cessé, la prière était terminée; la sentinelle était placée; la ronde de
nuit était faite; tous ses ordres étaient donnés et exécutés. Encore une
nuit d'inquiétude; demain pourra le récompenser de ses peines, et la
vengeance et l'amour le paieront avec usure de leur long délai. Peu
d'heures lui restent et il aurait besoin de repos, pour se préparer, par
de nouvelles forces, Ã de nombreuses actions de carnage; mais ses
pensées roulent dans son ame comme des ondes agitées. Il est seul debout
au milieu de son camp; ce n'est point un zèle fanatique qui lui fait
désirer de planter le croissant sur les clochers à croix de Corinthe, ou
de risquer sa vie pour s'assurer le paradis ou pour obtenir une
immortalité d'amour des houris: il n'éprouve point ce patriotisme
brûlant, cette exaltation austère de dévouement, qui prodigue son sang
et brave tous les dangers pour défendre sa terre natale. Il est lÃ
seul--renégat combattant contre sa patrie qu'il a trahie. Il est seul au
milieu de sa troupe, sans avoir un cÅur ou une main fidèle. Ses soldats
l'ont suivi, parce qu'il était brave, et parce que les dépouilles qu'il
avait conquises et distribuées étaient nombreuses. Ils rampaient devant
lui, car il avait l'art de s'emparer des esprits vulgaires et de les
manier à sa volonté. Mais son origine chrétienne était encore regardée
presque comme un péché. Ils enviaient même la gloire infidèle qu'il
acquérait sous un nom musulman; car lui, leur chef le plus puissant,
avait été dans sa jeunesse un zélé Nazaréen. Ils ne connaissaient pas
combien l'orgueil peut s'abaisser quand des sentimens trompés ont été
flétris; ils ne connaissaient pas combien la haine peut enflammer des
cÅurs qui ont une fois échangé leur tendresse en dureté, ni tout le
fanatisme et le zèle fatal que l'apostasie ou la vengeance peut
ressentir. Ils lui obéissaient cependant:--l'homme peut commander à des
êtres incivilisés[loc27] en se montrant le premier par son courage et
son audace; tel est l'empire du lion sur le jackal; le jackal furète, il
tombe sur sa proie: alors il l'amène sous les griffes du lion qui
l'immole, se rassasie et lui en abandonne les dépouilles.
[Note loc27: _The worst_.]
13. La tête d'Alp devint fièvreuse, et son pouls avait des battemens
rapides et convulsifs. En vain il se tourne et retourne sur tous les
côtés pour trouver le repos; il ne peut dormir, ou, s'il vient Ã
sommeiller, un bruit léger, un frémissement le réveille, le cÅur
affaissé. Le turban presse douloureusement son front brûlant, sa cotte
de maille pèse comme du plomb sur son cÅur; quoique le sommeil pesant
eût souvent fermé ses paupières, sans lit de repos ou sans tente,
excepté qu'un sol plus rude et un ciel moins pur que celui sous lequel
il s'agite maintenant, formaient seuls la couche du guerrier. Il ne
pouvait goûter le repos; il ne pouvait demeurer dans sa tente pour
attendre l'arrivée du jour, mais il va errer le long du rivage
sablonneux sur lequel des milliers de soldats dormaient paisiblement.
Qu'est-ce qui leur servait de coussins? et pourquoi, lui Alp, peut-il
moins dormir que le dernier de ses soldats, puisque leurs périls sont
plus grands, leurs fatigues plus fortes? et cependant ils rêvent sans
craintes de dépouilles; tandis que lui seul, au milieu de ces milliers
de soldats qui passent une nuit de sommeil, peut-être leur dernière, il
promène son inquiète et souffrante veille, et envie le repos de tous
ceux qui frappent ses regards.
