10. Légères sont les marques extérieures de la pensée du mal; c'est au

dedans,--c'est au-dedans que l'impression en est profonde! L'amour

découvre toutes ses émotions;--la haine, l'ambition, la fourberie ne se

trahissent que par un sourire amer. Le mouvement le plus imperceptible

de la lèvre, la plus légère pâleur jetée sur une contenance maîtrisée

indiquent seuls de grandes passions; et pour juger de leur violence, il

faut que l'observateur les voie sans être vu lui-même. Alors se

découvrent--les pas précipités, l'œil levé vers le ciel, les mains

jointes, le silence du désespoir qui écoute, tremblant que des pas trop

rapprochés ne le surprennent dans ses transes. Alors se découvrent, dans

chaque expression des traits, les mouvemens du cœur, qui se manifestent

dans toute leur force sans s'éteindre; cette lutte convulsive--qui

s'élève;--ce froid de glace ou cette flamme qui brûle en passant, sueur

froide sur les traits, ou abattement soudain sur le front. Alors,

étranger! si tu l'oses sans trembler, contemple son ame,--considère le

repos qui devrait soulager ses tourmens! Regarde--comment ce cœur

solitaire et flétri consume la pensée déchirante d'années maudites!

Regarde!--mais qui a vu--ou qui verra jamais l'homme tel qu'il

est,--donnant un libre cours à ses secrètes pensées?

11. Cependant Conrad n'avait pas été destiné par la nature à commander

des criminels,--les pires instrumens du crime;--son ame fut changée

avant que ses actions l'eussent entraîné à faire la guerre à l'homme et

à renier le ciel. Trompé par le monde à l'école du désappointement, il

fut trop sage dans ses paroles et insensé dans sa conduite. Trop ferme

pour céder, et beaucoup trop fier pour s'arrêter; condamné par ses

propres vertus à être dupe, il maudit ces vertus comme la cause de ses

maux, au lieu de maudire les perfides qui le trahissaient toujours: il

ne s'imaginait pas que ses bienfaits, accordés à des hommes meilleurs,

lui auraient donné du bonheur, en lui procurant les moyens d'en accorder

de nouveaux. Craint,--évité,--calomnié,--avant que sa jeunesse eût perdu

sa vigueur, il haïssait trop l'homme pour éprouver le remords; et il

pensa que la voix de la colère était un avertissement sacré, pour se

venger sur tous les hommes des injures de quelques-uns. Il se sentit

lui-même coupable;--mais il lui sembla que le reste des hommes ne valait

pas mieux que lui: et il méprisa les meilleurs comme des hypocrites qui

cachaient des actions que des esprits plus hardis ne craignaient pas de

commettre publiquement. Il savait qu'il était détesté; mais il savait

aussi que ceux qui le haïssaient rampaient devant lui et le redoutaient.

Solitaire, farouche, étrange, il vivait exempt pareillement de toute

affection et de tout mépris. Son nom inspirait de la crainte et ses

actions de la surprise; mais ceux qui le craignaient n'osaient pas le

mépriser. L'homme foule aux pieds le ver de terre, mais il hésite avant

de réveiller le venin du serpent: le premier peut se retourner,--mais

non se venger; le dernier expire,--mais il ne laisse pas vivant son

ennemi. Il s'attache à celui qui l'a frappé pour sa condamnation; il

peut être écrasé--mais non vaincu,--car il conserve son dard!

12. Personne n'est entièrement méchant.--Dans le cœur de Conrad

subsistait encore avec force un sentiment tendre qu'il n'avait pu

chasser. Souvent il avait souri de pitié à la faiblesse de ceux qui se

laissent séduire par des passions dignes d'un fou ou d'un enfant.

