vallée située entre les domaines de Lara et ceux d'Othon, au moment où
disparaissait devant les rayons du matin la clarté de la lune, dont le
croissant était à demi voilé par les brouillards, un serf, qui s'était
levé de bonne heure pour aller ramasser du bois dont le prix servait Ã
acheter de la nourriture pour ses enfans, longeait la rivière qui sépare
la plaine des terres d'Othon du vaste domaine de Lara; il entendit une
marche précipitée:--un cheval et un cavalier sortirent du bois; sur le
devant de la selle était quelque objet qu'enveloppait un manteau; la
tête du cavalier était baissée, et son front était voilé. Frappé par
cette soudaine apparition à une heure semblable et par le pressentiment
que ce pouvait être un crime, le serf, sans être aperçu, épia la course
de l'étranger qui atteignit la rivière, s'élança de son cheval, et
saisissant alors le fardeau qu'il portait, monta sur le bord et le
précipita dans les flots. Alors il s'arrêta, regarda de côté et d'autre,
se détourna et parut épier s'il n'était point vu; puis il jeta de
nouveau un regard rapide et suivit à pied le courant de l'eau, comme si
sa surface trahissait quelque chose de coupable. Il ralentit ses pas,
s'arrêta tout-à -coup auprès d'un tas de pierres que les flots de l'hiver
avaient amoncelées; il en ramassa les plus pesantes et les jeta sur
l'eau avec un soin plus qu'ordinaire. Pendant ce tems le serf s'était
traîné dans un lieu où, sans être vu, il pouvait observer avec sûreté ce
que cela pouvait signifier. Il aperçut comme un cadavre flottant, et il
vit quelque chose briller comme une étoile sur ses vêtemens; mais avant
qu'il pût reconnaître le tronc surnageant, une énorme pierre vint tomber
sur lui, et il s'enfonça. Il reparut de nouveau un moment sans pouvoir
être bien distingué, et il laissa sur les flots une teinte de pourpre.
Alors il disparut profondément. Le cavalier ne cessa de regarder,
jusqu'à ce que le dernier cercle tracé sur la surface de l'eau fût
entièrement effacé. Alors, se retournant, il s'élança sur son cheval qui
partit au galop. Son visage était masqué;--les traits du mort, si
toutefois c'en était un, échappèrent à la frayeur du serf qui avait tout
vu; mais si vraiment son sein était orné d'une étoile, tel est le signe
que portaient toujours les chevaliers; et l'on sait que le seigneur
Ezzelin en avait une pareille dans cette nuit qui fut suivie d'un tel
matin. S'il périt ainsi, que le ciel reçoive son ame! Son cadavre
inaperçu roula jusqu'à l'océan. La charité devrait laisser l'espérance
que ce ne fut point par la main de Lara qu'il reçut la mort.
25. Kaled--Lara--Ezzelin ne sont plus! Ils sont également privés tous
les trois d'une pierre funéraire! En vain voulut-on employer tous les
moyens pour éloigner Kaled du lieu où le sang de son maître avait coulé.
La douleur avait tellement abattu cette ame autrefois si fière, que ses
larmes étaient rares, et ses gémissemens à peine sensibles. Mais la
menaçait-on de l'arracher du lieu où elle avait peine à croire que Lara
ne fût plus? ses yeux faisaient éclater toute cette vivante fureur qui
embrase la tigresse à qui on vient d'enlever ses petits. Que si on la
laissait là passer ses heures douloureuses; elle s'entretenait
continuellement avec des formes aériennes telles qu'en produit le
cerveau malade de la douleur. Elle leur adressait de tendres plaintes,
et elle voulait s'asseoir sous l'arbre où ses genoux avaient supporté la
tête mourante de Lara; et dans cette posture où elle le vit tomber, elle
se rappelle ses paroles, ses regards, les convulsions de son agonie.
Elle avait coupé sa noire chevelure, mais elle la conservait sur son
cÅur; elle la retirait souvent de son sein, la déployait, la pressait
tendrement sur la terre, comme si elle eût étanché le sang de la
blessure de quelque fantôme. Elle semblait lui adresser des questions,
et elle répondait pour lui; puis, se levant en sursaut, elle lui faisait
signe de fuir quelque spectre imaginaire qui était à sa poursuite.
