18. Ils atteignent, à l'heure du crépuscule, leur île solitaire. Les

rochers semblent leur sourire; le port retentit de murmures joyeux; les

signaux brillent en tournant sur les hauteurs; les chaloupes plongent

dans la baie tranquille, et les joyeux dauphins les poussent à travers

l'écume; le cri aigu de l'oiseau de mer les salue lui-même de sa voix

discordante. Près de chaque lampe qui brille à travers les fenêtres de

leurs demeures, leur imagination se peint les amis qui en entretiennent

la clarté. Oh! qui peut sanctifier les joies du foyer comme l'aimable

rayon de l'espérance qui sourit du sein des vagues soulevées de l'Océan?

19. Les feux sont allumés sur la montagne et parmi les bosquets de

l'île; Conrad cherche au milieu d'eux la tour de Médora. Il regarde en

vain;--c'est étrange:--tous font la même remarque de surprise; au milieu

de tant de signaux, cette tour est seule dans l'obscurité. C'est

étrange;--autrefois son phare de salut n'avait jamais manqué. Maintenant

il n'est peut-être pas éteint, mais seulement voilé. Conrad descend avec

la première barque qui se porté au rivage, et contemple avec impatience

la lenteur des rames. Oh! que n'a-t-il des ailes plus rapides que celles

du faucon, pour le porter comme une flèche sur la cime de la montagne!

Au premier repos que prennent les rameurs, il n'attend pas,--ne perd pas

de tems à considérer;--il se jette dans les flots, lutte contre les

vagues, traverse la baie, et monte par le sentier familier à sa vue.

Il parvient à la porte de sa tour,--s'arrête un instant.--Aucun bruit ne

s'échappe de l'intérieur; et la nuit sombre régnait autour de lui. Il

frappe avec force,--aucune démarche, aucune réponse ne lui présage que

quelqu'un l'a entendu ou l'a cru dans le voisinage. Il frappe

encore,--mais faiblement,--car sa tremblante main se refusait de venir

au secours de son cœur troublé. La porte s'ouvre;--c'est un visage bien

connu,--mais ce n'est pas la forme qu'il est impatient de serrer dans

ses bras. On ne lui dit rien,--deux fois ses lèvres ont essayé de parler

sans pouvoir exprimer ce qu'il désire de savoir. Il saisit le

flambeau:--sa clarté va lui donner une réponse à tout;--cette lampe

s'échappe de sa main, et s'éteint dans sa chute. Il ne voudrait pas

attendre qu'elle soit rallumée; il lui en coûterait encore plus

d'attendre la clarté du jour. Mais, vacillant à travers le sombre

corridor, un autre flambeau jette des lueurs par intervalle. Conrad se

précipite dans l'appartement,--ses yeux contemplent tout ce que son cœur

ne pouvait croire,--bien qu'il l'eût pressenti!

20. Il ne s'est point détourné,--ne parle point,--ne défaille point;--il

a fixé ses regards sur elle, et contemple une forme qui n'a plus de vie.

Il la contemple:--qu'il faut de tems, en dépit de la douleur, pour se

persuader, et oser s'avouer que nous contemplons en vain un objet chéri

qui n'est plus! Médora avait été si belle et si calme dans sa vie que la

mort se présentait chez elle sous un aspect plus doux; et les fleurs

glacées [c17] que sa main plus glacée tenait encore étaient pressées

doucement, comme si elle les eût serrées à peine, ou qu'elle eût feint

de dormir, et qu'elle se fût moquée des larmes répandues déjà sur elle.

De longues veines bleues se dessinaient sur ses paupières blanches comme

la neige, qui voilaient--des pensées disparues de ces yeux autrefois

pleins de vie.--Oh! c'est surtout sur les yeux que la mort exerce sa

puissance, et bannit l'ame de son trône de lumière! Ils se sont

affaissés et ternis ces cercles bleus dans cette longue et dernière

éclipse de la vie; mais la mort a épargné, pour un instant, la fraîcheur

des lèvres de Médora:--elles semblent avoir oublié de sourire, et désiré

du repos--seulement pour un instant. Mais le blanc linceul, et chaque

tresse tombante de ses cheveux longs,--beaux--mais dispersés dans un

dernier abandon privé de vie, et qui naguère, jouets du vent d'été,

s'échappaient des guirlandes qui s'efforçaient de les retenir dans leur

couronne; ces cheveux--et sa joue pâle et pure réclament le froid de la

tombe.--Elle n'est plus rien;--pourquoi Conrad est-il encore auprès

d'elle?

