11. C'est dans la chambre la plus élevée de sa plus haute tour que le

pacha a jeté Conrad et l'a fait charger de chaînes. Son palais a été

consumé par les flammes:--cette forteresse sert à la fois de prison Ã

son captif et de retraite à sa cour. Conrad n'a pas beaucoup à blâmer

cette sentence; si son ennemi eût été vaincu, il eût éprouvé le même

sort. Il est seul;--et dans sa solitude, il est descendu dans son cœur

coupable: mais il avait endurci ce cœur contre l'infortune. Il n'est

qu'une seule pensée qu'il ne peut--qu'il n'ose aborder: «Oh! comment

Médora va-t-elle supporter ces nouvelles?» Alors--seulement alors--il

soulève ses mains en les frappant l'une contre l'autre, et repousse avec

rage les fers dont elles sont chargées. Mais tout-à-coup il trouva,--ou

feignit de trouver,--on ne fit que rêver une espérance, et il sourit en

se moquant lui-même de sa douleur: «Que la torture vienne quand elle le

voudra--ou quand elle le pourra; n'ai-je pas plus besoin de repos pour

me préparer à ce jour fatal?» Cela dit, il se traîne lentement vers sa

natte; et quelles qu'aient été ses visions, il fut promptement endormi.

Il était à peine minuit lorsque cette mortelle attaque avait commencé.

Les plans que Conrad avait médités mûrement étaient exécutés; et le

démon du carnage met si bien à profit la fuite précipitée du tems, qu'il

avait laissé à peine un crime à commettre. Une heure vit Conrad lutter

avec les vagues,--déguisé,--découvert, conquérant, vaincu, saisi,

condamné,--tour à tour chef de bande sur terre--et pirate sur la

mer,--détruisant,--sauvant,--emprisonné--et endormi!

12. Il paraît sommeiller dans un calme profond,--car sa respiration est

à peine sensible.--Ah! trop heureux si elle avait cessé pour toujours!

Il dort;--mais qui se penche sur son sommeil paisible? ses ennemis se

sont retirés--et il n'a pas d'amis dans ces lieux. Serait-ce quelque

séraphin envoyé d'en haut pour lui apporter sa grâce? non, c'est une

forme terrestre avec des traits divins! Son bras blanc porte une

lampe--qu'elle tient soigneusement cachée, de peur que les rayons de

cette lampe ne frappent soudainement la paupière de cet œil fermé, qui

ne s'ouvrira plus qu'à la douleur pour se refermer encore,--se refermer

pour jamais. Quelle est cette beauté, à l'œil si noir, à la joue si

belle et si fraîche, au front couronné par des touffes épaisses de

cheveux tressés et ornés de pierreries, à la forme si aérienne,--aux

pieds nus qui brillent comme de la neige, et se posent si

silencieusement sur la terre?--Comment est-elle parvenue jusqu'en ces

lieux, à travers les gardes et la nuit la plus épaisse? Ah! demandez

plutôt ce qu'une femme ne peut oser, une femme que la jeunesse et la

pitié conduisent comme toi, ô Gulnare!

Elle n'avait pu dormir;--et tandis que le pacha repose dans des songes

troublés par l'image de son prisonnier, Gulnare s'est échappée de sa

couche--en emportant l'anneau qui lui sert de sceau, et dont souvent

elle avait orné sa main dans ses jeux folâtres.--Munie de ce signe

respecté, à peine questionnée, elle pénètre à travers les gardes

assoupis qui obéissent à ce signe tout puissant sur eux. Harassés de

fatigues, épuisés par les coups échangés dans le combat, leurs yeux

envient le repos de Conrad. Abattus, et laissant à chaque instant

retomber leur tête appesantie par le sommeil, ils étendent leurs

membres, et cessent de veiller; ils n'ont fait que lever leurs têtes

pour saluer l'anneau du pacha, sans demander qui le porte et quel est

l'usage qui en doit être fait.

13. Gulnare est étonnée de ce qu'elle voit. «Peut-il dormir avec calme,

dit-elle, tandis que d'autres yeux pleurent sa défaite ou le carnage de

son bras, et que mon inquiétude sans repos me fait errer la nuit dans ce

lieu?--Quel charme soudain m'a rendu cet homme si cher? Il est

vrai--c'est à lui que je dois ma vie, et plus que la vie, car il nous a

sauvées, moi et mes compagnes, d'un sort pire que le malheur. Cette

réflexion est tardive;--mais chut!--son sommeil s'interrompt;--comme il

soupire pesamment!--il a fait un mouvement--il s'éveille!»

