rochers semblent leur sourire; le port retentit de murmures joyeux; les
signaux brillent en tournant sur les hauteurs; les chaloupes plongent
dans la baie tranquille, et les joyeux dauphins les poussent à travers
l'écume; le cri aigu de l'oiseau de mer les salue lui-même de sa voix
discordante. Près de chaque lampe qui brille à travers les fenêtres de
leurs demeures, leur imagination se peint les amis qui en entretiennent
la clarté. Oh! qui peut sanctifier les joies du foyer comme l'aimable
rayon de l'espérance qui sourit du sein des vagues soulevées de l'Océan?
19. Les feux sont allumés sur la montagne et parmi les bosquets de
l'île; Conrad cherche au milieu d'eux la tour de Médora. Il regarde en
vain;--c'est étrange:--tous font la même remarque de surprise; au milieu
de tant de signaux, cette tour est seule dans l'obscurité. C'est
étrange;--autrefois son phare de salut n'avait jamais manqué. Maintenant
il n'est peut-être pas éteint, mais seulement voilé. Conrad descend avec
la première barque qui se porté au rivage, et contemple avec impatience
la lenteur des rames. Oh! que n'a-t-il des ailes plus rapides que celles
du faucon, pour le porter comme une flèche sur la cime de la montagne!
Au premier repos que prennent les rameurs, il n'attend pas,--ne perd pas
de tems à considérer;--il se jette dans les flots, lutte contre les
vagues, traverse la baie, et monte par le sentier familier à sa vue.
Il parvient à la porte de sa tour,--s'arrête un instant.--Aucun bruit ne
s'échappe de l'intérieur; et la nuit sombre régnait autour de lui. Il
frappe avec force,--aucune démarche, aucune réponse ne lui présage que
quelqu'un l'a entendu ou l'a cru dans le voisinage. Il frappe
encore,--mais faiblement,--car sa tremblante main se refusait de venir
au secours de son cÅur troublé. La porte s'ouvre;--c'est un visage bien
connu,--mais ce n'est pas la forme qu'il est impatient de serrer dans
ses bras. On ne lui dit rien,--deux fois ses lèvres ont essayé de parler
sans pouvoir exprimer ce qu'il désire de savoir. Il saisit le
flambeau:--sa clarté va lui donner une réponse à tout;--cette lampe
s'échappe de sa main, et s'éteint dans sa chute. Il ne voudrait pas
attendre qu'elle soit rallumée; il lui en coûterait encore plus
d'attendre la clarté du jour. Mais, vacillant à travers le sombre
corridor, un autre flambeau jette des lueurs par intervalle. Conrad se
précipite dans l'appartement,--ses yeux contemplent tout ce que son cÅur
ne pouvait croire,--bien qu'il l'eût pressenti!
20. Il ne s'est point détourné,--ne parle point,--ne défaille point;--il
a fixé ses regards sur elle, et contemple une forme qui n'a plus de vie.
Il la contemple:--qu'il faut de tems, en dépit de la douleur, pour se
persuader, et oser s'avouer que nous contemplons en vain un objet chéri
qui n'est plus! Médora avait été si belle et si calme dans sa vie que la
mort se présentait chez elle sous un aspect plus doux; et les fleurs
glacées [c17] que sa main plus glacée tenait encore étaient pressées
doucement, comme si elle les eût serrées à peine, ou qu'elle eût feint
de dormir, et qu'elle se fût moquée des larmes répandues déjà sur elle.
De longues veines bleues se dessinaient sur ses paupières blanches comme
la neige, qui voilaient--des pensées disparues de ces yeux autrefois
pleins de vie.--Oh! c'est surtout sur les yeux que la mort exerce sa
puissance, et bannit l'ame de son trône de lumière! Ils se sont
affaissés et ternis ces cercles bleus dans cette longue et dernière
éclipse de la vie; mais la mort a épargné, pour un instant, la fraîcheur
des lèvres de Médora:--elles semblent avoir oublié de sourire, et désiré
du repos--seulement pour un instant. Mais le blanc linceul, et chaque
tresse tombante de ses cheveux longs,--beaux--mais dispersés dans un
dernier abandon privé de vie, et qui naguère, jouets du vent d'été,
s'échappaient des guirlandes qui s'efforçaient de les retenir dans leur
couronne; ces cheveux--et sa joue pâle et pure réclament le froid de la
tombe.--Elle n'est plus rien;--pourquoi Conrad est-il encore auprès
d'elle?