21. Il n'a fait aucune question;--toutes celles qu'il aurait pu faire

avaient été résolues par le premier regard qu'il avait jeté sur ce front

calme--et froid comme le marbre. C'était assez pour lui,--elle était

morte,--que lui importait comment? L'amour de la jeunesse, l'espérance

de meilleures années, là source des désirs les plus doux, des craintes

les plus tendres; le seul être vivant qu'il n'ait pu haïr; tout lui

était ravi,--et il avait mérité ce destin, mais il n'en sent pas moins

toute l'amertume.--L'homme de bien se tourne, pour obtenir un terme Ã

ses douleurs, vers ces régions d'où le crime est à jamais repoussé;

l'homme orgueilleux--le méchant--qui ont fixé leurs joies ici-bas, et

trouvent la terre suffisante pour leurs douleurs, perdent tout en

perdant ce qui les attache à cette terre--peu de chose peut-être.--Mais

qui abandonne avec résignation tout ce qui faisait son bonheur? Beaucoup

de regards stoïques et d'aspects sévères masquent des cœurs où le

chagrin a laisse peu de choses à connaître; et de nombreuses et tristes

pensées demeurent cachées, mais non perdues dans les sourires de ceux

auxquels ils conviennent d'autant moins qu'ils les prodiguent davantage.

22. Ceux qui l'éprouvent le plus vivement sont ceux qui expriment le

plus mal ce désordre d'un cœur souffrant, où mille pensées se soulèvent

pour se concentrer dans une seule, et qui cherchent dans toutes le

refuge qu'ils ne trouvent dans aucune. Nulles paroles ne suffisent pour

peindre les émotions intimes de l'ame, car la vérité refuse toute

éloquence au malheur. L'épuisement pèse de tout son poids sur l'ame

abattue de Conrad, et la stupeur l'a presque rendu immobile. Il est

maintenant si faible:--que l'attendrissement de sa mère remplit ces yeux

farouches, qui pleurent comme ceux d'un enfant. C'était seulement la

faiblesse de son cerveau qui annonçait une douleur irréparable. Personne

ne vit les larmes qui tombaient de ses yeux;--peut-être, devant des

témoins, cette inutile effusion de la douleur ne se fût point prononcée.

Ces larmes n'ont pas long-tems coulé;--il les essuie avant de

s'éloigner, le cœur abandonné de tout,--sans

espérance,--brisé,--inconsolable! Le soleil paraît sur l'horizon,--mais

le jour de Conrad est sombre; la nuit survient: ses ténèbres ne le

quitteront plus. Il n'y a pas de ténèbres plus noires que le nuage de

l'ame, aux yeux fatigués du malheur:--c'est le plus aveugle des

aveuglemens! Celui qui l'éprouve ne peut--n'ose voir;--mais il se tourne

du côté de l'ombre la plus épaisse,--et ne veut pas souffrir un guide!

23. Le cœur de Conrad était formé pour la douceur,--mais il fut emporté

violemment dans l'inconduite. Trahi de trop bonne heure, et trompé trop

long-tems, ses sentimens les plus purs,--comme les gouttes d'eau qui

tombent et se durcissent dans la grotte, s'étaient durcis de même, moins

clairs peut-être que les stalactites, après avoir passé par les filtres

terrestres, mais enfin écoulés, glacés et pétrifiés. Cependant les

tempêtes sont arrivées, et la foudre a brisé le rocher de glace; si son

cœur est semblable, il s'est brisé sous le choc de la foudre.

Là croît une fleur à l'abri de cet âpre rocher; quoique noire ait été

son ombre,--il l'avait protégée,--il l'avait sauvée jusqu'à ce jour. Le

tonnerre est venu,--ses traits les ont frappés tous deux; la solidité du

granit et la jeunesse de la fleur. Cette aimable plante n'a pas laissé

une feuille pour dire son histoire; mais elles se sont dispersées et

flétries où elles sont tombées, et de son froid protecteur il ne reste

que des fragmens entassés, mais en éclats, sur une plage stérile!

