répètent ce mot tout bas et de bouche en bouche: «C'est lui!»--«Qui,
lui?» se demande-t-on de toutes parts, jusqu'à ce que ces paroles
significatives parviennent aux oreilles de Lara. Ces mots si étrangement
prononcés, et le singulier regard de l'inconnu, peu de personnes
pourraient les expliquer: ils excitent une générale surprise. Mais Lara
est resté immobile, sans changer de couleur ou de maintien. La surprise
qui s'était d'abord manifestée dans ses yeux paraissait maintenant
dissipée; il porte des regards assurés et calmes sur l'assemblée,
quoiqu'il soit toujours observé par l'étranger qui, s'approchant de lui,
s'écrie, avec un superbe dédain: «C'est lui!--Comment est-il venu
ici?--et qu'y fait-il?»
23. C'en était trop pour Lara; pour que Lara pût laisser sans réponse
une semblable question, répétée d'un ton si fier et si hautain. Le
sourcil froncé, mais avec un accent, froid, plus doucement ferme que
brusquement arrogant, il se tourna vers l'insolent questionneur:--«Mon
nom est Lara!--quand le tien me sera connu, ne doute pas de mon
empressement à répondre à l'inconvenante courtoisie d'un chevalier tel
que toi. C'est Lara!--en veux-tu savoir davantage? je n'évite aucune
question, et je ne porte aucun masque.»
«Tu n'évites aucune question! Réfléchis bien--s'il n'en est aucune Ã
laquelle ton cÅur ne pourrait répondre, quand bien même ton oreille ne
chercherait pas à l'éviter? Te parais-je donc si inconnu? Regarde-moi
bien! au moins si la mémoire ne t'a pas été inutilement donnée, oh!
jamais tu ne pourras dissimuler la moitié de sa dette: l'éternité te
défend de l'oublier.» Les yeux de Lara se fixent avec attention sur le
visage de l'étranger; mais ils n'y peuvent rien découvrir qui leur soit
connu, où qu'ils veuillent reconnaître.--Il ne daigna pas répondre avec
l'air du doute; mais il secoue la tête, et moitié indifférence, moitié
mépris, il se retourne et quitte l'étranger. Mais celui-ci, d'un air
impérieux, lui dit de rester:--«Un mot!--Je te commande de rester, et de
répondre ici à quelqu'un qui, si tu étais noble, serait ton égal; mais
quel que tu aies été et que tu sois maintenant--oui, ne fronce pas le
sourcil, seigneur, si ce que je te dis est faux, il t'est facile de
démentir mes paroles.--Mais, quel que tu aies été et que tu sois
maintenant, recueille-toi. Je me défie de tes sourires, mais je ne
tremble pas devant ton front menaçant. N'es-tu pas cet homme dont les
actions--»
«Qui que je sois, des paroles aussi étranges que les tiennes, des
accusateurs tels que toi, j'en fais peu de cas, et ne les écoute pas
davantage. Que ceux pour qui ces paroles ont plus de poids écoutent le
reste, et ne se hasardent pas à contredire l'histoire, merveilleuse sans
doute, que ta langue va raconter, et qui commence d'une manière si
courtoise. Qu'Othon fête son hôte si poli, je lui en exprimerai ma
reconnaissance motivée.» Ici le maître de la fête, tout surpris, s'est
interposé.--«Quel que puisse être le secret dont il s'agit entre vous,
ce n'est pas ici le tems ni le lieu de troubler la gaîté de l'assemblée
par une dispute. Si toi, sire Ezzelin, tu as quelque chose à faire
connaître qui concerne le comte Lara, à demain, ici, ou ailleurs, comme
il vous plaira à tous deux, pour expliquer le reste. Tu m'es connu, et
je me porte ta caution, quoique, comme le comte Lara, tu sois récemment
arrivé seul des terres étrangères, et que tu sois devenu presque
étranger. Et si, par le sang et l'illustre naissance de Lara, j'augure
bien de son courage, comme de sa noblesse, il ne voudra pas se montrer
indigne de son nom sans tache, ni rien refuser de ce que réclament les
lois de la chevalerie.»