21. Il n'a fait aucune question;--toutes celles qu'il aurait pu faire
avaient été résolues par le premier regard qu'il avait jeté sur ce front
calme--et froid comme le marbre. C'était assez pour lui,--elle était
morte,--que lui importait comment? L'amour de la jeunesse, l'espérance
de meilleures années, là source des désirs les plus doux, des craintes
les plus tendres; le seul être vivant qu'il n'ait pu haïr; tout lui
était ravi,--et il avait mérité ce destin, mais il n'en sent pas moins
toute l'amertume.--L'homme de bien se tourne, pour obtenir un terme Ã
ses douleurs, vers ces régions d'où le crime est à jamais repoussé;
l'homme orgueilleux--le méchant--qui ont fixé leurs joies ici-bas, et
trouvent la terre suffisante pour leurs douleurs, perdent tout en
perdant ce qui les attache à cette terre--peu de chose peut-être.--Mais
qui abandonne avec résignation tout ce qui faisait son bonheur? Beaucoup
de regards stoïques et d'aspects sévères masquent des cÅurs où le
chagrin a laisse peu de choses à connaître; et de nombreuses et tristes
pensées demeurent cachées, mais non perdues dans les sourires de ceux
auxquels ils conviennent d'autant moins qu'ils les prodiguent davantage.
22. Ceux qui l'éprouvent le plus vivement sont ceux qui expriment le
plus mal ce désordre d'un cÅur souffrant, où mille pensées se soulèvent
pour se concentrer dans une seule, et qui cherchent dans toutes le
refuge qu'ils ne trouvent dans aucune. Nulles paroles ne suffisent pour
peindre les émotions intimes de l'ame, car la vérité refuse toute
éloquence au malheur. L'épuisement pèse de tout son poids sur l'ame
abattue de Conrad, et la stupeur l'a presque rendu immobile. Il est
maintenant si faible:--que l'attendrissement de sa mère remplit ces yeux
farouches, qui pleurent comme ceux d'un enfant. C'était seulement la
faiblesse de son cerveau qui annonçait une douleur irréparable. Personne
ne vit les larmes qui tombaient de ses yeux;--peut-être, devant des
témoins, cette inutile effusion de la douleur ne se fût point prononcée.
Ces larmes n'ont pas long-tems coulé;--il les essuie avant de
s'éloigner, le cÅur abandonné de tout,--sans
espérance,--brisé,--inconsolable! Le soleil paraît sur l'horizon,--mais
le jour de Conrad est sombre; la nuit survient: ses ténèbres ne le
quitteront plus. Il n'y a pas de ténèbres plus noires que le nuage de
l'ame, aux yeux fatigués du malheur:--c'est le plus aveugle des
aveuglemens! Celui qui l'éprouve ne peut--n'ose voir;--mais il se tourne
du côté de l'ombre la plus épaisse,--et ne veut pas souffrir un guide!
23. Le cÅur de Conrad était formé pour la douceur,--mais il fut emporté
violemment dans l'inconduite. Trahi de trop bonne heure, et trompé trop
long-tems, ses sentimens les plus purs,--comme les gouttes d'eau qui
tombent et se durcissent dans la grotte, s'étaient durcis de même, moins
clairs peut-être que les stalactites, après avoir passé par les filtres
terrestres, mais enfin écoulés, glacés et pétrifiés. Cependant les
tempêtes sont arrivées, et la foudre a brisé le rocher de glace; si son
cÅur est semblable, il s'est brisé sous le choc de la foudre.
Là croît une fleur à l'abri de cet âpre rocher; quoique noire ait été
son ombre,--il l'avait protégée,--il l'avait sauvée jusqu'à ce jour. Le
tonnerre est venu,--ses traits les ont frappés tous deux; la solidité du
granit et la jeunesse de la fleur. Cette aimable plante n'a pas laissé
une feuille pour dire son histoire; mais elles se sont dispersées et
flétries où elles sont tombées, et de son froid protecteur il ne reste
que des fragmens entassés, mais en éclats, sur une plage stérile!