24. C'est le matin;--peu des compagnons de Conrad osent se hasarder Ã

troubler sa solitude. Anselme cherche enfin à pénétrer dans sa tour; il

n'y était plus:--on ne l'a pas vu le long du rivage de la mer. Avant la

nuit, toute l'île alarmée a été parcourue dans tous les sens. Le matin

suivant--d'autres recherches commencent, et son nom retentit jusqu'Ã

fatiguer les échos. Mont,--grottes,--cavernes,--vallées,--tout est

exploré en vain. On trouve sur le rivage la chaîne brisée d'une barque.

L'espérance renaît dans les cœurs;--les pirates se mettent à sa trace

sur la mer. Tout est inutile;--les jours roulent sur les jours qui ne

sont plus, et Conrad ne revient pas:--il ne reviendra plus depuis ce

jour. Aucun vestige, aucunes nouvelles de son sort n'indiquent où il

supporte ses douleurs, ou bien où il a succombé à son désespoir!

Long-tems ses compagnons pleurèrent celui que nul être qu'eux ne pouvait

pleurer; et beau fut le monument qu'ils élevèrent à son amie. Pour lui,

aucune pierre monumentale ne fut élevée pour rappeler sa mort douteuse

et des actions trop vaguement connues. Il laissa un nom de corsaire aux

tems à venir, lié à une vertu, et associé à un millier de crimes[c18].

FIN DU CORSAIRE.

NOTES

DU CORSAIRE.

Le tems, dans ce poème, pourra paraître trop court pour les événemens;

mais toutes les îles de la mer Égée sont à peu d'heures de navigation du

continent, et le lecteur voudra bien être assez bon pour prendre _le

vent_ comme je l'ai souvent trouvé.

NOTE 1.

_Roland furieux_, chant X.

NOTE 2.

Dans la nuit, particulièrement sous les latitudes chaudes, chaque coup

de rame, chaque mouvement des chaloupes ou des vaisseaux est suivi par

un éclat léger de lumière qui se détache de l'eau comme une feuille

lumineuse.

NOTE 3.

Café.

NOTE 4.

Pipe, en turc.

NOTE 5.

Jeunes danseuses.

NOTE 6.

On a objecté que l'entrée déguisée de Conrad comme espion est hors de la

nature.--Il en est peut-être ainsi.--Je trouve quelque chose dans

l'histoire qui ne lui est pas contraire.

«Désireux de connaître par ses propres yeux la situation des Vandales,

Majorien se hasarda, après avoir dissimulé la couleur de ses cheveux, de

visiter Carthage sous le nom de son ambassadeur; et Genséric fut par la

suite bien mortifié par cette découverte qu'il fit d'avoir entretenu et

renvoyé l'empereur des Romains. Une pareille anecdote peut être rejetée

comme une fiction invraisemblable; mais c'est une fiction qui n'aurait

pu être imaginée que dans la vie d'un héros.»

(GIBBON, _Décadence et Chute_, vol. VI.)

Que le caractère de Conrad n'en soit pas moins hors nature, je tâcherai

de prouver le contraire par quelques coïncidences historiques que j'ai

rencontrées depuis que j'ai écrit _le Corsaire_.

«Eccelin, prisonnier, dit Rolandini, s'enfermait dans un silence

menaçant; il fixait sur la terre son visage féroce, et ne donnait point

d'essor à sa profonde indignation.--De toutes parts, cependant, les

soldats et les peuples accouraient; ils voulaient voir cet homme, jadis

si puissant, et la joie éclatait de toutes parts.

«Eccelin était d'une petite taille; mais tout l'aspect de sa personne,

tous ses mouvemens indiquaient un soldat.--Son langage était amer, son

déportement superbe;--et, par son seul regard, il faisait trembler les

plus hardis.»

(SISMONDI, tome III, page 219-220.)

«_Gizericus_ (Genséric, roi des Vandales, le conquérant de Carthage et

de Rome), _statura mediocris, et equi casu claudicans, animo profundus,

sermone rarus, luxuriœ contemptor_, _irâ turbidus, habendi cupidus, ad

sollicitandas gentes providentissimus_, etc., etc.»

(JORNANDES, _de Rebus Geticis_, c. 33.)

Je demande pardon d'avoir cité ces ténébreuses réalités pour donner de

la contenance à mon _Giaour_ et à mon _Corsaire_.

