fut-ce l'amour ou l'envie qui les rendit ennemis? peu importerait même
si je ne l'ignorais pas. Dans des esprits fiers, irascibles, quelques
torts légers sans intention suffisent pour troubler la paix. Le bras
d'Abdallah était redoutable dans la mêlée; il est encore célébré dans
les chants bosniaques, et les hordes rebelles de Paswan[f31] attestent
assez combien elles redoutaient un pareil hôte. Sa mort, cruel effet de
la haine de Giaffir, est tout ce que j'ai besoin de rappeler ici, et
comment le secret de ma naissance qui me fut révélé, quel qu'en soit
d'ailleurs le résultat, a déjà eu celui de me rendre libre.
14. «Lorsque Paswan, après plusieurs années de combat, en dernier lieu
pour affermir sa puissance, mais d'abord pour défendre sa vie, régnait
trop orgueilleusement dans les murs de Widdin, nos pachas se rallièrent
autour du gouvernement. Ni plus ni moins élevé dans le commandement
militaire, chacun des deux frères conduisait une troupe séparée. Ils
déployèrent leurs étendards de queues de cheval [f32] au vent, et ils
firent leur jonction dans la plaine de Sophie, où les troupes devaient
être passées en revue: leurs tentes étaient plantées, leur poste
assigné; mais à l'un d'eux, hélas! assigné en vain! Qu'est-il besoin de
paroles? La coupe redoutable fut préparée, par l'ordre de Giaffir, avec
un poison aussi subtil et aussi cruel que son ame; cette coupe,
présentée à Abdallah, envoya son ame dans le ciel. Fatigué par une
chasse pénible, il reposait dans le bain ses membres engourdis et
fiévreux; il était loin de penser que la haine d'un frère lui destinait
une telle coupe pour étancher sa soif. Ce fut un esclave gagné qui la
lui présenta. Il en but une goutte [f33], il n'en fallait pas davantage!
Si tu doutes de la vérité de mon histoire, ô Zuleïka! appelle Haroun, il
pourra te confirmer ce récit.
15.»Le crime une fois consommé, et la guerre avec Paswan en partie
terminée, quoiqu'il n'eût pas été entièrement subjugué, le pachalik
d'Abdallah fut gagné. Tu ne sais pas combien, dans notre divan, la
richesse peut acquérir de considération au plus misérable des
hommes.--Les honneurs d'Abdallah furent obtenus par celui qui s'était
souillé par le meurtre d'un frère. Il est vrai que les poursuites qu'ils
lui oceasionèrent pour les obtenir épuisèrent ses trésors acquis par un
crime; mais il les eut bientôt réparés. Voudrais-tu savoir par quels
moyens? Contemple ces déserts incultes, et demande au paysan couvert de
haillons ce que deviennent les produits de ses sueurs? Pourquoi le cruel
usurpateur m'a-t-il épargné? pourquoi à -t-il partagé avec moi son
palais? Je l'ignore. La honte, les regrets, les remords; la faible
crainte que lui inspirait la faiblesse d'un enfant; en outre, l'adoption
qu'il a faite de moi comme son fils, Ã lui, Ã qui le ciel n'en a point
accordé; ou quelque intrigue inconnue, quelque caprice; voilà ce qui m'a
ainsi préservé,--mais ce qui ne m'a pas laissé en paix. Lui ne peut
dompter son caractère fier et hautain, et moi je ne lui pardonne point
le sang de mon père.
16.»Il est des ennemis dans le palais de ton père; tous ceux qui rompent
son pain ne lui sont pas fidèles. Si je leur révélais mon secret, ses
jours, ses heures même seraient peu nombreuses. Ils n'ont besoin que
d'un courage qui les dirige, d'une main qui leur indique les coups qu'il
faut frapper. Mais Haroun seul connaît ou a connu cette histoire, dont
le dénouement est très-prochain. Il a été élevé dans le palais
d'Abdallah, et il y occupait dans son sérail le poste qu'il occupe
maintenant ici.--Il vit son maître expirer; mais que pouvait faire un
simple esclave? Venger son maître?--hélas! il était trop tard;
soustraire son fils à un sort semblable? il choisit ce dernier parti; et
pendant que, tout fier d'avoir subjugué ses ennemis ou trahi ses amis,
l'orgueilleux Giaffir s'endormait dans son triomphe, Haroun me
conduisait, orphelin sans appui, Ã la porte du palais de Giaffir; et ce
ne fut pas vainement qu'il employa ses efforts pour sauver la vie de
celui pour lequel il était venu l'implorer. Ma naissance fut cachée Ã
tout le monde, et surtout à moi-même. Ainsi fut protégée la sûreté de
Giaffir. Il quitta bientôt la Roumélie et les flots lointains du Danube
pour revenir s'établir sur nos rives asiatiques, n'ayant avec lui
qu'Haroun qui connût mon histoire--et ce Nubien a senti que les secrets
d'un tyran ne sont que des chaînes que le captif brise avec joie; voilÃ
ce qu'il m'a révélé et d'autres choses encore. C'est ainsi que le juste
Allah envoie au crime esclaves, instrumens, complices,--jamais amis!