14. Il sentit que son ame avait été soulagée par la fraîcheur de la
nuit. Froid était le ciel silencieux et calme, et ce ciel rafraîchissait
son front brûlant dans l'air embaumé. Derrière lui est le camp,--devant
lui s'étendent la baie et les anses sinueuses du golfe de Lépante. Et
sur la cime de la montagne de Delphes brille une neige inaltérée, haute
et éternelle, qui a bravé les chaleurs de mille étés passés sur le
golfe, sur le mont, et dans ces climats séduisans. Le tems ne la fera
pas disparaître comme les générations d'hommes. Le tyran et l'esclave
sont balayés de la terre, et s'évanouissent aux rayons du soleil, plus
fragiles que ce voile blanc de neige si léger! si frêle! qui couvre Ã
jamais ce mont que toi, ô homme! tu salues avec complaisance, et sur les
crénaux duquel il brille éternellement, tandis que la tour et l'arbre
séculaire sont abattus et brisés. Dans sa forme, c'est un pic élevé,
dans sa hauteur un nuage, dans son étendue cette neige ressemble à un
blanc linceul que la liberté, en quittant ces lieux, a étendu sur ces
hauteurs lorsqu'elle fut obligée d'abandonner son séjour chéri, et de
fuir à regret ce lieu où son esprit prophétique s'exhala long-tems dans
les chants des poètes. Oh! à chaque instant ses pas se ralentissent et
s'arrêtent sur des champs flétris, sur des autels renversés, qui la
navrent de douleur; elle voudrait réveiller ces ames trop brisées des
malheureux Grecs, en leur montrant à chacun de glorieux trophées. Mais
vaine serait sa voix jusqu'Ã ce que des jours meilleurs viennent faire
briller ces soleils immortels qui éclairèrent la déroute et la fuite des
Perses, et qui virent les Spartiates sourire en mourant pour leur
patrie!
15. Alp, en dépit de sa trahison et de ses crimes, n'avait pas perdu le
souvenir de ces tems glorieux. Pendant la nuit, en errant çà et là , il
avait médité sur le passé et sur le présent. Il pensa au trépas glorieux
de ceux qui ont versé leur sang pour une meilleure cause, et il sentit
combien est faible et ignominieuse la renommée qu'il pouvait encore
acquérir; lui qui commandait une troupe d'infidèles, et qui, la tête
couronnée du turban, était un traître à sa patrie; lui qui conduisait
une horde de barbares à un siége barbare et injuste, dont les plus
légitimes succès n'étaient que de nouveaux sacriléges. Tels n'étaient
pas ces héros, que son imagination avait rappelés à sa mémoire, les
chefs dont la cendre dormait autour de lui. Leurs phalanges avaient
combattu dans cette plaine où elles n'avaient pas été un vain boulevart
contre l'ennemi. Ils succombèrent victimes de leur dévouement, mais ils
sont immortels; chaque souffle de la brise semble soupirer leurs noms,
et les eaux murmurer leurs exploits; les bois sont peuplés de leur
renommée. La colonne silencieuse, solitaire et grise, se glorifie de sa
parenté avec leur sainte poussière; leurs ombres habitent la sombre
montagne, leur souvenir brille encore sur la fontaine; le plus faible
ruisseau, le fleuve le plus majestueux, roulent, avec leurs ondes, leur
éternelle renommée. En dépit du joug qu'elle porte, cette terre
appartient à leur gloire et à celle de leurs enfans! Cette terre est
encore le mot d'ordre du monde civilisé. Et quand l'homme veut accomplir
une action glorieuse, il regarde la Grèce, et se retourne, ainsi
sanctionné par de grands exemples, pour marcher sur la tête des tyrans;
il la regarde, et il se précipite là où l'on perd la vie, ou bien où
l'on gagne la liberté.
16. Alp rêvait en silence sur le rivage, en savourant délicieusement la
douce fraîcheur de la nuit. Là aucun flux ni reflux n'agitait cette mer
sans vagues[c3] qui roule ainsi éternellement. Le soulèvement le plus
agité des flots peut à peine dépasser de la longueur d'un roseau, en se
brisant sur le rivage, les limites que lui impose le continent; et la
lune impuissante les voit rouler insoucians de sa présence ou de son
absence. Calmes ou soulevés, roulant au loin ou dans la baie, elle
n'exerce aucun pouvoir sur eux. Le rocher, immobile sur sa base
inébranlable, affronte leur fureur et contemple avec dédain la houle
rugissante qui ne peut l'atteindre. On peut remarquer à ses pieds la
trace de la blanche écume dans la même limite qu'elle couvre depuis des
siècles: un très-court espace de sable jaune la sépare de la terre verte
du rivage.
