dans les flots de leur sang tout

fumant, dévorés par la soif des moribonds, et se tordant les membres

dans une vaine agonie, que de voir mangés par les bêtes fauves ceux qui

sont désormais affranchis de toutes les douleurs. Il y a quelque chose

d'orgueilleux dans l'heure du péril, quelle que soit la forme sous

laquelle la mort peut s'avancer; car la renommée est là pour dire le nom

de ceux qui succombent, et l'honneur a l'œil ouvert sur les exploits

héroïques! Mais quand tout est fini, il est humiliant de marcher sur le

champ flétri des cadavres dans les sépultures; et de voir les vers de la

terre, les oiseaux de proie et les animaux des forêts, s'assemblant tous

là, tous regardant l'homme comme leur proie, tous se faisant une fête de

ses dépouilles.

18. Là, se trouve un temple en ruines, bâti autrefois par des mains

depuis long-tems oubliées; deux ou trois colonnes, et beaucoup de

pierres, de marbres, de granit, sont recouverts d'herbes sauvages.

Inexorable tems! il n'épargnera pas plus les choses à venir que les

choses passées! Inexorable tems! qui laisse toujours assez de débris du

passé pour faire gémir sur ce qui fut et sur ce qui sera: ce que nous

avons vu, nos enfans le verront; restes de choses qui ne sont plus,

fragmens de pierre, élevés par des créatures de poussière!

19. Alp s'assit sur la base d'une colonne, et passa la main sur son

front; comme un homme qui réfléchit sur quelque chose de redoutable,

dans une attitude penchée. Sa tête retombait sur son cœur fiévreux,

palpitant, oppressé. Et sur son front penché vers la terre, souvent ses

doigts erraient en battant précipitamment une espèce de mesure, comme

vous pouvez voir les vôtres courir sur le clavier d'ivoire avant que

vous ayez trouvé le ton que vous voulez faire rendre aux cordes sonores.

Comme il était assis là tout pensif, il crut entendre le soupir de la

brise nocturne. Était-ce le vent qui, à travers quelques fentes de

pierre, envoyait ce gémissement doux et tendre[c6]? il releva la tête,

et regarda sur la mer, mais elle était aussi unie qu'une glace; il

regarda le gazon,--pas un brin n'était agité: d'où venait donc ce son si

tendre? Il regarda les bannières,--chaque drapeau retombait immobile;

les feuilles des bois du Cythéron ne sont pas plus agitées: il ne sentit

aucun souffle passer sur son visage. Qui a donc rendu un son pareil? Il

se détourne à gauche--est-il sûr de ce qu'il voit? Là était assise une

dame, jeune et resplendissante!

20. Il tressaillit avec plus de terreur que si un ennemi armé eût été

près de lui. «Dieu de mes pères! qui est ici? qui es-tu? et pourquoi

viens-tu si près d'un camp ennemi?» Ses mains tremblantes se refusèrent

à faire le signe de la croix, qu'il ne croyait plus divine. Il se

l'était rappelé à cette heure de crainte; mais sa conscience dissipe ce

sentiment involontaire. Il regarde, il voit, il reconnaît les traits de

la beauté et la forme gracieuse de l'être qui lui fut si cher. C'était

Francesca qu'il voyait à ses côtés, la jeune vierge qui pouvait être

autrefois sa fiancée!

Les roses brillaient encore sur ses joues, mais leur coloris était plus

pâle et plus tendre. Où donc avait fui le mouvement grâcieux de ses

douces lèvres? il avait disparu le sourire qui vivifiait leur incarnat.

La surface tranquille de l'océan, qui est devant lui, était d'un bleu

moins doux que celui de ses yeux; mais ils sont immobiles maintenant

comme ces froides vagues, et ses regards, quoique purs, étaient glacés.

