[Note n5: Byron veut dire la langue persane, car c'est en persan qu'il

existe un poème et même plusieurs sur les amours de Joseph et de

Zuleïka. Voyez notre note, page 114.

(_N. du Tr._)]

NOTE 31.

_Paswan Oglou_, le rebelle de Widdin, qui, pendant les dernières années

de sa vie, brava la puissance de la Porte.

NOTE 32.

Queue de cheval, étendard d'un pacha.

NOTE 33.

Giaffir, pacha d'Argyro-Castro ou Scutari, je ne sais au juste laquelle

de ces deux villes, fut alors empoisonné par l'Albanien Ali, de la

manière décrite dans le texte. Ali Pacha, pendant que j'étais encore

dans le pays, se maria avec la sœur de sa victime, quelques années après

l'événement arrivé dans un bain à Sophie ou Andrinople. Le poison fut

mêlé dans une tasse de café, qui est présentée avant le sorbet par le

garçon de bain, après que l'on s'est habillé.

NOTE 34.

Les notions géographiques turques sur presque toutes les îles ne

s'étendent pas plus loin que l'Archipel, mer à laquelle le texte fait

allusion.

NOTE 35.

Lambro Canzani, Grec fameux par les efforts qu'il fit en 1789-90 pour

rétablir l'indépendance de sa patrie. Abandonné par les Russes, il

devint pirate, et l'Archipel fut le théâtre de ses entreprises. On dit

qu'il vit encore à Saint-Pétersbourg. Lui et Riga sont les deux plus

célèbres des révolutionnaires grecs.

Note 36.

_Rayahs_. Tous ceux qui paient la taxe de capitation appelée _haratch_.

NOTE 37.

Ce premier des voyages est du petit nombre de ceux que les Musulmans

professent bien connaître.

NOTE 38.

La vie errante des Arabes, des Tartares et des Turkomans est détaillée

dans chaque volume de voyages au Levant. On ne peut nier que ce genre de

vie ne possède un charme tout particulier. Un jeune renégat français

avoua à Châteaubriand qu'il ne s'était jamais trouvé seul, galopant dans

le désert, sans éprouver une sensation qui approchait du ravissement et

qui est ineffable.

NOTE 39.

_Djannat al Aden_, le séjour perpétuel, le paradis des Musulmans.

NOTE 40.

Un turban est gravé en pierre sur les tombes des hommes seulement.

NOTE 41.

Le chant de mort des femmes turques. Les _esclaves silencieux_ sont les

hommes que les idées de _décorum_ empêchent de gémir _en public_.

NOTE 42.

«Je suis venu au lieu de ma naissance, et j'ai crié: «Les amis de ma

jeunesse où sont-ils?» et un écho m'a répondu: Où sont-ils?»

(_Extraits d'un manuscrit arabe_.)

La citation ci-dessus (d'où l'idée du texte est empruntée) doit être

déjà très-familière à chaque lecteur:--elle est donnée dans la première

note des _Plaisirs de la Mémoire_ (_The Pleasures of Memory, by Samuel

Rogers_), poème si connu qu'il est inutile de le citer, mais aux pages

duquel on sera charmé de recourir.

Note 43.

_And airy tongues that syllable men's names_.

(MILTON.)

«Et des voix aériennes qui prononcent les noms des hommes.»

Pour trouver des personnes qui croient que les ames des morts habitent

la forme des oiseaux, il n'est pas nécessaire d'aller en Orient.

L'histoire du revenant de lord Littleton; la duchesse de Kendal, qui

croyait que George Ier était venu voltiger autour de sa fenêtre, sous la

forme d'un corbeau (voyez _Oxford's Reminiscences_), et beaucoup

d'autres exemples nous montrent cette superstition dans nos propres

demeures. Le plus singulier fut la fantaisie d'une dame de Worcester,

qui, s'étant imaginé que sa sœur vivait sous la forme d'un oiseau

chantant, remplit littéralement son prie-dieu, dans la cathédrale, avec

des cages pleines d'oiseaux de la même espèce. Comme elle était riche,

et qu'elle embellissait l'église par ses bienfaits, on ne s'opposa point

à son innocente folie.--Pour cette anecdote, voyez les _Oxford's

Letters_.

FIN DES NOTES DE LA FIANCÉE D'ABYDOS.

