mais depuis l'heure où il lui fit de la main le salut d'adieu, on a
ignoré de quel côté il avait dirigé ses pas, tellement que son souvenir
était presque éteint dans la mémoire. Ses vassaux ne pouvaient que dire:
«Son père est redevenu poussière, c'est tout ce que nous savons, et Lara
n'est point en ces lieux.» Lara ne revient point, n'envoie personne; le
plus grand nombre devient froid et indifférent aux conjectures. Les
salles de son château entendent à peine prononcer son nom à l'écho
duquel elles étaient si habituées; son portrait se noircit dans son
cadre couvert de poussière; un autre seigneur console la femme qui lui
était destinée, la jeunesse l'oublie, et les vieillards ne sont plus.
«Vit-il encore?» s'écrie l'héritier impatient, qui soupire après un
deuil qu'il ne doit pas porter. Une centaine d'écussons couverts d'une
rouille noire décorent la dernière et antique demeure des Lara; mais il
en est un qui manque à cette galerie poudreuse, et qui serait le
bien-venu dans ce gothique trophée.
4. Il arrive enfin tout-Ã -coup; de quel lieu? chacun l'ignore. Pourquoi
revient-il? il n'est pas nécessaire d'en être instruit. Ce qui étonne le
plus ses gens, ce n'est pas son retour; c'est sa longue absence. Il n'a
à sa suite qu'un simple page, d'un air étranger et d'un âge encore
tendre. Des années se sont écoulées, et aussi rapide est leur fuite pour
ceux qui mènent une vie vagabonde, que pour ceux qui n'abandonnent point
leur terre natale. Mais le défaut de nouvelles des climats éloignés a
prêté une aile moins légère au tems fatigué. Ils le voient, ils le
reconnaissent, et cependant le présent leur paraît douteux, ou le passé
un rêve.
Il vit; cependant la force de sa jeunesse n'est point passée, quoique
ses traits soient brunis par la fatigue et un peu altérés par le tems.
Les fautes de son jeune âge, quelles qu'elles aient été, si elles ne
sont point oubliées, ont pu être effacées de sa mémoire par les
événemens de sa nouvelle destinée. Rien de bien ou de mal n'est connu de
sa vie depuis long-tems; son nom peut encore soutenir la renommée de sa
famille. Dans sa jeunesse, son ame était fière; mais ses torts n'étaient
que ceux d'un jeune étourdi, amoureux des plaisirs, et ainsi, à moins
qu'ils ne l'aient égaré dans sa course, ils pouvaient être rachetés,
sans exiger de lui un long remords.
5. Un grand changement s'est opéré dans lui,--et quel qu'il soit, il
n'est plus ce qu'il a été autrefois. Ce front s'est empreint de rides
profondes; il parle de passions, mais de passions qui ne sont plus;
l'orgueil, mais non le feu de ses jours de jeunesse; un aspect plein de
froideur et d'indifférence pour la flatterie; une altière démarche, et
un Åil pénétrant qui comprend d'un regard la pensée des autres, et cette
légèreté sarcasmatique de la parole, dard perçant d'un cÅur que le monde
a blessé, et dont les traits, lancés avec un semblant de gaîté frivole,
rendent ceux qu'ils atteignent incapables d'avouer leur blessure; voilÃ
ce que l'on découvrait dans Lara, et quelque chose encore de plus que ce
que son regard ou l'accent de sa voix pouvaient révéler.
L'ambition, la gloire, l'amour, but commun des hommes que quelques-uns
peuvent conquérir, et que tous voudraient posséder, paraissaient ne plus
avoir d'accès dans son cÅur, mais on eût dit que c'était depuis peu
qu'ils n'y régnaient plus; et un sentiment profond, que l'on eût
vainement cherché à sonder, éclatait par momens sur son visage altéré.
6. Il n'aimait pas beaucoup qu'on lui fît de longues questions sur le
passé, il ne parlait point des merveilles et de l'immensité des déserts
sauvages qu'il avait parcourus seul dans des climats lointains,
et--comme lui-même le laissait à penser--inconnus: en vain ceux qui
l'entouraient essayaient-ils d'interroger ses regards, ou de mettre Ã
l'épreuve l'expérience de son compagnon; Lara évitait de parler de ce
qu'il avait vu, comme peu digne d'occuper la pensée d'un étranger. Si
les questions devenaient plus pressantes, son front devenait plus
sombre, et ses paroles plus rares.