«A demain donc, répliqua Ezzelin; et que notre loyauté soit ici mise Ã
l'épreuve. J'atteste sur ma vie et sur mon épée la vérité de mes
paroles; puissé-je être aussi sûr du bonheur éternel!»
Que répond Lara? son ame descend dans sa profondeur la plus intime, et
demeure absorbée dans une profonde et soudaine méditation. Les paroles
de la foule et les yeux de tous, qui étaient fixés sur eux, semblent
s'adresser à lui. Mais les siens étaient silencieux, et ils paraissaient
se perdre dans l'oubli le plus complet--oui, le plus complet.--Hélas!
cette indifférence ne fait que trop comprendre à l'assemblée un souvenir
seulement trop fidèle.
24. «A demain!--oui, à demain!» D'autres paroles que ces deux mots
répétés ne furent pas entendues de la bouche de Lara. Aucun sentiment
passionné ne se trahit sur son front; aucune lueur d'irritation
n'apparut dans son grand Åil noir: cependant il y avait quelque chose de
ferme dans son accent calme et réservé, qui annonçait une résolution
déterminée, quoiqu'inconnue. Il prit son manteau,--inclina légèrement la
tête, et quitta l'assemblée en passant devant Ezzelin. Il répondit par
un sourire au regard menaçant que ce dernier lui lança, et avec lequel
ce seigneur pensait l'accabler. Ce n'était pas un sourire de joie, ni
celui d'un orgueil dissimulé qui se venge par le dédain de la haine
qu'il ne peut cacher; mais c'était le sourire d'un cÅur sûr de lui-même
dans tout ce qu'il voudrait entreprendre, ou tout ce qu'il pourrait
souffrir. Ce sourire annonçait-il la paix? le calme de la vertu? ou le
crime vieilli dans l'endurcissement du désespoir? Hélas! les confidences
de l'un et de l'autre se ressemblent trop pour être facilement
distinguées sur le front d'un homme ou dans ses paroles. C'est par les
actions, par les actions seules que l'on peut discerner les vérités que
le cÅur inexpérimenté est incapable de saisir.
25. Lara appela son page et se retira.--Celui-ci obéissait promptement Ã
la moindre de ses paroles ou à son plus faible signe. C'était le seul
compagnon amené des climats lointains, où les ames étincellent sous un
ciel plus éclatant. Pour suivre Lara, il avait abandonné son pays natal.
Patient et docile, calme, malgré sa jeunesse, il était silencieux comme
son maître, et sa fidélité paraissait au-dessus de son état et de ses
années. Quoiqu'il n'ignorât pas la langue de Lara, il arrivait rarement
qu'il reçût de lui un ordre dans cette langue; mais il accourait avec
rapidité, et répondait avec effusion, quand les lèvres de Lara
laissaient échapper des paroles dans sa langue maternelle. Ces accens,
qui lui étaient aussi chers que les montagnes de sa patrie, réveillaient
à ses oreilles leur écho absent, et lui rappelaient la voix accoutumée
d'amis, de parens qu'il ne devait plus revoir, et auxquels il avait
renoncé pour un seul,--son ami, son tout. La terre ne lui offrait pas
maintenant d'autres guides; pouvait-on s'étonner alors s'il le quittait
si rarement?
26. Légère était sa taille, et délicats, quoique bruns, paraissaient les
traits de son visage sur lequel avait passé son soleil natal; mais ses
rayons n'avaient point basané sa joue, où souvent se manifestait une
rougeur involontaire. Cependant ce n'était point cette rougeur qui monte
au visage quand la santé y fait refluer toutes les couleurs du cÅur dans
des transports de bonheur; mais c'était la teinte étique d'un secret
chagrin, qui brillait dans un moment fiévreux. La flamme étincelante de
ses regards semblait empruntée d'en haut, et allumée par une pensée
électrique, quoique ses longues paupières tempérassent, par une teinte
mélancolique, l'ardeur de ses noires prunelles. Cependant on y
remarquait moins de tristesse que d'orgueil; ou si c'était de la
tristesse, c'était une tristesse que personne ne pouvait partager. Les
jeux qui plaisent à son âge ne lui plaisaient pas; les amusemens de la
jeunesse et les joyeuses folies des pages n'avaient point d'attraits
pour lui. Pendant des heures entières ses yeux restaient fixés sur Lara,
comme s'il eût tout oublié dans cette attitude contemplative. Ãloigné de
son maître, il errait isolé. Brèves étaient ses réponses, et il ne
faisait jamais de questions. Les bois étaient sa promenade; son
amusement, quelque livre en langue étrangère; son lieu de repos, la rive
des limpides ruisseaux. Il semblait, comme celui qu'il servait, vivre Ã
part de tout ce qui charme les yeux et remplit le cÅur; ne pas connaître
de fraternité, et n'avoir reçu de la terre aucun autre don que le don
amer--de l'existence.
