24. Cette nuit (c'est le conte d'un paysan) un serf qui traversait la

vallée située entre les domaines de Lara et ceux d'Othon, au moment où

disparaissait devant les rayons du matin la clarté de la lune, dont le

croissant était à demi voilé par les brouillards, un serf, qui s'était

levé de bonne heure pour aller ramasser du bois dont le prix servait Ã

acheter de la nourriture pour ses enfans, longeait la rivière qui sépare

la plaine des terres d'Othon du vaste domaine de Lara; il entendit une

marche précipitée:--un cheval et un cavalier sortirent du bois; sur le

devant de la selle était quelque objet qu'enveloppait un manteau; la

tête du cavalier était baissée, et son front était voilé. Frappé par

cette soudaine apparition à une heure semblable et par le pressentiment

que ce pouvait être un crime, le serf, sans être aperçu, épia la course

de l'étranger qui atteignit la rivière, s'élança de son cheval, et

saisissant alors le fardeau qu'il portait, monta sur le bord et le

précipita dans les flots. Alors il s'arrêta, regarda de côté et d'autre,

se détourna et parut épier s'il n'était point vu; puis il jeta de

nouveau un regard rapide et suivit à pied le courant de l'eau, comme si

sa surface trahissait quelque chose de coupable. Il ralentit ses pas,

s'arrêta tout-à-coup auprès d'un tas de pierres que les flots de l'hiver

avaient amoncelées; il en ramassa les plus pesantes et les jeta sur

l'eau avec un soin plus qu'ordinaire. Pendant ce tems le serf s'était

traîné dans un lieu où, sans être vu, il pouvait observer avec sûreté ce

que cela pouvait signifier. Il aperçut comme un cadavre flottant, et il

vit quelque chose briller comme une étoile sur ses vêtemens; mais avant

qu'il pût reconnaître le tronc surnageant, une énorme pierre vint tomber

sur lui, et il s'enfonça. Il reparut de nouveau un moment sans pouvoir

être bien distingué, et il laissa sur les flots une teinte de pourpre.

Alors il disparut profondément. Le cavalier ne cessa de regarder,

jusqu'à ce que le dernier cercle tracé sur la surface de l'eau fût

entièrement effacé. Alors, se retournant, il s'élança sur son cheval qui

partit au galop. Son visage était masqué;--les traits du mort, si

toutefois c'en était un, échappèrent à la frayeur du serf qui avait tout

vu; mais si vraiment son sein était orné d'une étoile, tel est le signe

que portaient toujours les chevaliers; et l'on sait que le seigneur

Ezzelin en avait une pareille dans cette nuit qui fut suivie d'un tel

matin. S'il périt ainsi, que le ciel reçoive son ame! Son cadavre

inaperçu roula jusqu'à l'océan. La charité devrait laisser l'espérance

que ce ne fut point par la main de Lara qu'il reçut la mort.

25. Kaled--Lara--Ezzelin ne sont plus! Ils sont également privés tous

les trois d'une pierre funéraire! En vain voulut-on employer tous les

moyens pour éloigner Kaled du lieu où le sang de son maître avait coulé.

La douleur avait tellement abattu cette ame autrefois si fière, que ses

larmes étaient rares, et ses gémissemens à peine sensibles. Mais la

menaçait-on de l'arracher du lieu où elle avait peine à croire que Lara

ne fût plus? ses yeux faisaient éclater toute cette vivante fureur qui

embrase la tigresse à qui on vient d'enlever ses petits. Que si on la

laissait là passer ses heures douloureuses; elle s'entretenait

continuellement avec des formes aériennes telles qu'en produit le

cerveau malade de la douleur. Elle leur adressait de tendres plaintes,

et elle voulait s'asseoir sous l'arbre où ses genoux avaient supporté la

tête mourante de Lara; et dans cette posture où elle le vit tomber, elle

se rappelle ses paroles, ses regards, les convulsions de son agonie.

Elle avait coupé sa noire chevelure, mais elle la conservait sur son

cœur; elle la retirait souvent de son sein, la déployait, la pressait

tendrement sur la terre, comme si elle eût étanché le sang de la

blessure de quelque fantôme. Elle semblait lui adresser des questions,

et elle répondait pour lui; puis, se levant en sursaut, elle lui faisait

signe de fuir quelque spectre imaginaire qui était à sa poursuite.