7. Ce ne fut pas sans plaisir qu'on le vit de retour; vive fut la joie
de son arrivée dans les cercles des hommes[loc18]. Issu d'une ancienne
famille, commandant à de nombreux vassaux, il était rangé parmi les
hauts seigneurs de sa contrée. Il assistait à leurs carrousels, à leurs
festins joyeux; il les voyait soupirer ou sourire, mais il ne faisait
que les voir froidement sans partager la gaîté ou l'ennui général. Il ne
recherchait point ce que tous poursuivaient, entraînés par une espérance
toujours trompeuse et toujours écoutée: les honneurs qui ne sont qu'une
vaine fumée; l'or plus substanciel; la préférence des belles et les
dépits des rivaux. Autour de lui était tracé un cercle mystérieux, qui
défendait de l'approcher et le montrait toujours isolé. Dans ses yeux
paraissait quelque chose de sévère qui éloignait au moins de lui la
frivolité; et les personnes plus timides qui le voyaient de près
l'observaient en silence, en se communiquant tout bas leurs mutuelles
frayeurs, et celles plus sages, et en plus petit nombre, qui lui
témoignaient des intentions plus amicales, avouaient qu'elles le
jugeaient meilleur que son air ne semblait l'annoncer.
[Note loc18: _To the haunts of men_.]
8. C'était étrange!--dans sa jeunesse, toute action et toute vie,
brûlant pour le plaisir, et ne répugnant point aux combats; essayant
tour à tour des femmes,--du champ d'honneur,--de l'océan,--de tout ce
qui lui promettait jouissance ou danger;--il avait tout épuisé, et sa
récompense avait été dans le plaisir et la peine, et non dans un milieu
fade et commun: car ses sentimens ardens cherchaient, dans cette
intensité d'émotions, un moyen d'échapper à sa pensée. Les tempêtes de
son cÅur eussent contemplé avec dédain les orages plus faibles des
élémens qu'elles auraient soulevés; les transports de ce cÅur s'étaient
dirigés en haut, et ils avaient demandé s'il y avait dans les cieux des
ravissemens plus grands! Livré à tous les excès, esclave de tous les
extrêmes, comment se réveilla-t-il de ce rêve étrange? hélas! il ne le
disait pas,--mais il s'était réveillé pour maudire son cÅur flétri qu'il
ne pouvait briser.
9. Les livres, car jusque-là ses livres pour lui avaient été l'homme,
les livres paraissaient exciter davantage sa curiosité, et souvent, par
un soudain caprice, il se séparait de tout le monde pour plusieurs
jours. Alors, ses serviteurs, rarement appelés, disaient que, pendant
les longues heures de la nuit, ses pas précipités se faisaient entendre
sur la sombre galerie, où les grossiers mais antiques portraits de ses
pères présentaient leurs figures chagrines: on entendait,--mais on
murmurait tout bas que «_cela_ ne devait pas être connu,»--le son d'une
voix moins terrestre que la sienne. «Oui, ceux qui voudront pourront en
rire, mais quelques-uns avaient vu, ils ne savaient pas trop quoi,
quelque chose de plus que ce qui est ordinaire. Pourquoi contemplait-il
ainsi cette tête de revenant que des mains impies avaient enlevée aux
tombeaux[loc19], et qui, placée à côté de son livre ouvert, semblait
vouloir en éloigner tout le monde excepté lui? Pourquoi ne dort-il pas
quand les autres reposent? Pourquoi ne veut-il pas de musique et ne
donne-t-il pas l'hospitalité? Tout cela ne leur semblait pas bien,--mais
où était le mal? Quelques-uns le savaient peut-être, mais c'était une
histoire trop longue à raconter, et en outre ceux qui en étaient
instruits étaient trop discrètement sages pour avouer que ce qu'ils
savaient était autre chose que de légers soupçons. Mais s'ils voulaient
parler--ils le pourraient.» C'est ainsi qu'autour du foyer les vassaux
de Lara discouraient de leur seigneur.
