Enfermés dans leurs forteresses féodales, tous les seigneurs étaient

comme des souverains, obéis en paroles et en actions, mais abhorrés dans

l'ame. Lara avait hérité de pareils domaines seigneuriaux, peuplés par

des cœurs mécontens et des mains travaillant à regret; mais sa longue

absence de son pays natal l'avait laissé pur du crime d'oppression, et

maintenant, détournées par la douceur de son administration, toutes les

terreurs avaient disparu par degrés. Ses serviteurs ne conservaient plus

pour lui que leur antique et habituelle vénération; mais ce fut plus

pour lui que pour eux-mêmes que leurs craintes furent soulevées. Ils le

croyaient maintenant malheureux, quoique d'abord leur malignité l'eût

jugé coupable. Ses longues nuits sans repos, son humeur silencieuse

furent attribuées à la maladie entretenue par la solitude. Et quoique

ses habitudes solitaires rendissent à la fin sa société triste, sa

demeure n'en était pas moins agréable, car les malheureux ne s'en

éloignèrent jamais sans soulagement; et pour eux du moins son ame

connaissait la compassion. Froid envers les grands, dédaigneux avec les

superbes, l'homme humble ne passait pas auprès de lui sans attirer ses

regards. Il ne parlait pas beaucoup; mais sous son toit on recevait

souvent un asile, et jamais de reproches. Et ceux qui en faisaient

l'observation pouvaient remarquer que chaque jour quelques nouveaux

hôtes se rassemblaient sous son commandement. Mais depuis la disparition

d'Ezzelin, il se montra seigneur courtois et hôte bienveillant.

Peut-être son combat avec Othon lui fit-il craindre quelque trame ourdie

contre sa tête exposée. Quelles qu'aient été ses vues, il sut se

concilier l'affection de plus de partisans que les seigneurs ses égaux.

Si c'était un effet de sa politique, elle fut répandue si loin que des

millions le jugeaient tel qu'il voulait paraître. Exilé par des maîtres

cruels, venait-on lui demander un asile? il était aussitôt donné. Par

lui les paysans n'avaient pas à pleurer leur moisson enlevée, et à peine

les serfs pouvaient-ils murmurer contre leur sort. Avec lui la vieille

avarice trouvait sûreté pour ses trésors; avec lui, le pauvre n'était

point exposé aux mépris; la bonne chère et les récompenses promises

retenaient près de lui la jeunesse active, jusqu'à ce qu'il fût trop

tard pour le quitter. Il offrait à la haine, avec un changement

prochain, l'espérance d'assouvir bientôt une vengeance différée;

l'amour, long-tems trompé par une union détestée, comptait dans le

succès pour recouvrer des charmes qu'il avait perdus. Tout était mûr;

Lara n'attendait que le moment favorable pour proclamer que l'esclavage

n'était plus qu'un nom.

Le moment, l'heure vint où Othon crut sa vengeance assurée. Son

huissier[loc22] trouva le prétendu criminel entouré dans son château des

milliers d'hommes délivrés de leurs chaînes féodales récemment brisées,

défiant la terre, et comptant sur la faveur du ciel. C'était le matin

que Lara venait de rendre libres des serfs attachés à la glèbe, et qui

ne creuseraient plus désormais la terre que pour servir de tombeaux aux

tyrans! c'est ce qu'ils proclamaient tous.--Certain mot d'ordre est

nécessaire dans le combat pour venger ses outrages et conquérir ses

droits: religion,--liberté,--vengeance,--tout ce que vous voudrez; un

mot suffit pour faire lever les peuples et les mener au carnage. Une

phrase séditieuse suffit à la ruse qui la répand et l'exploite, pour

faire régner le crime, et pour donner une abondante pâture aux loups et

aux vers de la terre!

[Note loc22: _His summons_.]

