--«Il pourrait retomber en mes mains!--et je le relâcherais alors pour

un jour,--quand le misérable est déjà dans mes mains? Relâcher mon

ennemi!--à la prière de qui?--de la tienne! belle solliciteuse!--C'est

là cette vertueuse reconnaissance que t'inspire la conduite du giaour

envers toi et les autres femmes, sans doute parce qu'il t'a

épargnée,--sans s'inquiéter si sa capture était belle! Mes remerciemens

et mes éloges lui sont aussi dûs.--Maintenant écoute! j'ai un conseil Ã

faire entendre à ton oreille gentille: je me défie de toi, femme! et

chacune de tes paroles imprime le sceau de la vérité aux soupçons qui

m'ont été inspirés. Portée dans ses bras à travers les flammes qui

consumaient le sérail,--dis, avais-tu du regret d'être ainsi emportée

par lui? Tu n'as pas besoin de répondre;--ta confusion parle, par la

rougeur qui monte déjà à tes joues coupables. Alors, aimable dame, pense

à toi! et prends garde: ce n'est pas seulement _sa_ vie qui demande un

tel soin! Encore une parole--oui--je n'en demande pas davantage. Maudit

fut le moment où il t'emporta loin des flammes; mieux eût

valu--mais--non--alors j'aurais gémi sur toi avec la douleur d'un

amant,--maintenant c'est ton maître qui t'avertit,--femme perfide! Ne

sais-tu pas que je puis couper tes ailes volages? Ce n'est pas seulement

par des paroles que je châtie ceux qui m'outragent; prends garde Ã

toi:--ne pense pas que ta perfidie reste impunie!»

Il se lève--et il s'éloigne lentement, l'air sévère, la rage dans les

regards et la menace dans ses adieux. Ah! peu en a été émue cette reine

des femmes fortes--qu'un front irrité n'a jamais effrayée, que les

menaces n'ont jamais subjuguée. Seyd ne connaissait guère ton cœur, ô

Gulnare! il ne savait pas combien l'amour avait sur lui d'empire, et de

quelle audace la persécution pouvait le rendre capable. Les soupçons du

pacha lui parurent des outrages,--car elle ne connaissait pas encore

combien étaient profondes les racines d'où naissait sa compassion.--Elle

était une esclave;--par cela seul tout captif avait des droits à son

intérêt, et ce sentiment ne différait d'un autre que de nom. Démêlant Ã

peine les motifs des sentimens qui l'agitent,--ne tenant nul compte de

la colère du pacha, elle voulut s'exposer à de nouveaux dangers, en

essayant encore de calmer sa haine,--jusqu'à ce que s'éleva dans son

esprit ce combat de la pensée, source des malheurs de la femme!