Cependant il avait vainement lutté contre cette passion, et même chez

lui cette passion exigeait le nom d'amour! Oui, c'était

l'amour,--l'amour constant,--impérissable, éprouvé pour une personne Ã

laquelle il ne fut jamais infidèle. Quoique les plus belles captives

eussent été journellement offertes à ses regards, il ne les évitait ni

ne les recherchait, mais il passait froidement auprès d'elles. Quoique

plus d'une beauté pleurât sa liberté dans la prison d'un bosquet, aucune

ne put jamais attendrir sa sévère indifférence. Oui,--c'était

l'amour,--si des pensées de tendresse éprouvées par la tentation,

alimentées par le malheur, non ébranlées par l'absence, constantes dans

tous les climats, et cependant--oh! plus que tout cela

encore!--ineffacées par le tems; pensées que ni ses espérances déçues,

ni ses projets détruits, ne purent rendre tristes et sombres près du

sourire de celle qu'il aimait; que sa colère ne pouvait troubler ni la

douleur ternir, en jetant sur elle un murmure de mécontentement; dont il

savait aborder l'objet avec gaîté, le quitter avec calme, de crainte que

l'aspect de ses chagrins ne pénétrât jusqu'à son cœur; dont rien ne put

altérer la tendresse, ni ne menaça de l'altérer.--S'il y eût jamais

amour parmi les mortels,--ce fut assurément de l'amour! Il était

criminel--oui,--les reproches pleuvaient sur lui;--mais sa passion ne

l'était pas, ni les effets de cette passion, qui prouvaient seulement,

toutes les autres vertus évanouies, que le crime lui-même n'avait pu

éteindre la plus aimable des vertus!

13. Il s'arrêta un moment,--jusqu'à ce que ses hommes, marchant à la

hâte, eussent passé le premier détour du sentier qui conduisait à lÃ

vallée.--«Étranges nouvelles!--moi qui ai couru tant de dangers, je ne

sais pourquoi celui que je vais affronter me paraît le dernier!

Toutefois, si mon cœur a des pressentimens, il ne peut éprouver de

craintes, et mes compagnons ne me trouveront point indigne de moi. Il

est téméraire d'aller au-devant de la mort; mais il est plus dangereux

d'attendre qu'on vienne nous porter un trépas certain. Et si mes

projets, quoique sans succès, sont favorisés par un sourire de la

fortune, nous aurons des pleurs à nos funérailles. Oui,--qu'ils se

livrent au sommeil;--paisibles soient leurs rêves! le matin ne les aura

jamais réveillés avec des rayons de feu aussi brillans que ceux qui

seront allumés cette nuit (mais souffle, ô brise!) pour réchauffer ces

tardifs vengeurs des mers. Maintenant à Médora.--Oh! mon cœur, cœur

défaillant, que le sien puisse être long-tems moins troublé que tu ne

l'es! Cependant je fus brave:--vain orgueil d'une bravoure dont chacun

peut se vanter! Les insectes eux-mêmes tirent leurs aiguillons pour

l'objet qu'ils cherchent à conserver. Ce courage commun que nous

partageons avec les brutes, et qui doit ses plus redoutables efforts au

désespoir, peut mériter quelques éloges;--mais j'ai eu l'espérance plus

noble d'apprendre à ma faible troupe de se mesurer avec de nombreux

ennemis. Je les ai long-tems conduits là--où le sang n'était pas

inutilement versé. Point de milieu maintenant:--nous devons périr ou

vaincre! Qu'il en soit ainsi:--ce n'est pas de mourir qu'il m'inquiète;

c'est d'entraîner mes compagnons dans des lieux d'où ils ne pourront

fuir. Mon sort m'a jusqu'ici peu occupé; mais mon orgueil souffre d'être

ainsi joué dans une embûche. Est-ce le cas d'employer mon habileté? ma

force? Faut-il engager d'un seul coup espérances, pouvoir et vie? Oh!

destin!--Accuse ta folie, non le destin;--il pourrait te sauver

encore:--car il n'est pas trop tard.»

14. C'est ainsi que Conrad s'entretenait avec ses pensées, jusqu'à ce

qu'il eût atteint le sommet de sa colline couronnée d'une tour. Là, il

s'arrêta près du portail;--car, tendre en même tems que farouche, il

prêta l'oreille à ces accens qu'il ne s'était jamais lassé d'entendre. A

travers les jalousies élevées du balcon s'échappent les doux chants de

sa bien-aimée; et voici les paroles que son oiseau de beauté chantait:

I.

Profond dans mon ame demeure caché ce tendre secret,

solitaire et perdu à jamais pour la clarté du jour; excepté

quand, pour répondre au tien, mon cœur palpite d'amour: mais

bientôt il tremble seul en silence comme avant.

II.

