à travers les jalousies des fenêtres de Coron brillent les lampes
nocturnes, car Seyd, le pacha, donne une fête cette nuit; une fête Ã
l'occasion des triomphes qu'il se promet dans une lutte prochaine, quand
il emmènera dans ses prisons les pirates chargés de fers. Il l'a juré
par Allah et son épée; et fidèle à son firman et à sa parole, il a réuni
ses vaisseaux le long de la côte, rassemblé ses soldats orgueilleux
comme lui d'un prochain triomphe. Déjà ils se sont partagé les captifs
et les dépouilles, quoique l'ennemi qu'ils méprisent ainsi soit encore
éloigné. Ils sont prêts à mettre à la voile;--aucun doute qu'au soleil
de demain ils verront les pirates enchaînés--et leur port conquis!
Pendant ce tems la garde peut se livrer au sommeil si elle veut; ils
peuvent non-seulement se dispenser de faire sentinelle avant le combat,
mais encore rêver la mort de leurs ennemis, quoique tous ceux qui en ont
la liberté se débandent sur le rivage, et vont chercher à essayer leur
bouillante valeur sur le Grec: comme de semblables prouesses conviennent
aux héros de turban,--de faire briller le tranchant de leurs sabres
devant les yeux d'un esclave! Ils pillent sa maison,--mais ils épargnent
sa vie;--leurs armes sont puissantes, mais aujourd'hui ils veulent être
généreux! et ils ne daignent pas frapper, parce qu'ils pourraient le
faire impunément! à moins qu'un joyeux caprice n'inspire leurs coups,
afin de s'exercer pour l'ennemi futur. La débauche et les festins
trompent les heures fugitives des Grecs; et ceux qui désirent porter
encore quelque tems leur tête cherchent à sourire; que leurs lèvres
feignent aux yeux des Musulmans toute la gaîté dont ils sont
susceptibles, et accumulent dans le silence leurs malédictions, jusqu'Ã
ce que la côte en soit à jamais purgée!
2. Seyd, avec son turban, est mollement étendu dans la haute salle de
son palais; autour de lui sont les chefs à longue barbe qui
l'accompagnent dans son expédition. Le banquet est achevé, ainsi que la
dernière rasade,--breuvage défendu, dit-on,--qu'il a osé vider, tandis
que des esclaves distribuent aux autres chefs, observateurs plus rigides
des lois de Mahomet, un jus plus sobre[c3]. Un nuage de fumée s'échappe
ensuite de la longue chibouque[c4], tandis que[c5] les Almès dansent Ã
des accords sauvages. Le lever du matin verra l'embarquement de tous ces
chefs; mais les vagues sont quelquefois traîtresses pendant la nuit, et
ceux qui se sont livrés à la débauche peuvent dormir plus sûrement sur
leur couche de soie que sur le perfide élément. Qu'ils se réjouissent
pendant qu'il leur est permis:--jusqu'Ã l'heure du combat, ils peuvent
oublier ses hasards; et qu'ils se fient moins à la victoire qu'aux
paroles de leur Koran. Cependant les nombreux soldats du pacha, qu'il
mènera contre l'ennemi, pourraient lui faire espérer des exploits plus
glorieux que ceux dont il s'enorgueillit déjà .
3. L'esclave chargé de veiller à la porte extérieure s'avance avec une
précaution respectueuse; il incline profondément la tête,--et sa main
salue le plancher de l'appartement avant que sa langue prononce le
message qui lui est confié. «Un derviche échappé du nid des pirates est
ici:--lui-même demande à raconter le reste.» Seyd a fait un signe
d'assentiment qui est compris par l'esclave; il amène bientôt le saint
homme en silence près du pacha[c6]. Ses bras étaient croisés sur son
vêtement d'un gris foncé, sa démarche était chancelante, son regard
abattu semblait plutôt l'être par les austérités que par les années, et
sa joue était pâle de pénitence et non de crainte. Voué à son Dieu,--il
portait une chevelure noire qui soulevait orgueilleusement son haut
capuchon. Autour de lui était jetée une longue robe traînante qui
enveloppe un cÅur qui ne bat plus que pour le ciel. Soumis, mais plein
d'une noble assurance, il supporte avec calme les regards curieux qui
l'examinent pour chercher à deviner le but de sa mission, avant que la
volonté du pacha lui ait permis de s'exprimer.