6. Cependant--pleins d'anxiété--tristement longs--calmes et uniformes

s'écoulent les jours et les nuits de Conrad.--Si son ame n'avait pas su

dompter la terreur, elle n'eût pu supporter ce redoutable intervalle du

doute et de la crainte, lorsque chaque heure pouvait le condamner à un

supplice pire que la mort; lorsque chaque pas que répétait l'écho de la

porte de sa prison pouvait être celui de l'homme qui devait le conduire

où le pieu fatal l'attendait: lorsque chaque voix qui frappait son

oreille pouvait être la dernière qu'il lui était permis d'entendre: si

son ame n'avait pu dompter la terreur,--cet esprit austère et haut eût

prouvé qu'il était aussi peu disposé à mourir qu'incapable de s'en

préserver. Il était abattu,--peut-être vaincu;--cependant il supportait

en silence ce conflit de pensées plus redoutables que tout ce qu'il

avait essuyé jusqu'alors. La chaleur du combat, le fracas des tempêtes

laissent à peine une idée assez inactive pour être un tourment; mais

emprisonné et chargé de fers dans une étroite solitude, se torturer, en

proie à tous les souvenirs les plus divers; méditer sans cesse sur son

propre cœur, sur ses irréparables fautes, sur son destin futur;--se voir

dans l'impossibilité d'éviter ce dernier--et de réparer les

premières;--compter les heures qui nous poussent impérieusement à notre

fin, sans avoir un ami pour nous consoler, et redire aux autres que la

mort a été reçue par nous comme un bien; autour de nous des ennemis

toujours prêts à mentir sur notre vie passée, et à calomnier nos

derniers instans; avoir devant soi des tortures que l'ame se sent

capable de braver, quoiqu'elle doute si la chair frémissante sera assez

forte pour les supporter, et si un simple cri ne déshonorera pas les

plus beaux sentimens, et ne lui ravira pas la plus noble gloire, celle

du courage; la vie que l'on perd ici-bas, se la voir déniée en haut par

ceux qui s'arrogent le monopole des faveurs du ciel; et surtout se voir

ravir quelque chose de plus qu'un paradis douteux--le ciel de nos

espérances terrestres--celle qui est la bien-aimée de nos cœurs; telles

sont les pensées dont un captif est assiégé, et qui lui font éprouver

des angoisses qui surpassent les douleurs mortelles: ce sont ces pensées

qui assiégeaient Conrad.--Les supporte-t-il lâchement ou avec courage?

puisqu'il n'y succombe pas, il faut bien qu'il en soit ainsi!

7. Le premier jour est passé, il n'a pas vu Gulnare;--le second--le

troisième--elle n'est pas encore revenue; mais ce que ses paroles

avaient avancé, ses charmes l'ont accompli, ou autrement il n'aurait pas

vu un autre soleil. Le quatrième s'est écoulé, et avec la nuit une

tempête est venue mêler sa puissance de terreur à celle des ténèbres.

Oh! comme Conrad prêtait avidement l'oreille aux mugissemens de l'abîme,

qui jusqu'alors n'avaient pas encore interrompu son sommeil! et son

imagination sauvage s'égare dans de plus sauvages désirs, inspirée

qu'elle est par la lutte de son propre élément! Souvent il s'était

élancé sur ces vagues ailées, et il aimait leur rudesse impétueuse qui

rendait sa course plus rapide. Et maintenant le mugissement de l'océan

qui retentit à son oreille est pour lui une voix depuis long-tems

connue, qui lui dit--hélas! que c'est vainement qu'elle est si près de

lui!

Le vent au-dessus de lui fait entendre de lourds sifflemens; et,

doublement retentissans, les nuages qui portent le tonnerre ébranlent la

tourelle de sa prison; la foudre reluit à travers les barreaux, et

réjouit plus le cœur de Conrad que l'astre de la nuit. Il traîne sa

lourde chaîne vers ces barreaux éclairés pour y attirer le tonnerre, en

désirant _que ce péril_ ne fût pas vain. Il soulève ses bras chargés de

fers vers le ciel, en le priant de lancer dans sa pitié un de ses

carreaux enflammés pour l'anéantir: le fer qu'il porte et sa prière

impie les attirent également.--La tempête roule au loin et dédaigne de

frapper; ses voix retentissantes s'affaiblissent dans le

lointain,--elles s'éteignent.--Conrad se retrouve seul, comme si quelque

ami infidèle eût dédaigné d'écouter ses gémissemens.

8. L'heure de minuit est passée,--et un pas léger s'approche de la porte

massive;--il s'arrête,--il s'approche de nouveau; le verrou criant et la

clef au son triste tournent légèrement: son cœur l'a devinée,--c'est la

belle Gulnare! Quels que soient ses péchés, cette femme est pour lui un

ange protecteur, et belle aussi comme l'imagination d'un ermite pourrait

la peindre. Cependant elle est changée depuis qu'elle est venue pour la

première fois dans cette prison; sa joue est plus pâle, sa démarche plus

chancelante. Elle tourne vers le prisonnier son œil noir et inquiet, et

ce regard exprime avant ses paroles ces mots: «Tu dois mourir! oui, tu

dois mourir; il ne te reste qu'une ressource, la dernière,--la pire de

toutes,--si les tortures ne la surpassaient encore.»

«Femme! je n'en dénie aucune;--mes lèvres expriment ce qu'elles ont déjÃ

exprimé:--Conrad est toujours le même. Pourquoi veux-tu chercher Ã

sauver la vie d'un condamné, et l'arracher à la sentence qu'il a

méritée? Oui, je l'ai bien méritée--non seul ici peut-être--j'ai bien

mérité la vengeance de Seyd par de nombreuses actions coupables.»

--«Tu me demandes pourquoi? pourquoi--oh! n'as-tu pas sauvé ma vie d'un

sort plus horrible que celui de l'esclavage? Tu me demandes

pourquoi?--le malheur t'a-t-il aveuglé sur les tendres entreprises de

l'esprit d'une femme? et dois-je te le dire? quoique mon cœur ressente

tout ce que la femme peut ressentir, sans pouvoir l'avouer--en dépit de

tes crimes--ce cœur le ressent pour toi. Il a éprouvé pour toi de la

crainte,--de la reconnaissance,--de la pitié, de la folie,--de l'amour.