Là, dans ce cœur, une lampe sépulcrale brûle en jetant une

flamme lente, éternelle,--mais invisible; que les ténèbres

du désespoir ne peuvent éteindre, quoique ses rayons soient

aussi inutiles que s'ils n'avaient jamais existé.

III.

Souviens-toi de moi;--oh! ne passe pas auprès de ma tombe

sans donner une pensée à celle dont elle contient les

restes: la seule angoisse que mon cœur n'oserait soutenir,

serait de trouver l'oubli dans le tien.

IV.

Écoute mes plus tendres,--mes plus faibles--et mes derniers

accens: la vertu ne peut blâmer de gémir sur l'être qui

n'est plus; alors accorde-moi tout ce que je t'ai jamais

demandé;--une larme, la première,--la dernière,--la seule

récompense de tant d'amour!

Il franchit le portail,--traversa le corridor, et pénétra dans la

chambre à l'instant où les chants venaient de cesser: «Ma Médora! oh!

que ton chant est triste!»--«Voudrais-tu qu'il fût gai en l'absence de

Conrad? Quand tu n'es pas ici pour prêter l'oreille à mes chants, ils

doivent trahir mes pensées et les sentimens de mon ame: chacun de mes

accens doit être en harmonie avec mon cœur; car ce cœur parlerait--quand

même mes lèvres seraient muettes! Oh! plus d'une nuit, penchée sur cette

couche solitaire, mes songes craintifs prêtaient aux vents les ailes des

tempêtes, quand la brise languissante enflait à peine tes voiles:

prélude murmurant de l'ouragan réveillé; quoique douce, cette brise me

semblait l'hymne lugubre et prophétique qui gémissait sur toi devenu le

jouet d'une mer orageuse. Alors je me levais pour aller raviver les feux

du fanal, de crainte que des gardiens moins fidèles ne laissassent

expirer cette lumière. Et que d'heures sans repos j'ai passées Ã

contempler chaque étoile! Le matin survenait--et tu n'étais pas venu!

Oh! comme la bise froide glaçait alors mon cœur! le matin paraissait

redoutable à mes yeux troublés, et je ne cessais de contempler la

mer;--pas une proue ne venait satisfaire mes larmes,--ma fidélité,--mes

vœux! Enfin--l'heure de midi arrivait;--je saluais et bénissais un mât

qui frappait ma vue,--il approchait--hélas! et disparaissait soudain! Un

autre se présentait,--ô Dieu! c'était le tien enfin! Ces jours

d'angoisses ne seraient-ils pas à jamais passés! Ne voudras-tu jamais,

mon Conrad, apprendre à partager les joies de la paix? Assurément tu as

plus que de la fortune; et plus d'une demeure aussi belle que celle-ci

nous invite à renoncer à la vie errante. Tu sais que ce n'est pas le

péril que je crains: je ne tremble que lorsque tu n'es pas près de moi;

et alors ce n'est point pour ma vie, mais pour cette vie cent fois plus

chère qui fuit l'amour et ne languit que pour le combat.--Qu'il est

étrange qu'un cœur si tendre encore pour moi lutte avec la nature et ses

plus doux penchans!»

--«Oui, il est étrange, en effet, que ce cœur soit ainsi changé depuis

long-tems; il avait été foulé aux pieds comme le ver de terre,--il s'est

vengé comme la vipère, sans autre espérance sur la terre que ton amour,

et attendant à peine une lueur de pardon d'en haut. Cependant les mêmes

sentimens que tu condamnes, mon tendre amour pour toi et ma haine pour

les hommes, sont tellement confondus, que, s'ils étaient séparés, je

cesserais de t'aimer lorsque j'aimerais le genre humain. Mais ne crains

pas cela;--les épreuves du passé garantissent pour l'avenir que mon

amour pour toi sera mon dernier sentiment. Oh! Médora! donne de

l'énergie à ton tendre cœur; une heure encore--et nous nous

séparons,--mais non pour long-tems.»

--«Dans une heure nous nous séparons!--mon cœur l'avait prévu: c'est

ainsi que se flétrissent pour jamais mes rêves enchantés de bonheur.