Conrad a soulevé sa tête,--et ébloui par la clarté de la lampe, son œil

doute de la réalité de ce qu'il voit; il a remué sa main:--le

froissement de sa chaîne l'a averti trop rudement qu'il vivait encore.

«Quelle est cette forme? si ce n'est pas une figure aérienne, mon

geolier est doué d'une merveilleuse beauté!»

«Pirate! tu ne me connais pas;--mais je suis un être reconnaissant pour

une action que tu as trop rarement accomplie. Regarde-moi,--et

rappelle-toi celle que tu as sauvée des flammes et des mains de ta bande

encore plus effrayante. Je viens te voir au milieu des ténèbres:--je

sais à peine pourquoi;--cependant ne frémis point,--je ne voudrais pas

te voir mourir.»

«S'il en est ainsi, compatissante dame! ton œil est le seul ici qui ne

se fera pas une fête de mon supplice. Mes ennemis ont eu pour eux les

chances du hasard,--qu'ils usent de leurs droits. Mais, quoiqu'il en

soit, je les remercie de leur courtoisie ou de la tienne pour m'envoyer

un confesseur aussi aimable que toi.»

Quelqu'étrange que cela paraisse,--cependant il existe une espèce de

gaîté dans l'extrême infortune,--gaîté qui n'apporte pas de

soulagement,--car la gaîté du malheur ne trompe jamais; son sourire est

plein d'amertume,--mais c'est encore un sourire. Quelquefois même il a

accompagné les plus sages et les plus vertueux jusque sur

l'échafaud[c11], qui a été l'écho de leurs plaisanteries! Cependant

cette gaîté apparente n'est point réelle pour eux; elle peut tromper

tous les cœurs, excepté ceux qu'elle déguise. Quel que fût le sentiment

qui se manifesta d'abord sur les traits de Conrad, un sourire sauvage a

déridé son front indompté; et ces accens qu'il proféra exprimaient la

gaîté, comme si c'était la dernière dont il dût jouir sur la terre.

Cependant elle était contraire à sa nature;--car, pendant la durée de sa

courte vie, il eut peu de pensées étrangères à la tristesse et aux

combats.

14. «Corsaire! ta sentence est prononcée:--mais j'ai le pouvoir

d'adoucir la colère du pacha dans ses heures les plus cruelles. Je

voudrais te sauver;--oui, bien plus,--je voudrais te sauver dès Ã

présent; mais--ni le tems qui presse,--ni tes forces épuisées ne me

permettent de l'espérer. Cependant tout ce qui sera en mon pouvoir, je

le voudrai; au moins je ferai tout pour retarder l'exécution de la

sentence qui te laisse à peine un jour. Tenter davantage maintenant

perdrait tout;--toi-même tu te refuserais à une tentative qui ne nous

procurerait qu'une perte commune.»

«Oui!--je m'y refuserais;--mon ame est préparée à tout: je suis tombé

trop bas pour craindre une nouvelle chute. Ne t'expose pas toi-même au

danger; je ne pourrais me bercer de l'espérance d'échapper à des ennemis

avec lesquels je ne puis pas combattre. Incapable de vaincre,--fuirai-je

lâchement, le seul de ma troupe qui n'aura pas voulu mourir? Cependant

il est un être--vers lequel se reporte ma pensée, et je sens que ces

yeux s'attendrissent pour elle jusqu'aux larmes. Mes seules ressources

dans le chemin de la vie que j'ai parcouru étaient--mon navire,--mon

épée,--mon amie,--mon Dieu! Le dernier, je l'ai abandonné dans ma

jeunesse;--il m'abandonne maintenant:--l'homme qui m'humilie aujourd'hui

ne fait qu'accomplir ses volontés. Je n'ai pas la pensée de me moquer de

son trône par des prières arrachées aux souffrances d'un lâche et

rampant désespoir; c'est assez que je respire--pour que je puisse tout

supporter. Mon épée est tombée de cette indigne main qui eût dû mieux

répondre à la bravoure de la troupe qu'elle commandait; mon navire est

englouti dans les flots, où il est au pouvoir du pacha;--mais mon

amie,--pour elle encore ma voix pourrait monter en prière vers le ciel.

