pacha a jeté Conrad et l'a fait charger de chaînes. Son palais a été
consumé par les flammes:--cette forteresse sert à la fois de prison Ã
son captif et de retraite à sa cour. Conrad n'a pas beaucoup à blâmer
cette sentence; si son ennemi eût été vaincu, il eût éprouvé le même
sort. Il est seul;--et dans sa solitude, il est descendu dans son cÅur
coupable: mais il avait endurci ce cÅur contre l'infortune. Il n'est
qu'une seule pensée qu'il ne peut--qu'il n'ose aborder: «Oh! comment
Médora va-t-elle supporter ces nouvelles?» Alors--seulement alors--il
soulève ses mains en les frappant l'une contre l'autre, et repousse avec
rage les fers dont elles sont chargées. Mais tout-à -coup il trouva,--ou
feignit de trouver,--on ne fit que rêver une espérance, et il sourit en
se moquant lui-même de sa douleur: «Que la torture vienne quand elle le
voudra--ou quand elle le pourra; n'ai-je pas plus besoin de repos pour
me préparer à ce jour fatal?» Cela dit, il se traîne lentement vers sa
natte; et quelles qu'aient été ses visions, il fut promptement endormi.
Il était à peine minuit lorsque cette mortelle attaque avait commencé.
Les plans que Conrad avait médités mûrement étaient exécutés; et le
démon du carnage met si bien à profit la fuite précipitée du tems, qu'il
avait laissé à peine un crime à commettre. Une heure vit Conrad lutter
avec les vagues,--déguisé,--découvert, conquérant, vaincu, saisi,
condamné,--tour à tour chef de bande sur terre--et pirate sur la
mer,--détruisant,--sauvant,--emprisonné--et endormi!
12. Il paraît sommeiller dans un calme profond,--car sa respiration est
à peine sensible.--Ah! trop heureux si elle avait cessé pour toujours!
Il dort;--mais qui se penche sur son sommeil paisible? ses ennemis se
sont retirés--et il n'a pas d'amis dans ces lieux. Serait-ce quelque
séraphin envoyé d'en haut pour lui apporter sa grâce? non, c'est une
forme terrestre avec des traits divins! Son bras blanc porte une
lampe--qu'elle tient soigneusement cachée, de peur que les rayons de
cette lampe ne frappent soudainement la paupière de cet Åil fermé, qui
ne s'ouvrira plus qu'Ã la douleur pour se refermer encore,--se refermer
pour jamais. Quelle est cette beauté, à l'Åil si noir, à la joue si
belle et si fraîche, au front couronné par des touffes épaisses de
cheveux tressés et ornés de pierreries, à la forme si aérienne,--aux
pieds nus qui brillent comme de la neige, et se posent si
silencieusement sur la terre?--Comment est-elle parvenue jusqu'en ces
lieux, à travers les gardes et la nuit la plus épaisse? Ah! demandez
plutôt ce qu'une femme ne peut oser, une femme que la jeunesse et la
pitié conduisent comme toi, ô Gulnare!
Elle n'avait pu dormir;--et tandis que le pacha repose dans des songes
troublés par l'image de son prisonnier, Gulnare s'est échappée de sa
couche--en emportant l'anneau qui lui sert de sceau, et dont souvent
elle avait orné sa main dans ses jeux folâtres.--Munie de ce signe
respecté, à peine questionnée, elle pénètre à travers les gardes
assoupis qui obéissent à ce signe tout puissant sur eux. Harassés de
fatigues, épuisés par les coups échangés dans le combat, leurs yeux
envient le repos de Conrad. Abattus, et laissant à chaque instant
retomber leur tête appesantie par le sommeil, ils étendent leurs
membres, et cessent de veiller; ils n'ont fait que lever leurs têtes
pour saluer l'anneau du pacha, sans demander qui le porte et quel est
l'usage qui en doit être fait.
13. Gulnare est étonnée de ce qu'elle voit. «Peut-il dormir avec calme,
dit-elle, tandis que d'autres yeux pleurent sa défaite ou le carnage de
son bras, et que mon inquiétude sans repos me fait errer la nuit dans ce
lieu?--Quel charme soudain m'a rendu cet homme si cher? Il est
vrai--c'est à lui que je dois ma vie, et plus que la vie, car il nous a
sauvées, moi et mes compagnes, d'un sort pire que le malheur. Cette
réflexion est tardive;--mais chut!--son sommeil s'interrompt;--comme il
soupire pesamment!--il a fait un mouvement--il s'éveille!»