Une robe légère, passée autour de sa taille, voilait à peine son sein

éclatant de blancheur; et à travers sa chevelure en désordre, qui

tombait noire sur ses épaules, se laissaient voir les beaux contours de

son bras blanc et nu; et, avant qu'elle ne laissât échapper des paroles,

elle leva la main vers le ciel: elle était si pâle, d'une teinte si

transparente, qu'elle n'aurait point intercepté les rayons de la lune.

21. «Je quitte les lieux de mon repos pour venir trouver celui que

j'aime de préférence à tous les hommes, afin d'être heureuse et de lui

faire partager mon bonheur. J'ai traversé les sentinelles, la porte; les

remparts; je suis venue jusqu'à toi à travers les ennemis, sans éprouver

d'accidens. On dit que le lion se détourne et fuit à l'aspect d'une

vierge dans l'orgueil de sa chasteté, et le pouvoir d'en haut, qui

protège l'innocence contre le tyran des forêts, a étendu sa miséricorde

pour me préserver des mains des infidèles conjurés. Je suis venue--et si

je suis venue en vain, jamais, oh! jamais nous ne nous reverrons! Tu as

commis une action terrible en abandonnant la foi de tes pères; mais

foule à tes pieds ce turban, et fais le signe de la croix, et alors tu

seras à moi pour toujours. Arrache cette goutte noire qui souille ton

cœur et demain nous unit pour n'être plus jamais séparés.»

--«Et où serait dressé notre lit nuptial? au milieu des mourans et des

morts? car demain nous livrons au meurtre et à la flamme les fils et les

autels du Christ. Personne, excepté toi et les tiens, je l'ai juré, ne

sera laissé pour voir le soleil du lendemain: mais toi, je te

transporterai dans un lieu charmant, où nos mains seront unies, et nos

chagrins oubliés. Là tu seras ma fiancée, aussitôt que j'aurai encore

une fois humilié l'orgueil de Venise, et que sa race abhorrée aura senti

ce bras qu'elle voudrait avilir, et vu châtier par lui, avec un fouet de

scorpions, ceux que le crime et l'envie ont fait mes ennemis.»

Francesca posa sa main sur la sienne:--légère en fut l'impression, mais

il frémit jusqu'aux os, et un froid de glace saisit son cœur, et le

rendit immobile de stupeur. Quoique léger ait été ce serrement de main

si mortellement froid, il n'aurait pu le repousser; et jamais l'étreinte

d'une main si chère ne fit battre le pouls avec un tel sentiment de

terreur, que l'impression de glace que ces doigts frêles, longs et

blancs, firent passer cette nuit dans le sang d'Alp par leur contact

étrange. L'ardeur fiévreuse de son front avait disparu; et son cœur

battait si faiblement, qu'il était devenu insensible comme la pierre,

lorsqu'il contempla les traits de celle qu'il aimait, et qu'il vit

combien les couleurs de son teint étaient changées de ce qu'il les avait

connues. Elle était encore belle, mais languissante--et privée de ce

rayon divin de la pensée qui anime si bien le jeu de la physionomie,

comme les vagues qui étincellent dans un jour de soleil. Ses lèvres sans

mouvement étaient calmes comme la mort, et ses paroles s'échappaient de

sa bouche sans l'émission de son souffle: son sein n'était point soulevé

par une douce respiration, et il semblait que le sang ne circulait point

dans ses veines. Bien que son œil brillât au dehors, cependant ses

paupières étaient immobiles, et les regards qu'elles renvoyaient étaient

égarés et préoccupés comme les yeux de l'homme inquiet qui se promène

dans un rêve troublé; comme les figures des tapisseries qui brillent

dans l'ombre, agitées par le souffle d'un vent d'hiver, apparaissent, Ã

la lueur douteuse d'une lampe mourante, sans vie, mais comme animées et

effrayant la vue. On dirait, à travers les ombres, qu'elles vont

descendre du mur grisâtre où leurs images présentent un air menaçant, en

flottant çà et là au souffle grondant de la brise.