LE CORSAIRE.

POÈME.

_I suoi pensieri in lui dormir non ponno_.

(TASSO, _Gerusalemme liberata_, canto X.)

A

THOMAS MOORE, ESQ.

MON CHER MOORE,

Je vous dédie la dernière production que j'imposerai pendant quelques

années, à la patience du public et à votre indulgence; et j'avoue que je

me trouve heureux de pouvoir profiter de cette opportunité, qui est

peut-être la dernière, pour orner mon poème d'un nom consacré par des

principes politiques inébranlables, et par les talens les plus

incontestables et les plus variés. Tandis que l'Irlande vous range parmi

les plus fermes de ses patriotes, tandis que vous restez, dans son

estime, le premier de ses poètes, et que la Grande-Bretagne répète et

ratifie ce jugement, permettez à celui dont le seul regret, depuis notre

première liaison, est dans les années qu'il a perdues avant cette

liaison; permettez-lui d'ajouter l'humble, mais sincère suffrage de son

amitié, à la voix unanime de plusieurs nations. Il vous prouvera du

moins que je n'ai jamais oublié les avantages que j'ai retirés de votre

société, ni abandonné l'espoir d'en jouir encore, quand vos goûts et vos

loisirs vous permettront de faire oublier à vos amis votre trop longue

absence. On dit parmi ces amis, et j'aime à le croire, que vous êtes

engagé dans la composition d'un poème dont la scène sera placée en

Orient; personne ne peut rendre avec autant de vérité que vous de

pareilles scènes. Les souffrances de votre propre contrée (l'Irlande),

le caractère noble et fier de ses enfans, la beauté et la sensibilité de

ses filles pourront s'y retrouver; et Collins, quand il donnait à ses

églogues orientales le surnom d'_irlandaises_, ne se doutait pas combien

était juste une partie au moins de son parallèle. Votre imagination

créera un soleil plus ardent et un ciel moins nuageux; mais la fierté,

la tendresse et l'originalité font partie de vos titres nationaux à une

origine orientale, à laquelle vous avez déjà prouvé vos droits plus

clairement que les plus zélés antiquaires de votre nation.

Me permettrez-vous d'ajouter quelques mots sur un sujet pour lequel on

suppose que tout le monde a un penchant assez vif, mais qui ne plaît

nullement aux autres?--soi-même. J'ai écrit beaucoup, j'ai publié même

plus qu'il ne faudrait pour autoriser un silence plus long que celui que

je médite actuellement; mais, pour quelques années au moins, c'est mon

intention de ne pas provoquer le jugement _des Dieux, des hommes et des

colonnes_. Dans la composition actuelle, j'ai essayé un rhythme qui

n'est pas le plus difficile, mais qui est peut-être la mesure la mieux

appropriée à notre langue: c'est la bonne vieille et héroïque strophe,

maintenant négligée. La stance de Spencer est peut-être trop lente et

trop pompeuse pour une narration; cependant, je l'avoue, c'est la mesure

que je préfère de beaucoup. Scott seul, de notre tems, a jusqu'ici

complètement triomphé de la fatale facilité du vers de huit syllabes; et

ce n'est pas le moindre triomphe de ce génie fertile et puissant. Dans

les vers blancs, Milton, Thompson et nos poètes dramatiques sont les

signaux qui brillent dans les ténèbres, mais qui nous avertissent

d'éviter les rochers rudes et stériles sur lesquels ils sont allumés. Le

couplet héroïque n'est pas certainement la mesure la plus populaire;

mais comme je n'en ai pas cherché une autre par le désir de flatter ce

que l'on nomme l'opinion publique, je bornerai ici mon apologie, et

courrai encore une fois la chance avec un rhythme dans lequel je n'ai

encore écrit que des compositions dont la publicité qu'elles ont reçue

est une partie de mes regrets actuels comme elle le sera de mes regrets

futurs.

Pour ce qui concerne mon histoire, et toutes mes histoires en général,

je me croirai heureux si j'ai rendu mes personnages plus parfaits et

plus aimables, s'il est possible; d'autant plus que j'ai été quelquefois

critiqué et considéré comme non moins responsable de leurs actions et de

leurs défauts que si ces actions et ces défauts m'étaient personnels.