9. Dans cette contrée, les seigneurs féodaux avaient acquis tant de

pouvoir, que leurs souverains enfans régnaient à peine. C'était alors le

moment pour les rebelles de lever l'étendard de la révolte. Les serfs

méprisaient le roi, et le haïssaient en même tems que les seigneurs. Ils

n'attendaient qu'un chef, et ils en trouvèrent un attaché à leur cause

par des liens indissolubles; forcé par les circonstances de rentrer en

guerre avec les hommes pour sa propre défense. Séparé par une destinée

mystérieuse de ceux que la naissance et la nature n'avaient pas fait ses

ennemis, Lara, depuis cette nuit fatale, s'était préparé, non pas seul,

à braver les événemens les plus sinistres. De certaines raisons, quelles

qu'elles fussent, lui prescrivaient d'éviter que l'on fît aucune

recherche sur ses actions commises dans de lointains climats.

En réunissant à sa cause propre celle de tous, lors même qu'il aurait

été dans sa destinée d'être abattu, il avait au moins la certitude de

retarder sa chute. Le calme sombre qui depuis long-tems régnait dans son

ame; la tempête qui, après avoir exercé ses ravages, s'était assoupie,

soulevée par des événemens qui semblaient devoir pousser sa triste

fortune à son dernier degré de malheur, se réveillent de nouveau, et le

rendent tout ce qu'il avait été autrefois, et qu'il est maintenant; la

scène est seulement changée. Il se souciait fort peu de la vie, encore

moins de la renommée; mais il n'en était pas moins propre aux jeux

désespérés des combats. Il lui semblait qu'il était marqué dès sa

naissance pour être l'objet de la haine des autres, et il se moquait de

sa ruine si elle était partagée. Que lui importait donc la liberté des

peuples asservis? Il élevait l'humble, mais pour abaisser le superbe. Il

avait espéré trouver le repos dans sa retraite sombre, mais l'homme et

la destinée venaient l'y assiéger. Il paraissait comme une bête féroce

poursuivie par les chasseurs, que ceux-ci doivent tuer, mais qu'ils ne

peuvent faire tomber dans leur piége. Austère, sans ambition,

silencieux, il était désormais un tranquille spectateur des scènes de la

vie; mais lancé de nouveau sur l'arène, il parut un chef non inégal aux

seigneurs féodaux: sa voix,--son maintien,--ses gestes--révèlent une

sauvage nature, et à ses regards on reconnaît le gladiateur.

10. A quoi servirait de raconter pompeusement l'histoire souvent répétée

des combats, les fêtes des vautours, le carnage et la mort? la fortune

changeante sur le champ de bataille, la force victorieuse et la

faiblesse obligée de céder? des ruines fumantes et des remparts

renversés? Dans cette guerre, la lutte fut la même que dans toutes les

autres, excepté que les passions déchaînées concentrèrent leur force

dans une férocité qui bannit tout remords. Personne ne demandait grâce,

car la pitié connaissait que ses cris seraient vains. Les prisonniers

mouraient sur le champ de bataille. La même fureur animait tour à tour

le sein du vainqueur; et ceux qui combattaient pour la liberté, et ceux

qui luttaient pour la tyrannie croyaient avoir versé le sang de peu

d'hommes, tant qu'il en restait encore à égorger. Il était trop tard

d'éteindre le tison dévastateur. La désolation atteignait la contrée

affamée; l'incendie était allumé, et les flammes étaient propagées, et

le carnage souriait sur ses victimes de chaque jour.

11. Tout frais de la force que l'impulsion de la liberté récemment

acquise leur imprime, les partisans de Lara obtiennent le premier

succès: mais cette vaine victoire les a perdus. Ils n'obéissent plus Ã

la voix de leur chef pour se former en rang de bataille; ils se

précipitent dans une aveugle confusion sur leurs ennemis, croyant que de

l'atteindre ainsi devait leur assurer le succès. La convoitise du butin,

la soif de la vengeance entraînent ces brigands débandés à leur perte.

En vain Lara fait-il tout ce qu'un chef doit faire, pour arrêter

l'impétueuse furie de ces hommes. En vain veut-il calmer leur ardeur

téméraire,--la main qui allume l'incendie ne peut l'éteindre. L'ennemi

plus sage a pu seul arrêter leur impétuosité, et montrer à cette troupe

indisciplinée sa folle témérité. Des retraites feintes, des embuscades

nocturnes, des attaques désordonnées faites en plein jour, des combats

différés, la longue privation d'un secours désiré, un repos sans tente,

sous un ciel humide, des murs imprenables qui défiaient l'art des

assiégeans, et lassaient la patience de leur courage trompé: voilà les

obstacles qu'ils n'avaient pas prévus.