4. «D'où viens-tu, derviche?»
--«De la caverne indépendante des pirates; je suis un fugitif.»--
«Où fus-tu pris et dans quel tems?»
--«Dans une traversée du port de Scalanovo à l'île de Scio, sur un
saïque marchand bien monté; mais Allah ne nous fut pas favorable dans
notre navigation:--les corsaires s'emparèrent du butin des marchands;
nos membres furent chargés de chaînes. Je ne craignais pas la mort; je
n'avais point de richesses à déplorer, excepté la liberté de voyager qui
me fut enlevée. Enfin, une humble barque de pêcheur que je découvris
pendant la nuit me fit naître quelque espérance, en m'offrant des
chances de pouvoir échapper par la fuite. Je saisis l'heure, et j'y ai
trouvé ma délivrance--Avec toi,--très-puissant pacha! qui pourrait
éprouver de la crainte?»
--«Que font ces pirates, mis hors la loi des nations? Sont-ils bien
préparés à défendre leurs richesses conquises par le pillage, et leurs
rochers déserts? Songent-ils à notre expédition prochaine, destinée Ã
réduire en cendres leur nid de scorpions?»
--«Pacha! l'Åil gémissant du captif enchaîné pleure sa liberté, mais il
jouerait mal le rôle d'espion. Je n'entendais que le mugissement
continuel des vagues, de ces vagues qui se refusaient à me transporter
loin de ce rivage; je ne remarquais que le glorieux soleil, et le ciel,
trop brillant,--trop bleu--pour ma captivité; et je n'éprouvais--que
tout ce qui peut consoler le cÅur qui aspire à sa délivrance, et à voir
briser ses chaînes avant de pouvoir sécher ses larmes. Tu peux juger au
moins, par ma fuite, que les pirates ne pensent guère au péril d'une
surprise; autrement j'aurais vainement imploré ou cherché le hasard qui
m'amène devant toi,--s'ils se gardaient avec vigilance: la garde
négligente qui n'a pas aperçu ma fuite, veille sans doute aussi
négligemment pour prévenir ton attaque prochaine. Pacha!--mes membres
sont défaillans,--et la nature demande des alimens pour se soutenir.
Permets-moi de me retirer;--la paix soit avec toi! la paix avec tous
ceux qui t'entourent!--J'ai besoin maintenant de repos--et de
nourriture.»
--«Demeure, derviche! J'ai encore à t'interroger.--Demeure, je te le
commande;--assieds-toi;--veux-tu m'entendre?--obéis! Je dois
t'interroger encore; et des esclaves vont t'apporter de la nourriture:
tu ne languiras pas de faim au milieu d'un banquet. Ton souper
fini,--prépare-toi à me répondre clairement et amplement:--je n'aime pas
le mystère.»
Ce fut vainement que l'on chercha à connaître ce qui se passa dans
l'esprit du saint homme qui ne regarda pas le divan avec satisfaction.
Il ne montra pas beaucoup de goût pour les mets du banquet, et encore
moins de respect pour chaque convive. Un mouvement peu dissimulé de
dépit passa un instant sur sa figure, qui reprit aussitôt son calme. Il
s'assied en silence, et son front a recouvré la sérénité qu'il avait un
moment oubliée. Il est servi avec empressement;--mais il évite les mets
somptueux comme s'ils étaient mêlés de poison. Pour un homme si
long-tems condamné aux austérités et aux privations, il est étrange
qu'il profite si peu d'un si riche festin.--«Qu'as-tu donc, derviche?
mange.--Pourrais-tu supposer que l'on te sert un repas de chrétien? ou
penses-tu que mes amis ne sont pas les tiens? Pourquoi évites-tu le sel?
ce gage sacré qui, une fois partagé, émousse le tranchant du sabre,
opère la réunion des tribus divisées, et fait paraître des ennemis comme
des frères!»