Oh! elle est tout ce qui peut me rattacher à la terre.--Ma mort va

briser un cœur qui a pour moi plus qu'une légitime tendresse, une forme

si belle--que, jusqu'à ce que j'aie vu la tienne, ô Gulnare! mes yeux

n'avaient jamais demandé s'il s'en trouvait sur la terre d'aussi belle!»

--«Tu en aimes donc une autre!--Mais que m'importe à moi cela?--cela ne

m'importe pas,--non, sans doute, jamais cela ne m'importera. Mais

cependant--tu aimes--et--oh! j'envie ceux dont les cœurs peuvent se

reposer sur des cœurs aussi fidèles qu'eux, et qui n'ont jamais éprouvé

ce vide--cette pensée inquiète qui soupire après des visions--comme la

mienne en est tourmentée.»

«O femme!--j'avais pensé que tu aimais celui pour lequel mon bras

t'avait sauvée d'une tombe enflammée!»

«Moi, avoir de l'amour pour le farouche Seyd! oh!--non--non--non,

jamais. Cependant ce cœur, qui ne fait plus d'efforts pour l'aimer,

s'est efforcé autrefois de répondre à sa passion,--mais il n'a pu

réussir. Je l'ai éprouvé--et je l'éprouve encore,--l'amour ne peut

exister qu'avec la liberté. Je suis une esclave; une esclave favorite,

il est vrai, destinée à partager la splendeur de mon maître, et Ã

paraître la femme la plus heureuse! Souvent je suis condamnée à entendre

cette question: «M'aimes-tu?» et je brûle de répondre: «Non!» Oh! il est

dur de supporter cette tendresse, et de s'efforcer vainement de la payer

de retour; mais il est encore plus dur de supporter les répugnances du

cœur, et de cacher aux yeux de celui qui l'inspire un sentiment

différent de celui de l'amour. Il me prend une main que je ne lui donne

pas--ni ne refuse;--le pouls de cette main n'est ni plus lent--ni plus

rapide,--mais il reste calme et froid; et quand elle m'est rendue, elle

retombe comme un poids inanimé, en s'éloignant de l'homme que je n'ai

jamais aimé assez pour le haïr. Mes lèvres, après avoir reçu ses

caresses, n'en sont pas plus brûlantes, et le souvenir qu'elles me

laissent glacé tous mes sens. Oui,--si j'avais jamais éprouvé le

dévouement de la passion, j'aurais pu lui faire succéder la haine, mais

encore--je le vois partir sans que j'en éprouve de regrets,--et revenir

sans que je le désire;--et souvent, lorsqu'il est près de moi,--il est

bien loin de ma pensée. Quand la réflexion arrivera--et elle doit

arriver--je crains qu'elle m'apporte le dégoût. Je suis son

esclave;--mais en dépit de l'orgueil, le titre de sa fiancée pour moi

serait pire que l'esclavage. Oh! que cette dot de son cœur ne m'est-elle

enlevée! ou, s'il en cherchait une autre, et qu'il me laissât en

repos--hier encore--j'aurais dit en paix! Oui, si je feins maintenant

une tendresse qui ne m'est pas habituelle pour lui,

souviens-toi,--captif! souviens-toi que c'est pour briser tes chaînes;

pour te payer la vie que je te dois; pour te rendre à cette femme qui

t'est si chère, et qui partage un amour tel que je n'en connaîtrai

jamais. Adieu!--le matin commence à poindre,--je dois te quitter: il

m'en coûtera cher,--mais ne crains pas la mort d'aujourd'hui!

15. Elle pressa ses mains enchaînées contre son cœur, baissa la tête,

puis se retira sans bruit et disparut comme un songe. Était-ce bien elle

qui était là? et Conrad est-il seul maintenant? Quelle perle précieuse

est tombée et a brillé sur ses fers? c'est une des larmes les plus

sacrées, versée sur les malheurs d'un étranger, qui s'échappe une

fois--brillante--pure, des yeux de la pitié, déjà polie par une main

divine!

Oh! elle est trop persuasive,--trop dangereusement chère--la larme

inappréciable qui tombe des yeux de la femme! cette arme de sa faiblesse

qu'elle peut employer pour attendrir,--sauver,--subjuguer;--tout à la

fois sa lance et son bouclier. Évitez-la,--la vertu s'amollit et la

sagesse tombe dans l'erreur, pour se confier trop tendrement à cette

expression de douleur de la beauté! Qui a perdu un monde et fait fuir un

héros? la larme timide de l'œil de Cléopâtre. Cependant la faute du

tendre triumvir doit être excusée; pour une larme,--combien perdent

non-seulement la terre,--mais le ciel! livrent leurs ames à l'éternel

ennemi de l'homme, et comblent leur malheur pour épargner celui de

quelque beauté volage!