Quelquefois aussi, assise sur des racines de tilleul, elle cachait son
visage dans sa main décharnée, ou traçait des caractères étrangers sur
le sable.--Cette agonie devait avoir un terme.--Elle repose à côté de
celui qu'elle aima; son histoire est inconnue;--sa tendresse fidèle est
trop bien prouvée.
FIN DE LARA.
NOTE DE LARA.
L'événement de la section 24 du chant II a été suggéré par la
description de la mort ou plutôt des funérailles du duc de Gandia.
Le récit le plus intéressant et le plus détaillé de ce mystérieux
événement est donné par Burchard. Voici en substance ce qu'il raconte:
«Le 8e jour de juin, le cardinal de Valenza et le duc de Gandia, fils du
pape, soupèrent avec leur mère, Vanozza, près de l'église de
S.-Pietro-ad-Vincula (Saint-Pierre-aux-Liens); plusieurs autres
personnes étaient présentes à cette réunion. L'heure de se séparer
approchant, et le cardinal ayant rappelé à son frère qu'il était tems de
retourner au palais apostolique, ils montèrent sur leurs chevaux ou sur
leurs mules, accompagnés d'un petit nombre de serviteurs, et marchèrent
ensemble jusqu'au palais du cardinal Ascanio Sforza; alors le duc
informa le cardinal qu'avant de retourner chez lui, il avait à faire une
visite de plaisir. Renvoyant à cet effet toute sa suite, excepté son
_stafiero_ ou valet de pied, et un homme masqué qui lui avait rendu une
visite pendant le souper, et qui, depuis l'espace d'un mois, ou à peu
près, l'avait demandé presque journellement au palais, il fit monter en
croupe cette personne sur sa mule, et prit la rue des Juifs, où il
quitta son domestique, en lui ordonnant de l'attendre là jusqu'à une
certaine heure, après laquelle, s'il n'était pas revenu, il pourrait
s'en retourner au palais. Le duc et le masque en croupe derrière lui se
dirigèrent je ne sais où; mais c'est cette nuit que le duc fut assassiné
et jeté dans le Tibre. Le domestique, après avoir été renvoyé, fut
assailli et blessé mortellement; et quoiqu'il fût soigné avec beaucoup
de soin, cependant tel fut son état qu'il ne put donner aucun détail
intelligible de ce qui était arrivé à son maître. Le matin, le duc
n'étant pas retourné au palais, ses domestiques commencèrent Ã
s'alarmer; et l'un d'eux informa le pontife de l'excursion nocturne de
ses fils et de la disparition du duc. Cette nouvelle donna au pape une
vive inquiétude; mais il conjectura que le duc avait été attiré par
quelque courtisane; qu'il avait passé la nuit avec elle, et que, n'osant
sortir de sa maison en plein jour, il attendait le soir pour retourner Ã
son palais. Cependant, lorsque le soir fut arrivé, et qu'il se vit
trompé dans son attente, il devint profondément affligé, et il commença
à interroger plusieurs personnes qu'il fit amener devant lui pour cet
objet. Parmi elles était un homme nommé Giorgio Schiavoni, qui, ayant
déchargé sur la rivière une barque pleine de bois de construction, était
resté à bord pour le surveiller, fut interrogé pour savoir s'il avait vu
quelqu'un jeter un fardeau dans la rivière, la nuit précédente. Il
répondit qu'il avait vu deux hommes à pied qui descendirent d'une rue,
et regardèrent attentivement autour d'eux, pour voir si personne ne
passait. N'ayant vu personne, ils s'en retournèrent; et peu de tems
après deux autres revinrent, regardèrent autour d'eux comme les deux
premiers. Personne ne paraissant encore, ils firent signe à leurs
compagnons, et un homme arriva, monté sur un cheval blanc, ayant
derrière lui un corps mort, dont la tête et les bras pendaient d'un côté
du cheval et les pieds de l'autre; les deux hommes à pied supportant le
corps pour l'empêcher de tomber. Ils s'avancèrent ainsi vers le lieu où
les immondices de la ville sont habituellement déchargées dans le
fleuve; et faisant tourner le cheval, la croupe du côté de l'eau, les
deux hommes à pied prirent le cadavre par les bras et les jambes, et le
jetèrent de toutes leurs forces dans la rivière. L'homme à cheval
