3. Lara, dans sa jeunesse, avait abandonné le séjour de ses ancêtres;

mais depuis l'heure où il lui fit de la main le salut d'adieu, on a

ignoré de quel côté il avait dirigé ses pas, tellement que son souvenir

était presque éteint dans la mémoire. Ses vassaux ne pouvaient que dire:

«Son père est redevenu poussière, c'est tout ce que nous savons, et Lara

n'est point en ces lieux.» Lara ne revient point, n'envoie personne; le

plus grand nombre devient froid et indifférent aux conjectures. Les

salles de son château entendent à peine prononcer son nom à l'écho

duquel elles étaient si habituées; son portrait se noircit dans son

cadre couvert de poussière; un autre seigneur console la femme qui lui

était destinée, la jeunesse l'oublie, et les vieillards ne sont plus.

«Vit-il encore?» s'écrie l'héritier impatient, qui soupire après un

deuil qu'il ne doit pas porter. Une centaine d'écussons couverts d'une

rouille noire décorent la dernière et antique demeure des Lara; mais il

en est un qui manque à cette galerie poudreuse, et qui serait le

bien-venu dans ce gothique trophée.

4. Il arrive enfin tout-à-coup; de quel lieu? chacun l'ignore. Pourquoi

revient-il? il n'est pas nécessaire d'en être instruit. Ce qui étonne le

plus ses gens, ce n'est pas son retour; c'est sa longue absence. Il n'a

à sa suite qu'un simple page, d'un air étranger et d'un âge encore

tendre. Des années se sont écoulées, et aussi rapide est leur fuite pour

ceux qui mènent une vie vagabonde, que pour ceux qui n'abandonnent point

leur terre natale. Mais le défaut de nouvelles des climats éloignés a

prêté une aile moins légère au tems fatigué. Ils le voient, ils le

reconnaissent, et cependant le présent leur paraît douteux, ou le passé

un rêve.

Il vit; cependant la force de sa jeunesse n'est point passée, quoique

ses traits soient brunis par la fatigue et un peu altérés par le tems.

Les fautes de son jeune âge, quelles qu'elles aient été, si elles ne

sont point oubliées, ont pu être effacées de sa mémoire par les

événemens de sa nouvelle destinée. Rien de bien ou de mal n'est connu de

sa vie depuis long-tems; son nom peut encore soutenir la renommée de sa

famille. Dans sa jeunesse, son ame était fière; mais ses torts n'étaient

que ceux d'un jeune étourdi, amoureux des plaisirs, et ainsi, à moins

qu'ils ne l'aient égaré dans sa course, ils pouvaient être rachetés,

sans exiger de lui un long remords.

5. Un grand changement s'est opéré dans lui,--et quel qu'il soit, il

n'est plus ce qu'il a été autrefois. Ce front s'est empreint de rides

profondes; il parle de passions, mais de passions qui ne sont plus;

l'orgueil, mais non le feu de ses jours de jeunesse; un aspect plein de

froideur et d'indifférence pour la flatterie; une altière démarche, et

un œil pénétrant qui comprend d'un regard la pensée des autres, et cette

légèreté sarcasmatique de la parole, dard perçant d'un cœur que le monde

a blessé, et dont les traits, lancés avec un semblant de gaîté frivole,

rendent ceux qu'ils atteignent incapables d'avouer leur blessure; voilÃ

ce que l'on découvrait dans Lara, et quelque chose encore de plus que ce

que son regard ou l'accent de sa voix pouvaient révéler.

L'ambition, la gloire, l'amour, but commun des hommes que quelques-uns

peuvent conquérir, et que tous voudraient posséder, paraissaient ne plus

avoir d'accès dans son cœur, mais on eût dit que c'était depuis peu

qu'ils n'y régnaient plus; et un sentiment profond, que l'on eût

vainement cherché à sonder, éclatait par momens sur son visage altéré.

6. Il n'aimait pas beaucoup qu'on lui fît de longues questions sur le

passé, il ne parlait point des merveilles et de l'immensité des déserts

sauvages qu'il avait parcourus seul dans des climats lointains,

et--comme lui-même le laissait à penser--inconnus: en vain ceux qui

l'entouraient essayaient-ils d'interroger ses regards, ou de mettre Ã

l'épreuve l'expérience de son compagnon; Lara évitait de parler de ce

qu'il avait vu, comme peu digne d'occuper la pensée d'un étranger. Si

les questions devenaient plus pressantes, son front devenait plus

sombre, et ses paroles plus rares.