«Si tu croyais faire trop pour l'amour de moi, alors que ce soit pour

l'amour du ciel,--dit de nouveau Francesca;--je te le répète--arrache ce

turban de ton front infidèle, et jure d'épargner les enfans de ta patrie

outragée, ou sinon tu es perdu; et tu ne reverras jamais, non la

terre--qui va cesser de t'appartenir,--mais le ciel, ou moi. Si tu

m'accordes cette faveur, et que cependant une destinée fatale t'attende,

cette destinée absoudra la moitié de tes crimes, et la porte de la

miséricorde céleste peut encore s'ouvrir pour toi. Réfléchis un moment

encore, et prépare-toi à la malédiction de celui que tu oublies; porte

encore un dernier regard vers les cieux, et vois son amour qui t'est

refusé à jamais. Là, dans le ciel, est un léger nuage près de la

lune[c7];--il marche, et il l'aura bientôt dépassée.--Si, lorsque ce

voile de vapeur aura cessé d'ombrager son disque, ton cœur n'est pas

changé, alors Dieu et l'homme seront vengés; terrible sera ta sentence,

plus terrible encore ton immortalité de malheur!»

Alp regarda le ciel, et vit dans les airs le nuage que lui avait indiqué

Francesca; mais son cœur était ulcéré, et détourné du droit chemin par

un inflexible et profond orgueil: cette première et fatale passion de

son cœur emportait toutes les autres comme un torrent. _Lui_, demander

miséricorde! _lui_, effrayé par les vagues paroles d'une vierge timide!

_lui_, outragé par Venise, jurer de sauver ses fils dévoués à la tombe!

Non!--quand même ce nuage serait plus terrible que celui qui porte le

tonnerre, et qu'il serait destiné à éclater sur lui pour

l'anéantir,--qu'il éclate!

Il jette un regard sur ce signe redoutable sans répondre une parole; il

l'observe marcher:--il est passé.--La lune sereine frappe pleinement sa

vue; alors il dit: «--Quelque soit mon destin, je ne sais point

changer:--il est trop tard. Le roseau, pendant la tempête, peut se

plier, frissonner, et se relever ensuite; le chêne élevé doit se briser.

Ce que Venise m'a fait, je dois le rester, son ennemi en tout, excepté

dans mon amour pour toi. Mais tu es sauvée, oh! viens, fuis avec moi!»

Il tourne la tête, mais elle a disparu! il ne voit plus qu'une colonne

de pierre. Est-elle rentrée sous terre ou s'est-elle évanouie dans les

airs? Il ne la voit plus; il ne sait que croire, si ce n'est qu'il ne

voit plus rien.

22. La nuit est passée, et le soleil brille comme si ce matin devait

précéder un jour de fête. L'aurore légère et brillante se dégage peu Ã

peu de sa robe grisâtre, et tout présage que le midi versera sur la

terre une chaleur accablante. Écoutez la trompette, et le son du

tambour, et le son mélancolique des cors des barbares, et le froissement

des bannières qui se déploient, et le hennissement des chevaux, et le

tumulte de la multitude, et les cris répétés: «Ils viennent! ils

viennent!» Les queues de cheval[c8] sont arrachées du sol, où elles

étaient plantées; les épées sont tirées du fourreau; l'armée est rangée

en ordre de bataille, mais elle attend le signal. «Tartares, Spahis,

Turcomans, prenez vos tentes, et serrez-vous à l'avant-garde. Montez Ã

cheval, piquez de l'éperon, cernez la plaine; que les fuyards ne

puissent fuir, lorsqu'ils abandonneront la ville; et qu'aucun chrétien,

vieillard ou jeune homme, ne puisse échapper; tandis que vos compagnons

à pied, avec leurs masses épaisses, monteront à la brèche au milieu du

carnage.»