24. C'est le matin;--peu des compagnons de Conrad osent se hasarder Ã
troubler sa solitude. Anselme cherche enfin à pénétrer dans sa tour; il
n'y était plus:--on ne l'a pas vu le long du rivage de la mer. Avant la
nuit, toute l'île alarmée a été parcourue dans tous les sens. Le matin
suivant--d'autres recherches commencent, et son nom retentit jusqu'Ã
fatiguer les échos. Mont,--grottes,--cavernes,--vallées,--tout est
exploré en vain. On trouve sur le rivage la chaîne brisée d'une barque.
L'espérance renaît dans les cÅurs;--les pirates se mettent à sa trace
sur la mer. Tout est inutile;--les jours roulent sur les jours qui ne
sont plus, et Conrad ne revient pas:--il ne reviendra plus depuis ce
jour. Aucun vestige, aucunes nouvelles de son sort n'indiquent où il
supporte ses douleurs, ou bien où il a succombé à son désespoir!
Long-tems ses compagnons pleurèrent celui que nul être qu'eux ne pouvait
pleurer; et beau fut le monument qu'ils élevèrent à son amie. Pour lui,
aucune pierre monumentale ne fut élevée pour rappeler sa mort douteuse
et des actions trop vaguement connues. Il laissa un nom de corsaire aux
tems à venir, lié à une vertu, et associé à un millier de crimes[c18].
FIN DU CORSAIRE.
NOTES
DU CORSAIRE.
Le tems, dans ce poème, pourra paraître trop court pour les événemens;
mais toutes les îles de la mer Ãgée sont à peu d'heures de navigation du
continent, et le lecteur voudra bien être assez bon pour prendre _le
vent_ comme je l'ai souvent trouvé.
NOTE 1.
_Roland furieux_, chant X.
NOTE 2.
Dans la nuit, particulièrement sous les latitudes chaudes, chaque coup
de rame, chaque mouvement des chaloupes ou des vaisseaux est suivi par
un éclat léger de lumière qui se détache de l'eau comme une feuille
lumineuse.
NOTE 3.
Café.
NOTE 4.
Pipe, en turc.
NOTE 5.
Jeunes danseuses.
NOTE 6.
On a objecté que l'entrée déguisée de Conrad comme espion est hors de la
nature.--Il en est peut-être ainsi.--Je trouve quelque chose dans
l'histoire qui ne lui est pas contraire.
«Désireux de connaître par ses propres yeux la situation des Vandales,
Majorien se hasarda, après avoir dissimulé la couleur de ses cheveux, de
visiter Carthage sous le nom de son ambassadeur; et Genséric fut par la
suite bien mortifié par cette découverte qu'il fit d'avoir entretenu et
renvoyé l'empereur des Romains. Une pareille anecdote peut être rejetée
comme une fiction invraisemblable; mais c'est une fiction qui n'aurait
pu être imaginée que dans la vie d'un héros.»
(GIBBON, _Décadence et Chute_, vol. VI.)
Que le caractère de Conrad n'en soit pas moins hors nature, je tâcherai
de prouver le contraire par quelques coïncidences historiques que j'ai
rencontrées depuis que j'ai écrit _le Corsaire_.
«Eccelin, prisonnier, dit Rolandini, s'enfermait dans un silence
menaçant; il fixait sur la terre son visage féroce, et ne donnait point
d'essor à sa profonde indignation.--De toutes parts, cependant, les
soldats et les peuples accouraient; ils voulaient voir cet homme, jadis
si puissant, et la joie éclatait de toutes parts.
«Eccelin était d'une petite taille; mais tout l'aspect de sa personne,
tous ses mouvemens indiquaient un soldat.--Son langage était amer, son
déportement superbe;--et, par son seul regard, il faisait trembler les
plus hardis.»
(SISMONDI, tome III, page 219-220.)
«_Gizericus_ (Genséric, roi des Vandales, le conquérant de Carthage et
de Rome), _statura mediocris, et equi casu claudicans, animo profundus,
sermone rarus, luxuriŠcontemptor_, _irâ turbidus, habendi cupidus, ad
sollicitandas gentes providentissimus_, etc., etc.»
(JORNANDES, _de Rebus Geticis_, c. 33.)
Je demande pardon d'avoir cité ces ténébreuses réalités pour donner de
la contenance à mon _Giaour_ et à mon _Corsaire_.