7. Ce ne fut pas sans plaisir qu'on le vit de retour; vive fut la joie

de son arrivée dans les cercles des hommes[loc18]. Issu d'une ancienne

famille, commandant à de nombreux vassaux, il était rangé parmi les

hauts seigneurs de sa contrée. Il assistait à leurs carrousels, à leurs

festins joyeux; il les voyait soupirer ou sourire, mais il ne faisait

que les voir froidement sans partager la gaîté ou l'ennui général. Il ne

recherchait point ce que tous poursuivaient, entraînés par une espérance

toujours trompeuse et toujours écoutée: les honneurs qui ne sont qu'une

vaine fumée; l'or plus substanciel; la préférence des belles et les

dépits des rivaux. Autour de lui était tracé un cercle mystérieux, qui

défendait de l'approcher et le montrait toujours isolé. Dans ses yeux

paraissait quelque chose de sévère qui éloignait au moins de lui la

frivolité; et les personnes plus timides qui le voyaient de près

l'observaient en silence, en se communiquant tout bas leurs mutuelles

frayeurs, et celles plus sages, et en plus petit nombre, qui lui

témoignaient des intentions plus amicales, avouaient qu'elles le

jugeaient meilleur que son air ne semblait l'annoncer.

[Note loc18: _To the haunts of men_.]

8. C'était étrange!--dans sa jeunesse, toute action et toute vie,

brûlant pour le plaisir, et ne répugnant point aux combats; essayant

tour à tour des femmes,--du champ d'honneur,--de l'océan,--de tout ce

qui lui promettait jouissance ou danger;--il avait tout épuisé, et sa

récompense avait été dans le plaisir et la peine, et non dans un milieu

fade et commun: car ses sentimens ardens cherchaient, dans cette

intensité d'émotions, un moyen d'échapper à sa pensée. Les tempêtes de

son cœur eussent contemplé avec dédain les orages plus faibles des

élémens qu'elles auraient soulevés; les transports de ce cœur s'étaient

dirigés en haut, et ils avaient demandé s'il y avait dans les cieux des

ravissemens plus grands! Livré à tous les excès, esclave de tous les

extrêmes, comment se réveilla-t-il de ce rêve étrange? hélas! il ne le

disait pas,--mais il s'était réveillé pour maudire son cœur flétri qu'il

ne pouvait briser.

9. Les livres, car jusque-là ses livres pour lui avaient été l'homme,

les livres paraissaient exciter davantage sa curiosité, et souvent, par

un soudain caprice, il se séparait de tout le monde pour plusieurs

jours. Alors, ses serviteurs, rarement appelés, disaient que, pendant

les longues heures de la nuit, ses pas précipités se faisaient entendre

sur la sombre galerie, où les grossiers mais antiques portraits de ses

pères présentaient leurs figures chagrines: on entendait,--mais on

murmurait tout bas que «_cela_ ne devait pas être connu,»--le son d'une

voix moins terrestre que la sienne. «Oui, ceux qui voudront pourront en

rire, mais quelques-uns avaient vu, ils ne savaient pas trop quoi,

quelque chose de plus que ce qui est ordinaire. Pourquoi contemplait-il

ainsi cette tête de revenant que des mains impies avaient enlevée aux

tombeaux[loc19], et qui, placée à côté de son livre ouvert, semblait

vouloir en éloigner tout le monde excepté lui? Pourquoi ne dort-il pas

quand les autres reposent? Pourquoi ne veut-il pas de musique et ne

donne-t-il pas l'hospitalité? Tout cela ne leur semblait pas bien,--mais

où était le mal? Quelques-uns le savaient peut-être, mais c'était une

histoire trop longue à raconter, et en outre ceux qui en étaient

instruits étaient trop discrètement sages pour avouer que ce qu'ils

savaient était autre chose que de légers soupçons. Mais s'ils voulaient

parler--ils le pourraient.» C'est ainsi qu'autour du foyer les vassaux

de Lara discouraient de leur seigneur.