Soit.--Si j'ai été entraîné à la triste vanité de _peindre d'après

soi-même_, les portraits sont probablement ressemblans, puisqu'ils sont

si défavorables; ou sinon, ceux qui me connaissent ne s'y trompent

point, et ceux qui ne me connaissent pas, j'ai peu d'intérêt à les

détromper. Je n'ai pas le désir spécial que personne, excepté mes amis,

croie l'auteur meilleur que les personnages créés par son imagination;

mais je ne puis me soustraire à une légère surprise, et peut-être à une

certaine gaîté, sur quelques singulières et critiques exceptions dans

l'exemple actuel, en voyant plusieurs bardes (bien supérieurs, je

l'avoue) dans une condition vraiment estimable, et tout-à-fait exempts

de toute participation aux défauts de ces héros, qui, néanmoins, n'ont

guère plus de moralité que _le Giaour_, et peut-être--mais non:--je dois

admettre que _Childe-Harold_ est un personnage tout-à-fait odieux; et,

quant à son identité, ceux qui aiment à la reconnaître peuvent lui

donner tel type qu'il leur plaira.

Si cependant il valait la peine de détruire cette impression, il serait

important pour moi que l'homme qui fait les délices de ses lecteurs et

de ses amis, le poète de tous les cercles et l'idole du sien, me permît

en cette occasion et toujours de me souscrire,

Son très-dévoué, très-affectionné

Et obéissant serviteur,

BYRON.

2 janvier 1814.

Chant Premier.

_Nessun maggior dolore,

Che ricordarsi, del tempo felice

Nella miseria_............

(DANTE.)

1. «Sur les ondes joyeuses de la mer sombre et bleue, nos pensées sont

sans limites et nos ames sont libres: aussi loin que la brise peut nous

porter, aussi loin que les vagues écument, contemple notre empire et

regarde notre patrie! Ce sont là nos royaumes, et aucune frontière ne

leur est imposée;--notre pavillon est un sceptre auquel tous ceux qui le

rencontrent obéissent. Elle est nôtre aussi la vie sauvage et

tumultueuse qui passe de la fatigue au repos et du repos à la fatigue,

avec la même gaîté dans chaque changement. Oh! qui pourrait raconter--ce

n'est pas toi, luxurieux esclave! dont l'ame tomberait en défaillance

sur la vague soulevée; ni toi, souverain orgueilleux de l'indolence et

du luxe! que le sommeil ne délasse point,--pour qui le plaisir n'a plus

d'attraits.--Oh! qui, excepté celui dont le cœur a été éprouvé, et qui a

dansé en triomphe sur les flots écumans, pourrait raconter les

transports exaltés,--le mouvement frénétique du pouls qui agitent ceux

qui voyagent sur ces plaines sans vestiges? Qui pourrait raconter

comment nous aimons le combat pour le combat lui-même, et changeons en

délices ce que d'autres appellent des dangers; comment nous recherchons

avec avidité ce qu'évite le lâche; et comment, où le faible

tremble,--c'est seulement là que nous commençons à sentir--sentir--avec

toute l'énergie de la sensation la plus intime, quand l'espérance se

réveille et redouble le courage.

«Aucune peur de la mort,--si nos ennemis meurent avec nous:--excepté

qu'elle nous paraît plus ennuyeuse encore que le repos. Qu'elle vienne

quand elle le voudra:--nous jouissons avec profusion de la vie[loc12]--;

quand on la perd,--qu'importe--que ce soit par la maladie ou par le

combat? Que celui qui rampe sur la terre, amoureux de ses propres

ruines, se cramponne sur sa couche, et végète ainsi languissamment

pendant de longues années; arrache péniblement son souffle de sa

poitrine, en secouant sa tête paralysée: pour nous,--le frais gazon, et

non pas un lit fiévreux. Tandis que, dans son épuisement, soupir par

soupir, l'homme décrépit expectore son ame, la nôtre, dans une seule

convulsion,--par un seul bond,--échappe à tout contrôle. Son cadavre

peut s'enorgueillir de son urne et de son étroit tombeau; ceux qui

maudissaient sa vie pourront dorer sa tombe. Pour nous sont des pleurs,

quoique peu nombreux, mais sincèrement versés, quand l'Océan nous couvre

de son immense linceul et ensevelit nos cadavres; des banquets

remplacent des regrets superflus, et la coupe se remplit pour honorer

notre mémoire. Une brève épitaphe n'est pas omise au jour du danger,

quand ceux qui survivent partagent les dépouilles, et s'écrient, avec un

triste souvenir empreint sur chaque front: «Oh! que _ce moment_ eût été

beau pour le brave qui est tombé dans la mêlée!»