Conrad a soulevé sa tête,--et ébloui par la clarté de la lampe, son Åil
doute de la réalité de ce qu'il voit; il a remué sa main:--le
froissement de sa chaîne l'a averti trop rudement qu'il vivait encore.
«Quelle est cette forme? si ce n'est pas une figure aérienne, mon
geolier est doué d'une merveilleuse beauté!»
«Pirate! tu ne me connais pas;--mais je suis un être reconnaissant pour
une action que tu as trop rarement accomplie. Regarde-moi,--et
rappelle-toi celle que tu as sauvée des flammes et des mains de ta bande
encore plus effrayante. Je viens te voir au milieu des ténèbres:--je
sais à peine pourquoi;--cependant ne frémis point,--je ne voudrais pas
te voir mourir.»
«S'il en est ainsi, compatissante dame! ton Åil est le seul ici qui ne
se fera pas une fête de mon supplice. Mes ennemis ont eu pour eux les
chances du hasard,--qu'ils usent de leurs droits. Mais, quoiqu'il en
soit, je les remercie de leur courtoisie ou de la tienne pour m'envoyer
un confesseur aussi aimable que toi.»
Quelqu'étrange que cela paraisse,--cependant il existe une espèce de
gaîté dans l'extrême infortune,--gaîté qui n'apporte pas de
soulagement,--car la gaîté du malheur ne trompe jamais; son sourire est
plein d'amertume,--mais c'est encore un sourire. Quelquefois même il a
accompagné les plus sages et les plus vertueux jusque sur
l'échafaud[c11], qui a été l'écho de leurs plaisanteries! Cependant
cette gaîté apparente n'est point réelle pour eux; elle peut tromper
tous les cÅurs, excepté ceux qu'elle déguise. Quel que fût le sentiment
qui se manifesta d'abord sur les traits de Conrad, un sourire sauvage a
déridé son front indompté; et ces accens qu'il proféra exprimaient la
gaîté, comme si c'était la dernière dont il dût jouir sur la terre.
Cependant elle était contraire à sa nature;--car, pendant la durée de sa
courte vie, il eut peu de pensées étrangères à la tristesse et aux
combats.
14. «Corsaire! ta sentence est prononcée:--mais j'ai le pouvoir
d'adoucir la colère du pacha dans ses heures les plus cruelles. Je
voudrais te sauver;--oui, bien plus,--je voudrais te sauver dès Ã
présent; mais--ni le tems qui presse,--ni tes forces épuisées ne me
permettent de l'espérer. Cependant tout ce qui sera en mon pouvoir, je
le voudrai; au moins je ferai tout pour retarder l'exécution de la
sentence qui te laisse à peine un jour. Tenter davantage maintenant
perdrait tout;--toi-même tu te refuserais à une tentative qui ne nous
procurerait qu'une perte commune.»
«Oui!--je m'y refuserais;--mon ame est préparée à tout: je suis tombé
trop bas pour craindre une nouvelle chute. Ne t'expose pas toi-même au
danger; je ne pourrais me bercer de l'espérance d'échapper à des ennemis
avec lesquels je ne puis pas combattre. Incapable de vaincre,--fuirai-je
lâchement, le seul de ma troupe qui n'aura pas voulu mourir? Cependant
il est un être--vers lequel se reporte ma pensée, et je sens que ces
yeux s'attendrissent pour elle jusqu'aux larmes. Mes seules ressources
dans le chemin de la vie que j'ai parcouru étaient--mon navire,--mon
épée,--mon amie,--mon Dieu! Le dernier, je l'ai abandonné dans ma
jeunesse;--il m'abandonne maintenant:--l'homme qui m'humilie aujourd'hui
ne fait qu'accomplir ses volontés. Je n'ai pas la pensée de me moquer de
son trône par des prières arrachées aux souffrances d'un lâche et
rampant désespoir; c'est assez que je respire--pour que je puisse tout
supporter. Mon épée est tombée de cette indigne main qui eût dû mieux
répondre à la bravoure de la troupe qu'elle commandait; mon navire est
englouti dans les flots, où il est au pouvoir du pacha;--mais mon
amie,--pour elle encore ma voix pourrait monter en prière vers le ciel.