[Note loc19: Ceci paraît faire allusion à Byron lui-même, qui avait fait
une coupe à boire d'un crâne humain dont il se servait quelquefois.
(_N. du Tr._)]
10. Il était nuit.--Les étoiles du firmament se répétaient dans le
ruisseau transparent de Lara, qui multipliait leurs images. Ses eaux
sont si calmes, qu'elles semblent à peine mobiles, et cependant elles
s'écoulent comme le bonheur. Elles réfléchissent au loin, comme une
scène magique, les clartés immortelles qui brillent dans l'étendue des
cieux. Les rives de ces ondes sont parées d'arbres au vert feuillage, et
des plus belles fleurs qui puissent séduire l'abeille: telles étaient
celles dont Diane enfant composait ses guirlandes; l'innocence n'en
voudrait point d'autres, pour offrir à son amour, que celles qui
couvrent la rive. Les eaux en suivant leurs canaux se perdent dans des
détours qui représentent les replis tortueux et brillans du serpent.
Tout était si tranquille, si doux sur la terre et dans les airs, que
vous n'eussiez pas même tressailli à l'apparition d'un esprit, dans la
pensée que rien de méchant ne pouvait se plaire à errer dans de tels
lieux, au milieu d'une telle nuit! C'était un moment dont les esprits du
bien étaient seuls appelés à jouir; ainsi le pensait Lara, qui ne
demeura pas long-tems dans ces lieux, et qui s'éloigna silencieusement
pour retourner vers la porte de son château. Son ame ne pouvait plus
contempler de telles scènes, qui lui rappelaient le souvenir de jours
passés, de cieux plus sereins, de soleils plus purs, de nuits plus
douces et plus fréquentées, de cÅurs qui maintenant--non,--non! la
tempête peut frapper son front, sans l'émouvoir--sans le lui faire
courber--mais une nuit comme celle-là , une nuit si belle, est une
raillerie pour un cÅur comme le sien.
11. Il est retourné dans ses appartemens solitaires, et son ombre
gigantesque est projetée sur les murs tapissés de ces poudreux tableaux
qui représentent des figures des vieux tems; c'est tout ce qu'elles ont
laissé de leurs vertus ou de leurs crimes, excepté une vague tradition,
les ténébreux caveaux qui dérobent leur poussière à la clarté du jour,
ainsi que leurs faiblesses et leurs vices, et une demi-colonne du livre
pompeux qui en transmet le récit spécieux d'âge en âge, où la plume de
l'histoire distribue le blâme ou la louange, et donne comme vérité ce
qui n'est le plus souvent qu'insigne mensonge.
Lara promène ses rêveries silencieuses, et les rayons de la lune
brillent à travers les sombres vitraux sur le pavé de pierre, sur la
voûte élevée couverte de découpures, et sur les saints que les fenêtres
gothiques représentent agenouillés en prière, et qui se reproduisent,
par la réflexion de la lumière, en figures fantastiques semblables à la
vie, mais non à une vie comme celle des mortels. Les boucles noires des
cheveux pendans de Lara, son noir et ombragé sourcil, et le mouvement
balancé de son panache agité, apparaissaient comme les attributs d'un
fantôme, et imprimaient à son aspect toutes les terreurs que donnent les
tombes.
12. Il était minuit,--tout était livré au sommeil; la clarté solitaire
d'une lampe pâle semblait rompre à regret les ténèbres. Ãcoutez! des
murmures sont entendus dans le château de Lara,--un son--une voix--un
cri--un appel de détresse! un cri lourd, prolongé--et le silence.--Ses
gens ont-ils entendu ce frénétique écho retentir à leurs oreilles
endormies? Ils l'ont entendu, ils se lèvent en sursaut, et, braves
quoique tremblans, ils se précipitent là où le cri invoquait leur
secours; ils arrivent portant dans leurs mains des flambeaux à demi
allumés et des épées dont ils ont, dans leur empressement, oublié les
ceinturons.
