22. «C'est lui!» s'est écrié l'étranger; et ceux qui l'ont entendu

répètent ce mot tout bas et de bouche en bouche: «C'est lui!»--«Qui,

lui?» se demande-t-on de toutes parts, jusqu'à ce que ces paroles

significatives parviennent aux oreilles de Lara. Ces mots si étrangement

prononcés, et le singulier regard de l'inconnu, peu de personnes

pourraient les expliquer: ils excitent une générale surprise. Mais Lara

est resté immobile, sans changer de couleur ou de maintien. La surprise

qui s'était d'abord manifestée dans ses yeux paraissait maintenant

dissipée; il porte des regards assurés et calmes sur l'assemblée,

quoiqu'il soit toujours observé par l'étranger qui, s'approchant de lui,

s'écrie, avec un superbe dédain: «C'est lui!--Comment est-il venu

ici?--et qu'y fait-il?»

23. C'en était trop pour Lara; pour que Lara pût laisser sans réponse

une semblable question, répétée d'un ton si fier et si hautain. Le

sourcil froncé, mais avec un accent, froid, plus doucement ferme que

brusquement arrogant, il se tourna vers l'insolent questionneur:--«Mon

nom est Lara!--quand le tien me sera connu, ne doute pas de mon

empressement à répondre à l'inconvenante courtoisie d'un chevalier tel

que toi. C'est Lara!--en veux-tu savoir davantage? je n'évite aucune

question, et je ne porte aucun masque.»

«Tu n'évites aucune question! Réfléchis bien--s'il n'en est aucune Ã

laquelle ton cœur ne pourrait répondre, quand bien même ton oreille ne

chercherait pas à l'éviter? Te parais-je donc si inconnu? Regarde-moi

bien! au moins si la mémoire ne t'a pas été inutilement donnée, oh!

jamais tu ne pourras dissimuler la moitié de sa dette: l'éternité te

défend de l'oublier.» Les yeux de Lara se fixent avec attention sur le

visage de l'étranger; mais ils n'y peuvent rien découvrir qui leur soit

connu, où qu'ils veuillent reconnaître.--Il ne daigna pas répondre avec

l'air du doute; mais il secoue la tête, et moitié indifférence, moitié

mépris, il se retourne et quitte l'étranger. Mais celui-ci, d'un air

impérieux, lui dit de rester:--«Un mot!--Je te commande de rester, et de

répondre ici à quelqu'un qui, si tu étais noble, serait ton égal; mais

quel que tu aies été et que tu sois maintenant--oui, ne fronce pas le

sourcil, seigneur, si ce que je te dis est faux, il t'est facile de

démentir mes paroles.--Mais, quel que tu aies été et que tu sois

maintenant, recueille-toi. Je me défie de tes sourires, mais je ne

tremble pas devant ton front menaçant. N'es-tu pas cet homme dont les

actions--»

«Qui que je sois, des paroles aussi étranges que les tiennes, des

accusateurs tels que toi, j'en fais peu de cas, et ne les écoute pas

davantage. Que ceux pour qui ces paroles ont plus de poids écoutent le

reste, et ne se hasardent pas à contredire l'histoire, merveilleuse sans

doute, que ta langue va raconter, et qui commence d'une manière si

courtoise. Qu'Othon fête son hôte si poli, je lui en exprimerai ma

reconnaissance motivée.» Ici le maître de la fête, tout surpris, s'est

interposé.--«Quel que puisse être le secret dont il s'agit entre vous,

ce n'est pas ici le tems ni le lieu de troubler la gaîté de l'assemblée

par une dispute. Si toi, sire Ezzelin, tu as quelque chose à faire

connaître qui concerne le comte Lara, à demain, ici, ou ailleurs, comme

il vous plaira à tous deux, pour expliquer le reste. Tu m'es connu, et

je me porte ta caution, quoique, comme le comte Lara, tu sois récemment

arrivé seul des terres étrangères, et que tu sois devenu presque

étranger. Et si, par le sang et l'illustre naissance de Lara, j'augure

bien de son courage, comme de sa noblesse, il ne voudra pas se montrer

indigne de son nom sans tache, ni rien refuser de ce que réclament les

lois de la chevalerie.»