NOTE 7.

Les derviches sont dans des couvens et de différens ordres comme les

moines.

NOTE 8.

Satan.

NOTE 9.

C'est un effet habituel et non pas nouveau de la colère des Musulmans.

(Voyez les _Mémoires du prince Eugène_, p. 24.) «Le séraskier reçut une

blessure à la cuisse; il arracha sa barbe par la racine, parce qu'il se

trouvait forcé de quitter le champ de bataille.»

NOTE 10.

Gulnare, nom de femme; il signifie littéralement _la fleur du

grenadier_.

NOTE 11.

On peut citer, par exemple, sir Thomas Morus sur l'échafaud, et Anne de

Boylen qui, dans la Tour, sa prison, en passant la main sur son cou,

remarqua que «il était trop délicat pour causer beaucoup de peine Ã

l'exécuteur.» Pendant une partie de la révolution française, il était

venu de mode de laisser quelques bons _mots_ comme un legs; et la

quantité des derniers bons mots facétieux des victimes, prononcés durant

cette période, pourrait former un volume assez considérable de facéties

mélancoliques.

NOTE 12.

Socrate but la ciguë peu de tems avant le coucher du soleil (l'heure des

exécutions) quoique ses disciples le priassent d'attendre la disparition

totale de cet astre.

NOTE 13.

Le crépuscule en Grèce est beaucoup plus court que dans notre propre

climat; les jours en hiver sont plus longs, mais plus courts en été.

NOTE 14.

Le _kiosque_ est une maison d'été turque. Le palmier est hors des murs

actuels d'Athènes, non loin du temple de Thésée, dont un mur seul le

sépare. L'eau du Céphise est réellement bien rare, et l'Ilissus n'en a

pas du tout.

NOTE 15.

Les vers précédens, jusqu'à la section 2, avaient peut-être peu de chose

à faire ici, car ils font partie d'un poème non publié (quoique

imprimé[n6]); mais ils furent écrits sur les lieux, au printems de 1811,

et--j'ai peine à savoir pourquoi--le lecteur devra m'excuser, s'il le

peut, de leur nouvelle apparition dans ce poème.

[Note n6: _La Malédiction de Minerve_.]

NOTE 16.

Le _comboloïo_ ou rosaire turc; les grains en sont au nombre de

quatre-vingt-dix-neuf.

NOTE 17.

Dans le Levant, c'est la coutume de jeter des fleurs sur le corps des

morts, et de placer un bouquet dans la main des jeunes personnes.

NOTE 18.

Que le point d'honneur qui est représenté par un exemple du caractère de

Conrad n'a pas été porté au-delà des bornes de la probabilité, c'est une

proposition qui peut être confirmée par l'anecdote suivante d'un

flibustier, confrère du pirate, dans la présente année 1814.

Nos lecteurs ont tous connaissance de l'entreprise dirigée contre les

pirates de Barrataria; mais peu d'entre eux, nous le pensons, ont été

instruits de la situation, de l'histoire, ou de la nature de

l'établissement. Pour l'instruction de ceux qui n'en ont pas

connaissance, nous avons reçu d'un ami la relation intéressante qui

suit, des principaux faits dont il a une connaissance personnelle, et

qui ne peut manquer d'intéresser quelques-uns de nos lecteurs.

«Barrataria est une baie ou un bras étroit du golfe de Mexico; il

traverse une riche, mais très-plate contrée, jusqu'à ce qu'il atteigne Ã

un mille de distance le fleuve Mississipi, quinze milles au-dessous de

la Nouvelle-Orléans. La baie a des branches innombrables, dans

lesquelles on peut se placer en toute sécurité et échapper à toutes les

recherches. Elle communique avec trois lacs situés au sud-ouest, et ces

trois lacs avec un autre du même nom, contigu à la mer, où il se trouve

une île formée par les deux bras de ce lac et par l'Océan. Les côtés Est

et Ouest de cette île furent fortifiés, l'année 1811, par une bande de

pirates, sous le commandement d'un certain monsieur La Fitte. La plus

grande majorité de ces pirates sont de cette classe de population de la

Louisiane qui avait fui de l'île Saint-Domingue, lors des troubles qui y

survinrent, et qui trouva un asile dans l'île de Cuba. Ce fut lorsque la

dernière guerre entre la France et l'Espagne commença qu'ils furent

obligés d'abandonner cette île, dans le délai de peu de jours. Sans

cérémonie, ils entrèrent dans les États-Unis, et la plupart dans la

Louisiane, avec tous les nègres qu'ils possédaient à Cuba. Il leur fut

notifié, par le gouverneur de cet état, l'article de la constitution qui

défend l'importation des esclaves; mais, en même tems, ils reçurent

l'assurance du gouverneur qu'il obtiendrait pour eux, s'il était

possible, l'approbation du congrès pour conserver cette propriété.