[Note loc12: _We snatch the life of life_.]

2. Tels étaient les accens qui partaient de l'île du Pirate, autour du

feu nocturne de la garde; tels étaient les sons qui retentissaient le

long des rochers du rivage, et qui semblaient un chant à des oreilles

aussi sauvages! Les pirates en groupes dispersés sur le sable doré,

jouent,--boivent à la ronde,--conversent--ou aiguisent leurs armes

tranchantes, choisissent celles qui sont les plus

meurtrières,--assignent à chacun sa lame, et regardent sans émotion le

sang qui ternit son éclat. Ils réparent la chaloupe, replacent les mâts

ou les rames, tandis que d'autres errent en rêvant sur le rivage.

Ceux-là tendent des piéges aux oiseaux sauvages, ou déploient au soleil

les filets trempés dans la mer, et épient dans le lointain, avec toute

l'ardeur d'une curiosité avide, si quelque voile distante se détache sur

l'horizon; d'autres racontent les histoires de plus d'une nuit de danger

et de fatigue, et se demandent avec inquiétude quand ils pourront encore

s'emparer de dépouilles. Peu leur importe dans quel lieu:--ce soin est

l'affaire de leur chef; la leur, c'est de ne jamais douter du succès de

leur entreprise et des projets de leur chef. Mais quel est ce CHEF? Son

nom est fameux et redouté sur chaque rivage:--ils n'en demandent et n'en

connaissent pas davantage.

Il ne se mêle avec eux que pour les commander; peu nombreuses sont ses

paroles, mais son œil est perçant et sa main hardie. Jamais il ne mêle Ã

leurs banquets joyeux un sourire de gaîté; mais ils oublient son silence

en faveur de ses succès. Jamais ils ne remplissent la coupe pour ses

lèvres dédaigneuses: le verre passe devant lui sans qu'il daigne le

goûter;--et quant à ses mets,--les plus austères de sa troupe voudraient

aussi qu'ils passassent devant lui sans qu'il les goûtât. Le pain le

plus dur de la terre, les racines les plus simples du jardin, et

rarement le luxe des fruits d'été, composent humblement ses courts repas

qu'un ermite pourrait à peine refuser. Mais tandis qu'il se prive des

jouissances les plus grossières des sens, son esprit semble nourri de

cette abstinence. «Que l'on vogue vers ce rivage!»--ils

voguent.--«Faites ceci!»--cela est fait. «Que l'on se réunisse et que

l'on me suive!»--les dépouilles sont dans leurs mains. Aussi prompts

sont ses ordres, aussi promptes ses actions, et tous obéissent; il en

est peu qui s'informent du motif de sa volonté. A ceux-là, une brève

réponse et un regard de mépris et de blâme: c'est tout ce qu'ils

obtiennent.

3. «Une voile!--une voile!»--une dépouille promise à leur avide

espérance! «Sa nation?--son pavillon?--que dit le télescope?» Ce n'est

pas une prise, hélas!--mais c'est une voile amie: le pavillon couleur de

sang se déroule au souffle de la brise. Oui,--elle est des

nôtres:--c'est un navire qui rentre au port.--Souffle agréablement, ô

brise!--qu'il jette l'ancre avant la nuit. Déjà le cap est

doublé;--notre baie reçoit cette proue qui fend orgueilleusement l'écume

des flots. Comme il tire majestueusement et avec grâce sa bordée! Ses

voiles blanches sont déployées au vent:--elles ne fuient jamais devant

l'ennemi.--Il s'avance sur les ondes comme un être animé, et semble

avoir l'audace de défier les élémens au combat. Qui ne voudrait pas

affronter les décharges de la mêlée--et le naufrage--pour se sentir le

monarque de ce navire peuplé?