Dans une heure!--cela ne peut être;--dans une heure, séparés! Un navire

là-bas vient à peine de jeter l'ancre dans la baie; son compagnon de

voyage est encore absent, et son équipage a besoin de repos avant de se

remettre en mer. Mon amour! tu te moques de ma faiblesse; et voudrais-tu

prémunir mon cœur pour le préparer à la douleur d'une véritable

séparation? Mais ne te joue pas plus long-tems de ma douleur; il y a

plus que de l'amertume dans ce jeu folâtre. N'en parle plus,

Conrad!--mon plus cher ami! viens partager le repas que j'ai préparé de

mes mains avec délices; peine légère! que d'être chargée de préparer et

de servir ton repas frugal! Vois, j'ai cueilli les fruits qui m'ont paru

les plus suaves; et quand je n'en étais pas sûre, indécise, mais

joyeuse, j'ai choisi ceux qui m'ont paru les plus beaux. Trois fois mes

pas ont parcouru la colline pour rencontrer la source la plus fraîche.

Oui! ton sorbet va ce soir s'échapper avec douceur; regarde comme il

pétille dans son vase d'albâtre! Le jus réjouissant de la grappe ne

délecte jamais ton cœur; tu montres plus de rigidité qu'un Musulman Ã

l'aspect de la coupe. Ne pense pas que je t'en fasse un reproche;--car

je me réjouis de ce que les autres appellent privations dans tes

habitudes. Mais viens; la table est préparée; notre lampe d'argent est

disposée, et ne crains pas le souffle du sirocco. Mes suivantes, pour te

faire trouver le tems moins long, formeront des danses avec moi, ou

feront entendre des chants. Ma guitare, que tu aimes encore à entendre,

te délassera ou te charmera par ses accords;--ou, si cela déplaît à tes

oreilles, nous changerons de divertissemens, nous lirons les histoires

racontées par l'Arioste: celle des amours et des malheurs de la belle

Olympie[c1]. Ainsi--tu serais plus coupable que celui qui rompt ses vœux

en faveur de cette pauvre damoiselle, si tu m'abandonnais maintenant;

plus coupable même que ce chef inconstant.--Je t'ai vu sourire lorsque

le ciel pur nous faisait apercevoir l'île d'Ariane, que je t'ai souvent

montrée du haut de ces rochers. Alors, livrée tout à la fois à la joie

et à la crainte, je disais, avant que le tems n'eût élevé ce doute Ã

quelque chose de plus que de la crainte: Ainsi Conrad, hélas!

m'abandonnera pour l'Océan! Et il m'abusait;--car--il revenait encore!»

--«Encore,--encore,--et toujours encore,--mon amour! Tant que la vie

lui restera ici-bas, et l'espérance en haut, il reviendra près de

toi;--mais maintenant les momens sur leurs ailes rapides apportent

l'instant du départ: le pourquoi,--le où,--qu'est-il besoin de te le

dire? Puisque tout doit finir dans ce monde sauvage,--adieu! Cependant

j'aimerais,--si le tems me le permettait,--à te découvrir--ne crains

pas,--ces ennemis ne sont pas redoutables; et ici veillera une garde

plus nombreuse que de coutume, préparée pour un siége imprévu et pour

une longue défense. Tu ne restes pas seule,--quoique ton amant

s'éloigne; nos matrones et tes compagnes demeurent avec toi. Et que ceci

te donne du courage:--quand nous nous reverrons, la sécurité rendra

notre repos plus doux. Écoute!--c'est le son du cor;--Juan le fait

retentir avec force.--Un baiser,--encore un,--un autre encore!--oh!

Adieu!»

Médora s'est levée,--s'est élancée,--s'est précipitée dans les

embrassemens de Conrad; elle y reste jusqu'à ce que son cœur succombe,

accablé par la douleur de Médora. Il n'osait pas lever sur elle cet œil

bleu qui est fixé vers la terre dans une sèche agonie. Les longs cheveux

de Médora flottent sur les bras de Conrad, dans tout le désordre de ses

charmes dévoilés; à peine sent-il battre ce cœur où son image est si

profondément gravée,--et que le sentiment semble rendre comme

insensible! Écoutez!--la détonnation du canon de départ fait entendre

ses mugissemens! il annonce le coucher du soleil,--coucher qu'il maudit.

Encore,--encore;--il presse avec une fureur insensée cette femme

charmante dont les étreintes et les caresses muettes imploraient sa

pitié! Il va la déposer en chancelant sur sa couche;--la contemple un

moment--comme s'il ne devait plus la contempler; éprouve--qu'elle seule

l'attache à la terre; baise son front glacé,--se détourne--Conrad est-il

parti?