Quelquefois aussi, assise sur des racines de tilleul, elle cachait son

visage dans sa main décharnée, ou traçait des caractères étrangers sur

le sable.--Cette agonie devait avoir un terme.--Elle repose à côté de

celui qu'elle aima; son histoire est inconnue;--sa tendresse fidèle est

trop bien prouvée.

FIN DE LARA.

NOTE DE LARA.

L'événement de la section 24 du chant II a été suggéré par la

description de la mort ou plutôt des funérailles du duc de Gandia.

Le récit le plus intéressant et le plus détaillé de ce mystérieux

événement est donné par Burchard. Voici en substance ce qu'il raconte:

«Le 8e jour de juin, le cardinal de Valenza et le duc de Gandia, fils du

pape, soupèrent avec leur mère, Vanozza, près de l'église de

S.-Pietro-ad-Vincula (Saint-Pierre-aux-Liens); plusieurs autres

personnes étaient présentes à cette réunion. L'heure de se séparer

approchant, et le cardinal ayant rappelé à son frère qu'il était tems de

retourner au palais apostolique, ils montèrent sur leurs chevaux ou sur

leurs mules, accompagnés d'un petit nombre de serviteurs, et marchèrent

ensemble jusqu'au palais du cardinal Ascanio Sforza; alors le duc

informa le cardinal qu'avant de retourner chez lui, il avait à faire une

visite de plaisir. Renvoyant à cet effet toute sa suite, excepté son

_stafiero_ ou valet de pied, et un homme masqué qui lui avait rendu une

visite pendant le souper, et qui, depuis l'espace d'un mois, ou à peu

près, l'avait demandé presque journellement au palais, il fit monter en

croupe cette personne sur sa mule, et prit la rue des Juifs, où il

quitta son domestique, en lui ordonnant de l'attendre là jusqu'à une

certaine heure, après laquelle, s'il n'était pas revenu, il pourrait

s'en retourner au palais. Le duc et le masque en croupe derrière lui se

dirigèrent je ne sais où; mais c'est cette nuit que le duc fut assassiné

et jeté dans le Tibre. Le domestique, après avoir été renvoyé, fut

assailli et blessé mortellement; et quoiqu'il fût soigné avec beaucoup

de soin, cependant tel fut son état qu'il ne put donner aucun détail

intelligible de ce qui était arrivé à son maître. Le matin, le duc

n'étant pas retourné au palais, ses domestiques commencèrent Ã

s'alarmer; et l'un d'eux informa le pontife de l'excursion nocturne de

ses fils et de la disparition du duc. Cette nouvelle donna au pape une

vive inquiétude; mais il conjectura que le duc avait été attiré par

quelque courtisane; qu'il avait passé la nuit avec elle, et que, n'osant

sortir de sa maison en plein jour, il attendait le soir pour retourner Ã

son palais. Cependant, lorsque le soir fut arrivé, et qu'il se vit

trompé dans son attente, il devint profondément affligé, et il commença

à interroger plusieurs personnes qu'il fit amener devant lui pour cet

objet. Parmi elles était un homme nommé Giorgio Schiavoni, qui, ayant

déchargé sur la rivière une barque pleine de bois de construction, était

resté à bord pour le surveiller, fut interrogé pour savoir s'il avait vu

quelqu'un jeter un fardeau dans la rivière, la nuit précédente. Il

répondit qu'il avait vu deux hommes à pied qui descendirent d'une rue,

et regardèrent attentivement autour d'eux, pour voir si personne ne

passait. N'ayant vu personne, ils s'en retournèrent; et peu de tems

après deux autres revinrent, regardèrent autour d'eux comme les deux

premiers. Personne ne paraissant encore, ils firent signe à leurs

compagnons, et un homme arriva, monté sur un cheval blanc, ayant

derrière lui un corps mort, dont la tête et les bras pendaient d'un côté

du cheval et les pieds de l'autre; les deux hommes à pied supportant le

corps pour l'empêcher de tomber. Ils s'avancèrent ainsi vers le lieu où

les immondices de la ville sont habituellement déchargées dans le

fleuve; et faisant tourner le cheval, la croupe du côté de l'eau, les

deux hommes à pied prirent le cadavre par les bras et les jambes, et le

jetèrent de toutes leurs forces dans la rivière. L'homme à cheval