27. S'il aimait quelque chose, c'était Lara; mais son attachement ne se
montrait que dans son respect et dans son obéissance. Toujours dans une
attention muette, son zèle, qui épiait chaque désir de son maître,
l'accomplissait avant que sa parole l'exprimât. Toutefois, il y avait de
la dignité fière dans tout ce qu'il faisait; car il avait un esprit
altier qui ne supportait pas les réprimandes. Son zèle, quoique plus
actif que celui des mains serviles, obéissait seulement dans ses
actions; son air commandait encore, comme s'il eût ainsi cédé moins au
désir de Lara qu'à _son propre_ désir: car assurément ce n'était point
pour un vil salaire qu'il agissait ainsi. Les services que lui
commandait son maître étaient légers: c'était de lui tenir les étriers,
lorsqu'il voulait monter à cheval, ou de lui apporter son épée;
d'accorder son luth; ou, s'il désirait davantage, de lui lire des
volumes d'autres tems et d'autres langues que sa langue maternelle; mais
jamais de se mêler avec la foule des domestiques, auxquels il ne
montrait ni déférence ni dédain, mais cette réserve de bon ton, qui
prouvait qu'il n'avait nulle sympathie pour eux. Son ame, quel que fût
son rang ou sa naissance, pouvait fléchir devant Lara, non descendre
jusqu'à eux. Il paraissait d'une naissance distinguée, et avoir connu
des jours meilleurs. Aucune marque de travail vulgaire ne se trahissait
sur ses mains d'une blancheur si féminine, que l'on aurait pu lui
attribuer un autre sexe, lorsqu'on les comparait avec la délicatesse et
la douceur de son visage; mais ses vêtemens, et quelque chose dans son
regard de plus viril et de plus fier que n'en comporte l'Åil d'une
femme, disaient le contraire. C'était un caractère presque sauvage, qui
tenait plus de son climat brûlant que de son corps tendre et frêle: il
est vrai qu'il ne se remarquait point dans ses paroles; mais dans son
aspect, cet instinct pouvait être plus qu'aperçu.
Kaled était son nom, quoique le bruit courût qu'il en portait un autre
avant d'avoir quitté ses montagnes. Car quelquefois, bien qu'à peu de
distance, il entendait ce nom répété plusieurs fois sans répondre, comme
s'il ne lui eût pas été familier, ou, s'il lui était adressé de nouveau,
il se retournait brusquement, comme si dans cet instant il se rappelait
que c'était le sien. Cependant, si c'était la voix accoutumée de Lara
qui l'appelait, alors ses oreilles, ses yeux, et son cÅur redoublaient
d'attention.
28. Ce jeune page n'avait pas manqué de remarquer, dans la salle du bal,
la querelle imprévue que tout le monde avait observée, et quand la foule
autour de lui exprimait son étonnement du calme du hardi accusateur et
de la patience avec laquelle le noble et fier Lara avait supporté une
semblable insulte d'un étranger; doublement affecté, Kaled changea
plusieurs fois de couleur; ses lèvres pâlirent comme de la cendre, ses
joues s'enflammèrent tour à tour; et sur son front se répandit cette
sueur de glace qui survient, lorsque le cÅur, chargé d'un poids de
pensées qui l'accablent, succombe de malaise et de luttes intérieures.