Le jour du combat, ils s'avançaient à l'ennemi, comme l'auraient fait de

vieux guerriers; mais ils préféraient davantage la furie de l'action la

plus sanglante, et la mort présente à une vie de souffrances

continuelles. La famine vient leur apporter ses angoisses; et la fièvre

balaie leurs rangs, qui s'éclaircissent à vue d'œil. La joie immodérée

du triomphe se change en mécontentement. L'ame seule de Lara semble

encore indomptée, mais peu de ses soldats restent pour le seconder. De

plusieurs milliers qu'ils étaient, ils sont réduits à une faible troupe:

désespérés, quoique en petit nombre, ce sont les plus braves qui

survivent pour déplorer la discipline qu'ils avaient dédaignée après

leur premier succès. Une espérance leur reste encore: la frontière n'est

pas éloignée; par là, ils peuvent échapper à la guerre de leur patrie,

en emportant avec eux, dans l'état voisin, les chagrins de l'exil, ou la

haine de la proscription. Il est dur pour eux de quitter la terre de

leurs aïeux, mais il leur est encore plus dur de périr ou de se

soumettre.

12. La résolution est prise,--ils sont en marche,--la nuit complice les

guide avec son astre lumineux, en éclairant leurs pas dans les ténèbres.

Déjà ils aperçoivent ses tranquilles rayons dormant sur la surface du

courant qui forme la frontière. Déjà ils distinguent,--est-ce bien la

rive? Fuyez! Elle est bordée par de nombreux rangs ennemis. Retournez ou

fuyez!--Qu'est-ce qui brille à l'arrière-garde? C'est la bannière

d'Othon,--la lance du chef qui les poursuit! Sont-ce des feux de

bergers, ces feux qui brillent sur la hauteur? Hélas! ils étincellent

avec trop de clarté, pour une fuite. Privés de tout espoir, et

concentrés dans leur propre défense, moins de sang peut-être aura payé

une dépouille plus riche!

13. Ils s'arrêtent un moment; c'est seulement pour que la troupe puisse

respirer. Avanceront-ils, ou attendront-ils l'ennemi? Peu

importe,--s'ils chargent l'ennemi qui s'oppose à leur marche le long de

la rive du fleuve, quelques-uns peut-être pourront rompre et traverser

leur ligne formée, pour prévenir un tel dessein.--«Chargeons! attendre

leur attaque serait une action digne d'une troupe lâche.» Tous les

sabres sont tirés, chacun saisit les rênes de son cheval, et la première

parole pourra à peine devancer l'action. Parmi tous ceux qui vont

entendre le dernier commandement de Lara, pour combien ne sera-t-il pas

la voix de la mort!

14. Son glaive est tiré; son front respire un air réfléchi, mais trop

tranquille pour être celui du désespoir; il montre quelque chose de plus

indifférent qu'il ne convient aux plus braves d'en témoigner, si le sort

des hommes les touche.--Il tourne ses regards sur Kaled, toujours près

de lui, et trop confiant encore pour trahir la moindre crainte.

Peut-être c'était la sombre clarté de la lune qui projetait sur les

traits de ce jeune page une teinte inaccoutumée de pâleur mélancolique,

dont l'empreinte profonde exprimait la fidélité et non la terreur de son

ame. Lara observa cette pâleur, et mit sa main dans la sienne: elle ne

trembla pas dans un moment semblable; ses lèvres étaient muettes, Ã

peine son cœur battait-il; ses regards seuls disaient: «Nous ne nous

séparerons jamais! ta troupe peut périr, tes amis peuvent fuir; pour

moi, je puis dire adieu à la vie, mais jamais à toi!»

Le mot d'ordre a échappé aux lèvres de Lara, et sa troupe, portée en

avant, et les rangs serrés, marche sur les lignes divisées de l'ennemi.

