13. «Comment naquit et s'envenima la discorde de ton père et du mien;

fut-ce l'amour ou l'envie qui les rendit ennemis? peu importerait même

si je ne l'ignorais pas. Dans des esprits fiers, irascibles, quelques

torts légers sans intention suffisent pour troubler la paix. Le bras

d'Abdallah était redoutable dans la mêlée; il est encore célébré dans

les chants bosniaques, et les hordes rebelles de Paswan[f31] attestent

assez combien elles redoutaient un pareil hôte. Sa mort, cruel effet de

la haine de Giaffir, est tout ce que j'ai besoin de rappeler ici, et

comment le secret de ma naissance qui me fut révélé, quel qu'en soit

d'ailleurs le résultat, a déjà eu celui de me rendre libre.

14. «Lorsque Paswan, après plusieurs années de combat, en dernier lieu

pour affermir sa puissance, mais d'abord pour défendre sa vie, régnait

trop orgueilleusement dans les murs de Widdin, nos pachas se rallièrent

autour du gouvernement. Ni plus ni moins élevé dans le commandement

militaire, chacun des deux frères conduisait une troupe séparée. Ils

déployèrent leurs étendards de queues de cheval [f32] au vent, et ils

firent leur jonction dans la plaine de Sophie, où les troupes devaient

être passées en revue: leurs tentes étaient plantées, leur poste

assigné; mais à l'un d'eux, hélas! assigné en vain! Qu'est-il besoin de

paroles? La coupe redoutable fut préparée, par l'ordre de Giaffir, avec

un poison aussi subtil et aussi cruel que son ame; cette coupe,

présentée à Abdallah, envoya son ame dans le ciel. Fatigué par une

chasse pénible, il reposait dans le bain ses membres engourdis et

fiévreux; il était loin de penser que la haine d'un frère lui destinait

une telle coupe pour étancher sa soif. Ce fut un esclave gagné qui la

lui présenta. Il en but une goutte [f33], il n'en fallait pas davantage!

Si tu doutes de la vérité de mon histoire, ô Zuleïka! appelle Haroun, il

pourra te confirmer ce récit.

15.»Le crime une fois consommé, et la guerre avec Paswan en partie

terminée, quoiqu'il n'eût pas été entièrement subjugué, le pachalik

d'Abdallah fut gagné. Tu ne sais pas combien, dans notre divan, la

richesse peut acquérir de considération au plus misérable des

hommes.--Les honneurs d'Abdallah furent obtenus par celui qui s'était

souillé par le meurtre d'un frère. Il est vrai que les poursuites qu'ils

lui oceasionèrent pour les obtenir épuisèrent ses trésors acquis par un

crime; mais il les eut bientôt réparés. Voudrais-tu savoir par quels

moyens? Contemple ces déserts incultes, et demande au paysan couvert de

haillons ce que deviennent les produits de ses sueurs? Pourquoi le cruel

usurpateur m'a-t-il épargné? pourquoi à-t-il partagé avec moi son

palais? Je l'ignore. La honte, les regrets, les remords; la faible

crainte que lui inspirait la faiblesse d'un enfant; en outre, l'adoption

qu'il a faite de moi comme son fils, à lui, à qui le ciel n'en a point

accordé; ou quelque intrigue inconnue, quelque caprice; voilà ce qui m'a

ainsi préservé,--mais ce qui ne m'a pas laissé en paix. Lui ne peut

dompter son caractère fier et hautain, et moi je ne lui pardonne point

le sang de mon père.

16.»Il est des ennemis dans le palais de ton père; tous ceux qui rompent

son pain ne lui sont pas fidèles. Si je leur révélais mon secret, ses

jours, ses heures même seraient peu nombreuses. Ils n'ont besoin que

d'un courage qui les dirige, d'une main qui leur indique les coups qu'il

faut frapper. Mais Haroun seul connaît ou a connu cette histoire, dont

le dénouement est très-prochain. Il a été élevé dans le palais

d'Abdallah, et il y occupait dans son sérail le poste qu'il occupe

maintenant ici.--Il vit son maître expirer; mais que pouvait faire un

simple esclave? Venger son maître?--hélas! il était trop tard;