demanda s'ils l'avaient bien jeté? On lui répondit: _Signor, si_ (oui,

monsieur). Il regarda alors la rivière, et voyant un manteau flottant

sur le courant, il demanda de nouveau ce que l'on apercevait de noir. On

lui répondit que c'était un manteau; et l'un des interlocuteurs jeta des

pierres sur ce vêtement, et il s'enfonça dans l'eau sans plus

reparaître. Les serviteurs du pontife demandèrent alors à Giorgio

pourquoi il n'avait pas révélé ce fait au gouverneur de la ville; il

leur répondit qu'ayant vu en son tems une centaine de cadavres ainsi

précipités dans la rivière au même endroit, sans qu'aucune recherche fût

faite à leur sujet, il n'avait pas, en conséquence, considéré cet

événement comme étant de quelque importance. Les pêcheurs et les

bateliers furent alors rassemblés, et on leur ordonna de faire des

recherches dans la rivière, où, le soir même, ils trouvèrent le corps du

duc, avec tous ses vêtemens et trente ducats dans sa bourse. Il était

couvert de neuf blessures, dont l'une était au cou, et les autres à la

tête et sur tous les membres. Le pontife ne fut pas plus tôt informé de

la mort de son fils, et qu'il avait été jeté comme les immondices dans

la rivière, que, donnant cours à sa douleur, il s'enferma dans une

chambre, et y pleura amèrement. Le cardinal de Ségovie et d'autres

familiers du pape vinrent frapper à sa porte; et après plusieurs heures

en exhortations persuasives, ils obtinrent d'être admis près de lui.

Depuis le mercredi soir jusqu'au soir du samedi suivant, le pape n'avait

pris aucune nourriture; et il n'avait eu de sommeil depuis le matin du

jeudi jusqu'au matin du jour suivant. Enfin, cependant, cédant aux

sollicitations de sa cour, il commença à modérer ses chagrins, et Ã

réfléchir sur le mal que pourrait occasionner à sa santé une indulgence

trop prolongée pour sa douleur.»

FIN DE LA NOTE DE LARA.

LE SIÉGE

DE CORINTHE.

A

JOHN HOBHOUSE, ESQ.

CE POÈME EST DÉDIÉ

PAR SON AMI.

22 janvier 1816.

AVERTISSEMENT.

«La grande armée des Turcs (en 1715), sous les ordres du premier visir,

voulant s'ouvrir un passage au cœur de la Morée, et former le siége de

Napoli de Romanie, la place la plus considérable de tout le pays[loc24],

pensa qu'il lui fallait d'abord attaquer Corinthe, ville à laquelle

l'armée livra plusieurs assauts. La garnison étant affaiblie, et le

gouverneur voyant qu'il était impossible de résister plus long-tems Ã

une force si considérable, pensa qu'il était convenable d'entrer en

pourparlers. Mais pendant que l'on traitait des articles de la

capitulation, un des magasins du camp des Turcs, dans lequel se

trouvaient six cents barils de poudre, sauta par accident, et causa la

mort de six ou sept cents hommes. Cet événement irrita tellement les

infidèles, qu'ils ne voulurent plus accorder de capitulation; et ils

donnèrent à la ville un assaut si terrible, qu'ils la prirent le même

jour, et passèrent au fil de l'épée la plus grande partie de la

garnison, avec le signor Minotti, le gouverneur. Ceux qui échappèrent

avec Antonio Bembo, le provéditeur extraordinaire, furent faits

prisonniers de guerre.»

(HISTOIRE DES TURCS.)

[Note loc24: Napoli de Romanie n'est pas maintenant la plus considérable

place de la Morée; c'est Tripolitza, où résident le pacha et le siége de

son gouvernement: Napoli est près d'Argos. J'ai visité ces trois villes

en 1810-11; et dans le cours de mon voyage à travers la Morée, depuis

mon arrivée en 1809, j'ai traversé huit fois l'isthme de Corinthe, soit

en allant de l'Attique en Morée, à travers les montagnes, ou dans une

autre direction, en passant du golfe d'Athènes à celui de Lépante. Ces

deux routes sont pittoresques et belles, quoique différentes: celle par

mer a plus de monotonie; mais le voyage étant toujours en vue de la

côte, et souvent de très-près, il présente de nombreuses perspectives

très-séduisantes des îles Salamine, Égine, Poro, etc., et des côtes du

continent.