L'île de Barrataria est située à peu près à 29° 15' de latitude, et 92°

30' de longitude. Elle est aussi remarquable pour son air sain que pour

l'abondance des poissons qui peuplent ses parages. Le chef de cette

horde, comme Charles de Moor, avait quelques vertus mêlées à des vices

nombreux. Dans l'année 1813, ce parti, par ses attentats et son audace,

avait fixé l'attention du gouverneur de la Louisiane; et pour détruire

cet établissement, il pensa qu'il était convenable de le frapper par la

tête. Il offrit en conséquence une récompense de 500 dollars à celui qui

lui apporterait la tête de monsieur La Fitte, qui était bien connu des

habitans de la côte de la Nouvelle-Orléans, par les relations immédiates

qu'il eut avec eux comme ayant exercé autrefois dans leur ville, avec

grande réputation, l'art de l'escrime qu'il avait appris dans l'armée de

Buonaparte, où il avait servi comme capitaine. La récompense qui avait

été offerte pour la tête de La Fitte fut en retour offerte par celui-ci

pour celle du gouverneur, mais portée à 15,000 dollars. Le gouverneur

fit marcher une compagnie de soldats sur l'île de La Fitte, avec ordre

de brûler et de saccager tout l'établissement, et d'en emmener à la

Nouvelle-Orléans tous les bandits. Cette compagnie, sous le commandement

d'un homme qui avait été l'ami intime du hardi capitaine, s'approcha

très-près des fortifications de l'île avant d'avoir vu un homme ou

entendu un bruit, lorsque toutà-coup il entendit un coup de sifflet,

semblable à celui d'un contre-maître. Alors il se trouva lui-même

enveloppé par une troupe d'hommes armés, qui s'étaient précipités des

secrètes avenues qui conduisaient à la baie. Ce fut ici que ce moderne

Charles de Moor se distingua par quelques nobles traits; car

non-seulement il ne se borna pas à épargner la vie de celui qui était

venu attaquer son île pour lui faire perdre la sienne et celle de tout

ce qui lui était cher, mais encore il lui offrit de quoi procurer à cet

honnête soldat une existence aisée pour le reste de ses jours, ce que

celui-ci refusa avec indignation. Alors, avec la permission de son

vainqueur, il s'en retourna à la Nouvelle-Orléans. Cette circonstance et

quelques autres événemens semblables prouvèrent que la bande des pirates

ne pouvait être prise par terre. Nos forces navales ayant toujours été

faibles dans ces parages, des expéditions pour la destruction de cet

illicite établissement ne pouvaient être attendues d'elles jusqu'à ce

qu'elles eussent reçu des renforts; car un officier de l'armée navale,

avec un plus grand nombre de chaloupes de guerre dans cette station, fut

forcé de se retirer devant les forces supérieures de La Fitte. Aussitôt

qu'une augmentation de l'armée navale permit une attaque, elle fut

faite: la ruine totale des bandits en a été le résultat; et aujourd'hui

que ce point presque invulnérable, et la clef de la Nouvelle-Orléans, se

trouve purgé d'ennemis, il est à espérer que le gouvernement saura le

conserver par une force militaire imposante.»

(_Extrait d'un journal américain_.)

On trouve dans la continuation du _Dictionnaire biographique de Granger_

par le Noble; un singulier passage, dans sa notice sur l'archevêque

Blackbourne; comme il a quelque analogie avec la profession du héros du

poème précédent, je ne puis résister au désir de le citer.