Alp erre toujours le long de la baie jusqu'à la portée d'une carabine
des remparts que gardent les ennemis; mais ils ne l'aperçoivent pas, ou
comment échapperait-il à leurs balles? Leurs mains seraient-elles
devenues impuissantes, ou leurs cÅurs glacés? Je l'ignore; mais de ces
remparts, où ne brillait aucun feu, il ne partit aucune balle sifflante,
quoiqu'il fût sous le front du bastion qui flanquait la porte de la tour
du côté de la mer; quoiqu'il entendît le bruit, et presque distinctement
les paroles brusques de la sentinelle qui frappait le pavé de ses pas
mesurés, en faisant sa garde. Il vit sous les remparts des dogues
affamés qui faisaient leur carnaval de la mort, et qui dévoraient, en
grondant, des cadavres et des membres épars; ils étaient trop occupés
pour faire attention à lui! Ils avaient enlevé la chair du crâne d'un
Tartare, comme on pèle la figue lorsqu'elle est mûre, et leurs défenses
blanches glissaient en criant sur ce crâne plus dur et encore plus
blanc[c4], qui échappait de leurs mâchoires sous leurs dents émoussées:
ils léchaient nonchalamment, en marmottant, les os du cadavre, et
pouvaient à peine se traîner hors du lieu de leur pâture, tant ils
avaient fait un long et copieux festin de ceux qui étaient tombés pour
leur repas du soir. Alp reconnut, aux turbans qui roulaient sur le
sable, que la plupart d'entre eux appartenaient aux plus braves de sa
troupe; rouges et verts étaient les shâles qu'ils portaient, et chaque
péricrâne était surmonté d'une longue touffe de cheveux[c5]; tout le
reste était rasé. Les gueules des dogues tenaient ces crânes dont la
touffe de cheveux s'entortillait après leur mâchoire. Mais entre le
rivage et le sommet du golfe était un vautour battant de ses ailes un
loup qui était descendu des montagnes, mais qui avait été repoussé, par
les dogues, de l'humaine proie; il avait seulement pris pour sa part un
morceau de cheval, que voulaient lui dérober encore, en le frappant de
leurs ailes et de leurs becs, les vautours du rivage.
17. Alp détourna la vue de ce désolant spectacle: jamais ses nerfs
n'avaient frémi au milieu de la bataille; mais il aurait pu mieux
supporter la vue des soldats expirans dans les flots de leur sang tout
fumant, dévorés par la soif des moribonds, et se tordant les membres
dans une vaine agonie, que de voir mangés par les bêtes fauves ceux qui
sont désormais affranchis de toutes les douleurs. Il y a quelque chose
d'orgueilleux dans l'heure du péril, quelle que soit la forme sous
laquelle la mort peut s'avancer; car la renommée est là pour dire le nom
de ceux qui succombent, et l'honneur a l'Åil ouvert sur les exploits
héroïques! Mais quand tout est fini, il est humiliant de marcher sur le
champ flétri des cadavres dans les sépultures; et de voir les vers de la
terre, les oiseaux de proie et les animaux des forêts, s'assemblant tous
là , tous regardant l'homme comme leur proie, tous se faisant une fête de
ses dépouilles.
18. Là , se trouve un temple en ruines, bâti autrefois par des mains
depuis long-tems oubliées; deux ou trois colonnes, et beaucoup de
pierres, de marbres, de granit, sont recouverts d'herbes sauvages.
Inexorable tems! il n'épargnera pas plus les choses à venir que les
choses passées! Inexorable tems! qui laisse toujours assez de débris du
passé pour faire gémir sur ce qui fut et sur ce qui sera: ce que nous
avons vu, nos enfans le verront; restes de choses qui ne sont plus,
fragmens de pierre, élevés par des créatures de poussière!
19. Alp s'assit sur la base d'une colonne, et passa la main sur son
front; comme un homme qui réfléchit sur quelque chose de redoutable,
dans une attitude penchée. Sa tête retombait sur son cÅur fiévreux,
palpitant, oppressé. Et sur son front penché vers la terre, souvent ses
doigts erraient en battant précipitamment une espèce de mesure, comme
vous pouvez voir les vôtres courir sur le clavier d'ivoire avant que
vous ayez trouvé le ton que vous voulez faire rendre aux cordes sonores.
Comme il était assis là tout pensif, il crut entendre le soupir de la
brise nocturne. Ãtait-ce le vent qui, Ã travers quelques fentes de
pierre, envoyait ce gémissement doux et tendre[c6]? il releva la tête,
et regarda sur la mer, mais elle était aussi unie qu'une glace; il
regarda le gazon,--pas un brin n'était agité: d'où venait donc ce son si
tendre? Il regarda les bannières,--chaque drapeau retombait immobile;
les feuilles des bois du Cythéron ne sont pas plus agitées: il ne sentit
aucun souffle passer sur son visage. Qui a donc rendu un son pareil? Il
se détourne à gauche--est-il sûr de ce qu'il voit? Là était assise une
dame, jeune et resplendissante!