(_Note de Lord Byron_.)]

LE SIÉGE

DE CORINTHE.

1. Les années évanouies et les siècles, le souffle de la tempête et la

fureur des batailles ont passé sur Corinthe; cependant elle est encore

une forteresse destinée à la défense de la liberté. Le courroux des

vents, le choc des tremblemens de terre, ont laissé intact son rocher

mousseux, clef centrale d'une contrée qui même encore, quoique déchue,

conserve toute sa fierté sur cette colline, barrière infranchissable Ã

deux courons des mers qui roulent leurs vagues pourprées sur ses deux

bords opposés, comme si elles brûlaient de se heurter pour se combattre;

cependant elles viennent expirer à ses pieds en mugissant. Mais si le

sang répandu sur ses rivages, depuis le jour où coula celui du frère de

Timoléon, jusqu'à la honteuse déroute du despote de la Perse, pouvait

rejaillir de cette terre qui s'abreuva des flots du carnage, cet océan

de sang couvrirait l'isthme qui se prolonge nonchalamment dans la mer;

ou si les ossemens de tous ceux qui périrent dans ces lieux étaient

entassés, cette pyramide rivale s'élèverait, à travers ces cieux purs,

comme une montagne plus haute que le mont Acropolis, qui semble donner

un baiser aux nuages.

2. Sur le sommet du sombre Cythéron apparaissent vingt mille lances

étincelantes, et depuis ce sommet jusqu'à la plaine de l'isthme, et d'un

rivage à l'autre de la double mer, les tentes sont dressées, le

croissant brille le long des longues lignes de l'armée musulmane, et les

bandes de bruns spahis s'avancent sous le commandement d'un pacha Ã

longue barbe; aussi, loin que l'œil peut atteindre, la cohorte à turbans

se presse sur le rivage. Et là se met à genoux le chameau de l'Arabe; et

là le Tartare fait caracoler son coursier; le Turcoman qui a quitté son

troupeau[s1] attache à sa ceinture le sabre tranchant; là retentissent

les volées des canons, comme un mugissement de tonnerre; et le bruit

sourd des vagues s'affaiblit au milieu de ce tumulte de guerre. On

creuse des tranchées; les bouches de canons vomissent les bombes

sifflantes de la mort, dont les fragmens éclatés ébranlent au loin les

remparts. Mais, de ces mêmes remparts, les assiégés renvoient des

décharges qui se croisent dans les airs obscurcis par la fumée de la

poudre et par des tourbillons de poussière; c'est par des balles et des

boulets qu'ils répondent vaillamment aux défis de l'infidèle.

3. Mais quel est celui qui est toujours le premier et qui s'approche si

près des remparts? Plus habile dans l'art terrible de la guerre que les

fils d'Othman, et aussi haut de cœur qu'un chef qui serait accoutumé Ã

vaincre dans toutes les batailles, il va de poste en poste, de batterie

en batterie, en piquant de l'éperon son cheval fumant, partout où

l'assaut est le plus vif et l'action la plus sanglante, et efface en

bravoure le plus vaillant Musulman. Là où il remarque une batterie

ennemie courageusement défendue et restée imprenable, il s'élance de son

cheval pour ranimer le courage du soldat qui faiblit dans son attaque;

le premier et le plus redoutable des guerriers dont le sultan de

Stamboul peut ici se vanter, pour commander ses compagnons sur le champ

de bataille, pour diriger la balle, manier la lance ou brandir la lame

tranchante du cimeterre,--c'est Alp, le renégat Adrien[loc25].

[Note loc25: _The Adrian renegade_. M.A.P. traduit: «Le renégat de

l'Adriatique.»]