16. Il est jour,--et sur les traits altérés de Conrad viennent jouer ses

rayons--sans lui ramener les espérances de la veille. Que deviendra-t-il

avant la nuit? peut-être un corps sans vie sur lequel les corbeaux

agiteront leurs ailes funèbres, que son œil éteint et fermé n'apercevra

point, tandis que ce soleil se couchera, et que la rosée du soir

froide,--humide--et épaisse tombera sur ses membres roidis, en

rafraîchissant la terre--et en ranimant tout dans la nature, excepté son

cadavre!--

Chant Troisième.

Come vedi--ancor non m'abandonna.

(Dante.)

1. Brillant d'une plus aimable splendeur sur la fin de sa carrière, le

soleil couchant s'abaisse avec lenteur le long des collines de la Morée.

Il ne brille pas d'un éclat obscurci, comme dans les climats du Nord,

mais c'est un rayonnement sans nuage d'une flamme vivante! Le rayon

jaune qu'il jette sur l'abîme silencieux dore les vagues verdâtres,

étincelantes de ses tremblans reflets. C'est sur le vieux rocher d'Égine

et sur l'île d'Hydra que le dieu de la gaîté répand son dernier sourire.

Se complaisant sur ses propres domaines, qu'il quitte à regret, c'est lÃ

qu'il aime à verser ses rayons, quoique ses autels n'y reçoivent plus

l'encens de ses adorateurs. Les ombres des montagnes descendent au loin

et baisent ton golfe glorieux, invincue Salamine! Leurs arcs d'azur

rencontrent les doux regards du soleil dans la vaste étendue des airs,

colorés d'une pourpre plus foncée, et des teintes plus tendres, jetées

sur leurs cimes, marquent sa course triomphante, et reproduisent les

couleurs du ciel; jusqu'à ce que, dérobé par une ombre profonde à la

terre et à l'océan, le soleil disparaisse derrière son rocher de Delphes

pour se jeter dans les bras du sommeil.

Ce fut dans un soir pareil qu'il jeta ses rayons les plus pâles,

lorsque, Athènes! le plus sage de tes enfans le salua pour la dernière

fois. Avec quelle inquiétude les meilleurs de tes enfans attendaient son

dernier rayon d'adieu qui devait terminer le dernier jour de leur

sage[c12] condamné injustement à boire la ciguë! «Pas encore,--pas

encore--le soleil s'arrête sur la colline,--l'heure précieuse de l'adieu

dure encore; mais triste est sa lumière aux yeux agonisans, et sombres

sont les teintes des montagnes qui lui paraissaient autrefois si

chères.» Phébus sembla couvrir de voiles lugubres la contrée délicieuse

qui n'avait encore connu que son sourire; mais avant qu'il eût disparu

derrière la cime du Cithéron, la coupe fatale fut vidée,--l'esprit vital

avait fui; l'ame de celui qui dédaigna de craindre ou de fuir,--qui

vécut et mourut comme nul mortel ne peut vivre ou mourir!

Mais regardez! depuis les hauteurs de l'Hymette jusqu'à la plaine, la

reine de la nuit impose son règne silencieux[c13]. Aucune nébuleuse

vapeur, messagère de l'orage, ne couvre sa belle face, n'entoure d'un

cercle sa forme lumineuse. Là, la blanche colonne, avec sa corniche

scintillant aux rayons de la lune qui se jouent dans ses ciselures,

reçoit ses grâcieux baisers, et, couronné de ses tremblans rayons,

l'emblème de Phébé étincelle sur le haut minaret. Les bosquets

d'oliviers dispersés au loin comme des taches sombres, là où le modeste

Céphise verse son onde épuisée; le cyprès qui jette une ombre

mélancolique près de la sainte mosquée; la brillante tourelle du gai

kiosque[c14]; triste et sombre au milieu du calme religieux, le palmier

solitaire près du temple de Thésée: tous ces objets, empreints de

diverses couleurs, arrêtent les regards,--et stupide serait celui qui

passerait sans émotion dans ces lieux.