Oui,--il est des choses que nous devons rêver et oser exécuter avant que
la pensée en soit à moitié avertie. Quelle que pût être l'idée de Kaled,
elle suffit pour fermer ses lèvres et troubler son front. Il observa
Ezzelin jusqu'à ce que Lara eût jeté en passant, sur le chevalier, un
sourire de dédain. Lorsque Kaled vit ce sourire, son visage reprit son
air accoutumé, comme s'il eût reconnu en lui quelque chose de
satisfaisant. Sa mémoire lui faisait remarquer dans un pareil sourire
beaucoup plus que l'aspect de Lara n'en disait aux autres. Il se
précipita vers lui,--et dans un instant tous deux furent partis; et tous
ceux qui restèrent dans le château crurent être laissés seuls. Chacun
avait eu tellement les yeux fixés sur la figure de Lara, chacun s'était
si bien identifié par ses sentimens à cette scène, que lorsque l'ombre
longue et noire de Lara eut dépassé le portique, et ne fut plus
reproduite par la lumière des torches allumées, tous les cÅurs battirent
plus vivement, comme doutant s'ils sortaient d'un rêve effrayant, que
nous savons être faux, mais qui nous épouvante encore parce que ce qui
est le pire est toujours le plus près de la vérité.
Ils sont partis,--Ezzelin reste encore; le front pensif et l'air
impérieux; mais il ne demeura pas long-tems: avant qu'une heure se fût
écoulée, il salua de la main Othon, et se retira.
29. La foule a disparu, les convives sont livrés au sommeil; le
châtelain courtois, et ses hôtes satisfaits se sont rendus à leur couche
accoutumée, où la joie se calme, et où la douleur soupire après le
sommeil; et l'homme accablé par le combat de sa propre existence[loc20]
cherche un refuge dans ce doux oubli de la vie. Là reposent également
l'espérance délirante de l'amour, la perfidie et la ruse; les projets
ténébreux de la haine, et les fourberies de l'ambition jalouse. Sur tous
les yeux planent les ailes de l'oubli, et l'existence éteinte est comme
ensevelie dans un tombeau. Quel nom meilleur pourrait plus convenir au
lit du sommeil? sépulcre de la nuit, demeure universelle où la
faiblesse, la force, le vice, la vertu sont étendus dans une égale
nudité. Heureux l'homme pour un moment, de ne pas avoir le sentiment de
la vie, pour s'éveiller cependant, pour lutter avec la terreur de la
mort, et chercher à éviter, quoique le jour doive apparaître pour
accroître ses maux, ce sommeil, le plus doux de tous, puisqu'il est le
moins troublé de rêves.
[Note loc20: _O'er-laboured with being's strife_.]
Chant Deuxième.
1. La nuit commence à disparaître;--les vapeurs groupées autour des
montagnes se dissipent à l'aspect du matin, et la lumière réveille le
monde. L'homme a un jour de plus pour grossir le passé, et pour le
conduire peu à peu vers son dernier jour; mais la puissante nature
s'éveille en bondissant comme au jour de sa naissance. Le soleil est
dans les cieux et la vie sur la terre; les fleurs dans les vallées, la
splendeur dans les rayons du jour, la santé dans l'air pur du matin, et
la fraîcheur sur les bords des ruisseaux. Homme immortel! contemple ces
gloires resplendissantes de la nature, et écrie-toi, dans les transports
de ton cÅur: «Ces gloires sont les miennes!» Admire-les pendant qu'il
est permis à ton Åil enchanté de les voir: un matin viendra où elles ne
t'appartiendront plus; et quels que soient les regrets qui seront
exprimés sur ta tombe insensible, ni les cieux, ni la terre ne
t'accorderont une seule larme. Aucun nuage ne deviendra plus sombre,
aucune feuille ne tombera plus tôt, aucun souffle d'air, aucun vent
léger ne t'accordera un soupir; mais les vers rampans se réjouiront de
leur nouvelle pâture, et prépareront tes restes humains à fertiliser le
sol.
2. Le matin a paru;--le soleil est à son midi.--Rassemblés dans le
palais, les chevaliers se sont rendus à l'appel d'Othon. C'est
maintenant l'heure promise, qui doit prononcer la mort ou la vie de la
réputation future de Lara. Ezzelin va développer ici son accusation; et
quelle que soit l'histoire, elle doit être exposée dans toute la vérité.
Sa parole a été donnée, et Lara a promis de l'écouter à la face de
l'homme et du ciel. Pourquoi ne vient-il pas? De semblables révélations
devant être faites, il semble que le retard de l'accusateur dépasse les
bornes de l'indulgence.