«A demain donc, répliqua Ezzelin; et que notre loyauté soit ici mise Ã

l'épreuve. J'atteste sur ma vie et sur mon épée la vérité de mes

paroles; puissé-je être aussi sûr du bonheur éternel!»

Que répond Lara? son ame descend dans sa profondeur la plus intime, et

demeure absorbée dans une profonde et soudaine méditation. Les paroles

de la foule et les yeux de tous, qui étaient fixés sur eux, semblent

s'adresser à lui. Mais les siens étaient silencieux, et ils paraissaient

se perdre dans l'oubli le plus complet--oui, le plus complet.--Hélas!

cette indifférence ne fait que trop comprendre à l'assemblée un souvenir

seulement trop fidèle.

24. «A demain!--oui, à demain!» D'autres paroles que ces deux mots

répétés ne furent pas entendues de la bouche de Lara. Aucun sentiment

passionné ne se trahit sur son front; aucune lueur d'irritation

n'apparut dans son grand œil noir: cependant il y avait quelque chose de

ferme dans son accent calme et réservé, qui annonçait une résolution

déterminée, quoiqu'inconnue. Il prit son manteau,--inclina légèrement la

tête, et quitta l'assemblée en passant devant Ezzelin. Il répondit par

un sourire au regard menaçant que ce dernier lui lança, et avec lequel

ce seigneur pensait l'accabler. Ce n'était pas un sourire de joie, ni

celui d'un orgueil dissimulé qui se venge par le dédain de la haine

qu'il ne peut cacher; mais c'était le sourire d'un cœur sûr de lui-même

dans tout ce qu'il voudrait entreprendre, ou tout ce qu'il pourrait

souffrir. Ce sourire annonçait-il la paix? le calme de la vertu? ou le

crime vieilli dans l'endurcissement du désespoir? Hélas! les confidences

de l'un et de l'autre se ressemblent trop pour être facilement

distinguées sur le front d'un homme ou dans ses paroles. C'est par les

actions, par les actions seules que l'on peut discerner les vérités que

le cœur inexpérimenté est incapable de saisir.

25. Lara appela son page et se retira.--Celui-ci obéissait promptement Ã

la moindre de ses paroles ou à son plus faible signe. C'était le seul

compagnon amené des climats lointains, où les ames étincellent sous un

ciel plus éclatant. Pour suivre Lara, il avait abandonné son pays natal.

Patient et docile, calme, malgré sa jeunesse, il était silencieux comme

son maître, et sa fidélité paraissait au-dessus de son état et de ses

années. Quoiqu'il n'ignorât pas la langue de Lara, il arrivait rarement

qu'il reçût de lui un ordre dans cette langue; mais il accourait avec

rapidité, et répondait avec effusion, quand les lèvres de Lara

laissaient échapper des paroles dans sa langue maternelle. Ces accens,

qui lui étaient aussi chers que les montagnes de sa patrie, réveillaient

à ses oreilles leur écho absent, et lui rappelaient la voix accoutumée

d'amis, de parens qu'il ne devait plus revoir, et auxquels il avait

renoncé pour un seul,--son ami, son tout. La terre ne lui offrait pas

maintenant d'autres guides; pouvait-on s'étonner alors s'il le quittait

si rarement?

26. Légère était sa taille, et délicats, quoique bruns, paraissaient les

traits de son visage sur lequel avait passé son soleil natal; mais ses

rayons n'avaient point basané sa joue, où souvent se manifestait une

rougeur involontaire. Cependant ce n'était point cette rougeur qui monte

au visage quand la santé y fait refluer toutes les couleurs du cœur dans

des transports de bonheur; mais c'était la teinte étique d'un secret

chagrin, qui brillait dans un moment fiévreux. La flamme étincelante de

ses regards semblait empruntée d'en haut, et allumée par une pensée

électrique, quoique ses longues paupières tempérassent, par une teinte

mélancolique, l'ardeur de ses noires prunelles. Cependant on y

remarquait moins de tristesse que d'orgueil; ou si c'était de la

tristesse, c'était une tristesse que personne ne pouvait partager. Les

jeux qui plaisent à son âge ne lui plaisaient pas; les amusemens de la

jeunesse et les joyeuses folies des pages n'avaient point d'attraits

pour lui. Pendant des heures entières ses yeux restaient fixés sur Lara,

comme s'il eût tout oublié dans cette attitude contemplative. Éloigné de

son maître, il errait isolé. Brèves étaient ses réponses, et il ne

faisait jamais de questions. Les bois étaient sa promenade; son

amusement, quelque livre en langue étrangère; son lieu de repos, la rive

des limpides ruisseaux. Il semblait, comme celui qu'il servait, vivre Ã

part de tout ce qui charme les yeux et remplit le cœur; ne pas connaître

de fraternité, et n'avoir reçu de la terre aucun autre don que le don

amer--de l'existence.