soustraire son fils à un sort semblable? il choisit ce dernier parti; et

pendant que, tout fier d'avoir subjugué ses ennemis ou trahi ses amis,

l'orgueilleux Giaffir s'endormait dans son triomphe, Haroun me

conduisait, orphelin sans appui, à la porte du palais de Giaffir; et ce

ne fut pas vainement qu'il employa ses efforts pour sauver la vie de

celui pour lequel il était venu l'implorer. Ma naissance fut cachée Ã

tout le monde, et surtout à moi-même. Ainsi fut protégée la sûreté de

Giaffir. Il quitta bientôt la Roumélie et les flots lointains du Danube

pour revenir s'établir sur nos rives asiatiques, n'ayant avec lui

qu'Haroun qui connût mon histoire--et ce Nubien a senti que les secrets

d'un tyran ne sont que des chaînes que le captif brise avec joie; voilÃ

ce qu'il m'a révélé et d'autres choses encore. C'est ainsi que le juste

Allah envoie au crime esclaves, instrumens, complices,--jamais amis!

17.»Tout cela, ô Zuleïka! doit douloureusement retentir à tes oreilles;

mais la suite de mon histoire te sera encore plus pénible: quoique mes

paroles blessent ta timide douceur, je dois cependant prouver et te

faire connaître la vérité toute entière. Je t'ai vue frémir en regardant

ce vêtement que je porte; cependant je l'ai souvent porté, et je dois le

porter encore long-tems. Ce Galiongui, auquel tu es liée par un serment,

est le chef de ces hordes de pirates dont la loi et la vie reposent sur

leurs épées. D'entendre seulement leur effrayante histoire, ta joue pâle

deviendrait bien plus pâle encore: ces armes que tu vois là, ce sont mes

soldats qui les ont apportées; les bras qui les brandissent ne sont pas

éloignés: cette coupe aussi est remplie pour les brigands féroces.--Une

fois vidée par eux, ils rie reculent jamais devant le danger. Notre

Prophète peut pardonner à ces esclaves; ils ne sont infidèles que pour

cette liqueur défendue.

18.»Que pouvais-je faire? proscrit dans ces lieux, blâmé pour avoir

seulement désiré de voyager; laissé dans l'oisiveté,--car les craintes

de Giaffir me refusaient même un cheval et une épée.--Que de fois

cependant, ô Mahomet! que de fois en plein divan le despote ne m'a-t-il

pas raillé, comme si ma faible main s'était refusée à manier la bride ou

le cimeterre: lui allait toujours seul à la guerre, et me laissait ici

inoccupé, inconnu. Abandonné avec les femmes aux soins d'Haroun, trompé

dans mes espérances, privé de gloire, tandis que toi,--dont la douceur

m'eût long-tems charmé, quoiqu'elle ait pu m'énerver, elle m'aurait du

moins consolé,--tu étais envoyée dans les murs de Bruse pour y attendre

l'issue des batailles. Haroun, qui vit mon ésprit s'affaisser sous le

joug pesant de l'inaction, brisa mes chaînes pendant une campagne, et

libéra son captif malgré toutes ses craintes, sur la promesse de revenir

avant la fin du commandement de Giaffir. C'est en vain--ma langue ne

peut exprimer toute l'ivresse de mon cœur; lorsque pour la première fois

ces yeux rendus à la liberté contemplèrent la terre, l'océan, le soleil

et les cieux; comme si mon ame les eût pénétrés et en connût les plus

intimes, les plus secrètes pensées! Un mot seul peut la peindre, cette

sensation suprême:--j'étais libre! Je cessai même de soupirer pour ta

présence: le monde,--oui--le ciel lui-même était à moi!

19.»La chaloupe d'un More fidèle me porta loin de cet oisif rivage; Je

désirais voir les îles qui parent comme des diamans le diadême de

pourpre du vieil océan; je les cherchais dans mon excursion nautique, et

je les vis toutes [f34]; mais quand et dans quel lieu me suis-je ligué

avec cette troupe pour triompher ou périr; lorsque tout ce que nous

désirons d'accomplir sera accompli, ce sera alors le tems de nous revoir

de nouveau pour te raconter la fin de cette histoire.