17.»Tout cela, ô Zuleïka! doit douloureusement retentir à tes oreilles;
mais la suite de mon histoire te sera encore plus pénible: quoique mes
paroles blessent ta timide douceur, je dois cependant prouver et te
faire connaître la vérité toute entière. Je t'ai vue frémir en regardant
ce vêtement que je porte; cependant je l'ai souvent porté, et je dois le
porter encore long-tems. Ce Galiongui, auquel tu es liée par un serment,
est le chef de ces hordes de pirates dont la loi et la vie reposent sur
leurs épées. D'entendre seulement leur effrayante histoire, ta joue pâle
deviendrait bien plus pâle encore: ces armes que tu vois là , ce sont mes
soldats qui les ont apportées; les bras qui les brandissent ne sont pas
éloignés: cette coupe aussi est remplie pour les brigands féroces.--Une
fois vidée par eux, ils rie reculent jamais devant le danger. Notre
Prophète peut pardonner à ces esclaves; ils ne sont infidèles que pour
cette liqueur défendue.
18.»Que pouvais-je faire? proscrit dans ces lieux, blâmé pour avoir
seulement désiré de voyager; laissé dans l'oisiveté,--car les craintes
de Giaffir me refusaient même un cheval et une épée.--Que de fois
cependant, ô Mahomet! que de fois en plein divan le despote ne m'a-t-il
pas raillé, comme si ma faible main s'était refusée à manier la bride ou
le cimeterre: lui allait toujours seul à la guerre, et me laissait ici
inoccupé, inconnu. Abandonné avec les femmes aux soins d'Haroun, trompé
dans mes espérances, privé de gloire, tandis que toi,--dont la douceur
m'eût long-tems charmé, quoiqu'elle ait pu m'énerver, elle m'aurait du
moins consolé,--tu étais envoyée dans les murs de Bruse pour y attendre
l'issue des batailles. Haroun, qui vit mon ésprit s'affaisser sous le
joug pesant de l'inaction, brisa mes chaînes pendant une campagne, et
libéra son captif malgré toutes ses craintes, sur la promesse de revenir
avant la fin du commandement de Giaffir. C'est en vain--ma langue ne
peut exprimer toute l'ivresse de mon cÅur; lorsque pour la première fois
ces yeux rendus à la liberté contemplèrent la terre, l'océan, le soleil
et les cieux; comme si mon ame les eût pénétrés et en connût les plus
intimes, les plus secrètes pensées! Un mot seul peut la peindre, cette
sensation suprême:--j'étais libre! Je cessai même de soupirer pour ta
présence: le monde,--oui--le ciel lui-même était à moi!
19.»La chaloupe d'un More fidèle me porta loin de cet oisif rivage; Je
désirais voir les îles qui parent comme des diamans le diadême de
pourpre du vieil océan; je les cherchais dans mon excursion nautique, et
je les vis toutes [f34]; mais quand et dans quel lieu me suis-je ligué
avec cette troupe pour triompher ou périr; lorsque tout ce que nous
désirons d'accomplir sera accompli, ce sera alors le tems de nous revoir
de nouveau pour te raconter la fin de cette histoire.
20.»Il est vrai que c'est une troupe indisciplinée, sans lois, à formes
rudes, à caractères farouches; toutes les croyances, toutes les nations
ont trouvé avec eux,--et peuvent encore trouver place. Un caractère
ouvert, le bras toujours prêt à frapper, l'obéissance au commandement de
leur chef; une ame propre à toutes les entreprises, et ne voyant jamais
avec les yeux de la crainte; de l'amitié pour chacun des leurs, de la
fidélité à tous, de la vengeance vouée pour ceux qui succombent; voilÃ
ce qui les rend les utiles instrumens de mes projets et de plus encore.