20. Il tressaillit avec plus de terreur que si un ennemi armé eût été
près de lui. «Dieu de mes pères! qui est ici? qui es-tu? et pourquoi
viens-tu si près d'un camp ennemi?» Ses mains tremblantes se refusèrent
à faire le signe de la croix, qu'il ne croyait plus divine. Il se
l'était rappelé à cette heure de crainte; mais sa conscience dissipe ce
sentiment involontaire. Il regarde, il voit, il reconnaît les traits de
la beauté et la forme gracieuse de l'être qui lui fut si cher. C'était
Francesca qu'il voyait à ses côtés, la jeune vierge qui pouvait être
autrefois sa fiancée!
Les roses brillaient encore sur ses joues, mais leur coloris était plus
pâle et plus tendre. Où donc avait fui le mouvement grâcieux de ses
douces lèvres? il avait disparu le sourire qui vivifiait leur incarnat.
La surface tranquille de l'océan, qui est devant lui, était d'un bleu
moins doux que celui de ses yeux; mais ils sont immobiles maintenant
comme ces froides vagues, et ses regards, quoique purs, étaient glacés.
Une robe légère, passée autour de sa taille, voilait à peine son sein
éclatant de blancheur; et à travers sa chevelure en désordre, qui
tombait noire sur ses épaules, se laissaient voir les beaux contours de
son bras blanc et nu; et, avant qu'elle ne laissât échapper des paroles,
elle leva la main vers le ciel: elle était si pâle, d'une teinte si
transparente, qu'elle n'aurait point intercepté les rayons de la lune.
21. «Je quitte les lieux de mon repos pour venir trouver celui que
j'aime de préférence à tous les hommes, afin d'être heureuse et de lui
faire partager mon bonheur. J'ai traversé les sentinelles, la porte; les
remparts; je suis venue jusqu'à toi à travers les ennemis, sans éprouver
d'accidens. On dit que le lion se détourne et fuit à l'aspect d'une
vierge dans l'orgueil de sa chasteté, et le pouvoir d'en haut, qui
protège l'innocence contre le tyran des forêts, a étendu sa miséricorde
pour me préserver des mains des infidèles conjurés. Je suis venue--et si
je suis venue en vain, jamais, oh! jamais nous ne nous reverrons! Tu as
commis une action terrible en abandonnant la foi de tes pères; mais
foule à tes pieds ce turban, et fais le signe de la croix, et alors tu
seras à moi pour toujours. Arrache cette goutte noire qui souille ton
cÅur et demain nous unit pour n'être plus jamais séparés.»
--«Et où serait dressé notre lit nuptial? au milieu des mourans et des
morts? car demain nous livrons au meurtre et à la flamme les fils et les
autels du Christ. Personne, excepté toi et les tiens, je l'ai juré, ne
sera laissé pour voir le soleil du lendemain: mais toi, je te
transporterai dans un lieu charmant, où nos mains seront unies, et nos
chagrins oubliés. Là tu seras ma fiancée, aussitôt que j'aurai encore
une fois humilié l'orgueil de Venise, et que sa race abhorrée aura senti
ce bras qu'elle voudrait avilir, et vu châtier par lui, avec un fouet de
scorpions, ceux que le crime et l'envie ont fait mes ennemis.»