3. L'heure est passée, et Lara est depuis long-tems arrivé. Il montre
une grande confiance en soi-même, et tout le calme de la patience.
Pourquoi Ezzelin ne vient-il pas? L'heure est passée, des murmures
s'élèvent, et le front d'Othon se rembrunit. «Je connais mon ami! je ne
puis craindre son manque de foi; s'il est encore sur la terre, qu'on
l'attende ici. Le toit qui le protége est dans le vallon situé entre mes
domaines et ceux du noble Lara. Mon palais aurait été honoré par
l'hospitalité donnée à un tel hôte, si le seigneur Ezzelin ne l'eût pas
refusée; c'est la recherche de quelque preuve nécessaire qui l'a empêché
de rester, et l'a forcé d'aller se préparer pour aujourd'hui. La parole
que j'ai donnée pour lui, je la donne encore; et je rachèterais moi-même
la tache qu'il aurait faite à la chevalerie.» Il a dit,--et Lara répond:
«Je suis venu ici à ta demande pour prêter l'oreille à des contes
perfides, récités par la langue d'un étranger, dont les paroles auraient
pu déjà blesser mon cÅur, si je ne l'avais regardé comme presque un
insensé, ou tout au plus comme un ignoble et vil ennemi. Je ne le
connais point;--mais il semble m'avoir connu dans des pays où--je ne
dois pas perdre le teins en vains discours: produis ton
dénonciateur,--ou retire ta parole ici avec le tranchant de ton sabre.»
Le fier Othon, rougissant de colère, jette aussitôt son gant sur la
terre, et tire son sabre du fourreau.
«C'est ce dernier parti qui me convient le mieux, dit-il; c'est ainsi
que je réponds pour mon hôte absent.»
Sans que sa joue pâle changeât de couleur, quelque près qu'ait été sa
tombe ou celle de son adversaire, la main de Lara, qui s'empare de son
sabre avec un sang-froid impassible, prouve qu'elle en connaît bien
l'usage, par la facilité adroite avec laquelle elle en saisit la garde.
Son Åil, quoique calme, exprime qu'il sera sans quartier, et que l'épée
de Lara obéira trop bien à sa volonté. En vain les chevaliers se
pressent autour d'eux; la fureur d'Othon ne veut pas souffrir
d'accommodemens, et de ses lèvres tombent ces paroles d'insulte: «Une
bonne épée est nécessaire à celui qui voudrait nous séparer.»
4. Court fut le combat; furieux, aveuglément téméraire, Othon livre son
sein au coup fatal. Le sang coule, il tombe; mais la blessure qu'il
reçoit de son habile adversaire, et qui l'étend sur la terre, n'est pas
mortelle. «Demande-moi ta vie!» lui crie Lara. Il ne répond rien. Alors
on vit le moment où il ne se serait jamais relevé du sol ensanglanté;
car le front de Lara, en cet instant, devint presque noir, dans sa rage
de démon, et son sabre se dispose à frapper un coup plus terrible que
lorsque celui de son ennemi était dirigé contre son sein. Alors il
conservait tout son sang-froid et toute son adresse; maintenant rien ne
réprime plus la haine déchaînée de son cÅur. Il tombe avec si peu de
ménagement sur son ennemi, que lorsque les témoins s'approchèrent pour
retenir son bras, il tourna presque son arme affamée contre ceux qui
osaient s'interposer pour obtenir de lui la grâce du vaincu. Il réprime
ce premier mouvement de fureur; mais cependant ses regards sont fixés
sur son adversaire, comme s'il regrettait le combat inutile qui lui
laisse un ennemi vivant, quoique abattu, et comme s'il recherchait Ã
quelle distance la blessure qu'il a portée à sa victime l'a laissée près
du tombeau.
5. On relève Othon baigné dans son sang, et le médecin lui défend toute
question, tout geste, toute parole. Les autres chevaliers se retirent
dans une salle voisine; et lui, Lara, irrité et l'air dédaigneux, la
cause et le vainqueur de ce soudain combat, s'éloigne lentement, dans un
silence hautain. Il pique son cheval, et se dirige vers son château,
sans jeter un seul regard sur celui d'Othon.