[Note loc19: Ceci paraît faire allusion à Byron lui-même, qui avait fait

une coupe à boire d'un crâne humain dont il se servait quelquefois.

(_N. du Tr._)]

10. Il était nuit.--Les étoiles du firmament se répétaient dans le

ruisseau transparent de Lara, qui multipliait leurs images. Ses eaux

sont si calmes, qu'elles semblent à peine mobiles, et cependant elles

s'écoulent comme le bonheur. Elles réfléchissent au loin, comme une

scène magique, les clartés immortelles qui brillent dans l'étendue des

cieux. Les rives de ces ondes sont parées d'arbres au vert feuillage, et

des plus belles fleurs qui puissent séduire l'abeille: telles étaient

celles dont Diane enfant composait ses guirlandes; l'innocence n'en

voudrait point d'autres, pour offrir à son amour, que celles qui

couvrent la rive. Les eaux en suivant leurs canaux se perdent dans des

détours qui représentent les replis tortueux et brillans du serpent.

Tout était si tranquille, si doux sur la terre et dans les airs, que

vous n'eussiez pas même tressailli à l'apparition d'un esprit, dans la

pensée que rien de méchant ne pouvait se plaire à errer dans de tels

lieux, au milieu d'une telle nuit! C'était un moment dont les esprits du

bien étaient seuls appelés à jouir; ainsi le pensait Lara, qui ne

demeura pas long-tems dans ces lieux, et qui s'éloigna silencieusement

pour retourner vers la porte de son château. Son ame ne pouvait plus

contempler de telles scènes, qui lui rappelaient le souvenir de jours

passés, de cieux plus sereins, de soleils plus purs, de nuits plus

douces et plus fréquentées, de cœurs qui maintenant--non,--non! la

tempête peut frapper son front, sans l'émouvoir--sans le lui faire

courber--mais une nuit comme celle-là, une nuit si belle, est une

raillerie pour un cœur comme le sien.

11. Il est retourné dans ses appartemens solitaires, et son ombre

gigantesque est projetée sur les murs tapissés de ces poudreux tableaux

qui représentent des figures des vieux tems; c'est tout ce qu'elles ont

laissé de leurs vertus ou de leurs crimes, excepté une vague tradition,

les ténébreux caveaux qui dérobent leur poussière à la clarté du jour,

ainsi que leurs faiblesses et leurs vices, et une demi-colonne du livre

pompeux qui en transmet le récit spécieux d'âge en âge, où la plume de

l'histoire distribue le blâme ou la louange, et donne comme vérité ce

qui n'est le plus souvent qu'insigne mensonge.

Lara promène ses rêveries silencieuses, et les rayons de la lune

brillent à travers les sombres vitraux sur le pavé de pierre, sur la

voûte élevée couverte de découpures, et sur les saints que les fenêtres

gothiques représentent agenouillés en prière, et qui se reproduisent,

par la réflexion de la lumière, en figures fantastiques semblables à la

vie, mais non à une vie comme celle des mortels. Les boucles noires des

cheveux pendans de Lara, son noir et ombragé sourcil, et le mouvement

balancé de son panache agité, apparaissaient comme les attributs d'un

fantôme, et imprimaient à son aspect toutes les terreurs que donnent les

tombes.

12. Il était minuit,--tout était livré au sommeil; la clarté solitaire

d'une lampe pâle semblait rompre à regret les ténèbres. Écoutez! des

murmures sont entendus dans le château de Lara,--un son--une voix--un

cri--un appel de détresse! un cri lourd, prolongé--et le silence.--Ses

gens ont-ils entendu ce frénétique écho retentir à leurs oreilles

endormies? Ils l'ont entendu, ils se lèvent en sursaut, et, braves

quoique tremblans, ils se précipitent là où le cri invoquait leur

secours; ils arrivent portant dans leurs mains des flambeaux à demi

allumés et des épées dont ils ont, dans leur empressement, oublié les

ceinturons.