4. C'est à Venise--où ses parens étaient d'une race illustre--qu'il prit

naissance; mais exilé de ces rivages, il porta contre ses concitoyens

des armes qu'ils lui avaient appris à manier; et maintenant, le turban

couronne sa tête rasée. A travers plusieurs changemens, Corinthe était

passée avec la Grèce sous les lois de Venise; et là, devant ses

remparts, au milieu des ennemis de la Grèce et de Venise, leur ennemi

acharné lui-même, avec tout ce zèle qu'éprouvent les jeunes et fiers

apostats, dans le sein haineux desquels s'agite le souvenir de sanglans

outrages. Pour lui Venise avait cessé d'être l'ancien cri civique LA

LIBERTÉ! Au palais de Saint-Marc, des délateurs inconnus avaient placé

la nuit, dans la _Bouche du Lion_, une accusation contre lui qui le fit

proscrire. Il s'enfuit à tems, et sauva sa vie, pour consacrer aux

combats ses années à venir, et pour apprendre à sa patrie la grandeur de

la perte qu'elle faisait en lui, qui triomphait de la croix contre

laquelle il avait levé le croissant, et qui se battait pour se venger ou

mourir.

5. Coumourgi[c2]--celui dont la défaite orna le triomphe d'Eugène,

lorsque, dans la plaine sanglante de Carlowitz, le dernier et le plus

puissant des vaincus, il succomba sans regretter de mourir, mais en

maudissant la victoire du chrétien--Coumourgi--pourrait-il voir périr sa

gloire, lui qui fut le dernier conquérant de la Grèce, tant que les bras

des chrétiens ne rendront pas la Grèce à la liberté que Venise lui donna

jadis? Des siècles ont roulé depuis qu'il raffermit dans cette contrée

l'autorité musulmane;--Coumourgi a le commandement de l'armée turque; il

donne celui de l'avant-garde à Alp, qui justifia bien cette confiance

par des cités réduites en cendres; et prouva, par la mort, qu'il porta

dans les rangs ennemis, combien son cœur était affermi dans sa nouvelle

croyance.

6. Les remparts s'ébranlent, et chaque jour, et vivement battus par

l'artillerie continuelle des Turcs qui les mine avec une égale furie.

L'explosion de la bombe, retentissant comme un tonnerre, est vomie par

chaque couleuvrine; et çà et là quelque édifice qui s'écroule est en

flammes avant l'explosion même de la bombe: les fragmens brisés du globe

volcanique entr'ouvrent la terre, et de leur sein s'élève en spirales

rouges une flamme rapide comme l'éclair, en même tems que les débris

s'écroulent avec fracas; ou, formés en innombrables météores, des astres

lumineux s'élancent de la terre vers les cieux, dont les nuages

s'obscurcissent doublement dans ce jour mémorable, et cachent la route

du soleil par des volumes de fumée qui s'amoncèlent lentement dans un

vaste ciel rempli de vapeurs de soufre.

7. Mais ce n'est pas seulement pour satisfaire sa vengeance long-tems

différée qu'Alp, le renégat, apprend avec succès aux Musulmans l'art de

s'ouvrir un chemin à la brèche attaquée. Dans ces remparts de Corinthe,

il est une jeune vierge qu'il espère enlever malgré le consentement de

son inexorable père, dont le cœur irrité la lui a refusée, lorsqu'Alp,

sous son nom de chrétien, aspirait à la main de cette jeune fille, alors

que, dans des tems plus heureux, non encore coupable du crime de

trahison, se livrant à la joie dans sa gondole ou dans les palais de

Venise, il s'abandonnait aux plaisirs du carnaval, et allait donner la

plus mélodieuse sérénade qui jamais ait été entendue sur les flots de

l'Adriatique, à l'heure de minuit, par l'oreille d'une jeune vierge

italienne.

8. On pensait généralement que le cœur de celle qu'il aimait lui était

conquis; car, recherchée par un grand nombre, accordée à aucun, la main

de Francesca était restée inenchaînée par les liens de l'église; et,

lorsque les vagues de l'Adriatique transportèrent Laniotto au rivage

musulman, ses sourires habituels ne furent plus aperçus sur ses lèvres,

et la jeune fille devint pensive et pâle. Elle fut plus assidue au

confessionnal[loc26]; et parut plus rarement aux fêtes et aux bals

masqués; ou du moins elle y fut vue moins souvent, et ses yeux baissés

qui faisaient la conquête des cœurs avaient cessé d'en être flattés.

Elle sembla tout voir avec indifférence, et ne mit que peu de soin Ã

l'arrangement de sa parure. Sa voix fut moins pénétrante dans ses

chants; ses pieds, quoique toujours légers, étaient cependant moins

agiles dans les danses joyeuses, que l'apparition du matin vient seule

interrompre, sans qu'elles soient rassasiées de plaisirs.