13. Froid comme le marbre où son corps était étendu, pâle comme les
rayons de la lune qui se jouaient sur ses traits, Lara était renversé
par terre; près de lui son sabre à moitié tiré du fourreau semblait
indiquer un péril au-dessus des craintes de la nature. Cependant il
était ferme, ou il l'avait été jusqu'au dernier moment. Le défi
respirait encore sur son front; quoique empreint de terreur, et
insensible comme il est, il régnait sur ses lèvres le désir de répandre
le sang. Quelques menaces à demi formées, quelque imprécation
d'orgueilleux désespoir semblent avoir expiré sur ses lèvres. Son Åil
était presque fermé; mais il n'a pas oublié, même dans sa détresse, le
regard du gladiateur, que souvent, dans la veille, son aspect décelait
avec fierté, et qui maintenant y était fixé dans un horrible repos.
On le relève--on l'emporte; silence! il respire, il parle; les couleurs
reviennent sur ses joues basanées; sa lèvre recouvre son incarnat; son
Åil, quoiqu'obscurci, roule sauvage dans son orbite, et chacun de ses
membres, par de lents frémissemens, recommence ses fonctions; mais ses
paroles sont articulées dans des termes qui ne semblent pas appartenir Ã
sa langue native. Distinctes, mais étranges, ses gens les comprennent
assez pour penser que ces accens appartiennent à d'autres climats; et
ils étaient tels, qu'ils semblaient s'adresser à une oreille qui ne les
entend point--hélas! qui ne peut plus les entendre!
14. Son page s'est approché, et lui seul semble connaître le sens des
paroles qu'ils entendaient; et par les altérations de ses joues et de
son front, on pouvait juger qu'elles étaient telles que Lara n'aurait
pas voulu les avouer, ni le page les interpréter, quoiqu'il regarde avec
moins de surprise l'état de son maître que ceux qui l'entouraient; mais
il se penche sur le corps étendu de Lara, et lui parle dans cette langue
qui paraît être la sienne. Lara prête son attention à ces accens qui
semblent doucement calmer et dissiper les horreurs de son rêve, si
c'était un rêve qui abattait ainsi un cÅur qui n'avait pas besoin de
peines idéales.
15. Quel que soit l'objet que sa frénésie a vu en songe ou son Åil en
réalité, si toutefois il s'en souvient, il ne sera jamais révélé, et
restera enseveli dans son cÅur.--Le matin accoutumé revient, et inspire
une nouvelle vigueur à son corps fatigué; il ne recherche de soulagement
ni d'un prêtre ni d'un médecin; et bientôt, le même dans ses mouvemens
et dans son langage qu'il l'avait été auparavant, il remplit les heures
passagères, ne sourit pas moins, ne présente pas un front plus attristé
qu'il n'en avait l'habitude; et si le retour de la nuit semble
maintenant moins agréable aux yeux de Lara, il se gardait bien d'en
laisser rien paraître à ses vassaux étonnés, dont les frissons
prouvaient que _leurs_ craintes étaient moins oubliées.
Tremblans, deux à deux (ils n'osent pas marcher seuls), ces esclaves
effrayés s'acheminent dans le château, et évitent la fatale galerie. La
bannière qui se déploie et le bruit des portes, le froissement de la
tapisserie, l'écho du plancher, les longues et noires ombres des arbres
d'alentour, le vol bruissant de la chauve-souris, le chant nocturne de
la brise; tout ce qu'ils voient ou entendent effraie leur pensée, Ã
mesure que les ombres du soir descendent sur les murs grisâtres du
château.
16. Vaine terreur! cette heure de ténèbres restées à jamais inconnues ne
revint plus, ou Lara sut feindre un oubli qui augmenta l'étonnement de
ses vassaux sans diminuer leurs craintes.--La mémoire s'en était-elle
éteinte au réveil de ses sens? puis-qu'aucun mot, aucun regard, aucun
geste de leur seigneur ne trahit un sentiment qui leur eût rappelé ce
moment délirant des souffrances de son ame. Ãtait-ce un rêve? était-ce
sa voix qui avait articulé ces étranges et sauvages paroles? était-ce
son cri qui avait interrompu leur sommeil? était-ce bien lui dont le
cÅur oppressé, comprimé, avait cessé de battre, et dont le regard les
avait fait trembler? Pouvait-il, celui qui avait souffert une pareille
épreuve, perdre ainsi la mémoire, lorsque ceux qui n'en avaient été que
les témoins en étaient si frappés? Ou ce silence prouvait-il que sa
mémoire, pour être exprimée par des mots, était trop profondément, trop
indélébilement fixée sur ce secret dévorant qui ronge le cÅur, en en
montrant l'effet sans en dévoiler la cause? Il n'en était pas ainsi pour
lui; Lara les avait ensevelis tous les deux dans son sein. De communs
observateurs ne pouvaient discerner le progrès de pensées, que les
lèvres mortelles ne laissent entrevoir qu'à demi; ces pensées brisent
les faibles paroles qui voudraient les exprimer.