27. S'il aimait quelque chose, c'était Lara; mais son attachement ne se

montrait que dans son respect et dans son obéissance. Toujours dans une

attention muette, son zèle, qui épiait chaque désir de son maître,

l'accomplissait avant que sa parole l'exprimât. Toutefois, il y avait de

la dignité fière dans tout ce qu'il faisait; car il avait un esprit

altier qui ne supportait pas les réprimandes. Son zèle, quoique plus

actif que celui des mains serviles, obéissait seulement dans ses

actions; son air commandait encore, comme s'il eût ainsi cédé moins au

désir de Lara qu'à _son propre_ désir: car assurément ce n'était point

pour un vil salaire qu'il agissait ainsi. Les services que lui

commandait son maître étaient légers: c'était de lui tenir les étriers,

lorsqu'il voulait monter à cheval, ou de lui apporter son épée;

d'accorder son luth; ou, s'il désirait davantage, de lui lire des

volumes d'autres tems et d'autres langues que sa langue maternelle; mais

jamais de se mêler avec la foule des domestiques, auxquels il ne

montrait ni déférence ni dédain, mais cette réserve de bon ton, qui

prouvait qu'il n'avait nulle sympathie pour eux. Son ame, quel que fût

son rang ou sa naissance, pouvait fléchir devant Lara, non descendre

jusqu'à eux. Il paraissait d'une naissance distinguée, et avoir connu

des jours meilleurs. Aucune marque de travail vulgaire ne se trahissait

sur ses mains d'une blancheur si féminine, que l'on aurait pu lui

attribuer un autre sexe, lorsqu'on les comparait avec la délicatesse et

la douceur de son visage; mais ses vêtemens, et quelque chose dans son

regard de plus viril et de plus fier que n'en comporte l'œil d'une

femme, disaient le contraire. C'était un caractère presque sauvage, qui

tenait plus de son climat brûlant que de son corps tendre et frêle: il

est vrai qu'il ne se remarquait point dans ses paroles; mais dans son

aspect, cet instinct pouvait être plus qu'aperçu.

Kaled était son nom, quoique le bruit courût qu'il en portait un autre

avant d'avoir quitté ses montagnes. Car quelquefois, bien qu'à peu de

distance, il entendait ce nom répété plusieurs fois sans répondre, comme

s'il ne lui eût pas été familier, ou, s'il lui était adressé de nouveau,

il se retournait brusquement, comme si dans cet instant il se rappelait

que c'était le sien. Cependant, si c'était la voix accoutumée de Lara

qui l'appelait, alors ses oreilles, ses yeux, et son cœur redoublaient

d'attention.

28. Ce jeune page n'avait pas manqué de remarquer, dans la salle du bal,

la querelle imprévue que tout le monde avait observée, et quand la foule

autour de lui exprimait son étonnement du calme du hardi accusateur et

de la patience avec laquelle le noble et fier Lara avait supporté une

semblable insulte d'un étranger; doublement affecté, Kaled changea

plusieurs fois de couleur; ses lèvres pâlirent comme de la cendre, ses

joues s'enflammèrent tour à tour; et sur son front se répandit cette

sueur de glace qui survient, lorsque le cœur, chargé d'un poids de

pensées qui l'accablent, succombe de malaise et de luttes intérieures.