4. Le câble retentissant glisse rudement sur les flancs du vaisseau; les

voiles sont ployées, et la chute de l'ancre fait balancer le navire. Les

spectateurs oisifs de l'île distinguent le canot qui descend des larges

ouvertures de la proue. Il est équipé;--les rames se meuvent de concert

vers le rivage, jusqu'à ce que sa quille creuse le sable bruissant.

Salut au cri de bien-venue!--On se parle amicalement! une main serre une

autre main qui l'attend au rivage; on se sourit, on s'interroge, on se

répond brièvement: tous les cœurs se promettent une fête.

5. Les nouvelles se répandent et la foule augmente sans cesse. Le bruit

confus des voix, le rire prolongé de l'allégresse, et les tendres et

inquiets accents de la femme s'entendent confusément:--chaque parole

exprime le nom d'un ami,--d'un mari--ou d'un amant. «--Oh! sont-ils

sauvés? nous ne nous informons pas du succès,--mais les verrons-nous?

aurons-nous le bonheur d'entendre encore leurs accens? Là où la bataille

s'est donnée,--où les flots se sont levés en courroux,--sans doute ils

se sont conduits en braves;--mais qui sont ceux qui ont échappé? qu'ils

se hâtent de venir jouir de notre bonheur et de notre surprise, et, par

des baisers, chasser le doute de nos yeux enchantés!»--

6. «--Où est notre chef? pour lui nous apportons un message,--et nous

doutons que la joie--qui salue notre arrivée--dure long-tems; mais

sincère comme elle est,--elle est douce pour nous, quoique de si courte

durée. Mais, Juan, conduis-nous sur-le-champ à notre chef. Nos devoirs

de civilités étant remplis, nous reviendrons nous réjouir avec vous; et

chacun pourra entendre ce qu'il désire qui lui soit raconté.»

Ils montent lentement un sentier creusé dans le roc sur lequel est

placée la tour d'observation qui domine la baie, entourée de buissons

touffus, de fleurs sauvages épanouies. Là une douce fraîcheur s'exhale

des sources argentées dont les ondes sinueuses jaillissent de bassins de

granit, se précipitent dans un courant animé[loc13], et invitent par

leur pureté à étancher la soif; ils montent de rochers en rochers.--

[Note loc13: _Leap into life_.]

--Près de cette grotte prochaine, quel est cet homme solitaire qui

contemple la profondeur des ondes, appuyé dans une posture méditative

sur son sabre qui ne sert pas souvent d'appui à sa main sanglante?

«C'est lui,--c'est Conrad;--c'est là--qu'il se plaît--à être seul.

Va,--Juan!--va,--et fais connaître l'objet de notre visite. Il a vu le

vaisseau;--dis-lui que nous venons lui apprendre des nouvelles qu'il

doit être pressé d'entendre. Nous n'osons pas cependant approcher;--tu

connais son humeur, lorsque des étrangers ou des personnes non invitées

s'introduisent près de lui.»

7. Juan l'aborde et l'instruit de leur dessein.--Il ne parle pas;--mais

un signe a fait connaître son consentement. Juan appelle les

messagers:--ils arrivent.--Il répond à leur salut par une légère

inclination, mais ses lèvres restent muettes. «Ces lettres, chef, sont

du Grec,--l'espion, qui nous avertit quand le butin ou le péril sont

près de nous. Quelles que soient ses nouvelles, nous pouvons bien dire

que--» «Paix! paix!» Il impose silence à leur discours. Dans leur

étonnement, ils se détournent, confondus, en se faisant part tout bas,

l'un à l'autre, de leurs conjectures; ils épient ses regards d'un œil

clandestin, pour voir avec quelle contenance ce chef recevra les

nouvelles qu'ils lui apportent. Mais, comme s'il eût deviné leur

intention, il a détourné la tête, peut-être par suite de quelque

émotion, par doute ou par fierté. Il lit la lettre.--«Mes tablettes,

Juan, écoute.--Où est Gonsalvo!»

--«Sur le vaisseau à l'ancre.»--«Qu'il y reste.--Porte-lui cet ordre; et

vous, retournez à vos devoirs.--Préparez-vous pour ma course: vous serez

cette nuit de mon entreprise.»--«Cette nuit, seigneur Conrad?»