Et quelques-uns,--je les ai étudiés tous,--sont distingués de la foule
vulgaire; mais j'appelle principalement à mon conseil la sagesse et la
prudence du Franc.--Quelques autres aspirent à de plus hautes pensées,
ce sont les derniers des patriotes de Lambro [f35], qui jouissent déjÃ
d'une liberté anticipée, et qui souvent, autour du feu de la caverne,
discutent des plans chimériques pour arracher les Rayas [f36] à leur
sort. Qu'ils soulagent leurs cÅurs en discourant sur l'égalité des
droits que les hommes n'ont jamais connus; j'ai aussi, moi, un amour
ardent de la liberté.
»Ah! laisse-moi errer comme le patriarche de l'Océan [f37], ou ne
connaître sur la terre que la demeure du Tartare [f38]! Ma tente sur le
rivage, ma galère sur la mer, sont pour moi plus que des cités et des
sérails. Porté par mon cheval à travers le désert, ou entraîné par ma
voile au souffle du vent sur la mer orageuse; emporte-moi où tu voudras,
toi, mon coursier! fais-moi voguer où tu voudras, toi, ma barque légère!
Mais toi, sois l'astre bienfaisant qui guide le voyageur, ô ma Zuleïka!
partage et bénis ma nacelle; sois la colombe de paix et d'espérance de
ma destinée! ou, puisque l'espérance est refusée à ce monde de combats
et de tribulations, sois mon arc-en-ciel au milieu des orages de ma vie.
Sois pour moi le rayon du soir qui dissipe les nuages par un sourire, et
teint les couleurs du matin d'un rayon prophétique! Heureuse et fortunée
pour moi--comme les accens du Muezzin qui partent des murs de la Mecque,
et arrivent au pèlerin pieux et prosterné à leur appel; douce--comme la
mélodie des jours de la jeunesse qui dérobe une larme tremblante à la
muette admiration; chère--comme les chants de la terre natale Ã
l'oreille d'un exilé, sera ta voix bien aimée. Pour toi, dans ces îles
brillantes et fortunées, j'ai préparé un asile aussi beau, aussi
délicieux qu'Aden [f39], aux premières heures de sa création. Un millier
de glaives, sympathisant avec le cÅur et le bras de Sélim,
attendent--s'agitent--défendent--détruisent--à ton signal! Enveloppé par
ma troupe, Zuleïka à mes côtés, la dépouille des nations parera ma
fiancée. Les languissantes, oisives et molles années du harem peuvent
bien être échangées pour des soucis,--pour des plaisirs comme ceux-là .
Je ne m'aveugle point sur ma destinée; je vois, dans quelques lieux que
je porte mes pas, dés périls innombrables; mais un seul, un seul amour!
Oui, ce tendre cÅur me récompensera bien de tous mes travaux, de toutes
mes fatigues, quand même la fortune me serait contraire, ou que de faux
amis me trahiraient. Qu'il m'est doux de rêver que, dans les heures les
plus sombres de l'infortune, lorsque tout sera changé pour moi, je te
trouverai toujours fidèle! Que ton ame, comme celle de Sélim, se montre
ferme et courageuse; que l'ame de Sélim te soit chère comme la tienne;
adoucissons mutuellement nos chagrins, partageons nos plaisirs,
confondons toutes nos pensées,--mais que rien ne puisse jamais nous
désunir! Une fois libres, c'est mon devoir de guider de nouveau notre
bande; amis entre eux, les hommes qui la composent sont les ennemis des
autres hommes. Et toutefois nous ne faisons que suivre le penchant que
la nature fatale a assigné à la race guerroyante des hommes. Regarde! LÃ
où son carnage, où ses conquêtes ont cessé, il y a fait une solitude et
il la nomme--paix! Je veux, comme les autres, user de mon adresse ou de