NOTE 7.
Les derviches sont dans des couvens et de différens ordres comme les
moines.
NOTE 8.
Satan.
NOTE 9.
C'est un effet habituel et non pas nouveau de la colère des Musulmans.
(Voyez les _Mémoires du prince Eugène_, p. 24.) «Le séraskier reçut une
blessure à la cuisse; il arracha sa barbe par la racine, parce qu'il se
trouvait forcé de quitter le champ de bataille.»
NOTE 10.
Gulnare, nom de femme; il signifie littéralement _la fleur du
grenadier_.
NOTE 11.
On peut citer, par exemple, sir Thomas Morus sur l'échafaud, et Anne de
Boylen qui, dans la Tour, sa prison, en passant la main sur son cou,
remarqua que «il était trop délicat pour causer beaucoup de peine Ã
l'exécuteur.» Pendant une partie de la révolution française, il était
venu de mode de laisser quelques bons _mots_ comme un legs; et la
quantité des derniers bons mots facétieux des victimes, prononcés durant
cette période, pourrait former un volume assez considérable de facéties
mélancoliques.
NOTE 12.
Socrate but la ciguë peu de tems avant le coucher du soleil (l'heure des
exécutions) quoique ses disciples le priassent d'attendre la disparition
totale de cet astre.
NOTE 13.
Le crépuscule en Grèce est beaucoup plus court que dans notre propre
climat; les jours en hiver sont plus longs, mais plus courts en été.
NOTE 14.
Le _kiosque_ est une maison d'été turque. Le palmier est hors des murs
actuels d'Athènes, non loin du temple de Thésée, dont un mur seul le
sépare. L'eau du Céphise est réellement bien rare, et l'Ilissus n'en a
pas du tout.
NOTE 15.
Les vers précédens, jusqu'à la section 2, avaient peut-être peu de chose
à faire ici, car ils font partie d'un poème non publié (quoique
imprimé[n6]); mais ils furent écrits sur les lieux, au printems de 1811,
et--j'ai peine à savoir pourquoi--le lecteur devra m'excuser, s'il le
peut, de leur nouvelle apparition dans ce poème.
[Note n6: _La Malédiction de Minerve_.]
NOTE 16.
Le _comboloïo_ ou rosaire turc; les grains en sont au nombre de
quatre-vingt-dix-neuf.
NOTE 17.
Dans le Levant, c'est la coutume de jeter des fleurs sur le corps des
morts, et de placer un bouquet dans la main des jeunes personnes.
NOTE 18.
Que le point d'honneur qui est représenté par un exemple du caractère de
Conrad n'a pas été porté au-delà des bornes de la probabilité, c'est une
proposition qui peut être confirmée par l'anecdote suivante d'un
flibustier, confrère du pirate, dans la présente année 1814.
Nos lecteurs ont tous connaissance de l'entreprise dirigée contre les
pirates de Barrataria; mais peu d'entre eux, nous le pensons, ont été
instruits de la situation, de l'histoire, ou de la nature de
l'établissement. Pour l'instruction de ceux qui n'en ont pas
connaissance, nous avons reçu d'un ami la relation intéressante qui
suit, des principaux faits dont il a une connaissance personnelle, et
qui ne peut manquer d'intéresser quelques-uns de nos lecteurs.
«Barrataria est une baie ou un bras étroit du golfe de Mexico; il
traverse une riche, mais très-plate contrée, jusqu'à ce qu'il atteigne Ã
un mille de distance le fleuve Mississipi, quinze milles au-dessous de
la Nouvelle-Orléans. La baie a des branches innombrables, dans
lesquelles on peut se placer en toute sécurité et échapper à toutes les
recherches. Elle communique avec trois lacs situés au sud-ouest, et ces
trois lacs avec un autre du même nom, contigu à la mer, où il se trouve
une île formée par les deux bras de ce lac et par l'Océan. Les côtés Est
et Ouest de cette île furent fortifiés, l'année 1811, par une bande de
pirates, sous le commandement d'un certain monsieur La Fitte. La plus
grande majorité de ces pirates sont de cette classe de population de la
Louisiane qui avait fui de l'île Saint-Domingue, lors des troubles qui y
survinrent, et qui trouva un asile dans l'île de Cuba. Ce fut lorsque la
dernière guerre entre la France et l'Espagne commença qu'ils furent
obligés d'abandonner cette île, dans le délai de peu de jours. Sans
cérémonie, ils entrèrent dans les Ãtats-Unis, et la plupart dans la
Louisiane, avec tous les nègres qu'ils possédaient à Cuba. Il leur fut
notifié, par le gouverneur de cet état, l'article de la constitution qui
défend l'importation des esclaves; mais, en même tems, ils reçurent
l'assurance du gouverneur qu'il obtiendrait pour eux, s'il était
possible, l'approbation du congrès pour conserver cette propriété.