--«Le sel assaisonne les mets recherchés,--et ma nourriture est encore
la plus humble racine, ma boisson, le plus humble ruisseau; mes vÅux
austères et les lois de mon ordre[c7] s'opposent à ce que je rompe ou
que je mêle le pain avec amis ou ennemis. Cela peut te paraître
étrange;--s'il y a quelque chose à craindre, le péril ne menace que ma
tête. Mais pour toute ta puissance; oui, bien plus encore,--pour le
trône de ton sultan, je ne goûte ni de ton pain, ni de tes mets--à moins
d'être seul. Si j'enfreignais la règle de notre ordre, la colère de
notre Prophète pourrait empêcher mon pélerinage à la Mecque.»
--«Bien,--comme il te plaira,--ascétique que tu es[loc14]--Réponds à une
question; et tu pourras alors te retirer en paix. Combien sont-ils?--Ah!
ce n'est assurément pas encore le jour? Quel astre,--quel soleil
éclatant resplendit dans la baie? elle rayonne comme un lac de feu!--Aux
armes!--aux armes! Ho! trahison! mes gardes! mon sabre! Nos galères sont
livrées aux flammes;--et je suis loin d'elles! Maudit derviche!--voilÃ
donc tes nouvelles,--misérable espion!--Qu'on le saisisse,--qu'on
l'écartelle,--qu'il soit mis à mort sans délai!»
[Note loc14: La simplicité du pacha veut dire [Arabe ou Farsi], _soufy_;
religieux ascétique turque et persan.
(_N. du Tr._)]
Le derviche s'est levé à l'éclat subit de cette lumière. Son changement
de forme n'excite pas moins de terreur. Il s'est levé le derviche,--non
dans l'accoutrement d'un religieux, mais comme un guerrier qui bondit
sur son cheval d'Ukraine. Il a foulé aux pieds son capuchon et déchiré
sa robe; sa cotte de maille frappe les regards, et la lame de son sabre
a brillé comme un éclair! Son casque étroit, mais étincelant; son noir
panache, son Åil noir encore plus brillant, et l'ombre encore plus noire
de ses noirs sourcils, tout le fait paraître aux yeux des Musulmans
comme un Afrite dont les coups mortels et infernaux ne laissent pas
d'espoir de salut. Le tumulte le plus confus, les noirs tourbillons de
flamme qui montent dans les airs, et les torches qui promènent
l'incendie; les cris de terreur et les cliquetis du fer qui se
croise:--car les sabres commencent à frapper; et les mugissemens qui
s'élèvent, tout répand sur ce lieu de carnage comme un aspect de
l'enfer!
Ãperdus et fuyant çà et là , les esclaves dispersés ne voient qu'un
rivage sanglant et des vagues enflammées. Ils ne tiennent aucun compte
du cri menaçant du pacha: «_Qu'ils_ saisissent le derviche! Saisissez le
_Zatanaï_[c8]!» Conrad a vu leur terreur,--et a réprimé le premier
mouvement de désespoir qui ne lui offrait que de résister et périr dans
ce palais, puisqu'il avait été si prématurément et si bien obéi.
L'incendie avait été allumé avant qu'il en eût donné le signal. Il a vu
leur terreur;--il détache son cor de son baudrier,--en tire un
son,--mais un son perçant. On lui répond.--«Bien, courage! ma valeureuse
troupe! Comment ai-je pu douter de leur promptitude à me secourir? et
comment ai-je pu penser qu'ils m'avaient ici abandonné?» Son bras
puissant a décrit un cercle autour de lui;--ce mouvement rapide de
rotation qu'il a imprimé à son sabre répand une terreur qui répare son
fatal délai. Sa fureur achève ce que la frayeur avait commencé; il abat,
comme un troupeau ses lâches assaillans. Les turbans mis en pièces
jonchent les appartemens, et à peine un bras ose encore se lever pour se
défendre. Seyd lui-même, troublé par la rage et l'étonnement, recule
devant lui, en continuant de le menacer. Il ne demande pas quartier,
Seyd;--mais il redoute cependant les coups de l'étranger, tant le
désordre a rendu cet étranger redoutable! Les galères enflammées de Seyd
frappent toujours ses regards. Il s'arrache la barbe, et se retire du
combat en écumant de rage[c9]: car les pirates ont déjà dépassé la porte
du harem, et se précipitent dans l'intérieur;--s'arrêter un instant de
plus, c'était attendre la mort. Là les cris d'épouvante,--les
supplications des hommes qui jettent leurs armes en demandant
quartier--sont poussés en vain;--le sang coule par torrens! Les
corsaires qui affluent se précipitent où le cor de Conrad a sonné, et où
les gémissemens des victimes expirantes et les supplications les
avertissent de la manière courageuse avec laquelle il soutient la
terrible lutte. Ils le comblent de leurs acclamations en le voyant seul,
terrible et farouche comme un tigre qui se rassasie dans le sang qui
inonde son repaire! Mais courtes sont leurs félicitations,--plus courte
la réponse:--«C'est bien;--mais Seyd est échappé,--et il doit mourir.