Ne réplique pas, ne me conte plus ton histoire, ne me dis plus que tu en

aimes une autre--et que je t'aime en vain. Quoiqu'elle soit aussi tendre

que moi, qu'elle soit plus belle, je me précipite dans un danger qu'elle

n'oserait pas affronter. Son cœur, auquel le tien est si fidèle, est-il

digne du tien? Si je t'appartenais,--tu ne serais pas seul ici

maintenant. Épouse d'un proscrit,--elle laisse son époux errer seul sur

les vagues! Qui retient dans sa demeure une si galante dame? Mais assez

de paroles,--et sur ta tête et sur la mienne un sabre tranchant est

suspendu par un simple fil; si tu as encore du courage, et que tu

veuilles être libre, prends ce poignard, lève-toi et suis-moi!»

«Oui,--et mes chaînes! mes pieds, parés de ces ornemens, traverseront

avec grâce les gardes endormis! Tu l'as oublié,--est-ce là un

accoutrement pour fuir? ou est-il plus propre que tout autre au combat?»

«Défiant corsaire! j'ai gagné la garde, toujours prête à se révolter et

avide d'or. Une seule de mes paroles fera tomber tes chaînes; sans un

pareil secours comment pourrais-je rester ici? Depuis que nous nous

sommes rencontrés, j'ai mis le tems à profit; et si je me suis rendue

coupable, c'est toi qui a causé mon crime. Un crime!--ce n'est pas être

criminelle que de punir ceux de Seyd. Ce tyran détesté, Conrad,--il doit

mourir! Je te vois frémir;--mon ame est bien changée:--elle a été

outragée,--méprisée,--avilie;--elle sera vengée.--Accusée d'une trahison

que jusqu'ici mon cœur avait dédaignée,--trop fidèle, quoique enchaînée

dans une servitude trop amère; oui, tu souris!--mais il avait peu de

motifs de se plaindre: je n'étais pas alors perfide,--et toi, tu ne

m'étais pas encore si cher. Mais Seyd l'a soutenu;--et les jaloux, ces

tyrans qui, en nous tourmentant, nous portent à les trahir, méritent

bien le sort que leurs lèvres toujours maussades prédisent. Je ne l'ai

jamais aimé;--il m'acheta--quelque peu cher--puisqu'avec moi se trouvait

un cœur qu'il n'avait pu acheter. Je fus une esclave docile; il a dit

que, pour sa récompense, j'aurais fui volontiers avec toi. C'était faux,

tu le sais;--mais que de tels augures se repentent de leurs prévisions!

leurs paroles sont des outrages qui rendent leurs prévisions véritables.

Ce n'était pas à ma prière qu'il suspendait ta mort; cette grâce

éphémère n'était que pour lui donner le tems de préparer de nouveaux

supplices pour te torturer, et pour augmenter mon désespoir. Il a aussi

menacé ma vie; mais sa folie amoureuse[loc16] me réserve encore pour les

caprices de sa seigneurie. Quand il sera plus rassasié de ces charmes

qui se flétrissent et de moi, alors s'ouvrira le sac,--et la mer roule

près de ces lieux! Quoi! suis-je donc destinée à lui servir dans ses

caprices, comme un jouet d'enfant que l'on rejette dès qu'il a perdu ses

dorures? Je t'ai vu,--je t'ai aimé,--je te dois tout;--je voudrais te

sauver, quand ce ne serait que pour te prouver combien une esclave est

reconnaissante. Mais quand même le pacha n'aurait pas ainsi menacé ma

vie et mon honneur (et il tient bien ses sermens prononcés dans des

momens de colère), je t'aurais encore sauvé;--mais lui eût été épargné.

Maintenant je suis toute à toi--à tout préparée. Tu ne m'aimes pas,--tu

ne me connais pas,--ou, si tu me connais, c'est de la manière la plus

défavorable. Hélas! cet amour--ou cette haine m'est pour la première

fois connue.--Oh! que ne peux-tu éprouver ma constance, tu ne me

repousserais pas; tu ne refuserais pas l'amour ardent dont brûle un cœur

oriental. Il est maintenant le phare de ton salut,--maintenant il te

montre dans le port la proue d'un Maïnote; mais dans une chambre par où

nos pas doivent nous conduire, dort-il ne doit pas se réveiller--le

barbare tyran Seyd!»