L'île de Barrataria est située à peu près à 29° 15' de latitude, et 92°
30' de longitude. Elle est aussi remarquable pour son air sain que pour
l'abondance des poissons qui peuplent ses parages. Le chef de cette
horde, comme Charles de Moor, avait quelques vertus mêlées à des vices
nombreux. Dans l'année 1813, ce parti, par ses attentats et son audace,
avait fixé l'attention du gouverneur de la Louisiane; et pour détruire
cet établissement, il pensa qu'il était convenable de le frapper par la
tête. Il offrit en conséquence une récompense de 500 dollars à celui qui
lui apporterait la tête de monsieur La Fitte, qui était bien connu des
habitans de la côte de la Nouvelle-Orléans, par les relations immédiates
qu'il eut avec eux comme ayant exercé autrefois dans leur ville, avec
grande réputation, l'art de l'escrime qu'il avait appris dans l'armée de
Buonaparte, où il avait servi comme capitaine. La récompense qui avait
été offerte pour la tête de La Fitte fut en retour offerte par celui-ci
pour celle du gouverneur, mais portée à 15,000 dollars. Le gouverneur
fit marcher une compagnie de soldats sur l'île de La Fitte, avec ordre
de brûler et de saccager tout l'établissement, et d'en emmener à la
Nouvelle-Orléans tous les bandits. Cette compagnie, sous le commandement
d'un homme qui avait été l'ami intime du hardi capitaine, s'approcha
très-près des fortifications de l'île avant d'avoir vu un homme ou
entendu un bruit, lorsque toutà -coup il entendit un coup de sifflet,
semblable à celui d'un contre-maître. Alors il se trouva lui-même
enveloppé par une troupe d'hommes armés, qui s'étaient précipités des
secrètes avenues qui conduisaient à la baie. Ce fut ici que ce moderne
Charles de Moor se distingua par quelques nobles traits; car
non-seulement il ne se borna pas à épargner la vie de celui qui était
venu attaquer son île pour lui faire perdre la sienne et celle de tout
ce qui lui était cher, mais encore il lui offrit de quoi procurer à cet
honnête soldat une existence aisée pour le reste de ses jours, ce que
celui-ci refusa avec indignation. Alors, avec la permission de son
vainqueur, il s'en retourna à la Nouvelle-Orléans. Cette circonstance et
quelques autres événemens semblables prouvèrent que la bande des pirates
ne pouvait être prise par terre. Nos forces navales ayant toujours été
faibles dans ces parages, des expéditions pour la destruction de cet
illicite établissement ne pouvaient être attendues d'elles jusqu'à ce
qu'elles eussent reçu des renforts; car un officier de l'armée navale,
avec un plus grand nombre de chaloupes de guerre dans cette station, fut
forcé de se retirer devant les forces supérieures de La Fitte. Aussitôt
qu'une augmentation de l'armée navale permit une attaque, elle fut
faite: la ruine totale des bandits en a été le résultat; et aujourd'hui
que ce point presque invulnérable, et la clef de la Nouvelle-Orléans, se
trouve purgé d'ennemis, il est à espérer que le gouvernement saura le
conserver par une force militaire imposante.»
(_Extrait d'un journal américain_.)
On trouve dans la continuation du _Dictionnaire biographique de Granger_
par le Noble; un singulier passage, dans sa notice sur l'archevêque
Blackbourne; comme il a quelque analogie avec la profession du héros du
poème précédent, je ne puis résister au désir de le citer.