ma force, mais je ne demande pas plus d'espace de terre que la longueur
de mon sabre: le pouvoir ne gouverne que par la division.--Sa ressource
la meilleure, c'est l'alternative de la ruse ou de la violence! que
cette dernière soit la nôtre. La ruse pourra venir en son tems, si nous
nous laissons emprisonner dans les cages des villes pour vivre en
société. Mais là ton ame pourrait faillir.--Que de fois la corruption
n'a-t-elle pas séduit des cÅurs que le péril n'avait pu ébranler! et la
femme, plus que l'homme, quand la mort, les malheurs, ou même la
disgrâce, ont frappé l'objet de son amour, égarée dans les voies du
plaisir, la femme se livre au déshonneur!--Loin de moi tout soupçon! il
ne souillera, point le nom de Zuleïka! Mais la vie est un hasard dans ce
qu'elle a de plus heureux; et ici il ne nous reste rien à espérer, mais
beaucoup à craindre. Oui! des craintes! le doute, la peur de te perdre
par le pouvoir d'Osman, ou par la sévère volonté de Giaffir. Cette
crainte s'évanouira avec la brise favorable que l'amour a promise cette
nuit à ma voile. Aucun danger n'effraie les amans que son sourire a
rendus heureux; leurs pas peuvent errer dans la vie, mais leurs cÅurs ne
changent point. Avec toi, tous les dangers, toutes les fatigues me
seront douces; chaque climat aura des charmes; sur la terre,--sur
l'océan,--notre univers sera dans nos bras! Oh! que les vents impétueux
soufflent sur notre tillac, pour que ces bras me serrent plus
étroitement! Le plus profond murmure qui s'échappera de ces lèvres ne
sera point un soupir pour ma sûreté; mais une prière pour toi! La guerre
des élémens ne peut effrayer l'amour dont le poison le plus redoutable
est l'artifice des hommes; _voilà _ les seuls écueils qui puissent
arrêter notre course. _Ici_ nous n'avons que quelques instans de
dangers; _là _ sont des années de naufrage! Mais loin de nous, sombres
pensées qui présentez ces horribles images! Cette heure nous donne ou
nous ôte à jamais la faculté de fuir. Je n'ai que peu de mots à ajouter
pour terminer mon histoire, tu n'en as qu'un seul à dire pour que nous
soyons bientôt séparés de nos ennemis; oui,--ennemis!--La haine de
Giaffir pour moi s'éteindra-t-elle? et Osman, qui voudrait nous séparer
en t'arrachant à moi, n'est-il pas le tien?
21.»Pour préserver sa fidélité de tout soupçon et sa tête de la mort, je
revins au tems fixé pour sauver mon gardien; peu de personnes apprirent,
et aucune ne répéta que, pendant ce tems, j'avais vogué sur la mer et
erré d'île en île; et depuis, quoique séparé de ma troupe et que
j'abandonne trop rarement la terre qui me sépare d'elle, elle n'a rien
fait, elle ne fera rien avant que je n'en sois instruit et qu'elle n'ait
reçu mes ordres. Je forme les plans, je distribue les dépouilles; il est
juste que je partage aussi plus souvent les fatigues.
«Mais tu m'as déjà prêté trop long-tems ton attention. Le tems presse;
une barque flotte déjà ; nous ne laisserons derrière nous que la haine et
la crainte. Demain, Osman arrivera avec sa suite;--cette nuit doit
rompre ta chaîne; et si tu veux sauver ce bey orgueilleux, et peut-être
aussi la vie de _celui_ qui te donna la tienne, hâte-toi, hâte-toi de me
suivre à l'instant!--Mais cependant, quoique tu sois à moi par un
serment, voudrais-tu révoquer ton vÅu volontaire, effrayée par les
vérités que tu viens d'apprendre?--Je reste ici--non pour voir la femme
d'Osman; mais pour que le péril retombe sur _ma_ tête!»