Chaque coursier a obéi au premier coup d'éperon; les cimeterres

brillent, l'acier se croise; surpassés en nombre, mais non en bravoure,

ils opposent encore le désespoir à l'audace, et un front de défense aux

ennemis. Le sang est mêlé aux ondes du fleuve qui en conserve les

teintes jusqu'aux rayons du matin.

15. Commandant, aidant, animant les siens, partout où l'ennemi paraît

redoubler d'efforts, où ses amis succomber, la voix de Lara se fait

entendre; il brandit son cimeterre, en frappe à coups redoublés, et fait

naître un espoir que lui-même a cessé de partager. Aucun ne fuit, car

ils savent bien que la fuite serait vaine; mais ceux qui chancellent

reviennent bientôt à la charge en voyant les plus courageux des ennemis

reculer devant le regard et les coups de leur chef. Tantôt entouré des

siens, tantôt presque seul, il enfonce les rangs de son adversaire, ou

rallie sa troupe. Lui-même ne s'épargne pas.--Une fois l'ennemi semble

fuir,--le moment était propice; Lara donne le signal de la main qu'il

agite dans l'air; il s'élance.--Pourquoi son casque orné d'un panache

s'affaisse-t-il soudain? un trait est lancé,--la flèche est dans son

sein! Ce geste fatal a laissé sa poitrine sans défense, et la mort a

fait retomber ce bras redoutable. Le mot de _victoire_ expire sur sa

bouche; cette main, qu'il avait élevée en signe de commandement, comme

elle pend tristement à ses cotés! Elle retient encore instinctivement

son sabre, quoique l'autre ait laissé échapper les rênes. Kaled les

saisit: défaillant par sa blessure, penché presque sans vie sur les

arçons de la selle, Lara ne s'aperçoit pas que son page désolé l'emmène

loin du combat. Cependant ses compagnons chargent l'ennemi, le chargent

encore avec plus de fureur. Les combattans sont trop confondus

maintenant pour compter les cadavres!

16. Le jour luit sur les mourans et sur les morts, sur les cuirasses

brisées et sur les têtes séparées de leurs casques; le cheval de guerre

est étendu sans cavalier sur la terre, et l'effort de son dernier soupir

a fait rompre les courroies ensanglantées de sa selle. Près de là,

frémissent encore d'un reste de vie, le pied éperonné qui

l'aiguillonnait, et la main qui guidait les rênes. Quelques-uns sont

étendus mourans, tout près du torrent dont les eaux se raillent de leurs

lèvres que la soif dévore. Cette soif palpitante, qui brûle dans le

souffle de ceux qui meurent de la mort dévorante des braves, pousse

vainement leurs lèvres brûlantes à implorer une goutte,--une dernière

goutte d'eau pour les rafraîchir avant de mourir. Par un faible et

convulsif effort, ils traînent leurs membres sur le gazon ensanglanté.

Un pareil effort épuise leur faible reste de vie, mais ils atteignent le

courant, et se penchent pour se désaltérer: ils sentent déjà son humide

fraîcheur, ils sont près de la goûter. Pourquoi se

reposent-ils?--N'ont-ils plus de soif à étancher?--elle est

inextinguible, et cependant ils ne la sentent plus. C'était leur

agonie;--mais elle est déjà oubliée!

17. Sous un tilleul, écarté de cette scène de carnage, était étendu un

guerrier, respirant encore, mais blessé à mort dans ce combat dont lui

seul fut la cause. C'était Lara dont la vie s'écoule peu à peu avec son

sang. Son compagnon d'autrefois, et maintenant son seul guide, Kaled est

à genoux près de lui, les yeux fixés sur son côté ouvert, et cherchant Ã

étancher avec son écharpe le sang qui en ruisselle à gros bouillons, et

qui devient plus noir à chaque convulsion. Alors, à mesure que son

souffle s'affaiblit, et s'exhale plus lentement, c'est goutte à goutte

que le sang s'échappe de la blessure fatale. A peine Lara peut prononcer

une parole, mais il fait entendre qu'il est inutile de chercher à le

soulager; ce mouvement ne fait qu'ajouter une palpitation plus vive Ã

ses tourmens. Il presse la main qui voudrait adoucir son agonie, et il

remercie, par un triste sourire, son page désolé qui ne craint rien, ne

sent rien, n'a besoin de rien, ne voit rien, excepté ce front affaissé

qui repose sur ses genoux; excepté ce pâle visage, dont les yeux,

quoique sombres, étaient la seule lumière qui brillât pour lui sur la

terre.