demanda s'ils l'avaient bien jeté? On lui répondit: _Signor, si_ (oui,
monsieur). Il regarda alors la rivière, et voyant un manteau flottant
sur le courant, il demanda de nouveau ce que l'on apercevait de noir. On
lui répondit que c'était un manteau; et l'un des interlocuteurs jeta des
pierres sur ce vêtement, et il s'enfonça dans l'eau sans plus
reparaître. Les serviteurs du pontife demandèrent alors à Giorgio
pourquoi il n'avait pas révélé ce fait au gouverneur de la ville; il
leur répondit qu'ayant vu en son tems une centaine de cadavres ainsi
précipités dans la rivière au même endroit, sans qu'aucune recherche fût
faite à leur sujet, il n'avait pas, en conséquence, considéré cet
événement comme étant de quelque importance. Les pêcheurs et les
bateliers furent alors rassemblés, et on leur ordonna de faire des
recherches dans la rivière, où, le soir même, ils trouvèrent le corps du
duc, avec tous ses vêtemens et trente ducats dans sa bourse. Il était
couvert de neuf blessures, dont l'une était au cou, et les autres à la
tête et sur tous les membres. Le pontife ne fut pas plus tôt informé de
la mort de son fils, et qu'il avait été jeté comme les immondices dans
la rivière, que, donnant cours à sa douleur, il s'enferma dans une
chambre, et y pleura amèrement. Le cardinal de Ségovie et d'autres
familiers du pape vinrent frapper à sa porte; et après plusieurs heures
en exhortations persuasives, ils obtinrent d'être admis près de lui.
Depuis le mercredi soir jusqu'au soir du samedi suivant, le pape n'avait
pris aucune nourriture; et il n'avait eu de sommeil depuis le matin du
jeudi jusqu'au matin du jour suivant. Enfin, cependant, cédant aux
sollicitations de sa cour, il commença à modérer ses chagrins, et Ã
réfléchir sur le mal que pourrait occasionner à sa santé une indulgence
trop prolongée pour sa douleur.»
FIN DE LA NOTE DE LARA.
LE SIÃGE
DE CORINTHE.
A
JOHN HOBHOUSE, ESQ.
CE POÃME EST DÃDIÃ
PAR SON AMI.
22 janvier 1816.
AVERTISSEMENT.
«La grande armée des Turcs (en 1715), sous les ordres du premier visir,
voulant s'ouvrir un passage au cÅur de la Morée, et former le siége de
Napoli de Romanie, la place la plus considérable de tout le pays[loc24],
pensa qu'il lui fallait d'abord attaquer Corinthe, ville à laquelle
l'armée livra plusieurs assauts. La garnison étant affaiblie, et le
gouverneur voyant qu'il était impossible de résister plus long-tems Ã
une force si considérable, pensa qu'il était convenable d'entrer en
pourparlers. Mais pendant que l'on traitait des articles de la
capitulation, un des magasins du camp des Turcs, dans lequel se
trouvaient six cents barils de poudre, sauta par accident, et causa la
mort de six ou sept cents hommes. Cet événement irrita tellement les
infidèles, qu'ils ne voulurent plus accorder de capitulation; et ils
donnèrent à la ville un assaut si terrible, qu'ils la prirent le même
jour, et passèrent au fil de l'épée la plus grande partie de la
garnison, avec le signor Minotti, le gouverneur. Ceux qui échappèrent
avec Antonio Bembo, le provéditeur extraordinaire, furent faits
prisonniers de guerre.»
(HISTOIRE DES TURCS.)
[Note loc24: Napoli de Romanie n'est pas maintenant la plus considérable
place de la Morée; c'est Tripolitza, où résident le pacha et le siége de
son gouvernement: Napoli est près d'Argos. J'ai visité ces trois villes
en 1810-11; et dans le cours de mon voyage à travers la Morée, depuis
mon arrivée en 1809, j'ai traversé huit fois l'isthme de Corinthe, soit
en allant de l'Attique en Morée, à travers les montagnes, ou dans une
autre direction, en passant du golfe d'Athènes à celui de Lépante. Ces
deux routes sont pittoresques et belles, quoique différentes: celle par
mer a plus de monotonie; mais le voyage étant toujours en vue de la
côte, et souvent de très-près, il présente de nombreuses perspectives
très-séduisantes des îles Salamine, Ãgine, Poro, etc., et des côtes du
continent.