Oui,--il est des choses que nous devons rêver et oser exécuter avant que

la pensée en soit à moitié avertie. Quelle que pût être l'idée de Kaled,

elle suffit pour fermer ses lèvres et troubler son front. Il observa

Ezzelin jusqu'à ce que Lara eût jeté en passant, sur le chevalier, un

sourire de dédain. Lorsque Kaled vit ce sourire, son visage reprit son

air accoutumé, comme s'il eût reconnu en lui quelque chose de

satisfaisant. Sa mémoire lui faisait remarquer dans un pareil sourire

beaucoup plus que l'aspect de Lara n'en disait aux autres. Il se

précipita vers lui,--et dans un instant tous deux furent partis; et tous

ceux qui restèrent dans le château crurent être laissés seuls. Chacun

avait eu tellement les yeux fixés sur la figure de Lara, chacun s'était

si bien identifié par ses sentimens à cette scène, que lorsque l'ombre

longue et noire de Lara eut dépassé le portique, et ne fut plus

reproduite par la lumière des torches allumées, tous les cœurs battirent

plus vivement, comme doutant s'ils sortaient d'un rêve effrayant, que

nous savons être faux, mais qui nous épouvante encore parce que ce qui

est le pire est toujours le plus près de la vérité.

Ils sont partis,--Ezzelin reste encore; le front pensif et l'air

impérieux; mais il ne demeura pas long-tems: avant qu'une heure se fût

écoulée, il salua de la main Othon, et se retira.

29. La foule a disparu, les convives sont livrés au sommeil; le

châtelain courtois, et ses hôtes satisfaits se sont rendus à leur couche

accoutumée, où la joie se calme, et où la douleur soupire après le

sommeil; et l'homme accablé par le combat de sa propre existence[loc20]

cherche un refuge dans ce doux oubli de la vie. Là reposent également

l'espérance délirante de l'amour, la perfidie et la ruse; les projets

ténébreux de la haine, et les fourberies de l'ambition jalouse. Sur tous

les yeux planent les ailes de l'oubli, et l'existence éteinte est comme

ensevelie dans un tombeau. Quel nom meilleur pourrait plus convenir au

lit du sommeil? sépulcre de la nuit, demeure universelle où la

faiblesse, la force, le vice, la vertu sont étendus dans une égale

nudité. Heureux l'homme pour un moment, de ne pas avoir le sentiment de

la vie, pour s'éveiller cependant, pour lutter avec la terreur de la

mort, et chercher à éviter, quoique le jour doive apparaître pour

accroître ses maux, ce sommeil, le plus doux de tous, puisqu'il est le

moins troublé de rêves.

[Note loc20: _O'er-laboured with being's strife_.]

Chant Deuxième.

1. La nuit commence à disparaître;--les vapeurs groupées autour des

montagnes se dissipent à l'aspect du matin, et la lumière réveille le

monde. L'homme a un jour de plus pour grossir le passé, et pour le

conduire peu à peu vers son dernier jour; mais la puissante nature

s'éveille en bondissant comme au jour de sa naissance. Le soleil est

dans les cieux et la vie sur la terre; les fleurs dans les vallées, la

splendeur dans les rayons du jour, la santé dans l'air pur du matin, et

la fraîcheur sur les bords des ruisseaux. Homme immortel! contemple ces

gloires resplendissantes de la nature, et écrie-toi, dans les transports

de ton cœur: «Ces gloires sont les miennes!» Admire-les pendant qu'il

est permis à ton œil enchanté de les voir: un matin viendra où elles ne

t'appartiendront plus; et quels que soient les regrets qui seront

exprimés sur ta tombe insensible, ni les cieux, ni la terre ne

t'accorderont une seule larme. Aucun nuage ne deviendra plus sombre,

aucune feuille ne tombera plus tôt, aucun souffle d'air, aucun vent

léger ne t'accordera un soupir; mais les vers rampans se réjouiront de

leur nouvelle pâture, et prépareront tes restes humains à fertiliser le

sol.

2. Le matin a paru;--le soleil est à son midi.--Rassemblés dans le

palais, les chevaliers se sont rendus à l'appel d'Othon. C'est

maintenant l'heure promise, qui doit prononcer la mort ou la vie de la

réputation future de Lara. Ezzelin va développer ici son accusation; et

quelle que soit l'histoire, elle doit être exposée dans toute la vérité.

Sa parole a été donnée, et Lara a promis de l'écouter à la face de

l'homme et du ciel. Pourquoi ne vient-il pas? De semblables révélations

devant être faites, il semble que le retard de l'accusateur dépasse les

bornes de l'indulgence.