20.»Il est vrai que c'est une troupe indisciplinée, sans lois, à formes

rudes, à caractères farouches; toutes les croyances, toutes les nations

ont trouvé avec eux,--et peuvent encore trouver place. Un caractère

ouvert, le bras toujours prêt à frapper, l'obéissance au commandement de

leur chef; une ame propre à toutes les entreprises, et ne voyant jamais

avec les yeux de la crainte; de l'amitié pour chacun des leurs, de la

fidélité à tous, de la vengeance vouée pour ceux qui succombent; voilÃ

ce qui les rend les utiles instrumens de mes projets et de plus encore.

Et quelques-uns,--je les ai étudiés tous,--sont distingués de la foule

vulgaire; mais j'appelle principalement à mon conseil la sagesse et la

prudence du Franc.--Quelques autres aspirent à de plus hautes pensées,

ce sont les derniers des patriotes de Lambro [f35], qui jouissent déjÃ

d'une liberté anticipée, et qui souvent, autour du feu de la caverne,

discutent des plans chimériques pour arracher les Rayas [f36] à leur

sort. Qu'ils soulagent leurs cœurs en discourant sur l'égalité des

droits que les hommes n'ont jamais connus; j'ai aussi, moi, un amour

ardent de la liberté.

»Ah! laisse-moi errer comme le patriarche de l'Océan [f37], ou ne

connaître sur la terre que la demeure du Tartare [f38]! Ma tente sur le

rivage, ma galère sur la mer, sont pour moi plus que des cités et des

sérails. Porté par mon cheval à travers le désert, ou entraîné par ma

voile au souffle du vent sur la mer orageuse; emporte-moi où tu voudras,

toi, mon coursier! fais-moi voguer où tu voudras, toi, ma barque légère!

Mais toi, sois l'astre bienfaisant qui guide le voyageur, ô ma Zuleïka!

partage et bénis ma nacelle; sois la colombe de paix et d'espérance de

ma destinée! ou, puisque l'espérance est refusée à ce monde de combats

et de tribulations, sois mon arc-en-ciel au milieu des orages de ma vie.

Sois pour moi le rayon du soir qui dissipe les nuages par un sourire, et

teint les couleurs du matin d'un rayon prophétique! Heureuse et fortunée

pour moi--comme les accens du Muezzin qui partent des murs de la Mecque,

et arrivent au pèlerin pieux et prosterné à leur appel; douce--comme la

mélodie des jours de la jeunesse qui dérobe une larme tremblante à la

muette admiration; chère--comme les chants de la terre natale Ã

l'oreille d'un exilé, sera ta voix bien aimée. Pour toi, dans ces îles

brillantes et fortunées, j'ai préparé un asile aussi beau, aussi

délicieux qu'Aden [f39], aux premières heures de sa création. Un millier

de glaives, sympathisant avec le cœur et le bras de Sélim,

attendent--s'agitent--défendent--détruisent--à ton signal! Enveloppé par

ma troupe, Zuleïka à mes côtés, la dépouille des nations parera ma

fiancée. Les languissantes, oisives et molles années du harem peuvent

bien être échangées pour des soucis,--pour des plaisirs comme ceux-là.

Je ne m'aveugle point sur ma destinée; je vois, dans quelques lieux que

je porte mes pas, dés périls innombrables; mais un seul, un seul amour!

Oui, ce tendre cœur me récompensera bien de tous mes travaux, de toutes

mes fatigues, quand même la fortune me serait contraire, ou que de faux

amis me trahiraient. Qu'il m'est doux de rêver que, dans les heures les

plus sombres de l'infortune, lorsque tout sera changé pour moi, je te

trouverai toujours fidèle! Que ton ame, comme celle de Sélim, se montre

ferme et courageuse; que l'ame de Sélim te soit chère comme la tienne;