(_Note de Lord Byron_.)]
LE SIÃGE
DE CORINTHE.
1. Les années évanouies et les siècles, le souffle de la tempête et la
fureur des batailles ont passé sur Corinthe; cependant elle est encore
une forteresse destinée à la défense de la liberté. Le courroux des
vents, le choc des tremblemens de terre, ont laissé intact son rocher
mousseux, clef centrale d'une contrée qui même encore, quoique déchue,
conserve toute sa fierté sur cette colline, barrière infranchissable Ã
deux courons des mers qui roulent leurs vagues pourprées sur ses deux
bords opposés, comme si elles brûlaient de se heurter pour se combattre;
cependant elles viennent expirer à ses pieds en mugissant. Mais si le
sang répandu sur ses rivages, depuis le jour où coula celui du frère de
Timoléon, jusqu'à la honteuse déroute du despote de la Perse, pouvait
rejaillir de cette terre qui s'abreuva des flots du carnage, cet océan
de sang couvrirait l'isthme qui se prolonge nonchalamment dans la mer;
ou si les ossemens de tous ceux qui périrent dans ces lieux étaient
entassés, cette pyramide rivale s'élèverait, à travers ces cieux purs,
comme une montagne plus haute que le mont Acropolis, qui semble donner
un baiser aux nuages.
2. Sur le sommet du sombre Cythéron apparaissent vingt mille lances
étincelantes, et depuis ce sommet jusqu'à la plaine de l'isthme, et d'un
rivage à l'autre de la double mer, les tentes sont dressées, le
croissant brille le long des longues lignes de l'armée musulmane, et les
bandes de bruns spahis s'avancent sous le commandement d'un pacha Ã
longue barbe; aussi, loin que l'Åil peut atteindre, la cohorte à turbans
se presse sur le rivage. Et là se met à genoux le chameau de l'Arabe; et
là le Tartare fait caracoler son coursier; le Turcoman qui a quitté son
troupeau[s1] attache à sa ceinture le sabre tranchant; là retentissent
les volées des canons, comme un mugissement de tonnerre; et le bruit
sourd des vagues s'affaiblit au milieu de ce tumulte de guerre. On
creuse des tranchées; les bouches de canons vomissent les bombes
sifflantes de la mort, dont les fragmens éclatés ébranlent au loin les
remparts. Mais, de ces mêmes remparts, les assiégés renvoient des
décharges qui se croisent dans les airs obscurcis par la fumée de la
poudre et par des tourbillons de poussière; c'est par des balles et des
boulets qu'ils répondent vaillamment aux défis de l'infidèle.
3. Mais quel est celui qui est toujours le premier et qui s'approche si
près des remparts? Plus habile dans l'art terrible de la guerre que les
fils d'Othman, et aussi haut de cÅur qu'un chef qui serait accoutumé Ã
vaincre dans toutes les batailles, il va de poste en poste, de batterie
en batterie, en piquant de l'éperon son cheval fumant, partout où
l'assaut est le plus vif et l'action la plus sanglante, et efface en
bravoure le plus vaillant Musulman. Là où il remarque une batterie
ennemie courageusement défendue et restée imprenable, il s'élance de son
cheval pour ranimer le courage du soldat qui faiblit dans son attaque;
le premier et le plus redoutable des guerriers dont le sultan de
Stamboul peut ici se vanter, pour commander ses compagnons sur le champ
de bataille, pour diriger la balle, manier la lance ou brandir la lame
tranchante du cimeterre,--c'est Alp, le renégat Adrien[loc25].
[Note loc25: _The Adrian renegade_. M.A.P. traduit: «Le renégat de
l'Adriatique.»]