[Note loc16: _His dotage_.]

«Gulnare!--Gulnare!--je n'avais jamais, jusqu'à ce moment, senti si

fortement mon abjecte fortune, ma renommée flétrie si humiliée. Seyd est

mon ennemi; il eût balayé ma troupe de la terre, avec un bras

impitoyable, mais frappant à découvert. C'est pourquoi je suis venu ici,

sur mon vaisseau de guerre, pour émousser le cimeterre par le cimeterre;

telle est mon arme,--et non le secret poignard:--qui épargne la vie et

l'honneur d'une femme, épargne aussi celle d'un ennemi qui dort. C'est

avec joie que je te sauvai, ô femme; ce n'était pas pour cela:--ne me

laisse pas penser que tu n'étais pas digne de ma pitié. Maintenant,

adieu donc!--que plus de paix soit réservé à ton cœur! La nuit

s'écoule:--c'est la dernière de mon repos terrestre!»

«Repose! repose! au soleil levant commenceront tes souffrances

nerveuses, et tes membres se tordront sur le pieu qui t'attend. J'ai

entendu donner les ordres,--j'ai vu--mais je ne le verrai plus.--Si tu

veux périr, je périrai avec toi. Ma vie,--mon amour,--ma haine,--tout ce

que je possède ici-bas dépend de cette résolution, corsaire! Mais il n'y

a que cette tentative! sans elle la fuite serait inutile.--Comment! les

poursuites assurées de Seyd, mes injures non vengées, ma jeunesse

déshonorée,--les longues, longues années consumées dans les regrets--un

seul coup nous délivre de toutes nos craintes à venir. Mais puisque la

dague convient moins à ton bras que l'épée, j'essaierai la fermeté d'une

main de femme. Les gardes sont gagnés;--encore un moment, et tout sera

consommé.--Corsaire! nous nous rencontrerons en lieu sûr, ou nous ne

nous rencontrerons plus. Si ma faible main faillit, le nuage du matin

roulera sur ton échafaud et sur mon linceul.»

9. Elle se détourna et disparut avant que Conrad eût pu lui répondre,

mais il la suit long-tems d'un œil inquiet; et recueillant, comme il

faut, les anneaux des chaînes qui le pressent, pour diminuer leur

longueur ainsi que le bruit de sa marche, il suit Gulnare, autant que le

lui permettent ses membres enchaînés, car les verroux ne retiennent plus

ses pas. Elle était noire et sinueuse la marche qu'il devait suivre, et

il ne savait pas où ce passage conduisait. Il n'y avait là ni lampes ni

gardes. Il aperçoit bientôt une sombre lueur:--cherchera-t-il ou

évitera-t-il une clarté si indistincte et si faible? Le hasard guide ses

pas,--une fraîcheur soudaine semble frapper son front, comme si c'était

l'air du matin.--Il a atteint une galerie découverte;--à ses regards

brille la dernière étoile de la nuit dans un ciel qui s'éclaircit.

Cependant à peine Conrad y fait-il attention. Une autre lumière, partie

d'une chambre solitaire, frappe sa vue. Il se dirige de ce côté. Une

porte entr'ouverte lui a laissé voir cette clarté dans l'intérieur, mais

rien de plus. Une figure se présente d'un pas précipité; elle

s'arrête,--se détourne,--s'arrête encore,--c'est elle enfin! Point de

poignard dans sa main,--aucun indice de crime.--«Grâces soient rendues Ã

ce cœur tendre,--elle n'a pu le tuer!» Il la regarde de nouveau; ses

regards sauvages et égarés semblent reculer de frayeur à la vue du jour.

Elle s'arrête,--rejette en arrière ses longues tresses de cheveux noirs

qui voilaient presque tout son visage et son beau sein: on dirait que sa

tête mal assurée sort d'un état de doute ou de terreur. Ils se

rencontrent;--sur le front de Gulnare,--inconnue par elle--oubliée--sa

main précipitée a laissé--une tache légère.--Conrad en observe la

couleur et devine--Oh! léger mais certain est le gage du crime:--c'est

du sang!