adoucissons mutuellement nos chagrins, partageons nos plaisirs,

confondons toutes nos pensées,--mais que rien ne puisse jamais nous

désunir! Une fois libres, c'est mon devoir de guider de nouveau notre

bande; amis entre eux, les hommes qui la composent sont les ennemis des

autres hommes. Et toutefois nous ne faisons que suivre le penchant que

la nature fatale a assigné à la race guerroyante des hommes. Regarde! LÃ

où son carnage, où ses conquêtes ont cessé, il y a fait une solitude et

il la nomme--paix! Je veux, comme les autres, user de mon adresse ou de

ma force, mais je ne demande pas plus d'espace de terre que la longueur

de mon sabre: le pouvoir ne gouverne que par la division.--Sa ressource

la meilleure, c'est l'alternative de la ruse ou de la violence! que

cette dernière soit la nôtre. La ruse pourra venir en son tems, si nous

nous laissons emprisonner dans les cages des villes pour vivre en

société. Mais là ton ame pourrait faillir.--Que de fois la corruption

n'a-t-elle pas séduit des cœurs que le péril n'avait pu ébranler! et la

femme, plus que l'homme, quand la mort, les malheurs, ou même la

disgrâce, ont frappé l'objet de son amour, égarée dans les voies du

plaisir, la femme se livre au déshonneur!--Loin de moi tout soupçon! il

ne souillera, point le nom de Zuleïka! Mais la vie est un hasard dans ce

qu'elle a de plus heureux; et ici il ne nous reste rien à espérer, mais

beaucoup à craindre. Oui! des craintes! le doute, la peur de te perdre

par le pouvoir d'Osman, ou par la sévère volonté de Giaffir. Cette

crainte s'évanouira avec la brise favorable que l'amour a promise cette

nuit à ma voile. Aucun danger n'effraie les amans que son sourire a

rendus heureux; leurs pas peuvent errer dans la vie, mais leurs cœurs ne

changent point. Avec toi, tous les dangers, toutes les fatigues me

seront douces; chaque climat aura des charmes; sur la terre,--sur

l'océan,--notre univers sera dans nos bras! Oh! que les vents impétueux

soufflent sur notre tillac, pour que ces bras me serrent plus

étroitement! Le plus profond murmure qui s'échappera de ces lèvres ne

sera point un soupir pour ma sûreté; mais une prière pour toi! La guerre

des élémens ne peut effrayer l'amour dont le poison le plus redoutable

est l'artifice des hommes; _voilà_ les seuls écueils qui puissent

arrêter notre course. _Ici_ nous n'avons que quelques instans de

dangers; _là_ sont des années de naufrage! Mais loin de nous, sombres

pensées qui présentez ces horribles images! Cette heure nous donne ou

nous ôte à jamais la faculté de fuir. Je n'ai que peu de mots à ajouter

pour terminer mon histoire, tu n'en as qu'un seul à dire pour que nous

soyons bientôt séparés de nos ennemis; oui,--ennemis!--La haine de

Giaffir pour moi s'éteindra-t-elle? et Osman, qui voudrait nous séparer

en t'arrachant à moi, n'est-il pas le tien?

21.»Pour préserver sa fidélité de tout soupçon et sa tête de la mort, je

revins au tems fixé pour sauver mon gardien; peu de personnes apprirent,

et aucune ne répéta que, pendant ce tems, j'avais vogué sur la mer et

erré d'île en île; et depuis, quoique séparé de ma troupe et que

j'abandonne trop rarement la terre qui me sépare d'elle, elle n'a rien

fait, elle ne fera rien avant que je n'en sois instruit et qu'elle n'ait

reçu mes ordres. Je forme les plans, je distribue les dépouilles; il est

juste que je partage aussi plus souvent les fatigues.

«Mais tu m'as déjà prêté trop long-tems ton attention. Le tems presse;

une barque flotte déjà; nous ne laisserons derrière nous que la haine et

la crainte. Demain, Osman arrivera avec sa suite;--cette nuit doit

rompre ta chaîne; et si tu veux sauver ce bey orgueilleux, et peut-être

aussi la vie de _celui_ qui te donna la tienne, hâte-toi, hâte-toi de me

suivre à l'instant!--Mais cependant, quoique tu sois à moi par un

serment, voudrais-tu révoquer ton vœu volontaire, effrayée par les

vérités que tu viens d'apprendre?--Je reste ici--non pour voir la femme

d'Osman; mais pour que le péril retombe sur _ma_ tête!»