Beaucoup a été fait,--mais il reste encore plus à faire.--Leurs galères
brûlent;--pourquoi leur ville n'est-elle pas encore en flammes?»
5. A peine a-t-il parlé, et déjà chacun d'eux a saisi une torche; et
l'incendie est allumé du minaret au porche du palais. Un farouche
plaisir se remarquait dans les yeux de Conrad; mais il frémit
soudain:--car à son oreille ont retenti les cris des femmes; et, comme
un glas de mort, ils ont ému ce cÅur qui était resté insensible aux
râlemens plaintifs des mourans dans la mêlée. «Oh! enfoncez les portes
du harem;--n'outragez pas, sur votre vie, aucune femme: souvenez-vous
que nous aussi--_nous_ avons des femmes. La vengeance pourrait faire
retomber sur elles un pareil outrage. C'est l'homme qui est notre
ennemi; et c'est sur lui qu'il faut frapper: nous devons épargner la
proie la plus faible. Oh! je l'avais oublié;--mais que le ciel ne
l'oublie pas, si par mon ordre des êtres sans défense cessaient de
vivre. Que ceux qui le voudront me suivent!--j'y vais:--nous avons
encore le tems de soulager nos ames au moins d'un crime.»
Il monte l'escalier qui craque déjà atteint par les flammes.--Il enfonce
la porte; il ne sent pas ses pieds que brûle le plancher ardent. Sa
respiration est étouffée par des volumes épais de fumée; mais il
continue à se précipiter d'appartement en appartement. Ils
cherchent,--ils trouvent,--ils sauvent. Chacun d'entre eux emporte dans
ses bras robustes des charmes respectés par les regards; ils calment les
terreurs de ces femmes éplorées; soutiennent leurs corps défaillans avec
tous les soins que réclame la beauté sans défense, tant Conrad avait
d'empire sur le caractère farouche de ses compagnons pour retenir des
mains toutes couvertes de sang. Mais qui est-elle, celle que les bras de
Conrad enlèvent du milieu des appartemens enflammés et des débris du
combat?--Elle! c'est la bien-aimée de celui dont il a juré la mort!
c'est la reine du harem!--c'est l'esclave de Seyd!
6. Conrad n'a qu'un moment pour adresser quelques paroles Ã
Gulnare[c10], pour rassurer cette tremblante beauté; car dans cette
suspension du combat donnée à la pitié, l'ennemi qui se retirait en
toute hâte s'étonne de ne pas se voir poursuivi. Sa fuite est moins
précipitée;--il s'est rallié--et rangé en bataille. Seyd s'en est
aperçu; il a reconnu d'abord le petit nombre des compagnons du corsaire,
comparé avec sa troupe, et il rougit de sa méprise, en voyant que sa
défaite a été causée par la terreur et la surprise. _Alla il alla_!
c'est le cri de vengeance qu'il pousse.--La honte se change en rage; il
veut maintenant vaincre ou périr! Les flammes doivent répondre aux
flammes, et le sang au sang! Des flots de ce sang vont couler de nouveau
pour le triomphe;--car la fureur vaincue va renouveler le combat, et
ceux qui attaquaient pour vaincre se défendent pour conserver leur vie.