4. C'est à Venise--où ses parens étaient d'une race illustre--qu'il prit
naissance; mais exilé de ces rivages, il porta contre ses concitoyens
des armes qu'ils lui avaient appris à manier; et maintenant, le turban
couronne sa tête rasée. A travers plusieurs changemens, Corinthe était
passée avec la Grèce sous les lois de Venise; et là , devant ses
remparts, au milieu des ennemis de la Grèce et de Venise, leur ennemi
acharné lui-même, avec tout ce zèle qu'éprouvent les jeunes et fiers
apostats, dans le sein haineux desquels s'agite le souvenir de sanglans
outrages. Pour lui Venise avait cessé d'être l'ancien cri civique LA
LIBERTÃ! Au palais de Saint-Marc, des délateurs inconnus avaient placé
la nuit, dans la _Bouche du Lion_, une accusation contre lui qui le fit
proscrire. Il s'enfuit à tems, et sauva sa vie, pour consacrer aux
combats ses années à venir, et pour apprendre à sa patrie la grandeur de
la perte qu'elle faisait en lui, qui triomphait de la croix contre
laquelle il avait levé le croissant, et qui se battait pour se venger ou
mourir.
5. Coumourgi[c2]--celui dont la défaite orna le triomphe d'Eugène,
lorsque, dans la plaine sanglante de Carlowitz, le dernier et le plus
puissant des vaincus, il succomba sans regretter de mourir, mais en
maudissant la victoire du chrétien--Coumourgi--pourrait-il voir périr sa
gloire, lui qui fut le dernier conquérant de la Grèce, tant que les bras
des chrétiens ne rendront pas la Grèce à la liberté que Venise lui donna
jadis? Des siècles ont roulé depuis qu'il raffermit dans cette contrée
l'autorité musulmane;--Coumourgi a le commandement de l'armée turque; il
donne celui de l'avant-garde à Alp, qui justifia bien cette confiance
par des cités réduites en cendres; et prouva, par la mort, qu'il porta
dans les rangs ennemis, combien son cÅur était affermi dans sa nouvelle
croyance.
6. Les remparts s'ébranlent, et chaque jour, et vivement battus par
l'artillerie continuelle des Turcs qui les mine avec une égale furie.
L'explosion de la bombe, retentissant comme un tonnerre, est vomie par
chaque couleuvrine; et çà et là quelque édifice qui s'écroule est en
flammes avant l'explosion même de la bombe: les fragmens brisés du globe
volcanique entr'ouvrent la terre, et de leur sein s'élève en spirales
rouges une flamme rapide comme l'éclair, en même tems que les débris
s'écroulent avec fracas; ou, formés en innombrables météores, des astres
lumineux s'élancent de la terre vers les cieux, dont les nuages
s'obscurcissent doublement dans ce jour mémorable, et cachent la route
du soleil par des volumes de fumée qui s'amoncèlent lentement dans un
vaste ciel rempli de vapeurs de soufre.
7. Mais ce n'est pas seulement pour satisfaire sa vengeance long-tems
différée qu'Alp, le renégat, apprend avec succès aux Musulmans l'art de
s'ouvrir un chemin à la brèche attaquée. Dans ces remparts de Corinthe,
il est une jeune vierge qu'il espère enlever malgré le consentement de
son inexorable père, dont le cÅur irrité la lui a refusée, lorsqu'Alp,
sous son nom de chrétien, aspirait à la main de cette jeune fille, alors
que, dans des tems plus heureux, non encore coupable du crime de
trahison, se livrant à la joie dans sa gondole ou dans les palais de
Venise, il s'abandonnait aux plaisirs du carnaval, et allait donner la
plus mélodieuse sérénade qui jamais ait été entendue sur les flots de
l'Adriatique, Ã l'heure de minuit, par l'oreille d'une jeune vierge
italienne.
8. On pensait généralement que le cÅur de celle qu'il aimait lui était
conquis; car, recherchée par un grand nombre, accordée à aucun, la main
de Francesca était restée inenchaînée par les liens de l'église; et,
lorsque les vagues de l'Adriatique transportèrent Laniotto au rivage
musulman, ses sourires habituels ne furent plus aperçus sur ses lèvres,
et la jeune fille devint pensive et pâle. Elle fut plus assidue au
confessionnal[loc26]; et parut plus rarement aux fêtes et aux bals
masqués; ou du moins elle y fut vue moins souvent, et ses yeux baissés
qui faisaient la conquête des cÅurs avaient cessé d'en être flattés.