22. Zuleïka, muette et immobile, ressemblait à cette statue de douleurs;
lorsque, voyant son dernier espoir pour jamais évanoui, la mère désolée
fut changée en pierre; tout ce que l'on pouvait apercevoir de différent
dans Zuleïka, c'est qu'elle était une Niobé plus jeune. Mais avant que
ses lèvres ou même ses yeux essayassent de parler ou de répondre par un
regard, une torche enflammée répandit au loin son éclat perfide sous le
porche du jardin! une autre--une autre encore!--et puis une autre!--«Oh!
fuis!--toi qui n'es plus--toi qui maintenant m'es plus qu'un frère!» Au
loin, partout, à travers les bosquets les plus épais, les torches
menaçantes brillent d'une lumière rougeâtre, et elles ne sont pas
seules--car chaque main droite de ceux qui les portent est armée d'un
glaive nu. Ils se séparent; ils poursuivent; ils reviennent; ils
tournent avec le flambeau qui guide leurs recherches et le fer
étincelant, et le dernier de tous, brandissant son sabre, le terrible
Giaffir, se précipite dans sa fureur. Et bientôt les voilà qui touchent
presque à la grotte--oh! cette grotte doit-elle être le tombeau de
Sélim?
23. Il demeurait debout intrépide. «Le moment est venu--il sera bientôt
passé--un baiser, Zuleïka--c'est mon dernier; mais cependant ma troupe,
qui n'est pas loin du rivage, pourrait entendre mon signal et distinguer
le feu de mon arme; elle serait toutefois trop peu
nombreuse--l'entreprise serait d'un succès difficile: n'importe--encore
un effort!»
Il se précipite à l'entrée de la caverne; la décharge de son pistolet
fait retentir au loin l'écho. Zuleïka n'a point tremblé, n'a point versé
de larmes; le désespoir avait glacé son Åil et son cÅur!--«Ils ne
m'entendent point, ou s'ils arrivent à force de rames, ce sera seulement
pour me voir mourir; cette détonnation n'a fait qu'attirer mes ennemis
plus près. Alors, cimeterre de mon père! sors de ton fourreau! tu
n'auras jamais vu une lutte plus inégale! Adieu, Zuleïka!--douce amie!
éloigne-toi: reste cependant dans la grotte--tu y seras plus en sûreté:
la fureur de Giaffir se bornera pour toi aux emportemens et aux
reproches. Demeure immobile,--afin d'éviter l'atteinte d'une arme ou
d'une balle égarées. Crains-tu pour ton père?--Puissé-je expirer si je
le cherche dans ce combat! Non--quoique ce poison ait été versé par lui;
non--quand même il m'appellerait encore lâche! Mais recevrai-je
paisiblement leur fer dans mon sein? non--leurs têtes vont ressentir mes
coups, excepté celle de ton père!»
24. Il s'élance aussitôt, et il a gagné le rivage sablonneux; déjà le
plus acharné de la troupe qui le poursuit est tombé à ses pieds: c'est
une tête qui râle, un tronc qui s'agite dans ses dernières convulsions;
un autre tombe--mais autour de lui se forme un cercle nombreux
d'ennemis. Il s'ouvre un passage en frappant de droite à gauche, et il
va atteindre les vagues qui le protègent: sa barque paraît--elle n'est
plus même à la distance de cinq rames--ses compagnons font des efforts
désespérés--oh! arriveront-ils encore à tems pour le sauver? Les
premiers brisans baignent ses pieds; ses soldats plongent dans la baie;
leurs sabres brillent avec éclat à travers l'écume--malgré les obstacles
que leur opposent les vagues,--infatigables, ils luttent contre elles
pour atteindre le rivage:--les voilà près du bord! ils arrivent--ce
n'est que pour accroître le carnage--le sang le plus pur du cÅur de
Sélim a déjà rougi la vague écumante!
25. Ãchappé aux coups des balles et aux blessures des sabres, ou à peine
effleuré pour en ressentir les atteintes, Sélim, trahi, entouré, avait
regagné le lieu où les vagues de la mer se brisent au rivage. Là , au
moment où son dernier pas abandonnait la terre, où son bras frappait un
dernier coup mortel;--hélas! pourquoi se retourna-t-il pour regarder
celle que son Åil cherchait en vain? Cette pause, ce fatal regard, ont
décidé sa mort ou fixé ses chaînes. Triste témoignage d'amour au milieu
du péril et de la peine! jusqu'à quelle extrémité l'espérance des amans
ne se soutient-elle pas! Sélim avait derrière lui les vagues écumantes,
et ses compagnons, serrés, prêts à combattre pour le défendre, quand
tout-à -coup une balle siffle.--«Ainsi puissent tomber les ennemis de
Giaffir!» Quelle voix a fait entendre ces paroles? quel est celui dont
la carabine vient de détonner, dont la balle a sifflé à travers les
ombres de la nuit, partie de trop près et trop perfidement dirigée pour
s'égarer? C'est la tienne--meurtrier d'Abdallah! Le père essuya
lentement l'effet de ta haine farouche; le fils a trouvé par ta main une
mort plus prompte. Le sang s'échappe en bouillonnant de sa poitrine, et
rougit la blanche écume de la mer.--Si ses lèvres essayèrent quelques
gémissemens, les vagues, mugissantes en étouffèrent la voix.