Oh! elle est tout ce qui peut me rattacher à la terre.--Ma mort va
briser un cÅur qui a pour moi plus qu'une légitime tendresse, une forme
si belle--que, jusqu'à ce que j'aie vu la tienne, ô Gulnare! mes yeux
n'avaient jamais demandé s'il s'en trouvait sur la terre d'aussi belle!»
--«Tu en aimes donc une autre!--Mais que m'importe à moi cela?--cela ne
m'importe pas,--non, sans doute, jamais cela ne m'importera. Mais
cependant--tu aimes--et--oh! j'envie ceux dont les cÅurs peuvent se
reposer sur des cÅurs aussi fidèles qu'eux, et qui n'ont jamais éprouvé
ce vide--cette pensée inquiète qui soupire après des visions--comme la
mienne en est tourmentée.»
«O femme!--j'avais pensé que tu aimais celui pour lequel mon bras
t'avait sauvée d'une tombe enflammée!»
«Moi, avoir de l'amour pour le farouche Seyd! oh!--non--non--non,
jamais. Cependant ce cÅur, qui ne fait plus d'efforts pour l'aimer,
s'est efforcé autrefois de répondre à sa passion,--mais il n'a pu
réussir. Je l'ai éprouvé--et je l'éprouve encore,--l'amour ne peut
exister qu'avec la liberté. Je suis une esclave; une esclave favorite,
il est vrai, destinée à partager la splendeur de mon maître, et Ã
paraître la femme la plus heureuse! Souvent je suis condamnée à entendre
cette question: «M'aimes-tu?» et je brûle de répondre: «Non!» Oh! il est
dur de supporter cette tendresse, et de s'efforcer vainement de la payer
de retour; mais il est encore plus dur de supporter les répugnances du
cÅur, et de cacher aux yeux de celui qui l'inspire un sentiment
différent de celui de l'amour. Il me prend une main que je ne lui donne
pas--ni ne refuse;--le pouls de cette main n'est ni plus lent--ni plus
rapide,--mais il reste calme et froid; et quand elle m'est rendue, elle
retombe comme un poids inanimé, en s'éloignant de l'homme que je n'ai
jamais aimé assez pour le haïr. Mes lèvres, après avoir reçu ses
caresses, n'en sont pas plus brûlantes, et le souvenir qu'elles me
laissent glacé tous mes sens. Oui,--si j'avais jamais éprouvé le
dévouement de la passion, j'aurais pu lui faire succéder la haine, mais
encore--je le vois partir sans que j'en éprouve de regrets,--et revenir
sans que je le désire;--et souvent, lorsqu'il est près de moi,--il est
bien loin de ma pensée. Quand la réflexion arrivera--et elle doit
arriver--je crains qu'elle m'apporte le dégoût. Je suis son
esclave;--mais en dépit de l'orgueil, le titre de sa fiancée pour moi
serait pire que l'esclavage. Oh! que cette dot de son cÅur ne m'est-elle
enlevée! ou, s'il en cherchait une autre, et qu'il me laissât en
repos--hier encore--j'aurais dit en paix! Oui, si je feins maintenant
une tendresse qui ne m'est pas habituelle pour lui,
souviens-toi,--captif! souviens-toi que c'est pour briser tes chaînes;
pour te payer la vie que je te dois; pour te rendre à cette femme qui
t'est si chère, et qui partage un amour tel que je n'en connaîtrai
jamais. Adieu!--le matin commence à poindre,--je dois te quitter: il
m'en coûtera cher,--mais ne crains pas la mort d'aujourd'hui!
15. Elle pressa ses mains enchaînées contre son cÅur, baissa la tête,
puis se retira sans bruit et disparut comme un songe. Ãtait-ce bien elle
qui était là ? et Conrad est-il seul maintenant? Quelle perle précieuse
est tombée et a brillé sur ses fers? c'est une des larmes les plus
sacrées, versée sur les malheurs d'un étranger, qui s'échappe une
fois--brillante--pure, des yeux de la pitié, déjà polie par une main
divine!
Oh! elle est trop persuasive,--trop dangereusement chère--la larme
inappréciable qui tombe des yeux de la femme! cette arme de sa faiblesse
qu'elle peut employer pour attendrir,--sauver,--subjuguer;--tout à la
fois sa lance et son bouclier. Ãvitez-la,--la vertu s'amollit et la
sagesse tombe dans l'erreur, pour se confier trop tendrement à cette
expression de douleur de la beauté! Qui a perdu un monde et fait fuir un
héros? la larme timide de l'Åil de Cléopâtre. Cependant la faute du
tendre triumvir doit être excusée; pour une larme,--combien perdent
non-seulement la terre,--mais le ciel! livrent leurs ames à l'éternel
ennemi de l'homme, et comblent leur malheur pour épargner celui de
quelque beauté volage!