10. Conrad avait vu des combats;--il s'était nourri, dans la solitude de

son cachot, des tortures qui apparaissent d'avance au coupable condamné;

il avait été séduit,--châtié,--et la chaîne emprisonnait encore ses bras

qui pouvaient la porter à jamais: mais les combats,--la captivité,--le

remords,--tout ce qu'il a éprouvé de plus terrible,--ne l'ont jamais

fait frissonner,--n'ont jamais fait frémir le sang dans ses veines comme

cette tache de pourpre qui le glace d'horreur. Cette goutte de sang,

cette légère mais criminelle tache a fait disparaître tous les charmes

de cette beauté! Le sang qu'il a vu,--il aurait pu le voir couler sans

émotion;--mais alors c'eût été dans le combat, ou versé par une main

d'homme!

11. «C'en est fait!--il allait se réveiller,--mais c'en est fait.

Corsaire! il n'est plus:--tu me coûtes bien cher. Toute parole serait

vaine en ce moment,--fuyons,--fuyons! Notre barque nous attend, il est

déjà presque jour. Le petit nombre de gardes que j'ai séduits me sont

maintenant tout dévoués, et ces hommes viendront rejoindre ce qui survit

de ta troupe. Bientôt ma voix saura justifier mon bras, quand notre

voile nous emportera loin de ce rivage détesté.»

12. Elle frappa des mains,--et à travers la galerie accourent, équipés

et armés pour le combat, ses serviteurs--Grecs ou Maures. Ils s'arrêtent

silencieux, mais empressés; les chaînes de Conrad tombent. Encore une

fois ses membres sont libres comme le vent des montagnes! mais sur son

cœur pèse une telle tristesse qu'il semble que le poids des fers

l'accable maintenant. Aucunes paroles ne sont prononcées;--au signal de

Gulnare, une porte qui s'ouvre révèle une secrète issue qui conduit au

rivage. La cité est laissée en arrière;--ils se hâtent, ils atteignent

les vagues joyeuses qui bondissent sur le sable jaune. Et Conrad, se

laissant guider par Gulnare, suit ses volontés, ne s'inquiétant pas s'il

est sauvé ou trahi. La résistance était aussi inutile que si Seyd eût

encore vécu, pour se rassasier de la vue du supplice que sa vengeance

avait ordonné.

13. Ils sont embarqués, la voile est déployée, la brise légère

souffle;--que la mémoire de Conrad a d'objets à passer en revue! Il

tombe absorbé dans la contemplation, jusqu'au cap où il avait la

dernière fois jeté l'ancre, et qui élève dans les airs sa forme

gigantesque. Ah!--depuis cette fatale nuit, quoique courts aient été les

instans, il avait balayé un siècle de terreur, de peines et de crimes.

Au moment où l'ombre immense du rocher passa noire sur le mât du navire,

Conrad voila son visage, et éprouva dans cet instant une douleur amère.

Il se rappela tout,--Gonsalve et ses compagnons, son triomphe éphémère

et sa cruelle défaite; il pense aussi à elle, à son amie délaissée: il

se retourna et vit--Gulnare, l'homicide!

14. Elle observait sa contenance et les mouvemens de ses traits. Bientôt

elle ne put supporter cet aspect glacé, cette contenance froide qui la

repoussait; et cette sombre férocité qui était étrangère à ses regards

s'éteignit dans des larmes trop tardives. Elle s'agenouilla devant

Conrad et pressa sa main:--«Tu devrais encore me pardonner, quand Allah

lui-même m'accablerait de son courroux; sans cet attentat ténébreux, que

devenais-tu? Accable-moi de tes reproches;--mais non cependant--oh!

épargne-moi _maintenant_! Je ne suis pas ce que je te parais

être;--cette nuit terrible a égaré ma raison: ne te révolte pas contre

moi! Si je n'avais jamais aimé,--quoique moins criminelle, tu n'aurais

pas vécu--pour me haïr,--quand même tu l'aurais voulu.»

15. Elle s'est trompée sur les pensées de Conrad, ces pensées l'accusent

plutôt qu'elle; il se croit la cause, quoique involontaire, de ses

misères. Mais muettes, profondes, sombres et inexprimées, ces pensées

dévorent silencieusement son cœur. Cependant le vent est favorable, les

flots ne sont point soulevés, les vagues bleues se jouent devant la

proue du navire. Mais sur la ligne lointaine de l'horizon apparaît un

point noir--un mât--une voile--un vaisseau armé! Les hommes de quart sur

le tillac signalent leur petite barque, et une ample voile que le vent

arrondit dans les airs rend sa course plus rapide. Il s'approche avec

majesté, se presse sur sa proue, et ses flancs présentent un aspect

formidable. Une lueur subite est aperçue,--un boulet dépasse la barque

et glisse en sifflant sous les flots. Le pénétrant Conrad sort

tout-à-coup de sa rêverie silencieuse; une joie depuis bien long-tems

éteinte brille dans ses regards: «C'est mon pavillon--mon pavillon

rouge! Allons--allons--je ne suis pas encore abandonné de tout sur

l'Océan!» Les pirates reconnaissent le signal, ils répondent au salut;