Conrad voit le danger;--il voit ses compagnons succomber sous le nombre
toujours croissant des ennemis.--«Un effort,--encore un effort--pour
nous ouvrir le cercle de nos ennemis!» Ils se rallient,--se
serrent,--chargent,--chancellent;--tout est perdu! Serrés étroitement de
toutes parts,--assaillis par le nombre, sans espoir, mais non sans
courage, ils se défendent encore vaillamment.--Ah! maintenant le
désordre est dans leurs rangs;--criblés de blessures,--culbutés de
toutes parts; chacun d'eux combat isolément,--sans pousser un cri.--Ils
tombent épuisés de fatigues plutôt que vaincus; et frappent encore
jusqu'à ce que la lame échappe à leurs mains roidies par la mort.
7. Mais avant que l'ennemi rallié eût recommencé le combat, et eût
opposé rang d'hommes à rang d'hommes et cimeterre à cimeterre, Gulnare
et toutes ses compagnes du harem avaient été mises en sûreté dans une
maison de la ville, par ordre de Conrad, qui avait commis une garde Ã
leur protection; ces femmes essuyaient les larmes que la crainte de la
mort et du déshonneur leur avait fait répandre. Et quand la jeune
Gulnare, cette dame aux yeux noirs, se rappela ces pensées qu'avait fait
naître son désespoir, elle s'étonna beaucoup de la courtoisie qui
respirait dans les accens de Conrad et dans la douceur de ses regards.
Il était étrange--_qu'un_ brigand, ainsi souillé de sang, lui parût plus
aimable que Seyd; dans ses manières les plus tendres. Le pacha aimait
comme s'il lui eût semblé que son esclave dût s'estimer fort heureuse de
l'amour qu'il voulait bien lui témoigner. Le corsaire lui avait offert
sa protection, avait calmé ses terreurs, comme si son hommage était dû
de droit à la beauté. «Le désir en est coupable;--et ce qui est pire
pour une femme,--il est inutile; cependant je désire revoir ce chef;
afin de lui faire mes remerciemens, ce que la crainte m'a fait oublier,
pour la vie qu'il m'a conservée,--et dont mon amoureux seigneur ne s'est
pas souvenu!»
8. Elle l'aperçut, au plus épais du carnage, se défendant au milieu des
cadavres sanglans, loin de sa troupe, et luttant avec un ennemi qui
semble chèrement acheter le terrain que Conrad est forcé de céder,
couvert de blessures,--perdant son sang,--ne pouvant trouver la mort
qu'il cherche, et pris enfin pour expier tous les maux qu'il a causés;
épargné pour languir dans les tourmens et pour vivre en vain, tandis que
la vengeance méditera de nouveaux plans de tortures. Celle-ci étanche
son sang pour le verser plus tard--mais goutte par goutte: car l'Åil
insatiable de Seyd voudrait le voir toujours mourant,--jamais mourir!
Est-il possible que ce soit lui! lui qu'elle a vu naguère triomphant,
quand le signe impérieux de sa main sanglante était une loi! C'est bien
lui!--désarmé, mais non abattu; n'ayant qu'un seul regret, celui de
conserver la vie. Ses blessures sont trop légères, quoiqu'il eût
volontiers baisé la main qui lui aurait donné la mort. Oh! il n'a pu
recevoir aucun coup de ceux si nombreux qui ont été portés, pour envoyer
son ame--dans ce lieu dont il se souciait à peine,--au ciel! Il doit
donc, seul de tous les siens, conserver ce souffle de vie, lui qui, plus
qu'aucun autre, s'est exposé à le perdre? Il sent profondément--ce que
les cÅurs mortels sont destinés à ressentir, lorsque, renversés sur la
roue de l'inconstante fortune, les traitemens du vainqueur leur
présagent l'expiation de leurs crimes dans de languissantes
tortures.--Il le sent profondément, tristement; mais le coupable orgueil
qui l'a conduit à commettre ces actions--l'aide maintenant à dissimuler.