13. Froid comme le marbre où son corps était étendu, pâle comme les

rayons de la lune qui se jouaient sur ses traits, Lara était renversé

par terre; près de lui son sabre à moitié tiré du fourreau semblait

indiquer un péril au-dessus des craintes de la nature. Cependant il

était ferme, ou il l'avait été jusqu'au dernier moment. Le défi

respirait encore sur son front; quoique empreint de terreur, et

insensible comme il est, il régnait sur ses lèvres le désir de répandre

le sang. Quelques menaces à demi formées, quelque imprécation

d'orgueilleux désespoir semblent avoir expiré sur ses lèvres. Son œil

était presque fermé; mais il n'a pas oublié, même dans sa détresse, le

regard du gladiateur, que souvent, dans la veille, son aspect décelait

avec fierté, et qui maintenant y était fixé dans un horrible repos.

On le relève--on l'emporte; silence! il respire, il parle; les couleurs

reviennent sur ses joues basanées; sa lèvre recouvre son incarnat; son

œil, quoiqu'obscurci, roule sauvage dans son orbite, et chacun de ses

membres, par de lents frémissemens, recommence ses fonctions; mais ses

paroles sont articulées dans des termes qui ne semblent pas appartenir Ã

sa langue native. Distinctes, mais étranges, ses gens les comprennent

assez pour penser que ces accens appartiennent à d'autres climats; et

ils étaient tels, qu'ils semblaient s'adresser à une oreille qui ne les

entend point--hélas! qui ne peut plus les entendre!

14. Son page s'est approché, et lui seul semble connaître le sens des

paroles qu'ils entendaient; et par les altérations de ses joues et de

son front, on pouvait juger qu'elles étaient telles que Lara n'aurait

pas voulu les avouer, ni le page les interpréter, quoiqu'il regarde avec

moins de surprise l'état de son maître que ceux qui l'entouraient; mais

il se penche sur le corps étendu de Lara, et lui parle dans cette langue

qui paraît être la sienne. Lara prête son attention à ces accens qui

semblent doucement calmer et dissiper les horreurs de son rêve, si

c'était un rêve qui abattait ainsi un cœur qui n'avait pas besoin de

peines idéales.

15. Quel que soit l'objet que sa frénésie a vu en songe ou son œil en

réalité, si toutefois il s'en souvient, il ne sera jamais révélé, et

restera enseveli dans son cœur.--Le matin accoutumé revient, et inspire

une nouvelle vigueur à son corps fatigué; il ne recherche de soulagement

ni d'un prêtre ni d'un médecin; et bientôt, le même dans ses mouvemens

et dans son langage qu'il l'avait été auparavant, il remplit les heures

passagères, ne sourit pas moins, ne présente pas un front plus attristé

qu'il n'en avait l'habitude; et si le retour de la nuit semble

maintenant moins agréable aux yeux de Lara, il se gardait bien d'en

laisser rien paraître à ses vassaux étonnés, dont les frissons

prouvaient que _leurs_ craintes étaient moins oubliées.

Tremblans, deux à deux (ils n'osent pas marcher seuls), ces esclaves

effrayés s'acheminent dans le château, et évitent la fatale galerie. La

bannière qui se déploie et le bruit des portes, le froissement de la

tapisserie, l'écho du plancher, les longues et noires ombres des arbres

d'alentour, le vol bruissant de la chauve-souris, le chant nocturne de

la brise; tout ce qu'ils voient ou entendent effraie leur pensée, Ã

mesure que les ombres du soir descendent sur les murs grisâtres du

château.

16. Vaine terreur! cette heure de ténèbres restées à jamais inconnues ne

revint plus, ou Lara sut feindre un oubli qui augmenta l'étonnement de

ses vassaux sans diminuer leurs craintes.--La mémoire s'en était-elle

éteinte au réveil de ses sens? puis-qu'aucun mot, aucun regard, aucun

geste de leur seigneur ne trahit un sentiment qui leur eût rappelé ce

moment délirant des souffrances de son ame. Était-ce un rêve? était-ce

sa voix qui avait articulé ces étranges et sauvages paroles? était-ce

son cri qui avait interrompu leur sommeil? était-ce bien lui dont le

cœur oppressé, comprimé, avait cessé de battre, et dont le regard les

avait fait trembler? Pouvait-il, celui qui avait souffert une pareille

épreuve, perdre ainsi la mémoire, lorsque ceux qui n'en avaient été que

les témoins en étaient si frappés? Ou ce silence prouvait-il que sa

mémoire, pour être exprimée par des mots, était trop profondément, trop

indélébilement fixée sur ce secret dévorant qui ronge le cœur, en en

montrant l'effet sans en dévoiler la cause? Il n'en était pas ainsi pour

lui; Lara les avait ensevelis tous les deux dans son sein. De communs

observateurs ne pouvaient discerner le progrès de pensées, que les

lèvres mortelles ne laissent entrevoir qu'à demi; ces pensées brisent

les faibles paroles qui voudraient les exprimer.