Plus loin la mer Égée, dont le mugissement ne se fait plus entendre,

assoupit par des caresses le courroux de son vaste sein soulevé par la

guerre des élémens, et déploie dans des teintes plus douces une immense

surface de saphir et d'or, mêlée avec les ombres de maintes îles

lointaines qui offrent un aspect menaçant--là où l'aimable océan semble

sourire[c15].

2. Je m'écarte de mon sujet.--Pourquoi tourné-je mes pensées vers toi,

contrée du soleil? Oh! qui peut contempler la mer qui baigne tes

rivages, et ne pas s'arrêter à ton nom, quel que soit le sujet que l'on

traite, tant il y a de magie dans tout ce qui parle de toi? Quel est

celui qui, ayant vu se coucher le soleil sur toi, ô belle Athènes!

pourrait jamais oublier la scène que tu présentes à cette heure

merveilleuse du soir? Ce n'est pas celui--dont le cœur ne connaît ni

tems ni distance, et qu'un charme magique retient dans le parage des

Cyclades! Cet hommage ne paraîtra point étranger à ses chants; l'île de

son corsaire fit autrefois partie de ton domaine:--puisse-t-elle, en

recouvrant la liberté, redevenir encore la tienne!

3. Le soleil s'est couché;--et, plus sombre que la nuit, le cœur de

Médora défaille près du signal de feu placé sur la hauteur de la

tour.--Le troisième jour s'est écoulé:--avec lui Conrad n'arrive

pas,--n'envoie pas de message,--l'infidèle! Le vent a été beau, quoique

faible, et il ne s'est point élevé de tempête. Hier au soir le navire

d'Anselme est rentré dans la baie; et cependant les seules nouvelles

qu'il apporte, c'est qu'il n'a point rencontré Conrad! Cruelle, comme

elle l'est maintenant, bien différente serait l'histoire, si Conrad eût

attendu cette voile pour combattre.

La brise de la nuit commence à fraîchir;--Médora a passé ce jour à épier

tout ce que l'espérance peut lui faire prendre pour un mât; elle est

assise tristement--sur la hauteur.--L'impatience l'entraîne sur le

rivage de la mer à l'heure de minuit; là elle erre désolée, sans sentir

l'écume des flots qui souvent venait jaillir sur ses vêtemens, et

l'avertissait de s'éloigner. Elle ne la voyait pas,--ne la sentait

pas,--ne pouvait quitter ce rivage; elle ne sentait pas le froid de

cette écume:--le froid seul qu'elle éprouvait était sur son cœur. Ce

retard lui occasionna une telle certitude du malheur, que la vue du

vaisseau de Conrad lui eût fait perdre également la vie ou la raison.

Enfin arrive--un pauvre bateau tout brisé, dont l'équipage a d'abord

aperçu celle qu'il cherche. Quelques-uns d'entre ces hommes ont des

blessures sanglantes:--tous sont dans un état pitoyable.--Ils sont peu

nombreux;--à peine comprennent-ils comment ils ont pu échapper:--_c'est

là_ tout ce qu'ils savent. Silencieux, abattus, chacun d'eux paraît

attendre que la triste voix de son compagnon exprime ses doutes sur le

sort de Conrad. Ils auraient pu dire quelque chose; mais ils semblaient

craindre de confier leurs paroles à l'oreille de Médora. Elle les a

compris, et cependant elle n'a point succombé,--elle n'a pas même

tremblé--en apprenant ce malheur accablant, ce délaissement terrible.

Sous les traits délicats et tendres de Médora se cachaient de hauts

sentimens, qui ne se manifestaient que lorsqu'ils avaient acquis toute

leur énergie. Cependant, aussi long-tems que l'espérance lui

restait,--ces sentimens s'exprimaient par de l'attendrissement,--du

désordre--et des larmes;--quand tout était perdu,--cette sensibilité ne

s'éteignait pas,--mais elle sommeillait; et de ce sommeil apparent

naissait cette énergie qui lui disait: «Puisqu'il ne te reste rien Ã

aimer,--il ne te reste également rien à craindre.» Cette énergie était

supérieure à la nature; elle était semblable à ce brûlant et puissant

délire qui naît de l'accès de la fièvre dévorante.

«Vous restez silencieux,--dit-elle.--Je ne voudrais pas entendre ce que

vous pouvez me raconter;--ne parlez pas,--ne murmurez pas ce nom:--car

je sais bien tout.--Cependant je voudrais vous demander--mes lèvres se

refusent presque à le dire;--que votre réponse soit brève:--dites-moi où

il repose?»