6. Mais où était-il, ce météore d'une nuit, qui menaça pour disparaître
avec la lumière? où était cet Ezzelin? cet Ezzelin qui a paru et n'a
laissé aucune trace de ses intentions. Il avait quitté le château
d'Othon bien avant le jour, tandis que les ténèbres régnaient encore;
mais le chemin lui était si connu qu'il ne pouvait pas s'égarer.
Prochaine était sa demeure. Il n'y était point, et le jour suivant amena
une nouvelle recherche, qui ne produisit aucun résultat, si ce n'est de
constater l'absence du chevalier; une couche vide, un cheval sans maître
à l'écurie, son hôte alarmé, ses amis murmurant désolés. Leurs
recherches s'étendent dans tous les environs, autour du chemin qu'il a
dû suivre, craignant de rencontrer les vestiges de la férocité de
quelques brigands; mais il n'en existe aucune, et nul buisson n'en
porte. Point de trace de sang; point de lambeaux dispersés de ses
vêtemens; aucune chute, aucune lutte n'a flétri ou foulé le gazon, en
conservant l'empreinte du meurtre; point d'impression de doigts crispés
pour raconter l'histoire des efforts convulsifs d'une main agonisante
qui, ayant cessé de se défendre, tourne contre le tendre gazon les
dernières convulsions de son agonie. Tels sont les vestiges que l'on
aurait rencontrés, si quelqu'un avait perdu la vie; mais ils
n'existaient pas, et tout ce qui reste est une espérance douteuse. Un
étrange soupçon fait murmurer tout bas le nom de Lara, et chaque jour il
s'entretient de sa réputation flétrie; mais il se tait soudain lorsque
sa sombre figure apparaît: il attend son absence pour oser renouveler
ses murmures accoutumés, et ses conjectures revêtues des plus noires
couleurs.
7. Les jours s'écoulent, et les blessures d'Othon sont guéries, mais non
son orgueil; et sa haine n'est plus dissimulée. C'était un homme
puissant, l'ennemi de Lara, et l'ami de tous ceux qui cherchaient à lui
nuire; il demande à la justice de sa contrée de forcer Lara à rendre
compte d'Ezzelin.
Quel autre que Lara aurait pu craindre sa présence? qui l'a fait
disparaître, si ce n'est l'homme sur lequel ses charges menaçantes
seraient tombées d'un poids trop accablant? La rumeur générale augmente
par l'incertitude, le mystère est ce qui plaît le plus à la foule
curieuse. D'où vient cette indifférence apparente de Lara pour tous les
liens d'amitié[loc21]? pour tout ce qui peut faire naître la confiance
et éveiller l'amour? la férocité sommeillante que trahit son ame?
l'adresse avec laquelle il manie l'épée tranchante? où l'a-t-il apprise
ce bras qui n'a jamais fait la guerre? Dans quels lieux cette férocité
est-elle devenue le partage de son cÅur? car ce n'était point l'aveugle
et capricieuse colère qu'un mot peut soulever et qu'un autre peut
calmer; mais l'Åuvre profonde d'une ame qui ne connaît point la pitié
quand la colère l'emporte, et qu'une longue habitude du pouvoir comme du
succès a concentrée dans tout ce qui est inexorable. Tous ces propos,
associés avec ce désir qui domine l'humanité de se livrer plutôt au
blâme qu'à la louange, avaient amassé enfin contre Lara un orage tel que
lui-même en aurait pu être effrayé, et tel que ses ennemis voulaient
l'exciter. Il doit répondre de la tête d'un homme absent qui le poursuit
encore, mort ou vivant.
[Note loc21: _The seeming friendlessness_.]
8. Dans cette contrée vivait plus d'un mécontent qui maudissait la
tyrannie sous laquelle il était courbé. De nombreux et féroces despotes
y exerçaient leur oppression, et y donnaient leurs caprices pour des
lois. De longues guerres au dehors, de fréquentes querelles au dedans
ouvraient sans cesse un passage au sang et au crime qui n'attendaient
qu'un signal pour recommencer un nouveau carnage, tel qu'il en naît des
discordes civiles, qui ne connaissent pas de neutres, et ne comptent que
des amis ou des ennemis.