Elle sembla tout voir avec indifférence, et ne mit que peu de soin Ã
l'arrangement de sa parure. Sa voix fut moins pénétrante dans ses
chants; ses pieds, quoique toujours légers, étaient cependant moins
agiles dans les danses joyeuses, que l'apparition du matin vient seule
interrompre, sans qu'elles soient rassasiées de plaisirs.
[Note loc26: M.A.P. n'a pas osé employer ce terme qui se trouve en
anglais (_confessional_), et qui est caractéristique. Il traduit: «Elle
alla plus souvent prier dans les temples.» Ce n'est pas tout-à -fait la
même chose.
(_N. du. Tr._)]
9. Envoyé par l'état pour garder cette contrée (arrachée de la main des
Musulmans, tandis que Sobieski humiliait leur orgueil sous les remparts
de Bude, et sur les bords du Danube, par les chefs vénitiens qui leur
avaient enlevé tout le pays qui s'étend depuis Patra jusqu'à la baie
d'Eubée) Minotti possédait, dans les remparts de Corinthe, les pouvoirs
délégués du doge, au moment où la paix au regard de compassion souriait
sur la Grèce depuis long-tems oubliée par elle. Et avant que cette trêve
perfide fût rompue, qui devait la délivrer du joug musulman, Minotti
était arrivé avec son aimable fille. Depuis le tems où la dame de
Ménélas oublia son seigneur et sa patrie pour faire connaître quels
malheurs sont réservés à des amours adultères, nulle beauté plus
parfaite que la ravissante étrangère n'avait embelli ce rivage.
10. La brèche est ouverte, les débris laissent une vaste ouverture; et,
demain, aux premiers rayons du jour, à ces remparts à demi écroulés,
sera donné le dernier et le plus terrible des assauts. Les bataillons
sont rangés; le corps choisi d'avant-garde composé de Tartares et de
Musulmans, les éclaireurs, mal nommés _les soldats perdus_, marcheront
les premiers. Ils ont la pensée de la mort en dédain, et s'ouvrent
partout un passage à l'ennemi, avec le tranchant du sabre, ou ils pavent
la route de leurs corps sanglans sur lesquels les braves qui les suivent
pourront s'élever, comme sur des marche-pieds.
11. Il est minuit. Sur le sommet glacé de la montagne la lune répand sa
brillante clarté; bleues roulent les vagues, bleu le ciel qui s'étend
comme un océan suspendu dans les airs, parsemé d'îles de lumières,
resplendissantes des plus vives clartés: qui peut les contempler dans
tout leur éclat et rapporter ses regards sur la terre sans éprouver des
regrets, sans désirer des ailes pour prendre son essor et pour aller se
confondre avec leurs clartés éternelles?
Les vagues sur l'un et l'autre rivage étaient calmes, pures et azurées
comme l'espace. A peine leur faible écume faisait bruire les cailloux;
mais leur murmure était aussi doux que celui d'un ruisseau. Les vents
dormaient sur les flots; les bannières pendaient immobiles sur leur
lance qu'elles entouraient de leurs plis et au-dessus desquelles
brillait le croissant. Ce profond silence n'était interrompu par aucun
bruit, excepté dans quelques lieux par la voix de la sentinelle qui
demandait le mot d'ordre, excepté par le hennissement aigu des coursiers
que répétait l'écho de la colline, et par le tumulte sourd de cette
nombreuse armée qui frémissait comme les feuilles emportées de côte en
côte; ou bien par la voix du Muezzin qui retentit dans les airs Ã
l'heure de minuit pour appeler les croyans à la prière accoutumée. Ils
s'élevaient, ces tristes accens cadencés, comme ceux de quelque génie
solitaire sur la plaine; ils étaient harmonieux, mais tristement doux,
tels que ceux qui s'échappent au souffle du vent des cordes d'une harpe
aérienne, et qui produisent des accords vagues et prolongés, inconnus Ã
la musique des hommes. Ils parurent aux défenseurs des remparts le cri
prophétique de leur défaite. Ils frappèrent même l'oreille des
assiégeans d'un de ces pressentimens redoutables et indéfinis qui font
frémir soudain, saisissent un instant le cÅur, pour battre ensuite plus
vivement, honteux de cet étrange sentiment qu'il a éprouvé: tel aussi le
bruit inopiné de la clochette qui passe, nous fait tressaillir, quoique
ce glas n'annonce que l'agonie d'un étranger.