«Madame! nous l'ignorons,--à peine avons-nous pu sauver notre vie; mais

il y en a un d'entre nous qui soutient qu'il n'est pas mort: il l'a vu

saisir, couvert de blessures sanglantes,--mais vivant encore.»

Elle n'en put entendre davantage: c'était en vain qu'elle s'y

efforçait;--le sang bout dans ses veines;--toutes ses pensées

s'agitent,--jusqu'à ce que, dans cette lutte opiniâtre, son ame accablée

succombe à ces paroles. Elle chancelle,--tombe, et les vagues allaient

peut-être l'arracher sans vie à un autre tombeau; mais ces hommes aux

mains rudes, bien que leurs yeux soient noyés de larmes, se sont

empressés de venir à son aide avec la promptitude que commande la pitié.

Ils versent sur cette joue pâle comme la mort la rosée de l'Océan,

relèvent Médora,--agitent l'air sur sa figure,--et la soutiennent

jusqu'à ce qu'elle revienne à la vie. Ils réveillent ses femmes, et

laissent aux mains des matrones cette forme défaillante dont l'aspect

les fait gémir de douleur. Ils s'en vont à la caverne d'Anselme pour lui

faire part de ces affligeantes nouvelles--et de leur courte victoire.

4. Dans cette assemblée farouche retentissent des paroles hardies et

étranges; il s'élève des pensées de rançon, de guerre et de vengeance,

de tout, excepté de paix ou de fuite. L'esprit de Conrad respire encore

dans leur conseil et leur défend le désespoir. Quel que soit son

destin,--les cœurs qu'il a inspirés et commandés le sauveront vivant, ou

apaiseront son ombre irritée. Malheur à ses ennemis! il reste encore un

petit nombre de ses braves dont les actions sont audacieuses, comme

leurs cœurs sont fidèles.

5. Le cruel Seyd est dans la chambre secrète du harem rêvant au sort de

son captif. Ses pensées sont alternativement partagées entre l'amour et

la haine, tantôt avec Gulnare, et tantôt dans la prison de Conrad.

Étendue à ses pieds, la belle esclave épie les mouvemens de son

front.--Elle voudrait adoucir les noires pensées de son ame, en jetant

sur lui les regards inquiets de son œil large et noir, qui cherche

inutilement dans les siens un retour de sympathie; il fait semblant de

_les_ tenir constamment sur les grains de son chapelet[c16], mais c'est

seulement sur les tortures de sa victime qu'il les tient fixés.

--«Pacha! la victoire de ce jour t'appartient; elle s'est fixée sur la

crête de ton cimier:--Conrad est pris,--le reste est tombé! Le sort de

Conrad est résolu:--il doit mourir, et il a bien mérité ce

châtiment;--cependant il me paraît trop indigne de ta haine. Je pense

qu'en le délivrant un moment, pour lui parler de rançon, en exigeant

tous ses trésors, serait un moyen plus sage. La renommée vante beaucoup

ses richesses de pirate;--que mon pacha n'en est-il le maître! Pendant

ce tems, abattu,--affaibli par ce fatal combat,--surveillé,--suivi,--il

serait toujours une proie facile; mais une fois mort,--le reste de sa

troupe embarquera ses richesses et les leurs pour chercher une retraite

plus sûre.»

«Gulnare!--si pour chaque goutte de son sang on m'offrait un diamant

aussi riche que le diadême de Stamboul; si pour chacun de ses cheveux on

faisait briller à mes yeux une mine massive d'or vierge; si tout ce que

nos contes arabes racontent ou font rêver de trésors et de richesses

était devant moi,--tous ces trésors ne pourraient racheter le pirate!

Ils ne retarderaient pas seulement son supplice d'une heure, si je ne le

savais enchaîné et en mon pouvoir; et si, dans ma soif de vengeance, je

ne méditais encore sur les tortures qui durent le plus long-tems et

tuent le plus tard possible.»

«C'est bien,--Seyd!--Je ne cherche pas à comprimer ta rage; elle est

trop justement excitée pour souffrir la pitié: mes pensées étaient

seulement de t'assurer ses richesses.--Ainsi relâché, il n'aurait pas

été libre. Rendu incapable de te nuire, privé de la moitié de sa troupe,

il pourrait retomber entre tes mains à ton premier signal.»

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 05 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 10 / 24 段