22. Zuleïka, muette et immobile, ressemblait à cette statue de douleurs;

lorsque, voyant son dernier espoir pour jamais évanoui, la mère désolée

fut changée en pierre; tout ce que l'on pouvait apercevoir de différent

dans Zuleïka, c'est qu'elle était une Niobé plus jeune. Mais avant que

ses lèvres ou même ses yeux essayassent de parler ou de répondre par un

regard, une torche enflammée répandit au loin son éclat perfide sous le

porche du jardin! une autre--une autre encore!--et puis une autre!--«Oh!

fuis!--toi qui n'es plus--toi qui maintenant m'es plus qu'un frère!» Au

loin, partout, à travers les bosquets les plus épais, les torches

menaçantes brillent d'une lumière rougeâtre, et elles ne sont pas

seules--car chaque main droite de ceux qui les portent est armée d'un

glaive nu. Ils se séparent; ils poursuivent; ils reviennent; ils

tournent avec le flambeau qui guide leurs recherches et le fer

étincelant, et le dernier de tous, brandissant son sabre, le terrible

Giaffir, se précipite dans sa fureur. Et bientôt les voilà qui touchent

presque à la grotte--oh! cette grotte doit-elle être le tombeau de

Sélim?

23. Il demeurait debout intrépide. «Le moment est venu--il sera bientôt

passé--un baiser, Zuleïka--c'est mon dernier; mais cependant ma troupe,

qui n'est pas loin du rivage, pourrait entendre mon signal et distinguer

le feu de mon arme; elle serait toutefois trop peu

nombreuse--l'entreprise serait d'un succès difficile: n'importe--encore

un effort!»

Il se précipite à l'entrée de la caverne; la décharge de son pistolet

fait retentir au loin l'écho. Zuleïka n'a point tremblé, n'a point versé

de larmes; le désespoir avait glacé son œil et son cœur!--«Ils ne

m'entendent point, ou s'ils arrivent à force de rames, ce sera seulement

pour me voir mourir; cette détonnation n'a fait qu'attirer mes ennemis

plus près. Alors, cimeterre de mon père! sors de ton fourreau! tu

n'auras jamais vu une lutte plus inégale! Adieu, Zuleïka!--douce amie!

éloigne-toi: reste cependant dans la grotte--tu y seras plus en sûreté:

la fureur de Giaffir se bornera pour toi aux emportemens et aux

reproches. Demeure immobile,--afin d'éviter l'atteinte d'une arme ou

d'une balle égarées. Crains-tu pour ton père?--Puissé-je expirer si je

le cherche dans ce combat! Non--quoique ce poison ait été versé par lui;

non--quand même il m'appellerait encore lâche! Mais recevrai-je

paisiblement leur fer dans mon sein? non--leurs têtes vont ressentir mes

coups, excepté celle de ton père!»

24. Il s'élance aussitôt, et il a gagné le rivage sablonneux; déjà le

plus acharné de la troupe qui le poursuit est tombé à ses pieds: c'est

une tête qui râle, un tronc qui s'agite dans ses dernières convulsions;

un autre tombe--mais autour de lui se forme un cercle nombreux

d'ennemis. Il s'ouvre un passage en frappant de droite à gauche, et il

va atteindre les vagues qui le protègent: sa barque paraît--elle n'est

plus même à la distance de cinq rames--ses compagnons font des efforts

désespérés--oh! arriveront-ils encore à tems pour le sauver? Les

premiers brisans baignent ses pieds; ses soldats plongent dans la baie;

leurs sabres brillent avec éclat à travers l'écume--malgré les obstacles

que leur opposent les vagues,--infatigables, ils luttent contre elles

pour atteindre le rivage:--les voilà près du bord! ils arrivent--ce

n'est que pour accroître le carnage--le sang le plus pur du cœur de

Sélim a déjà rougi la vague écumante!

25. Échappé aux coups des balles et aux blessures des sabres, ou à peine

effleuré pour en ressentir les atteintes, Sélim, trahi, entouré, avait

regagné le lieu où les vagues de la mer se brisent au rivage. Là, au

moment où son dernier pas abandonnait la terre, où son bras frappait un

dernier coup mortel;--hélas! pourquoi se retourna-t-il pour regarder

celle que son œil cherchait en vain? Cette pause, ce fatal regard, ont

décidé sa mort ou fixé ses chaînes. Triste témoignage d'amour au milieu

du péril et de la peine! jusqu'à quelle extrémité l'espérance des amans

ne se soutient-elle pas! Sélim avait derrière lui les vagues écumantes,

et ses compagnons, serrés, prêts à combattre pour le défendre, quand

tout-à-coup une balle siffle.--«Ainsi puissent tomber les ennemis de

Giaffir!» Quelle voix a fait entendre ces paroles? quel est celui dont

la carabine vient de détonner, dont la balle a sifflé à travers les

ombres de la nuit, partie de trop près et trop perfidement dirigée pour

s'égarer? C'est la tienne--meurtrier d'Abdallah! Le père essuya

lentement l'effet de ta haine farouche; le fils a trouvé par ta main une

mort plus prompte. Le sang s'échappe en bouillonnant de sa poitrine, et

rougit la blanche écume de la mer.--Si ses lèvres essayèrent quelques

gémissemens, les vagues, mugissantes en étouffèrent la voix.