16. Il est jour,--et sur les traits altérés de Conrad viennent jouer ses
rayons--sans lui ramener les espérances de la veille. Que deviendra-t-il
avant la nuit? peut-être un corps sans vie sur lequel les corbeaux
agiteront leurs ailes funèbres, que son Åil éteint et fermé n'apercevra
point, tandis que ce soleil se couchera, et que la rosée du soir
froide,--humide--et épaisse tombera sur ses membres roidis, en
rafraîchissant la terre--et en ranimant tout dans la nature, excepté son
cadavre!--
Chant Troisième.
Come vedi--ancor non m'abandonna.
(Dante.)
1. Brillant d'une plus aimable splendeur sur la fin de sa carrière, le
soleil couchant s'abaisse avec lenteur le long des collines de la Morée.
Il ne brille pas d'un éclat obscurci, comme dans les climats du Nord,
mais c'est un rayonnement sans nuage d'une flamme vivante! Le rayon
jaune qu'il jette sur l'abîme silencieux dore les vagues verdâtres,
étincelantes de ses tremblans reflets. C'est sur le vieux rocher d'Ãgine
et sur l'île d'Hydra que le dieu de la gaîté répand son dernier sourire.
Se complaisant sur ses propres domaines, qu'il quitte à regret, c'est lÃ
qu'il aime à verser ses rayons, quoique ses autels n'y reçoivent plus
l'encens de ses adorateurs. Les ombres des montagnes descendent au loin
et baisent ton golfe glorieux, invincue Salamine! Leurs arcs d'azur
rencontrent les doux regards du soleil dans la vaste étendue des airs,
colorés d'une pourpre plus foncée, et des teintes plus tendres, jetées
sur leurs cimes, marquent sa course triomphante, et reproduisent les
couleurs du ciel; jusqu'à ce que, dérobé par une ombre profonde à la
terre et à l'océan, le soleil disparaisse derrière son rocher de Delphes
pour se jeter dans les bras du sommeil.
Ce fut dans un soir pareil qu'il jeta ses rayons les plus pâles,
lorsque, Athènes! le plus sage de tes enfans le salua pour la dernière
fois. Avec quelle inquiétude les meilleurs de tes enfans attendaient son
dernier rayon d'adieu qui devait terminer le dernier jour de leur
sage[c12] condamné injustement à boire la ciguë! «Pas encore,--pas
encore--le soleil s'arrête sur la colline,--l'heure précieuse de l'adieu
dure encore; mais triste est sa lumière aux yeux agonisans, et sombres
sont les teintes des montagnes qui lui paraissaient autrefois si
chères.» Phébus sembla couvrir de voiles lugubres la contrée délicieuse
qui n'avait encore connu que son sourire; mais avant qu'il eût disparu
derrière la cime du Cithéron, la coupe fatale fut vidée,--l'esprit vital
avait fui; l'ame de celui qui dédaigna de craindre ou de fuir,--qui
vécut et mourut comme nul mortel ne peut vivre ou mourir!
Mais regardez! depuis les hauteurs de l'Hymette jusqu'Ã la plaine, la
reine de la nuit impose son règne silencieux[c13]. Aucune nébuleuse
vapeur, messagère de l'orage, ne couvre sa belle face, n'entoure d'un
cercle sa forme lumineuse. LÃ , la blanche colonne, avec sa corniche
scintillant aux rayons de la lune qui se jouent dans ses ciselures,
reçoit ses grâcieux baisers, et, couronné de ses tremblans rayons,
l'emblème de Phébé étincelle sur le haut minaret. Les bosquets
d'oliviers dispersés au loin comme des taches sombres, là où le modeste
Céphise verse son onde épuisée; le cyprès qui jette une ombre
mélancolique près de la sainte mosquée; la brillante tourelle du gai
kiosque[c14]; triste et sombre au milieu du calme religieux, le palmier
solitaire près du temple de Thésée: tous ces objets, empreints de
diverses couleurs, arrêtent les regards,--et stupide serait celui qui
passerait sans émotion dans ces lieux.