15. «Est-il parti?»--Dans sa solitude soudaine que de fois cette

question terrible sera répétée!--«Il y a à peine un instant de

passé--qu'il était là! et maintenant--» Elle se précipite hors du

porche, et là ses larmes coulent enfin en liberté,

amères,--brillantes--et abondantes, comme jamais elle ne l'a éprouvé.

Ses larmes coulent de ses beaux yeux; mais ses lèvres refusent de

prononcer--adieu! car dans ce mot,--ce mot fatal,--quelles que soient

nos promesses,--nos espérances,--notre foi,--il n'y respire que du

désespoir.

Sur chaque trait de ce visage calme et pâle, le chagrin a déjà gravé ce

que le tems ne peut jamais effacer. Le bleu tendre de ces grands yeux

languissans est devenu glacé en contemplant sa solitude déserte, jusqu'Ã

ce que--oh! à quelle distance!--ils aient encore aperçu Conrad; alors

ils fondirent en larmes,--et la frénésie sembla respirer dans ces longs,

noirs et brillans regards humides de cette sombre tristesse qui devait

si souvent se renouveler.--«Il est parti!» Médora presse ses mains sur

son cœur, par un mouvement convulsif,--et les élève ensuite tristement

vers le ciel; elle jeta un regard et vit le soulèvement des vagues, la

voile blanche qui voguait:--elle n'osa pas regarder de nouveau. Mais se

retournant, l'ame défaillante, du côté de la porte:--«Ce n'est pas un

rêve,--je suis livrée à la désolation!»

16. Descendant de rocher en rocher--et précipitant sa course, le sévère

Conrad n'a pas une seule fois détourné la tête; mais craignant que

quelque détour du sentier n'offrît à ses regards les objets qu'il fuit,

sa solitaire mais charmante demeure située sur le sommet de la montagne,

qui le salue la première quand il rentre au port après une longue

course; et elle,--cette étoile sombre et mélancolique, dont les charmans

rayons l'atteignaient de loin; il ne doit point jeter sur elle un

dernier regard, il ne doit point penser qu'il pouvait rester là auprès

d'elle,--mais seulement sur le bord de l'abîme. Cependant il s'arrête un

instant,--il est sur le point d'abandonner son destin au hasard--et ses

projets à la merci des ondes; mais non--il n'en doit pas être ainsi;--un

chef digne de sa fortune peut s'attendrir, mais il ne se laisse point

séduire par la douleur d'une femme. Il voit son navire; il remarque

combien le vent est beau, et recueille courageusement toute l'énergie de

son ame. Il reprend sa marche,--et, comme il écoute, le bruit du tumulte

vibre à ses oreilles qui sont frappées de sons confus, du bruissement du

rivage, des cris du signal et de la rame qui fend les flots. Il remarque

le mousse au haut du mât, l'ancre qu'on lève, les voiles qui se

déploient dans les airs, les mouchoirs flottans de la foule qui envoie

ce muet adieu à ceux qui s'éloignent; et plus que tout, son pavillon

rouge hissé dans les airs, et il s'étonne comment son cœur a pu éprouver

tant de faiblesse. Le feu dans les regards et l'impétuosité bouillante

dans le cœur, il sent qu'il est redevenu lui-même. Il bondit,--il se

précipite;--jusqu'à ce qu'il ait atteint le pied de la colline où

commence la baie; là, il arrête sa course précipitée, moins pour

respirer la fraîcheur de la brise qui s'élève de la mer, que pour

reprendre son attitude ordinaire de dignité, afin que, par cette

précipitation, il ne parût troublé aux yeux du vulgaire: car l'habile

Conrad avait appris à soumettre la foule par ces artifices qui déguisent

les puissans et leur servent souvent de sauve-garde. Sa démarche était

imposante, et son maintien, tenu à distance, semblait éviter les

regards,--et inspirait le respect à ceux qui en étaient juges. Il avait

le front plein de gravité, et le regard fier qui repousse toute

familiarité vulgaire, sans manquer de courtoisie: c'est par là qu'il

commandait l'obéissance. Mais lorsqu'il désirait se lier avec quelqu'un,

sans forcer son caractère, sa bienveillance dissipait la crainte de ceux

qui l'écoutaient; et les dons des autres n'étaient rien au prix d'une de

ses paroles, lorsqu'elle faisait pénétrer dans les cœurs la profonde

mais tendre mélancolie de sa voix. Toutefois cette condescendance était

si étrangère à ses manières habituelles qu'il s'inquiétait peu de

dominer par la persuasion, mais bien de subjuguer. Les mauvaises

passions de sa jeunesse lui avaient fait moins apprécier

l'affection--que l'obéissance.