26. Le matin disperse lentement les nuages; on aperçoit peu de trophées
du combat; le silence a succédé au cri de guerre qui fit retentir la
baie à l'heure de minuit; mais ces sables du rivage peuvent offrir
quelques débris de la lutte mortelle dont ils ont été témoins, tels que
des fragmens d'armes brisées, des empreintes laissées par les pieds des
combattans, et des mains abattues, lancées, dans leurs dernières
convulsions, sur l'arène sanglante. Non loin est une torche brisée, une
barque sans rames, et mêlée aux algues marines qui sont amoncelées sur
le rivage et penchent sur l'abîme. Là se découvre une capote blanche!
elle est déchirée en deux lambeaux--l'un d'eux est souillé par une tache
de sang noir que la vague s'efforce en vain d'effacer. Mais où est celui
qui la portait? Vous! qui voulez pleurer sur ses restes, allez,
cherchez-les où les lames mugissantes les ont déjà entraînés; vers les
écueils de Sigée, ou sur les rivages de Lemnos. Les oiseaux de mer
crient au-dessus de leur proie, sur laquelle leurs becs affamés
diffèrent de s'abattre, tandis que, secouée sur son mobile coussin, la
tête du cadavre est bercée par le balancement des vagues. Cette main,
dont le mouvement n'est pas celui de la vie, tantôt soulevée en haut par
les flots qui l'agitent, tantôt ramenée à leur niveau, semble encore
faiblement menacer son ennemi.--
Qu'importe que ce cadavre repose dans un tombeau vivant? L'oiseau qui
dévore ces traits, ces formes abattues, livides, n'a fait que dérober la
proie du ver plus vil que lui. Le seul cÅur qui eût saigné, le seul Åil
qui eût pleuré en le voyant mourir, le seul être qui eût recueilli ses
membres dispersés et qui eût versé des larmes sur sa tombe ornée de son
turban[f40]; ce cÅur s'est brisé--cet Åil s'est fermé--oui--fermé avant
celui qui surnage sur les flots.
27. Près des vagues d'Hellé s'élève une voix de deuil! et l'Åil de la
femme est humide--la joue de l'homme est pâle: Zuleïka! dernier rejeton
de la race de Giaffir, l'époux qui t'était destiné est arrivé trop tard;
il ne te voit pas--il ne verra jamais ton visage! Ne peut-il entendre
les lourds _woul-woulleh_[f41] qui l'avertissent dans son éloignement?
Tes femmes qui pleurent aux portes du harem; les chantres du Koran qui
répètent l'hymne de la mort; les esclaves silencieux qui attendent, les
bras croisés sur leur poitrine; les soupirs dans le palais, les cris qui
luttent contre les vents, lui apprennent ton histoire!
Tu ne vis pas tomber ton Sélim! A ce moment terrible où il quitta la
grotte, ton cÅur devint glacé: il était ton espoir--ta joie--ton
amour--ton tout--et cette dernière pensée pour celui que tu ne pouvais
sauver suffit pour te donner la mort; un cri déchirant s'échappa de ton
sein, et tout fut silencieux.--Paix à ton cÅur brisé, à ta tombe
virginale! Oh! heureuse! heureuse encore de ne perdre que le pire de la
vie! Cette douleur--quoique profonde--quoique fatale,--fut la première
que tu éprouvas; trois fois heureuse de ne sentir ni de ne craindre les
tourmens de l'absence, de la honte, de l'orgueil, de la haine, de la
vengeance et du remords! et cette angoisse qui est plus que de la
démence; ce ver rongeur qui ne sommeille,--qui ne meurt jamais; pensée
de jours sombres et de nuits pleines de fantômes horribles; cette pensée
qui craint les ténèbres, qui abhorre aussi la lumière, qui nous étreint
et déchire le cÅur frémissant! ah! pourquoi ne le consume-t-elle
pas--pour s'enfuir ensuite!