--«Oui! au coucher du soleil: la brise fraîchira à la fin du jour. Mon

armure,--mon manteau,--une heure--et nous sommes partis. Ceins ton

cor;--veille à ce que, dépouillé de sa rouille, il ne trompe pas ma

légitime attente. Que le tranchant de mon large sabre soit aiguisé; que

la garde en remplisse mieux ma main, et que l'armurier l'arrange à la

hâte. La dernière fois, ce sabre a plus fatigué mon bras que les

ennemis: fais attention que l'on tire exactement le coup de signal qui

nous avertit que l'heure d'attente est expirée.»

8. Ils obéissent, et se retirent à la hâte pour aller de nouveau

chercher des dangers sur la vaste mer. Cependant ils ne murmurent

point:--c'est Conrad qui les guide! Et qui oserait mettre en question ce

qu'il a décidé? Cet homme de solitude et de mystère, que l'on ne voit

presque jamais sourire et plus rarement soupirer; dont le nom seul

intimide les plus hardis de sa troupe, et teint leurs visages basanés

d'une couleur plus pâle, sait gouverner leurs ames avec cet art du

commandement qui éblouit, dirige et fait trembler les courages

vulgaires.

Quel est ce charme, ce charme que sa troupe indisciplinée reconnaît et

envie, sans oser cependant s'y opposer? Que peut-il être, ce pouvoir qui

s'empare ainsi de la confiance des siens? c'est le pouvoir de la

pensée,--la magie de l'intelligence! conquise d'abord par le succès, et

conservée par l'habileté qui façonne la faiblesse des autres à sa

volonté, se sert de leurs propres mains, mais sans qu'ils s'en doutent,

et fait que leurs exploits les plus glorieux paraissent lui appartenir.

C'est ce qui est arrivé,--qui arrivera toujours--sous le soleil: le plus

grand nombre se sacrifient pour la gloire d'un seul! c'est la loi de la

nature.--Mais que le malheureux qui travaille n'accuse pas, ne haïsse

pas _celui_ qui profite de ses sueurs. Oh! s'il connaissait le poids des

chaînes dorées, que ses peines obscures, mises dans la balance, lui

sembleraient légères!

9. Différent des héros des antiques races, démons par leurs actions,

mais dieux au moins par leur visage, Conrad n'avait rien dans ses traits

qui pût exciter l'admiration, quoique ses sourcils noirs ombrageassent

un regard de feu. Robuste, sans être un Hercule,--sa taille commune

n'avait rien de la stature d'un géant. Cependant, sur le tout, celui qui

le considérait avec attention distinguait en lui quelque chose de plus

que n'en aperçoit la foule des hommes vulgaires, ce quelque chose qui

finit par exciter la surprise et l'admiration,--que l'on a vu tel sans

pouvoir se l'expliquer. Ses joues étaient brûlées par le soleil; son

front élevé et pâle était ombragé par les boucles noires de ses cheveux

abondans; et souvent le mouvement de ses lèvres révélait des pensées

fières qu'il contenait à peine, mais qu'il dissimulait rarement; quoique

sa voix fût douce, que son maintien habituel fût calme, il semblait

qu'il y avait quelque chose qu'il eût voulu en retrancher. Les lignes

profondes de ses traits et la couleur changeante de son visage faisaient

naître parfois dans ceux qui l'approchaient un inexplicable embarras,

comme si, dans la sombre profondeur de cette ame, eussent été renfermés

des sentimens redoutables et indéfinis. Qu'il en eût été

ainsi,--personne ne pouvait l'assurer avec certitude:--son sévère regard

eût bientôt glacé l'ame de celui qui aurait voulu le sonder de trop

près. Il se serait trouvé peu d'hommes susceptibles d'affronter la

fixité de son œil pénétrant. Il avait l'art, quand le regard de la

curiosité essayait d'épier les mouvemens de son cœur et les changemens

de sa physionomie, de surveiller lui-même les mouvemens de

l'observateur, et de le forcer à se tenir sur ses gardes, afin de ne pas

trahir aux yeux de Conrad quelque secrète pensée, plutôt que de

découvrir celle de ce chef puissant. Il y avait un démon ricanant dans

son sourire dédaigneux qui suscitait à la fois des émotions de rage et

de crainte; et là où tombait le geste de sa sombre colère, l'espérance

disparaissait flétrie,--et la compassion soupirait son adieu!

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 05 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 7 / 24 段