3. L'heure est passée, et Lara est depuis long-tems arrivé. Il montre

une grande confiance en soi-même, et tout le calme de la patience.

Pourquoi Ezzelin ne vient-il pas? L'heure est passée, des murmures

s'élèvent, et le front d'Othon se rembrunit. «Je connais mon ami! je ne

puis craindre son manque de foi; s'il est encore sur la terre, qu'on

l'attende ici. Le toit qui le protége est dans le vallon situé entre mes

domaines et ceux du noble Lara. Mon palais aurait été honoré par

l'hospitalité donnée à un tel hôte, si le seigneur Ezzelin ne l'eût pas

refusée; c'est la recherche de quelque preuve nécessaire qui l'a empêché

de rester, et l'a forcé d'aller se préparer pour aujourd'hui. La parole

que j'ai donnée pour lui, je la donne encore; et je rachèterais moi-même

la tache qu'il aurait faite à la chevalerie.» Il a dit,--et Lara répond:

«Je suis venu ici à ta demande pour prêter l'oreille à des contes

perfides, récités par la langue d'un étranger, dont les paroles auraient

pu déjà blesser mon cœur, si je ne l'avais regardé comme presque un

insensé, ou tout au plus comme un ignoble et vil ennemi. Je ne le

connais point;--mais il semble m'avoir connu dans des pays où--je ne

dois pas perdre le teins en vains discours: produis ton

dénonciateur,--ou retire ta parole ici avec le tranchant de ton sabre.»

Le fier Othon, rougissant de colère, jette aussitôt son gant sur la

terre, et tire son sabre du fourreau.

«C'est ce dernier parti qui me convient le mieux, dit-il; c'est ainsi

que je réponds pour mon hôte absent.»

Sans que sa joue pâle changeât de couleur, quelque près qu'ait été sa

tombe ou celle de son adversaire, la main de Lara, qui s'empare de son

sabre avec un sang-froid impassible, prouve qu'elle en connaît bien

l'usage, par la facilité adroite avec laquelle elle en saisit la garde.

Son œil, quoique calme, exprime qu'il sera sans quartier, et que l'épée

de Lara obéira trop bien à sa volonté. En vain les chevaliers se

pressent autour d'eux; la fureur d'Othon ne veut pas souffrir

d'accommodemens, et de ses lèvres tombent ces paroles d'insulte: «Une

bonne épée est nécessaire à celui qui voudrait nous séparer.»

4. Court fut le combat; furieux, aveuglément téméraire, Othon livre son

sein au coup fatal. Le sang coule, il tombe; mais la blessure qu'il

reçoit de son habile adversaire, et qui l'étend sur la terre, n'est pas

mortelle. «Demande-moi ta vie!» lui crie Lara. Il ne répond rien. Alors

on vit le moment où il ne se serait jamais relevé du sol ensanglanté;

car le front de Lara, en cet instant, devint presque noir, dans sa rage

de démon, et son sabre se dispose à frapper un coup plus terrible que

lorsque celui de son ennemi était dirigé contre son sein. Alors il

conservait tout son sang-froid et toute son adresse; maintenant rien ne

réprime plus la haine déchaînée de son cœur. Il tombe avec si peu de

ménagement sur son ennemi, que lorsque les témoins s'approchèrent pour

retenir son bras, il tourna presque son arme affamée contre ceux qui

osaient s'interposer pour obtenir de lui la grâce du vaincu. Il réprime

ce premier mouvement de fureur; mais cependant ses regards sont fixés

sur son adversaire, comme s'il regrettait le combat inutile qui lui

laisse un ennemi vivant, quoique abattu, et comme s'il recherchait Ã

quelle distance la blessure qu'il a portée à sa victime l'a laissée près

du tombeau.

5. On relève Othon baigné dans son sang, et le médecin lui défend toute

question, tout geste, toute parole. Les autres chevaliers se retirent

dans une salle voisine; et lui, Lara, irrité et l'air dédaigneux, la

cause et le vainqueur de ce soudain combat, s'éloigne lentement, dans un

silence hautain. Il pique son cheval, et se dirige vers son château,

sans jeter un seul regard sur celui d'Othon.