26. Le matin disperse lentement les nuages; on aperçoit peu de trophées

du combat; le silence a succédé au cri de guerre qui fit retentir la

baie à l'heure de minuit; mais ces sables du rivage peuvent offrir

quelques débris de la lutte mortelle dont ils ont été témoins, tels que

des fragmens d'armes brisées, des empreintes laissées par les pieds des

combattans, et des mains abattues, lancées, dans leurs dernières

convulsions, sur l'arène sanglante. Non loin est une torche brisée, une

barque sans rames, et mêlée aux algues marines qui sont amoncelées sur

le rivage et penchent sur l'abîme. Là se découvre une capote blanche!

elle est déchirée en deux lambeaux--l'un d'eux est souillé par une tache

de sang noir que la vague s'efforce en vain d'effacer. Mais où est celui

qui la portait? Vous! qui voulez pleurer sur ses restes, allez,

cherchez-les où les lames mugissantes les ont déjà entraînés; vers les

écueils de Sigée, ou sur les rivages de Lemnos. Les oiseaux de mer

crient au-dessus de leur proie, sur laquelle leurs becs affamés

diffèrent de s'abattre, tandis que, secouée sur son mobile coussin, la

tête du cadavre est bercée par le balancement des vagues. Cette main,

dont le mouvement n'est pas celui de la vie, tantôt soulevée en haut par

les flots qui l'agitent, tantôt ramenée à leur niveau, semble encore

faiblement menacer son ennemi.--

Qu'importe que ce cadavre repose dans un tombeau vivant? L'oiseau qui

dévore ces traits, ces formes abattues, livides, n'a fait que dérober la

proie du ver plus vil que lui. Le seul cœur qui eût saigné, le seul œil

qui eût pleuré en le voyant mourir, le seul être qui eût recueilli ses

membres dispersés et qui eût versé des larmes sur sa tombe ornée de son

turban[f40]; ce cœur s'est brisé--cet œil s'est fermé--oui--fermé avant

celui qui surnage sur les flots.

27. Près des vagues d'Hellé s'élève une voix de deuil! et l'œil de la

femme est humide--la joue de l'homme est pâle: Zuleïka! dernier rejeton

de la race de Giaffir, l'époux qui t'était destiné est arrivé trop tard;

il ne te voit pas--il ne verra jamais ton visage! Ne peut-il entendre

les lourds _woul-woulleh_[f41] qui l'avertissent dans son éloignement?

Tes femmes qui pleurent aux portes du harem; les chantres du Koran qui

répètent l'hymne de la mort; les esclaves silencieux qui attendent, les

bras croisés sur leur poitrine; les soupirs dans le palais, les cris qui

luttent contre les vents, lui apprennent ton histoire!

Tu ne vis pas tomber ton Sélim! A ce moment terrible où il quitta la

grotte, ton cœur devint glacé: il était ton espoir--ta joie--ton

amour--ton tout--et cette dernière pensée pour celui que tu ne pouvais

sauver suffit pour te donner la mort; un cri déchirant s'échappa de ton

sein, et tout fut silencieux.--Paix à ton cœur brisé, à ta tombe

virginale! Oh! heureuse! heureuse encore de ne perdre que le pire de la

vie! Cette douleur--quoique profonde--quoique fatale,--fut la première

que tu éprouvas; trois fois heureuse de ne sentir ni de ne craindre les

tourmens de l'absence, de la honte, de l'orgueil, de la haine, de la

vengeance et du remords! et cette angoisse qui est plus que de la

démence; ce ver rongeur qui ne sommeille,--qui ne meurt jamais; pensée

de jours sombres et de nuits pleines de fantômes horribles; cette pensée

qui craint les ténèbres, qui abhorre aussi la lumière, qui nous étreint

et déchire le cœur frémissant! ah! pourquoi ne le consume-t-elle

pas--pour s'enfuir ensuite!

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 05 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 5 / 24 段