On remarque encore dans son attitude fière et recueillie l'air d'un
vainqueur plutôt que d'un vaincu. Quoique épuisé par les fatigues
mortelles de la lutte et le sang qu'il a répandu, il en est peu, dans le
nombre de ceux qui le considèrent, dont le regard soit aussi calme et
assuré que le sien. Ceux que son bras avait tenus à distance, et que son
regard seul faisait trembler, l'accablent maintenant de clameurs
insolentes; les braves qui l'ont vu de près n'insultent pas l'ennemi qui
leur a appris la crainte, et les gardes farouches qui le conduisent à sa
prison le contemplent en silence, pénétrés d'une secrète terreur.
Le médecin lui a été envoyé,--mais non par compassion; c'est pour savoir
ce que peut encore supporter son reste de vie. Ce médecin lui en trouve
assez pour lui faire porter les plus pesantes chaînes, et pour espérer
qu'il ne sera pas insensible aux aiguillons de la douleur.
Demain--oui--au coucher du soleil de demain, commencera pour lui le
supplice affreux du pal; et levés avec les premiers rayons du matin, ses
ennemis viendront voir comment il supportera courageusement ou lâchement
ses angoisses. De tous les supplices, celui-ci est le plus long et le
plus cruel; il ajoute la soif à toutes les autres agonies, soif que
chaque jour la mort oublie de venir étancher, tandis que les vautours
affamés voltigent autour de la fourche patibulaire. «Oh! de l'eau!--de
l'eau!»--La haine, souriant de contentement, se refuse à la prière de la
victime;--car, s'il boit,--la mort finit ses tourmens.
Ce destin lui était réservé.--Le médecin, les gardes sont partis; ils
ont laissé l'orgueilleux Conrad seul, couvert de chaînes.
10. Il serait inutile de peindre les sentimens qu'il éprouve;--il serait
même douteux si lui-même en avait connaissance. Il est une lutte, un
chaos dans l'ame: c'est lorsque tous ses élémens sont en
convulsions,--sont confondus,--qu'ils se heurtent avec une sombre et
puissante énergie, en grinçant les dents d'un impénitent remords, ce
démon décevant[loc15]--qui n'avait pas encore élevé la voix,--mais qui
crie maintenant: «Je t'avais averti!» lorsque l'Åuvre est consommée.
Voix inutile! l'ame qui se consume sans être domptée peut se tordre,--se
révolter,--le faible seul se repent! même à cette heure solitaire,
lorsque les sentimens se foulent, et que l'ame se révèle à elle-même
avec tous les souvenirs du passé,--sans qu'aucune passion, aucune pensée
dominante s'empare souverainement d'elle; en lui dérobant les autres.
Mais la sombre et déserte perspective de l'ame qui passe en revue ses
souvenirs du passé,--souvenirs qui se précipitent à travers mille
issues; les rêves expirans de l'ambition, les regrets de l'amour, la
gloire en danger, la vie elle-même emprisonnée; les joies non goûtées,
le mépris ou la haine contre ceux qui triomphent de notre destinée de
misères; le passé sans espérance, l'avenir qui s'avance avec trop de
rapidité pour penser à l'enfer ou au ciel; les actions, les pensées, les
paroles peut-être jamais rappelées d'une manière si aiguë jusqu'à cet
instant, bien que jamais oubliées; choses légères ou charmantes dans
leur tems, mais maintenant offertes comme des crimes à l'austère
réflexion; le sentiment flétrissant du mal non révélé, non moins
dévorant pour avoir été plus caché;--tout, en un mot, tout ce qui peut
faire reculer d'effroi, ce sépulcre ouvert,--le cÅur mis à nu, où sont
ensevelies tant de douleurs, étalent leurs misères, jusqu'à ce que
l'orgueil se réveille pour arracher ce miroir à l'ame--et le brise.
[Note loc15: _That juggling fiend_.]
Oui,--l'orgueil peut voiler et le courage braver
tout--tout--tout:--l'avenir,--le passé;--la plus terrible des défaites.
Chacun a des craintes, et il n'y a qu'un hypocrite qui les dissimule
pour s'attirer des louanges. Le lâche aussi dissimule, lui dont la
forfanterie ne sait que fuir loin du danger; mais celui qui ne sait
point cacher les mouvemens de son ame, envisage la mort de sang
froid--et meurt. Il a parcouru sa carrière en homme réfléchi, et il lui
en coûte peu d'épargner à la mort la moitié de sa course!