Les chevaux sont tous bridés, et mordent leur frein d'impatience; ils

recourbent avec fierté leur cou nerveux, en secouant leur crinière;

blanche est l'écume qui couvre leur mors. Les lances sont levées; les

mèches sont allumées; le canon est pointé, et prêt à faire feu, et Ã

abattre ces remparts qu'il a déjà à moitié renversés. Chaque janissaire

forme sa phalange. Alp est à leur tête; son bras droit est nu, et nue

est la lame de son cimeterre. Le khan et les pachas sont tous à leur

poste; le visir lui-même est à la tête de son armée. Lorsque la

couleuvrine aura donné le signal, alors qu'on avance; qu'on ne laisse

aucun être vivant dans Corinthe,--aucun prêtre à ses autels, aucun chef

dans son palais, aucun foyer dans ses maisons, aucune pierre sur ses

remparts. Dieu et le Prophète!--Allah hu! que ce cri retentisse

jusqu'aux cieux.

«Là la brèche ouvre un passage; voilà les échelles pour y monter; vos

mains sont sur vos sabres, pourriez-vous hésiter et ne pas être

vainqueurs? Celui qui le premier abattra la croix rouge pourra demander

ce que son cœur désirera le plus; il l'obtiendra aussitôt!» C'est ainsi

qu'a parlé Coumourgi, l'intrépide visir; la réponse se fit par le

brandissement des sabres et des lances, et par les acclamations de

l'armée pleine d'un enthousiasme de fureur:--silence!--écoutez le

signal--de feu!

23. Comme les loups se précipitent en troupe sur le superbe buffle,

malgré les éclairs de ses yeux, et les rugissemens de sa fureur, et ses

ruades nerveuses, et ses coups de cornes sanglantes, lui foule à terre

ou fait voler dans les airs le premier qui se précipite sur lui pour

trouver la mort; ainsi les Musulmans s'élancent sur les remparts, ainsi

les premiers succombent sous les coups des assiégés. Plus d'un sein,

caché sous la cotte de maille, couvre la terre comme une glace brisée:

et, renversés par la balle qui creuse encore le sol d'où ils ne se

relèveront plus, ils sont là étendus en files comme ils sont tombés,

semblables aux épis du moissonneur à la fin de sa journée, lorsqu'il a

fini de niveler la plaine: tel fut le nombre des premiers renversés par

le feu des remparts.

24. Comme les torrens du printems qui se précipitent en bouillonnant du

haut des rochers, entraînant avec eux d'énormes fragmens arrachés par

l'impétuosité continuelle du courant, jusqu'à ce que, couverts d'écume

blanche et retentissant comme le tonnerre, ils s'arrêtent au fond de

l'abîme, semblables aux neiges de l'avalanche qui tombent dans les

vallées des Alpes; ainsi à la fin, expirans et vaincus, les enfans de

Corinthe succombaient sous les longues et impétueuses charges, souvent

renouvelées, de l'armée musulmane. Ils résistèrent avec vigueur, et ils

tombèrent en masses, pressés par les infidèles, et rangés encore en

ordre de bataille[loc28].

[Note loc28: _Hand to hand, and foot to foot_.]

Là rien n'était muet, excepté la mort: les coups, les détonnations, la

fumée des amorces, les cris pour demander quartier, ou ceux de victoire,

se mêlent aux volées tonnantes de l'artillerie, qui excitent dans les

cités voisines un sentiment profond d'inquiétude et de terreur, doutant

si ce bruit sourd et grondant de la bataille qui vient jusqu'à elles est

favorable à leurs alliés ou à leurs ennemis; si elles doivent gémir ou

se réjouir de cette voix anéantissante qui pénètre dans les profondeurs

des montagnes retentissantes, dont les cavités se la renvoient par un

écho terrible et nouveau. Vous auriez pu l'entendre, dans cette fatale

journée, à Salamine et à Mégare (nous l'avons entendu dire nous-mêmes Ã

ceux dont les oreilles en furent frappées), et même jusque dans la baie

du Pyrée.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 05 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 17 / 24 段