18. Les ennemis arrivent, après avoir long-tems cherché Lara sur le

champ de bataille; leur triomphe n'est rien si Lara n'a point succombé.

Ils auraient voulu l'enlever, mais ils voient que ce serait vainement,

et lui les regarde avec un froid et tranquille dédain, et semble

réconcilié avec sa destinée qui le fait échapper par la mort à la haine

vivante. Othon survient, et, s'élançant de son cheval, il vient

considérer l'ennemi ensanglanté qui fit couler son sang; il s'informe de

l'état de ses blessures. Lara ne répond rien, et à peine jette-t-il un

regard sur lui, comme s'il avait oublié le souvenir de cet homme, et il

se tourne vers Kaled:--les dernières paroles qu'il prononça ensuite, si

elles furent entendues, du moins elles ne furent point comprises. Sa

voix mourante s'exprime dans cette langue étrangère à laquelle se

rattachaient pour lui quelques bizarres souvenirs. Il s'entretient avec

son page d'événemens passés dans d'autres contrées; mais quels

événemens? quelles contrées?--Kaled seul le sait; Kaled qui comprend

seul ses paroles et qui lui répond à voix basse, tandis que ceux qui les

entourent restent plongés dans un muet étonnement. Ils semblaient

alors--ces deux compagnons--oublier la moitié du présent dans le passé,

et partager entre eux quelque mystérieuse destinée dont personne qu'eux

ne peut pénétrer l'obscurité.

19. Leurs paroles, quoique faibles, furent nombreuses--et ceux qui les

entendirent purent juger seulement de leur signification, à leurs

accens. Par elles, vous eussiez cru que la mort du jeune Kaled était

plus prochaine que celle de Lara, tant sa voix, ses soupirs étaient

tristes, profonds; tant ses paroles s'échappaient avec peine de ses

lèvres tremblantes! Mais la voix de Lara,--quoique lente, fut d'abord

claire et calme, jusqu'à ce que la mort en râlant ne fit plus entendre

qu'un pénible gémissement: mais sur son visage à peine pouvait-on

remarquer un léger changement; il ne décèle ni craintes, ni remords, ni

passions, excepté lorsque la dernière lutte de son agonie se fit sentir;

ses yeux se tournèrent tendrement sur son page, et lorsque Kaled eut

cessé de répondre, Lara éleva la main, et montra l'Orient: soit qu'alors

(le soleil se levant à l'Orient et dissipant les nuages) la clarté du

matin frappât sa vue; soit par hasard, ou soit que le souvenir de

quelques événemens eût élevé sa main vers les lieux où ils s'étaient

passés. A peine Kaled parut-il y faire attention, mais il se détourna,

comme si son cœur eût abhorré l'arrivée du jour; et il baissa les

regards devant cette lumière du matin pour les fixer sur le front de

Lara où régnaient les ténèbres.

Cependant il semblait conserver le sentiment, quoiqu'il eût mieux valu

qu'il fût éteint. Car lorsqu'un des soldats qui étaient près de lui

découvrit le signe rédempteur de la croix, et lui offrit à baiser le

saint rosaire, dont son ame, prête à le quitter, pouvait encore invoquer

l'assistance, Lara le fixa avec un œil profane, et il sourit.--Le ciel

lui pardonne! si ce fût un sourire de dédain. Kaled, quoiqu'il ne parlât

pas, et sans cesser de considérer le visage de Lara avec un regard de

désespoir, l'air mécontent et avec un geste impatient, détourna la main

qui présentait le signe sacré, comme s'il n'eût servi qu'à troubler le

moribond. Il semblait ne pas savoir que la vie de Lara ne commençait que

de _ce moment_, cette vie d'immortalité qui n'est assurée à personne,

excepté à ceux dont la foi est dans Christ.