Plus loin la mer Ãgée, dont le mugissement ne se fait plus entendre,
assoupit par des caresses le courroux de son vaste sein soulevé par la
guerre des élémens, et déploie dans des teintes plus douces une immense
surface de saphir et d'or, mêlée avec les ombres de maintes îles
lointaines qui offrent un aspect menaçant--là où l'aimable océan semble
sourire[c15].
2. Je m'écarte de mon sujet.--Pourquoi tourné-je mes pensées vers toi,
contrée du soleil? Oh! qui peut contempler la mer qui baigne tes
rivages, et ne pas s'arrêter à ton nom, quel que soit le sujet que l'on
traite, tant il y a de magie dans tout ce qui parle de toi? Quel est
celui qui, ayant vu se coucher le soleil sur toi, ô belle Athènes!
pourrait jamais oublier la scène que tu présentes à cette heure
merveilleuse du soir? Ce n'est pas celui--dont le cÅur ne connaît ni
tems ni distance, et qu'un charme magique retient dans le parage des
Cyclades! Cet hommage ne paraîtra point étranger à ses chants; l'île de
son corsaire fit autrefois partie de ton domaine:--puisse-t-elle, en
recouvrant la liberté, redevenir encore la tienne!
3. Le soleil s'est couché;--et, plus sombre que la nuit, le cÅur de
Médora défaille près du signal de feu placé sur la hauteur de la
tour.--Le troisième jour s'est écoulé:--avec lui Conrad n'arrive
pas,--n'envoie pas de message,--l'infidèle! Le vent a été beau, quoique
faible, et il ne s'est point élevé de tempête. Hier au soir le navire
d'Anselme est rentré dans la baie; et cependant les seules nouvelles
qu'il apporte, c'est qu'il n'a point rencontré Conrad! Cruelle, comme
elle l'est maintenant, bien différente serait l'histoire, si Conrad eût
attendu cette voile pour combattre.
La brise de la nuit commence à fraîchir;--Médora a passé ce jour à épier
tout ce que l'espérance peut lui faire prendre pour un mât; elle est
assise tristement--sur la hauteur.--L'impatience l'entraîne sur le
rivage de la mer à l'heure de minuit; là elle erre désolée, sans sentir
l'écume des flots qui souvent venait jaillir sur ses vêtemens, et
l'avertissait de s'éloigner. Elle ne la voyait pas,--ne la sentait
pas,--ne pouvait quitter ce rivage; elle ne sentait pas le froid de
cette écume:--le froid seul qu'elle éprouvait était sur son cÅur. Ce
retard lui occasionna une telle certitude du malheur, que la vue du
vaisseau de Conrad lui eût fait perdre également la vie ou la raison.
Enfin arrive--un pauvre bateau tout brisé, dont l'équipage a d'abord
aperçu celle qu'il cherche. Quelques-uns d'entre ces hommes ont des
blessures sanglantes:--tous sont dans un état pitoyable.--Ils sont peu
nombreux;--à peine comprennent-ils comment ils ont pu échapper:--_c'est
là _ tout ce qu'ils savent. Silencieux, abattus, chacun d'eux paraît
attendre que la triste voix de son compagnon exprime ses doutes sur le
sort de Conrad. Ils auraient pu dire quelque chose; mais ils semblaient
craindre de confier leurs paroles à l'oreille de Médora. Elle les a
compris, et cependant elle n'a point succombé,--elle n'a pas même
tremblé--en apprenant ce malheur accablant, ce délaissement terrible.
Sous les traits délicats et tendres de Médora se cachaient de hauts
sentimens, qui ne se manifestaient que lorsqu'ils avaient acquis toute
leur énergie. Cependant, aussi long-tems que l'espérance lui
restait,--ces sentimens s'exprimaient par de l'attendrissement,--du
désordre--et des larmes;--quand tout était perdu,--cette sensibilité ne
s'éteignait pas,--mais elle sommeillait; et de ce sommeil apparent
naissait cette énergie qui lui disait: «Puisqu'il ne te reste rien Ã
aimer,--il ne te reste également rien à craindre.» Cette énergie était
supérieure à la nature; elle était semblable à ce brûlant et puissant
délire qui naît de l'accès de la fièvre dévorante.
«Vous restez silencieux,--dit-elle.--Je ne voudrais pas entendre ce que
vous pouvez me raconter;--ne parlez pas,--ne murmurez pas ce nom:--car
je sais bien tout.--Cependant je voudrais vous demander--mes lèvres se
refusent presque à le dire;--que votre réponse soit brève:--dites-moi où
il repose?»