Francesca posa sa main sur la sienne:--légère en fut l'impression, mais
il frémit jusqu'aux os, et un froid de glace saisit son cÅur, et le
rendit immobile de stupeur. Quoique léger ait été ce serrement de main
si mortellement froid, il n'aurait pu le repousser; et jamais l'étreinte
d'une main si chère ne fit battre le pouls avec un tel sentiment de
terreur, que l'impression de glace que ces doigts frêles, longs et
blancs, firent passer cette nuit dans le sang d'Alp par leur contact
étrange. L'ardeur fiévreuse de son front avait disparu; et son cÅur
battait si faiblement, qu'il était devenu insensible comme la pierre,
lorsqu'il contempla les traits de celle qu'il aimait, et qu'il vit
combien les couleurs de son teint étaient changées de ce qu'il les avait
connues. Elle était encore belle, mais languissante--et privée de ce
rayon divin de la pensée qui anime si bien le jeu de la physionomie,
comme les vagues qui étincellent dans un jour de soleil. Ses lèvres sans
mouvement étaient calmes comme la mort, et ses paroles s'échappaient de
sa bouche sans l'émission de son souffle: son sein n'était point soulevé
par une douce respiration, et il semblait que le sang ne circulait point
dans ses veines. Bien que son Åil brillât au dehors, cependant ses
paupières étaient immobiles, et les regards qu'elles renvoyaient étaient
égarés et préoccupés comme les yeux de l'homme inquiet qui se promène
dans un rêve troublé; comme les figures des tapisseries qui brillent
dans l'ombre, agitées par le souffle d'un vent d'hiver, apparaissent, Ã
la lueur douteuse d'une lampe mourante, sans vie, mais comme animées et
effrayant la vue. On dirait, Ã travers les ombres, qu'elles vont
descendre du mur grisâtre où leurs images présentent un air menaçant, en
flottant çà et là au souffle grondant de la brise.
«Si tu croyais faire trop pour l'amour de moi, alors que ce soit pour
l'amour du ciel,--dit de nouveau Francesca;--je te le répète--arrache ce
turban de ton front infidèle, et jure d'épargner les enfans de ta patrie
outragée, ou sinon tu es perdu; et tu ne reverras jamais, non la
terre--qui va cesser de t'appartenir,--mais le ciel, ou moi. Si tu
m'accordes cette faveur, et que cependant une destinée fatale t'attende,
cette destinée absoudra la moitié de tes crimes, et la porte de la
miséricorde céleste peut encore s'ouvrir pour toi. Réfléchis un moment
encore, et prépare-toi à la malédiction de celui que tu oublies; porte
encore un dernier regard vers les cieux, et vois son amour qui t'est
refusé à jamais. Là , dans le ciel, est un léger nuage près de la
lune[c7];--il marche, et il l'aura bientôt dépassée.--Si, lorsque ce
voile de vapeur aura cessé d'ombrager son disque, ton cÅur n'est pas
changé, alors Dieu et l'homme seront vengés; terrible sera ta sentence,
plus terrible encore ton immortalité de malheur!»
Alp regarda le ciel, et vit dans les airs le nuage que lui avait indiqué
Francesca; mais son cÅur était ulcéré, et détourné du droit chemin par
un inflexible et profond orgueil: cette première et fatale passion de
son cÅur emportait toutes les autres comme un torrent. _Lui_, demander
miséricorde! _lui_, effrayé par les vagues paroles d'une vierge timide!
_lui_, outragé par Venise, jurer de sauver ses fils dévoués à la tombe!
Non!--quand même ce nuage serait plus terrible que celui qui porte le
tonnerre, et qu'il serait destiné à éclater sur lui pour
l'anéantir,--qu'il éclate!
Il jette un regard sur ce signe redoutable sans répondre une parole; il
l'observe marcher:--il est passé.--La lune sereine frappe pleinement sa
vue; alors il dit: «--Quelque soit mon destin, je ne sais point
changer:--il est trop tard. Le roseau, pendant la tempête, peut se
plier, frissonner, et se relever ensuite; le chêne élevé doit se briser.
Ce que Venise m'a fait, je dois le rester, son ennemi en tout, excepté
dans mon amour pour toi. Mais tu es sauvée, oh! viens, fuis avec moi!»
Il tourne la tête, mais elle a disparu! il ne voit plus qu'une colonne
de pierre. Est-elle rentrée sous terre ou s'est-elle évanouie dans les
airs? Il ne la voit plus; il ne sait que croire, si ce n'est qu'il ne
voit plus rien.
22. La nuit est passée, et le soleil brille comme si ce matin devait
précéder un jour de fête. L'aurore légère et brillante se dégage peu Ã
peu de sa robe grisâtre, et tout présage que le midi versera sur la
terre une chaleur accablante. Ãcoutez la trompette, et le son du
tambour, et le son mélancolique des cors des barbares, et le froissement
des bannières qui se déploient, et le hennissement des chevaux, et le
tumulte de la multitude, et les cris répétés: «Ils viennent! ils
viennent!» Les queues de cheval[c8] sont arrachées du sol, où elles
étaient plantées; les épées sont tirées du fourreau; l'armée est rangée
en ordre de bataille, mais elle attend le signal. «Tartares, Spahis,
Turcomans, prenez vos tentes, et serrez-vous à l'avant-garde. Montez Ã
cheval, piquez de l'éperon, cernez la plaine; que les fuyards ne
puissent fuir, lorsqu'ils abandonneront la ville; et qu'aucun chrétien,
vieillard ou jeune homme, ne puisse échapper; tandis que vos compagnons
à pied, avec leurs masses épaisses, monteront à la brèche au milieu du
carnage.»