17. On remarquait dans Lara un mélange inexplicable de ce qui mérite le
plus d'être aimé ou haï, recherché ou évité. L'opinion variait sur sa
vie mystérieuse, et son nom n'était jamais oublié dans l'éloge ou la
raillerie. Son silence formait un thème pour le babillage de tous les
alentours;--le monde formait des conjectures,--se communiquait sa
surprise:--on mourait de connaître sa destinée. Qu'avait-il été?
qu'était-il, cet inconnu qui vivait parmi eux, et dont la famille
seulement n'était pas ignorée? Un ennemi haineux de son espèce?
cependant quelques-uns voulaient prétendre qu'avec eux il leur avait
paru aussi livré à la joie que les amis des plaisirs; mais ils
convenaient que son sourire, si on l'observait souvent de près, cessait
d'être un vrai sourire, et se flétrissait en un sourire de dédain
moqueur; et que si ce sourire atteignait ses lèvres, il ne passait pas
plus loin, ses yeux n'offrant aucune trace de gaîté. Cependant il y
avait parfois plus de douceur dans son regard, comme si son cÅur n'eût
pas été naturellement dur; mais une fois observé, son ame semblait
réprimer une semblable faiblesse comme indigne de son orgueil; et elle
s'excitait elle-même à la roideur, comme dédaignant de s'acheter un
doute de l'estime à moitié ébranlée des hommes. C'était une peine
infligée par lui-même à son cÅur que la tendresse avait autrefois
arraché à son repos; ou, dans la sollicitude du chagrin, il voulait
forcer son ame à la haine pour avoir trop aimé!
18. Il y avait en lui un mépris vital de tout; et comme s'il avait déjÃ
éprouvé ce qui pouvait lui survenir de pire, il vivait étranger dans ce
monde. Esprit errant précipité d'un autre monde, être d'imagination
noire qui s'était créé par choix des périls auxquels il avait par hasard
échappé, mais échappé en vain, puisque dans leur souvenir son esprit
trouvait également un triomphe et un regret. Ayant plus de facultés pour
l'amour que la terre n'en accorde communément aux mortels, ses jeunes
rêves de vertu avaient dépassé la réalité, et une virilité orageuse
suivit sa jeunesse déçue, avec le souvenir d'années perdues à la
poursuite d'un fantôme, et celui des forces épuisées qui lui avaient été
accordées pour un meilleur usage. Des passions ardentes avaient semé le
ravage et la désolation sur ses pas, et avaient abandonné ses meilleurs
sentimens à un trouble intérieur et à la cruelle réflexion que fait
naître une vie d'orages. Mais toujours hautain, orgueilleux, et
abandonné au blâme, il appelait la nature pour en partager la honte, et
rejetait toutes ses fautes sur ce corps de chair qu'elle lui avait donné
pour servir à l'ame de prison et de festin aux vers de la tombe, jusqu'Ã
ce qu'enfin il confondit le bien et le mal, et attribua au destin les
actes de sa volonté. Trop fier pour l'amour-propre vulgaire, il pouvait,
au besoin, sacrifier le sien pour le bien des autres, mais ce n'était
pas par pitié, ni parce qu'il croyait le devoir; c'était par une étrange
perversité de l'ame, qui le poussait, avec un secret orgueil, à faire ce
que peu d'hommes ou même personne n'eût osé faire comme lui. Et cette
même impulsion, dans des circonstances séduisantes, l'égarait également
en le conduisant au crime, tant il était jaloux de s'élever au-dessus ou
de tomber au-dessous des hommes avec lesquels il se sentait condamné Ã
vivre, et tant il se plaisait à se séparer par le bien et par le mal de
tous ceux qui partageaient son état mortel! Son esprit, les abhorrant,
avait fixé son trône loin de ce monde, dans des régions qui lui étaient
propres. Là , méditant froidement sur tout ce qui se passait au-dessous
d'elles, son sang paraissait alors couler plus calme. Ah! plus heureux
si ce sang n'avait jamais été enflammé par le crime, et eût toujours
coulé dans ce calme glacé! Il est vrai qu'il suivait les mêmes sentiers
que les autres hommes, et qu'en apparence il agissait et discourait
comme le reste des mortels; qu'il n'outrageait pas les règles de la
raison par des écarts: sa folie n'était pas de la tête, mais du cÅur; et
rarement il s'égarait dans ses discours, ou découvrait ses pensées au
point d'offenser la vue.