[Note loc26: M.A.P. n'a pas osé employer ce terme qui se trouve en

anglais (_confessional_), et qui est caractéristique. Il traduit: «Elle

alla plus souvent prier dans les temples.» Ce n'est pas tout-à-fait la

même chose.

(_N. du. Tr._)]

9. Envoyé par l'état pour garder cette contrée (arrachée de la main des

Musulmans, tandis que Sobieski humiliait leur orgueil sous les remparts

de Bude, et sur les bords du Danube, par les chefs vénitiens qui leur

avaient enlevé tout le pays qui s'étend depuis Patra jusqu'à la baie

d'Eubée) Minotti possédait, dans les remparts de Corinthe, les pouvoirs

délégués du doge, au moment où la paix au regard de compassion souriait

sur la Grèce depuis long-tems oubliée par elle. Et avant que cette trêve

perfide fût rompue, qui devait la délivrer du joug musulman, Minotti

était arrivé avec son aimable fille. Depuis le tems où la dame de

Ménélas oublia son seigneur et sa patrie pour faire connaître quels

malheurs sont réservés à des amours adultères, nulle beauté plus

parfaite que la ravissante étrangère n'avait embelli ce rivage.

10. La brèche est ouverte, les débris laissent une vaste ouverture; et,

demain, aux premiers rayons du jour, à ces remparts à demi écroulés,

sera donné le dernier et le plus terrible des assauts. Les bataillons

sont rangés; le corps choisi d'avant-garde composé de Tartares et de

Musulmans, les éclaireurs, mal nommés _les soldats perdus_, marcheront

les premiers. Ils ont la pensée de la mort en dédain, et s'ouvrent

partout un passage à l'ennemi, avec le tranchant du sabre, ou ils pavent

la route de leurs corps sanglans sur lesquels les braves qui les suivent

pourront s'élever, comme sur des marche-pieds.

11. Il est minuit. Sur le sommet glacé de la montagne la lune répand sa

brillante clarté; bleues roulent les vagues, bleu le ciel qui s'étend

comme un océan suspendu dans les airs, parsemé d'îles de lumières,

resplendissantes des plus vives clartés: qui peut les contempler dans

tout leur éclat et rapporter ses regards sur la terre sans éprouver des

regrets, sans désirer des ailes pour prendre son essor et pour aller se

confondre avec leurs clartés éternelles?

Les vagues sur l'un et l'autre rivage étaient calmes, pures et azurées

comme l'espace. A peine leur faible écume faisait bruire les cailloux;

mais leur murmure était aussi doux que celui d'un ruisseau. Les vents

dormaient sur les flots; les bannières pendaient immobiles sur leur

lance qu'elles entouraient de leurs plis et au-dessus desquelles

brillait le croissant. Ce profond silence n'était interrompu par aucun

bruit, excepté dans quelques lieux par la voix de la sentinelle qui

demandait le mot d'ordre, excepté par le hennissement aigu des coursiers

que répétait l'écho de la colline, et par le tumulte sourd de cette

nombreuse armée qui frémissait comme les feuilles emportées de côte en

côte; ou bien par la voix du Muezzin qui retentit dans les airs Ã

l'heure de minuit pour appeler les croyans à la prière accoutumée. Ils

s'élevaient, ces tristes accens cadencés, comme ceux de quelque génie

solitaire sur la plaine; ils étaient harmonieux, mais tristement doux,

tels que ceux qui s'échappent au souffle du vent des cordes d'une harpe

aérienne, et qui produisent des accords vagues et prolongés, inconnus Ã

la musique des hommes. Ils parurent aux défenseurs des remparts le cri

prophétique de leur défaite. Ils frappèrent même l'oreille des

assiégeans d'un de ces pressentimens redoutables et indéfinis qui font

frémir soudain, saisissent un instant le cœur, pour battre ensuite plus

vivement, honteux de cet étrange sentiment qu'il a éprouvé: tel aussi le

bruit inopiné de la clochette qui passe, nous fait tressaillir, quoique

ce glas n'annonce que l'agonie d'un étranger.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 05 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 16 / 24 段