6. Mais où était-il, ce météore d'une nuit, qui menaça pour disparaître

avec la lumière? où était cet Ezzelin? cet Ezzelin qui a paru et n'a

laissé aucune trace de ses intentions. Il avait quitté le château

d'Othon bien avant le jour, tandis que les ténèbres régnaient encore;

mais le chemin lui était si connu qu'il ne pouvait pas s'égarer.

Prochaine était sa demeure. Il n'y était point, et le jour suivant amena

une nouvelle recherche, qui ne produisit aucun résultat, si ce n'est de

constater l'absence du chevalier; une couche vide, un cheval sans maître

à l'écurie, son hôte alarmé, ses amis murmurant désolés. Leurs

recherches s'étendent dans tous les environs, autour du chemin qu'il a

dû suivre, craignant de rencontrer les vestiges de la férocité de

quelques brigands; mais il n'en existe aucune, et nul buisson n'en

porte. Point de trace de sang; point de lambeaux dispersés de ses

vêtemens; aucune chute, aucune lutte n'a flétri ou foulé le gazon, en

conservant l'empreinte du meurtre; point d'impression de doigts crispés

pour raconter l'histoire des efforts convulsifs d'une main agonisante

qui, ayant cessé de se défendre, tourne contre le tendre gazon les

dernières convulsions de son agonie. Tels sont les vestiges que l'on

aurait rencontrés, si quelqu'un avait perdu la vie; mais ils

n'existaient pas, et tout ce qui reste est une espérance douteuse. Un

étrange soupçon fait murmurer tout bas le nom de Lara, et chaque jour il

s'entretient de sa réputation flétrie; mais il se tait soudain lorsque

sa sombre figure apparaît: il attend son absence pour oser renouveler

ses murmures accoutumés, et ses conjectures revêtues des plus noires

couleurs.

7. Les jours s'écoulent, et les blessures d'Othon sont guéries, mais non

son orgueil; et sa haine n'est plus dissimulée. C'était un homme

puissant, l'ennemi de Lara, et l'ami de tous ceux qui cherchaient à lui

nuire; il demande à la justice de sa contrée de forcer Lara à rendre

compte d'Ezzelin.

Quel autre que Lara aurait pu craindre sa présence? qui l'a fait

disparaître, si ce n'est l'homme sur lequel ses charges menaçantes

seraient tombées d'un poids trop accablant? La rumeur générale augmente

par l'incertitude, le mystère est ce qui plaît le plus à la foule

curieuse. D'où vient cette indifférence apparente de Lara pour tous les

liens d'amitié[loc21]? pour tout ce qui peut faire naître la confiance

et éveiller l'amour? la férocité sommeillante que trahit son ame?

l'adresse avec laquelle il manie l'épée tranchante? où l'a-t-il apprise

ce bras qui n'a jamais fait la guerre? Dans quels lieux cette férocité

est-elle devenue le partage de son cœur? car ce n'était point l'aveugle

et capricieuse colère qu'un mot peut soulever et qu'un autre peut

calmer; mais l'œuvre profonde d'une ame qui ne connaît point la pitié

quand la colère l'emporte, et qu'une longue habitude du pouvoir comme du

succès a concentrée dans tout ce qui est inexorable. Tous ces propos,

associés avec ce désir qui domine l'humanité de se livrer plutôt au

blâme qu'à la louange, avaient amassé enfin contre Lara un orage tel que

lui-même en aurait pu être effrayé, et tel que ses ennemis voulaient

l'exciter. Il doit répondre de la tête d'un homme absent qui le poursuit

encore, mort ou vivant.

[Note loc21: _The seeming friendlessness_.]

8. Dans cette contrée vivait plus d'un mécontent qui maudissait la

tyrannie sous laquelle il était courbé. De nombreux et féroces despotes

y exerçaient leur oppression, et y donnaient leurs caprices pour des

lois. De longues guerres au dehors, de fréquentes querelles au dedans

ouvraient sans cesse un passage au sang et au crime qui n'attendaient

qu'un signal pour recommencer un nouveau carnage, tel qu'il en naît des

discordes civiles, qui ne connaissent pas de neutres, et ne comptent que

des amis ou des ennemis.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 05 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 14 / 24 段