«Madame! nous l'ignorons,--à peine avons-nous pu sauver notre vie; mais
il y en a un d'entre nous qui soutient qu'il n'est pas mort: il l'a vu
saisir, couvert de blessures sanglantes,--mais vivant encore.»
Elle n'en put entendre davantage: c'était en vain qu'elle s'y
efforçait;--le sang bout dans ses veines;--toutes ses pensées
s'agitent,--jusqu'à ce que, dans cette lutte opiniâtre, son ame accablée
succombe à ces paroles. Elle chancelle,--tombe, et les vagues allaient
peut-être l'arracher sans vie à un autre tombeau; mais ces hommes aux
mains rudes, bien que leurs yeux soient noyés de larmes, se sont
empressés de venir à son aide avec la promptitude que commande la pitié.
Ils versent sur cette joue pâle comme la mort la rosée de l'Océan,
relèvent Médora,--agitent l'air sur sa figure,--et la soutiennent
jusqu'à ce qu'elle revienne à la vie. Ils réveillent ses femmes, et
laissent aux mains des matrones cette forme défaillante dont l'aspect
les fait gémir de douleur. Ils s'en vont à la caverne d'Anselme pour lui
faire part de ces affligeantes nouvelles--et de leur courte victoire.
4. Dans cette assemblée farouche retentissent des paroles hardies et
étranges; il s'élève des pensées de rançon, de guerre et de vengeance,
de tout, excepté de paix ou de fuite. L'esprit de Conrad respire encore
dans leur conseil et leur défend le désespoir. Quel que soit son
destin,--les cÅurs qu'il a inspirés et commandés le sauveront vivant, ou
apaiseront son ombre irritée. Malheur à ses ennemis! il reste encore un
petit nombre de ses braves dont les actions sont audacieuses, comme
leurs cÅurs sont fidèles.
5. Le cruel Seyd est dans la chambre secrète du harem rêvant au sort de
son captif. Ses pensées sont alternativement partagées entre l'amour et
la haine, tantôt avec Gulnare, et tantôt dans la prison de Conrad.
Ãtendue à ses pieds, la belle esclave épie les mouvemens de son
front.--Elle voudrait adoucir les noires pensées de son ame, en jetant
sur lui les regards inquiets de son Åil large et noir, qui cherche
inutilement dans les siens un retour de sympathie; il fait semblant de
_les_ tenir constamment sur les grains de son chapelet[c16], mais c'est
seulement sur les tortures de sa victime qu'il les tient fixés.
--«Pacha! la victoire de ce jour t'appartient; elle s'est fixée sur la
crête de ton cimier:--Conrad est pris,--le reste est tombé! Le sort de
Conrad est résolu:--il doit mourir, et il a bien mérité ce
châtiment;--cependant il me paraît trop indigne de ta haine. Je pense
qu'en le délivrant un moment, pour lui parler de rançon, en exigeant
tous ses trésors, serait un moyen plus sage. La renommée vante beaucoup
ses richesses de pirate;--que mon pacha n'en est-il le maître! Pendant
ce tems, abattu,--affaibli par ce fatal combat,--surveillé,--suivi,--il
serait toujours une proie facile; mais une fois mort,--le reste de sa
troupe embarquera ses richesses et les leurs pour chercher une retraite
plus sûre.»
«Gulnare!--si pour chaque goutte de son sang on m'offrait un diamant
aussi riche que le diadême de Stamboul; si pour chacun de ses cheveux on
faisait briller à mes yeux une mine massive d'or vierge; si tout ce que
nos contes arabes racontent ou font rêver de trésors et de richesses
était devant moi,--tous ces trésors ne pourraient racheter le pirate!
Ils ne retarderaient pas seulement son supplice d'une heure, si je ne le
savais enchaîné et en mon pouvoir; et si, dans ma soif de vengeance, je
ne méditais encore sur les tortures qui durent le plus long-tems et
tuent le plus tard possible.»
«C'est bien,--Seyd!--Je ne cherche pas à comprimer ta rage; elle est
trop justement excitée pour souffrir la pitié: mes pensées étaient
seulement de t'assurer ses richesses.--Ainsi relâché, il n'aurait pas
été libre. Rendu incapable de te nuire, privé de la moitié de sa troupe,
il pourrait retomber entre tes mains à ton premier signal.»