ils mettent la chaloupe en mer, et les voiles sont baissées. «C'est

Conrad! c'est Conrad!» Le commandement ne peut réprimer les transports

et les acclamations qui s'élèvent du tillac! C'est avec une vive

allégresse et un sentiment d'orgueil qu'ils le voient monter de nouveau

sur son vaisseau. Un sourire s'épanouit sur chacun de ces rudes visages;

ils peuvent à peine s'empêcher de presser leur chef dans leurs francs

embrassemens. Lui, oubliant à demi ses dangers et sa défaite, répond Ã

leur accueil comme un chef doit y répondre, serre avec un mouvement

cordial la main d'Anselme, et il sent qu'il peut encore vaincre et

commander!

16. Ces premiers momens de joie passés, les sentimens qui débordent les

corsaires sont des regrets de ramener leur chef sans avoir frappé un

seul coup. Ils avaient mis à la voile, préparés pour la

vengeance;--s'ils avaient su que c'était la main d'une femme qui avait

délivré leur chef et leur avait enlevé cette gloire,--moins scrupuleux

que l'orgueilleux Conrad, ils l'auraient nommée leur reine. Par maint

sourire interrogatif, et par une surprise d'admiration, ils se

communiquent tout bas leurs pensées en regardant Gulnare. Mais elle,

tantôt au-dessus,--tantôt au-dessous de son sexe; elle, que le sang n'a

point épouvantée, est troublée par leurs regards. Elle tourne vers

Conrad un regard faible et suppliant, baisse son voile, et se tient

silencieuse à ses côtés. Ses bras sont doucement croisés sur ce cœur

qui--Conrad sauvé--a résigné le reste au destin. Quoique quelque chose

de pire que la frénésie puisse remplir ce cœur, extrême en amour comme

en haine, en bien comme en mal, le dernier des crimes l'a laissée encore

femme après son exécution!

17. Conrad l'a remarquée, et il a éprouvé--ah! pouvait-il moins? il a

éprouvé de l'horreur pour cette action,--mais de la pitié pour sa

position cruelle. Ce qu'elle a fait, des torrens de larmes ne pourront

jamais l'effacer, et le ciel la punira au jour de sa colère. Mais--ce

qu'elle a fait, il le sait: quel que soit son crime, c'est pour lui que

le poignard a frappé, que le sang a été versé; et il est libre!--et pour

lui elle a donné tout ce qu'elle possédait sur la terre, et plus que

tout dans le ciel! Alors il se tourne vers cette esclave aux yeux noirs

qui baisse les yeux vers la terre en rencontrant son regard. Elle lui

paraît changée et humiliée,--faible et timide; mais variant souvent la

couleur de ses joues jusqu'aux teintes les plus profondes de la

pâleur,--tout ce qui en reste rouge est cette tache terrible qui a

rejailli sur elle de la blessure faite par le poignard! Conrad prend sa

main;--elle a frémi:--il est maintenant trop tard.--Cette main si douce

au toucher de l'amour,--si puissante dans les inspirations de la haine,

Conrad a serré cette main; elle a frémi,--et la sienne a perdu sa

fermeté, et sa voix est altérée. «Gulnare!»--mais elle ne répond

rien.--«Chère Gulnare!» Elle a levé les yeux:--c'est sa seule

réponse;--elle se précipite dans ses bras. S'il l'avait repoussée de cet

asile de repos, son cœur eût été au-dessus ou au-dessous d'un cœur

mortel; mais--bien ou mal--il ne la repoussa point de ses bras.

Peut-être, sans les murmures de sa conscience, sa dernière vertu alors

serait allée rejoindre les autres. Cependant Médora elle-même aurait pu

pardonner ce baiser qui ne demandait rien de plus d'une femme si belle;

le premier et le dernier que la fragilité humaine déroba à la

constance--sur des lèvres où l'amour avait exhalé tout son souffle; sur

des lèvres--dont les soupirs interrompus répandaient un parfum semblable

à celui que ce dieu venait de rafraîchir par l'agitation de son aile!

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 05 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 11 / 24 段