17. On remarquait dans Lara un mélange inexplicable de ce qui mérite le

plus d'être aimé ou haï, recherché ou évité. L'opinion variait sur sa

vie mystérieuse, et son nom n'était jamais oublié dans l'éloge ou la

raillerie. Son silence formait un thème pour le babillage de tous les

alentours;--le monde formait des conjectures,--se communiquait sa

surprise:--on mourait de connaître sa destinée. Qu'avait-il été?

qu'était-il, cet inconnu qui vivait parmi eux, et dont la famille

seulement n'était pas ignorée? Un ennemi haineux de son espèce?

cependant quelques-uns voulaient prétendre qu'avec eux il leur avait

paru aussi livré à la joie que les amis des plaisirs; mais ils

convenaient que son sourire, si on l'observait souvent de près, cessait

d'être un vrai sourire, et se flétrissait en un sourire de dédain

moqueur; et que si ce sourire atteignait ses lèvres, il ne passait pas

plus loin, ses yeux n'offrant aucune trace de gaîté. Cependant il y

avait parfois plus de douceur dans son regard, comme si son cœur n'eût

pas été naturellement dur; mais une fois observé, son ame semblait

réprimer une semblable faiblesse comme indigne de son orgueil; et elle

s'excitait elle-même à la roideur, comme dédaignant de s'acheter un

doute de l'estime à moitié ébranlée des hommes. C'était une peine

infligée par lui-même à son cœur que la tendresse avait autrefois

arraché à son repos; ou, dans la sollicitude du chagrin, il voulait

forcer son ame à la haine pour avoir trop aimé!