17. Autour de lui est rangée en ordre sa garde prête au départ. Juan est

debout devant lui.--«Tous les hommes sont-ils prêts?»

«Oui;--ils sont plus que prêts--ils sont embarqués; la dernière chaloupe

n'attend plus que mon maître.»

--«Mon épée et mon manteau.»

Aussitôt son épée est fortement ceinte et son manteau placé sur ses

épaules. «Fais venir Pédro!» Il vient,--et Conrad s'incline pour le

saluer, avec toute la courtoisie qu'il accordait à ses amis.--«Accepte

ces tablettes, observe leur contenu avec soin; des instructions d'une

haute importance, et qui contiennent des révélations dignes de foi, y

sont consignées. Double la garde; et quand la barque d'Anselme arrivera,

qu'il prenne également connaissance de ces ordres. Dans trois jours (si

la brise nous est favorable) le soleil éclairera notre retour;

jusque-là, puisses-tu rester en paix!»

Cela dit, il serra la main de son frère pirate, et il se dirige vers sa

chaloupe avec une attitude fière. Les rames brisent les vagues et

répandent tout autour une lueur phosphorique[c2]; ils abordent le

vaisseau.--Il est debout sur le tillac; le sifflet perçant

siffle;--toutes les mains manœuvrent;--il admire avec quelle légèreté le

navire obéit à cette manœuvre,--la bonne tenue de sa troupe,--et il

daigne lui en témoigner sa satisfaction. Ses yeux pleins d'orgueil se

tournent vers Gonsalvo.--Pourquoi s'arrête-t-il soudain et semble-t-il

gémir intérieurement? Hélas! ses yeux ont aperçu sa tour du rocher, et

sa pensée un moment s'est fixée sur l'heure des adieux. Elle--sa

Médora--aperçoit-elle le vaisseau qui l'emporte? Ah! jamais il n'avait

la moitié tant aimé qu'en ce moment! Mais cependant il lui reste encore

beaucoup à faire avant la chute du jour.--Il recueille de nouveau son

courage, détourne ses regards, et descend dans la cabine de Gonsalvo

pour lui faire connaître son plan,--ses moyens de le faire réussir,--et

son but. Devant eux brûle une lampe; il développe la carte et fait

apporter tous les instrumens nécessaires à l'art nautique. Ils

prolongent leurs débats jusqu'à minuit; aux yeux inquiets et aux esprits

agités quelle est l'heure qui paraît jamais avancée?

Pendant ce tems, la brise propice souffle avec sérénité, et le vaisseau

fuit rapide comme un faucon. Il a passé les hauts promontoires des îles

groupées au milieu des flots, et il gagne le port, long-tems--long-tems

avant le premier sourire du matin. Ils découvrent bientôt, à travers le

miroir de la nuit, l'étroite baie où est mouillée la flotte du pacha.

Ils comptent chaque voile,--et remarquent avec quelle insouciance les

Musulmans se gardent à la clarté de la nuit. Tranquille et sans être

aperçu, le vaisseau de Conrad passe à côté de cette flotte, et il a jeté

l'ancre dans le lieu où il a résolu de se tenir en embuscade. Il est Ã

l'abri d'une surprise par un rocher projeté du cap, qui élève dans les

airs sa forme fantastique. Il n'a pas besoin d'exciter sa troupe à ses

devoirs,--ni de la tirer de son sommeil,--préparée qu'elle est également

aux luttes de terre et de mer; tandis que, porté sur les flots, le chef

s'entretient avec calme;--et cependant, avec ses compagnons, c'est de

sang qu'il s'est entretenu!

Chant Deuxième.

_Conosceste i dubiosi desiri_?

(DANTE.)

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 05 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 8 / 24 段