«Il y a quelque chose de mystérieux dans l'histoire et le caractère du

docteur Blackbourne. La première n'est que très-imparfaitement connue;

et le bruit a couru qu'il avait été un forban, et qu'un de ses confrères

dans cette profession ayant demandé à son arrivée en Angleterre ce

qu'était devenu son vieux camarade Blackbourne, reçut pour réponse qu'il

était archevêque d'York. Nous savons que Blackbourne fut installé

sous-doyen d'Exter en 1694, office qu'il résigna en 1702. Mais après la

mort de son successeur, Lewis Barnek, qui arriva en 1704, il l'obtint de

nouveau. L'année suivante il devint doyen; et en 1714, il devint

archi-doyen de Cornwall. Il fut sacré évêque d'Exter le 24 février 1716,

et transféré à York le 28 novembre 1724, en récompense, selon la

chronique scandaleuse de la cour, pour avoir marié George Ier à la

duchesse de Munster. Ceci, cependant, paraît avoir été une pure

calomnie. Comme archevêque, il se conduisit avec une grande prudence, et

fut également respectable comme administrateur des revenus de son siége.

Le bruit circulait qu'il avait conservé les vices de sa jeunesse, et

qu'une passion pour le beau sexe formait un _item_ dans la liste de ses

faiblesses; mais bien loin d'avoir été convaincu par soixante-dix

témoins, il ne paraît pas qu'il ait été accusé directement par un seul.

Bref, je considère toutes ces accusations comme des effets de pure

malignité. Comment est-il possible qu'un forban ait pu être aussi

instruit et aussi savant que l'était certainement Blackbourne? Il avait

une connaissance si parfaite des classiques (particulièrement des

tragiques grecs), que, capable comme il l'était de les lire avec autant

de facilité que Shakspeare, il devait avoir consacré beaucoup de tems et

de peine pour les comprendre ainsi, et pour être autant versé dans les

langues savantes. Il avait été indubitablement élevé au collége de

l'église du Christ, à Oxford. On le dit y avoir été un homme

très-aimable; ceci toutefois fut tourné contre lui par ce dicton: «Il a

gagné plus de cœurs que d'ames.»

--«La seule voix qui pouvait calmer les passions du sauvage Alphonse III

était celle d'une femme aimable et vertueuse, le seul objet de son

amour: c'était la voix de Dona Isabella, fille du duc de Savoie et

petite-fille de Philippe II, roi d'Espagne. Ses dernières paroles en

mourant firent sur sa mémoire une profonde impression: cet esprit

hautain fondit en larmes; et après ce dernier embrassement, Alphonse se

retira dans sa chambre pour déplorer sa perte irréparable, et méditer

sur la vanité de la vie humaine.»

(_Œuvres mêlées de_ GIBBON.)

FIN DES NOTES DU CORSAIRE.

LARA.

Chant Premier.

1. Les serfs sont joyeux dans le vaste domaine de Lara, et l'esclavage a

oublié à moitié ses chaînes féodales. Lui, leur seigneur inattendu,

qu'ils n'espéraient plus revoir, mais qu'ils n'avaient point oublié, est

revenu après un long exil volontaire. Tous les visages, dans son

château, sont brillans de joie de son arrivée; les coupes sont sur la

table et les bannières sont déployées sur les créneaux. Au loin, sur les

vitraux peints de couleurs variées, se reflète en se jouant la flamme

hospitalière du foyer rallumé, autour duquel un cercle de

vassaux[loc17], aux yeux pétillans de gaîté, donne un libre cours à sa

loquacité bruyante.

[Note loc17: _Retainers_.]

2. Le chef de la maison de Lara est de retour. Pourquoi Lara a-t-il

traversé les mers? Laissé par la mort de son père (il était trop jeune

pour apprécier une telle perte) maître de lui-même,--il a reçu cet

héritage de malheur,--ce redoutable empire de soi-même, dont l'orgueil

humain s'empare pour détruire la paix du cœur!--sans personne pour le

réprimander, et n'ayant que peu d'amis pour lui faire apercevoir les

mille sentiers dont la pente glissante entraîne au crime; c'est alors,

lorsque son âge demandait qu'il obéît, c'est alors que la jeunesse

fougueuse de Lara commandait à des hommes. Il n'est pas nécessaire de

suivre pas à pas sa jeunesse à travers tous les détours de la carrière

qu'elle parcourut. Courte elle parut à sa fougue impatiente; mais elle

fut assez longue pour causer à moitié sa perte.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 05 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 12 / 24 段