18. Il y avait en lui un mépris vital de tout; et comme s'il avait déjÃ

éprouvé ce qui pouvait lui survenir de pire, il vivait étranger dans ce

monde. Esprit errant précipité d'un autre monde, être d'imagination

noire qui s'était créé par choix des périls auxquels il avait par hasard

échappé, mais échappé en vain, puisque dans leur souvenir son esprit

trouvait également un triomphe et un regret. Ayant plus de facultés pour

l'amour que la terre n'en accorde communément aux mortels, ses jeunes

rêves de vertu avaient dépassé la réalité, et une virilité orageuse

suivit sa jeunesse déçue, avec le souvenir d'années perdues à la

poursuite d'un fantôme, et celui des forces épuisées qui lui avaient été

accordées pour un meilleur usage. Des passions ardentes avaient semé le

ravage et la désolation sur ses pas, et avaient abandonné ses meilleurs

sentimens à un trouble intérieur et à la cruelle réflexion que fait

naître une vie d'orages. Mais toujours hautain, orgueilleux, et

abandonné au blâme, il appelait la nature pour en partager la honte, et

rejetait toutes ses fautes sur ce corps de chair qu'elle lui avait donné

pour servir à l'ame de prison et de festin aux vers de la tombe, jusqu'Ã

ce qu'enfin il confondit le bien et le mal, et attribua au destin les

actes de sa volonté. Trop fier pour l'amour-propre vulgaire, il pouvait,

au besoin, sacrifier le sien pour le bien des autres, mais ce n'était

pas par pitié, ni parce qu'il croyait le devoir; c'était par une étrange

perversité de l'ame, qui le poussait, avec un secret orgueil, à faire ce

que peu d'hommes ou même personne n'eût osé faire comme lui. Et cette

même impulsion, dans des circonstances séduisantes, l'égarait également

en le conduisant au crime, tant il était jaloux de s'élever au-dessus ou

de tomber au-dessous des hommes avec lesquels il se sentait condamné Ã

vivre, et tant il se plaisait à se séparer par le bien et par le mal de

tous ceux qui partageaient son état mortel! Son esprit, les abhorrant,

avait fixé son trône loin de ce monde, dans des régions qui lui étaient

propres. Là, méditant froidement sur tout ce qui se passait au-dessous

d'elles, son sang paraissait alors couler plus calme. Ah! plus heureux

si ce sang n'avait jamais été enflammé par le crime, et eût toujours

coulé dans ce calme glacé! Il est vrai qu'il suivait les mêmes sentiers

que les autres hommes, et qu'en apparence il agissait et discourait

comme le reste des mortels; qu'il n'outrageait pas les règles de la

raison par des écarts: sa folie n'était pas de la tête, mais du cœur; et

rarement il s'égarait dans ses discours, ou découvrait ses pensées au

point d'offenser la vue.

19. Avec tous ces dehors froids et mystérieux, et le plaisir qu'il

semblait prendre à rester inconnu, il avait trouvé l'art (si ce n'était

pas un don de la nature) de fixer son souvenir dans le cœur des autres.

Ce n'était pas l'amour peut-être--ni la haine--ni rien de ce que l'on

peut imaginer d'exprimer par des mots; mais ceux qui le voyaient ne

l'avaient pas vu en vain, et ne pouvaient manquer de demander de nouveau

après lui; et ceux auxquels il avait parlé se rappelaient toujours ce

qu'ils avaient entendu, quelque frivole qu'il fût. Personne ne

connaissait ni comment, ni pourquoi; mais il s'insinuait tellement dans

l'esprit de celui qui l'écoutait, qu'il y laissait l'impression de

l'attachement ou de la haine. Quelque récente qu'ait été la date de

l'amitié, de la pitié ou de l'aversion qu'il avait inspirées, elles ne

faisaient que s'accroître dans les plus intimes sentimens et dans la

pensée. Vous ne pouviez pénétrer son ame; mais vous trouviez, en dépit

de votre étonnement, qu'il connaissait le chemin de la vôtre. Sa

présence hantait toujours votre pensée, et il forçait le cœur à lui

accorder un involontaire intérêt. Vains étaient les efforts pour

échapper à ce piége intellectuel, son esprit semblait vous défier de

l'oublier!

20. On célèbre une fête, où les chevaliers et les dames, et tous ceux

que la richesse ou une haute naissance y appelaient, parurent.--D'une

haute naissance, et hôte bien venu, Lara se rendit avec les autres

seigneurs de son voisinage au château d'Othon. Une assemblée nombreuse

est reunie dans les salles étincelantes de lumière, où les convives se

livraient aux plaisirs de la table et du bal. La danse joyeuse de la

foule des jeunes et séduisantes beautés unissait dans la chaîne la plus

fortunée la grâce et l'harmonie. Heureux sont les jeunes cœurs et les

mains amoureuses qui se mêlent avec bonheur dans des groupes de leur

choix! C'est un aspect qui peut éclaircir le front le plus soucieux et

faire sourire le vieillard, rêver même le jeune homme, le jeune homme

qui oublie que de telles heures sont passées sur la terre, tant il y a

d'exaltation dans ses transports de bonheur!

21. Lara contemplait cette fête, tranquillement joyeux, et son front

mentait si son ame était triste. Ses yeux suivaient dans tous ses

mouvemens chaque beauté dont les pas légers ne réveillaient aucun écho.

Les bras croisés et l'œil attentif, il était appuyé contre un pilier

élevé de la salle, et ne remarquait pas un regard sévère fixé sur lui.

Le fier Lara supportait mal un regard scrutateur semblable; à la fin, il

s'en aperçoit: c'est un visage inconnu, mais il semble ne chercher que

le sien, le sien seul. Le regard inquiet et sombre de cet homme indique

un étranger; il avait jusqu'alors tenu constamment ses yeux fixés sur

Lara sans en être vu. Enfin leurs regards se rencontrèrent, et

s'interrogèrent vivement avec une muette et mutuelle surprise. Une

émotion parut dans les regards de Lara, comme se défiant de celui de

l'étranger. L'aspect de cet homme est sévère et farouche, il en dit plus

que l'œil vulgaire ne peut en comprendre.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 05 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 13 / 24 段