19. Avec tous ces dehors froids et mystérieux, et le plaisir qu'il
semblait prendre à rester inconnu, il avait trouvé l'art (si ce n'était
pas un don de la nature) de fixer son souvenir dans le cÅur des autres.
Ce n'était pas l'amour peut-être--ni la haine--ni rien de ce que l'on
peut imaginer d'exprimer par des mots; mais ceux qui le voyaient ne
l'avaient pas vu en vain, et ne pouvaient manquer de demander de nouveau
après lui; et ceux auxquels il avait parlé se rappelaient toujours ce
qu'ils avaient entendu, quelque frivole qu'il fût. Personne ne
connaissait ni comment, ni pourquoi; mais il s'insinuait tellement dans
l'esprit de celui qui l'écoutait, qu'il y laissait l'impression de
l'attachement ou de la haine. Quelque récente qu'ait été la date de
l'amitié, de la pitié ou de l'aversion qu'il avait inspirées, elles ne
faisaient que s'accroître dans les plus intimes sentimens et dans la
pensée. Vous ne pouviez pénétrer son ame; mais vous trouviez, en dépit
de votre étonnement, qu'il connaissait le chemin de la vôtre. Sa
présence hantait toujours votre pensée, et il forçait le cÅur à lui
accorder un involontaire intérêt. Vains étaient les efforts pour
échapper à ce piége intellectuel, son esprit semblait vous défier de
l'oublier!
20. On célèbre une fête, où les chevaliers et les dames, et tous ceux
que la richesse ou une haute naissance y appelaient, parurent.--D'une
haute naissance, et hôte bien venu, Lara se rendit avec les autres
seigneurs de son voisinage au château d'Othon. Une assemblée nombreuse
est reunie dans les salles étincelantes de lumière, où les convives se
livraient aux plaisirs de la table et du bal. La danse joyeuse de la
foule des jeunes et séduisantes beautés unissait dans la chaîne la plus
fortunée la grâce et l'harmonie. Heureux sont les jeunes cÅurs et les
mains amoureuses qui se mêlent avec bonheur dans des groupes de leur
choix! C'est un aspect qui peut éclaircir le front le plus soucieux et
faire sourire le vieillard, rêver même le jeune homme, le jeune homme
qui oublie que de telles heures sont passées sur la terre, tant il y a
d'exaltation dans ses transports de bonheur!
21. Lara contemplait cette fête, tranquillement joyeux, et son front
mentait si son ame était triste. Ses yeux suivaient dans tous ses
mouvemens chaque beauté dont les pas légers ne réveillaient aucun écho.
Les bras croisés et l'Åil attentif, il était appuyé contre un pilier
élevé de la salle, et ne remarquait pas un regard sévère fixé sur lui.
Le fier Lara supportait mal un regard scrutateur semblable; Ã la fin, il
s'en aperçoit: c'est un visage inconnu, mais il semble ne chercher que
le sien, le sien seul. Le regard inquiet et sombre de cet homme indique
un étranger; il avait jusqu'alors tenu constamment ses yeux fixés sur
Lara sans en être vu. Enfin leurs regards se rencontrèrent, et
s'interrogèrent vivement avec une muette et mutuelle surprise. Une
émotion parut dans les regards de Lara, comme se défiant de celui de
l'étranger. L'aspect de cet homme est sévère et farouche, il en dit plus
que l'Åil vulgaire ne peut en comprendre.