«Il y a quelque chose de mystérieux dans l'histoire et le caractère du
docteur Blackbourne. La première n'est que très-imparfaitement connue;
et le bruit a couru qu'il avait été un forban, et qu'un de ses confrères
dans cette profession ayant demandé à son arrivée en Angleterre ce
qu'était devenu son vieux camarade Blackbourne, reçut pour réponse qu'il
était archevêque d'York. Nous savons que Blackbourne fut installé
sous-doyen d'Exter en 1694, office qu'il résigna en 1702. Mais après la
mort de son successeur, Lewis Barnek, qui arriva en 1704, il l'obtint de
nouveau. L'année suivante il devint doyen; et en 1714, il devint
archi-doyen de Cornwall. Il fut sacré évêque d'Exter le 24 février 1716,
et transféré à York le 28 novembre 1724, en récompense, selon la
chronique scandaleuse de la cour, pour avoir marié George Ier à la
duchesse de Munster. Ceci, cependant, paraît avoir été une pure
calomnie. Comme archevêque, il se conduisit avec une grande prudence, et
fut également respectable comme administrateur des revenus de son siége.
Le bruit circulait qu'il avait conservé les vices de sa jeunesse, et
qu'une passion pour le beau sexe formait un _item_ dans la liste de ses
faiblesses; mais bien loin d'avoir été convaincu par soixante-dix
témoins, il ne paraît pas qu'il ait été accusé directement par un seul.
Bref, je considère toutes ces accusations comme des effets de pure
malignité. Comment est-il possible qu'un forban ait pu être aussi
instruit et aussi savant que l'était certainement Blackbourne? Il avait
une connaissance si parfaite des classiques (particulièrement des
tragiques grecs), que, capable comme il l'était de les lire avec autant
de facilité que Shakspeare, il devait avoir consacré beaucoup de tems et
de peine pour les comprendre ainsi, et pour être autant versé dans les
langues savantes. Il avait été indubitablement élevé au collége de
l'église du Christ, à Oxford. On le dit y avoir été un homme
très-aimable; ceci toutefois fut tourné contre lui par ce dicton: «Il a
gagné plus de cÅurs que d'ames.»
--«La seule voix qui pouvait calmer les passions du sauvage Alphonse III
était celle d'une femme aimable et vertueuse, le seul objet de son
amour: c'était la voix de Dona Isabella, fille du duc de Savoie et
petite-fille de Philippe II, roi d'Espagne. Ses dernières paroles en
mourant firent sur sa mémoire une profonde impression: cet esprit
hautain fondit en larmes; et après ce dernier embrassement, Alphonse se
retira dans sa chambre pour déplorer sa perte irréparable, et méditer
sur la vanité de la vie humaine.»
(_Åuvres mêlées de_ GIBBON.)
FIN DES NOTES DU CORSAIRE.
LARA.
Chant Premier.
1. Les serfs sont joyeux dans le vaste domaine de Lara, et l'esclavage a
oublié à moitié ses chaînes féodales. Lui, leur seigneur inattendu,
qu'ils n'espéraient plus revoir, mais qu'ils n'avaient point oublié, est
revenu après un long exil volontaire. Tous les visages, dans son
château, sont brillans de joie de son arrivée; les coupes sont sur la
table et les bannières sont déployées sur les créneaux. Au loin, sur les
vitraux peints de couleurs variées, se reflète en se jouant la flamme
hospitalière du foyer rallumé, autour duquel un cercle de
vassaux[loc17], aux yeux pétillans de gaîté, donne un libre cours à sa
loquacité bruyante.
[Note loc17: _Retainers_.]
2. Le chef de la maison de Lara est de retour. Pourquoi Lara a-t-il
traversé les mers? Laissé par la mort de son père (il était trop jeune
pour apprécier une telle perte) maître de lui-même,--il a reçu cet
héritage de malheur,--ce redoutable empire de soi-même, dont l'orgueil
humain s'empare pour détruire la paix du cÅur!--sans personne pour le
réprimander, et n'ayant que peu d'amis pour lui faire apercevoir les
mille sentiers dont la pente glissante entraîne au crime; c'est alors,
lorsque son âge demandait qu'il obéît, c'est alors que la jeunesse
fougueuse de Lara commandait à des hommes. Il n'est pas nécessaire de
suivre pas à pas sa jeunesse à travers tous les détours de la carrière
qu'elle parcourut. Courte elle parut à sa fougue impatiente; mais elle
fut assez longue pour causer à moitié sa perte.