Les chevaux sont tous bridés, et mordent leur frein d'impatience; ils
recourbent avec fierté leur cou nerveux, en secouant leur crinière;
blanche est l'écume qui couvre leur mors. Les lances sont levées; les
mèches sont allumées; le canon est pointé, et prêt à faire feu, et Ã
abattre ces remparts qu'il a déjà à moitié renversés. Chaque janissaire
forme sa phalange. Alp est à leur tête; son bras droit est nu, et nue
est la lame de son cimeterre. Le khan et les pachas sont tous à leur
poste; le visir lui-même est à la tête de son armée. Lorsque la
couleuvrine aura donné le signal, alors qu'on avance; qu'on ne laisse
aucun être vivant dans Corinthe,--aucun prêtre à ses autels, aucun chef
dans son palais, aucun foyer dans ses maisons, aucune pierre sur ses
remparts. Dieu et le Prophète!--Allah hu! que ce cri retentisse
jusqu'aux cieux.
«Là la brèche ouvre un passage; voilà les échelles pour y monter; vos
mains sont sur vos sabres, pourriez-vous hésiter et ne pas être
vainqueurs? Celui qui le premier abattra la croix rouge pourra demander
ce que son cÅur désirera le plus; il l'obtiendra aussitôt!» C'est ainsi
qu'a parlé Coumourgi, l'intrépide visir; la réponse se fit par le
brandissement des sabres et des lances, et par les acclamations de
l'armée pleine d'un enthousiasme de fureur:--silence!--écoutez le
signal--de feu!
23. Comme les loups se précipitent en troupe sur le superbe buffle,
malgré les éclairs de ses yeux, et les rugissemens de sa fureur, et ses
ruades nerveuses, et ses coups de cornes sanglantes, lui foule à terre
ou fait voler dans les airs le premier qui se précipite sur lui pour
trouver la mort; ainsi les Musulmans s'élancent sur les remparts, ainsi
les premiers succombent sous les coups des assiégés. Plus d'un sein,
caché sous la cotte de maille, couvre la terre comme une glace brisée:
et, renversés par la balle qui creuse encore le sol d'où ils ne se
relèveront plus, ils sont là étendus en files comme ils sont tombés,
semblables aux épis du moissonneur à la fin de sa journée, lorsqu'il a
fini de niveler la plaine: tel fut le nombre des premiers renversés par
le feu des remparts.
24. Comme les torrens du printems qui se précipitent en bouillonnant du
haut des rochers, entraînant avec eux d'énormes fragmens arrachés par
l'impétuosité continuelle du courant, jusqu'à ce que, couverts d'écume
blanche et retentissant comme le tonnerre, ils s'arrêtent au fond de
l'abîme, semblables aux neiges de l'avalanche qui tombent dans les
vallées des Alpes; ainsi à la fin, expirans et vaincus, les enfans de
Corinthe succombaient sous les longues et impétueuses charges, souvent
renouvelées, de l'armée musulmane. Ils résistèrent avec vigueur, et ils
tombèrent en masses, pressés par les infidèles, et rangés encore en
ordre de bataille[loc28].
[Note loc28: _Hand to hand, and foot to foot_.]
Là rien n'était muet, excepté la mort: les coups, les détonnations, la
fumée des amorces, les cris pour demander quartier, ou ceux de victoire,
se mêlent aux volées tonnantes de l'artillerie, qui excitent dans les
cités voisines un sentiment profond d'inquiétude et de terreur, doutant
si ce bruit sourd et grondant de la bataille qui vient jusqu'Ã elles est
favorable à leurs alliés ou à leurs ennemis; si elles doivent gémir ou
se réjouir de cette voix anéantissante qui pénètre dans les profondeurs
des montagnes retentissantes, dont les cavités se la renvoient par un
écho terrible et nouveau. Vous auriez pu l'entendre, dans cette fatale
journée, à Salamine et à Mégare (nous l'avons entendu dire nous-mêmes Ã
ceux dont les oreilles en furent frappées), et même jusque dans la baie
du Pyrée.