20. Mais un gémissement lourd fut le dernier soupir de Lara; et un

sombre nuage se répandit sur ses yeux affaissés; ses membres

s'étendirent avec bruit, et sa tête se pencha sur le faible mais

infatigable genou qui la supportait. Il pressa la main qu'il tenait sur

son cœur;--ce cœur ne bat plus, mais Kaled ne cesse de le presser avec

une main glacée; il l'interroge, il l'interroge en vain, quoique ses

faibles palpitations ne lui répondent plus. «Il palpite encore!» Non,

non, tu rêves!--Il n'est plus! Celui que tu considères fut autrefois

Lara!

21. Kaled le contemple toujours, comme s'il n'avait pas encore disparu,

l'esprit sublime qui animait cette humble poussière! Ceux qui

l'entourent l'ont arraché à sa contemplation, mais ils ne peuvent lui

faire détourner ses regards, et lorsqu'en l'enlevant du lieu où il

tenait embrassé une forme qui n'avait plus de vie, il vit cette tête,

que son cœur voudrait encore supporter, rouler sur la terre, cette tête

inanimée, bientôt poussière comme elle, il ne se courrouça point; il

n'arracha point les boucles luisantes de sa noire chevelure, mais il

s'efforça de rester debout et de regarder celui qu'il perdait; il

chancela bientôt et tomba, ayant à peine plus de vie que celui qu'il

avait tant aimé. Que celui qu'_il_ avait tant aimé! Oh! jamais sous le

ciel le cœur de l'homme ne brûlera d'un plus fidèle amour! Ce moment

d'épreuves a enfin révélé ce secret si long-tems à demi caché. En

déchirant ses vêtemens pour rappeler à la vie ce cœur qui ne bat plus,

on découvre que ses douleurs paraissent terminées, mais son sexe est

aussi découvert. La vie est revenue dans ce corps sans mouvement, et

Kaled n'éprouve point de honte.--Que lui importaient alors son sexe et

son honneur!

22. Lara ne dort point où dorment ses pères, mais dans le lieu où il est

mort; c'est là que son tombeau a été creusé: son sommeil de mort n'en

est pas moins profond quoiqu'aucun prêtre ne l'ait béni, et que le

marbre ne couvre point sa poussière. Il fut pleuré par une amie dont la

douleur tranquille et moins bruyante dura davantage que celle d'un

peuple pour son souverain. Vaines furent toutes les questions qu'on lui

fit sur le passé, vaines même furent les menaces;--elle garda le silence

sur tout jusqu'au dernier moment. Elle ne dit point d'où elle était

venue, ni pourquoi elle avait tout abandonné pour suivre celui dont le

cœur paraissait si peu aimant. Pourquoi l'avait-elle aimé? Fou,

curieux!--tais-toi--l'amour humain est-il le fruit de l'humaine volonté?

Pour elle Lara pouvait être aimable; les hommes durs ont des pensées

plus profondes que vos yeux stupides ne le discernent; et quand ils

aiment, vos gens à sourires[loc23] ne devinent pas comment battent leurs

cœurs forts, quoique leurs lèvres soient plus avares de paroles. Ce

n'étaient pas des liens communs, ceux qui attachaient à Lara le cœur et

l'esprit de Kaled; mais elle ne consentit jamais à révéler cette étrange

histoire, et maintenant toutes les lèvres qui auraient pu la raconter

sont fermées par le sceau de la mort.

[Note loc23: _Your smilers_.]

23. On déposa Lara dans la terre; et sur son sein, outre la blessure

mortelle qui avait envoyé son ame au repos, on trouva les marques

dispersées de nombreuses cicatrices, qui ne provenaient pas de cette

dernière guerre. Dans quelque lieu qu'il eût passé l'été de sa vie; il

semble qu'il s'est écoulé sur une terre de combats: mais tout est

inconnu; sa gloire, comme ses crimes, s'il s'en rendit coupable: ces

cicatrices disent seulement que quelque part son sang fut répandu, et

Ezzelin, qui aurait pu raconter le passé, ne revint pas.--Cette nuit où

il insulta Lara paraît avoir été la dernière de ses nuits.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 05 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 15 / 24 段