7. «Zuleïka! enfant de gentillesse! ce jour t'apprendra combien tu m'es

chère, puisque j'oublie la douleur de perdre celle que j'aime tant, pour

lui ordonner d'aller demeurer avec un autre. Un autre! jamais homme plus

brave ne parut dans la chaleur du combat. Nous, Mahométans, nous faisons

peu de cas de la noblesse du sang; mais cependant la race de

Carasman[f7] n'a pas changé dans la première famille des bandes

glorieuses et hardies des Timariotes qui conquirent et qui ont su

défendre leurs terres fertiles. C'est assez que celui qui doit t'épouser

soit le parent du Bey Oglou: ses années doivent à peine attirer

l'attention; je ne voudrais pas te marier à un enfant. Tu auras un

superbe douaire. Sa puissance et la mienne réunies pourront se moquer

des firmans de mort, dont la pensée seulement fait trembler les pachas;

et elles apprendront au messager[f8] quel destin attend le porteur d'un

tel compliment. Maintenant tu connais la volonté de ton père, c'est tout

ce que les personnes de ton sexe doivent savoir. C'était mon devoir de

t'apprendre l'obéissance;--pour l'amour, ton époux saura te

l'enseigner.»

8. La tête de la vierge s'était penchée en silence, et si ses yeux

étaient pleins de larmes que l'émotion comprimée n'ose laisser échapper;

si sa joue, de pâle qu'elle était, devint rouge, et de rouge pâle, Ã

mesure que ces paroles ailées parvinrent à ses oreilles comme des

flèches aiguës, que pouvait-on y voir, excepté des craintes virginales?

Une larme est si belle dans l'œil de la beauté que l'amour regrette Ã

moitié de la sécher par un baiser; la rougeur de la pudeur est si douce,

que la pitié désire à peine de la voir s'effacer. Quelle qu'ait été la

cause des émotions de la jeune vierge, son père les oublia, ou, s'il

s'en souvint, il n'y fit pas attention. Trois fois il frappa des mains

et demanda son cheval[f9]; il déposa sa chibouque ornée de pierres

précieuses[f10], et montant galamment à cheval, il se rendit dans la

prairie entouré de ses maugrebis[f11], de ses mamelouks et de ses

délis[f12], pour voir nombre d'exercices actifs, exécutés avec la lame

tranchante du sabre, ou avec le djerrid émoussé. Le Kislar et ses Mores

gardaient seuls attentivement les portes massives du harem.

9.--Sa tête était penchée sur sa main; son regard était fixé sur la mer

bleue et profonde, qui coule et se soulève agréablement entre les

dangereuses Dardanelles; mais il ne voyait ni la mer, ni le sable, ni

même la troupe à turbans du pacha, mêlée dans le jeu d'un combat simulé,

caracolant en s'exerçant sur un feutre plissé[f13] qu'ils fendent

adroitement d'un coup de sabre; il ne remarquait pas la troupe qui

lançait la javeline, et n'entendait pas leurs _allahs_[f14] éclatans et

sauvages.--Il ne pensait qu'à la fille du vieux Giaffir!

10. Aucune parole ne s'échappe du sein de Sélim; un soupir dévoile la

pensée de Zuleïka. Il continue à jeter ses regards à travers la jalousie

de la fenêtre, pâle, muet et tristement immobile. Le regard de Zuleïka

était fixé sur lui; mais son attitude ne lui apprit que peu de choses.

Sa douleur était égale à la sienne, quoique cependant elle ne fût pas la

même. Son cœur avouait une plus douce flamme, mais ce cœur alarmé ou

timide l'empêche de parler, sans qu'elle puisse s'en rendre compte.

Cependant il faut qu'elle parle;--mais quand l'essaiera-t-elle?

--«Qu'il est étrange qu'il se détourne ainsi de moi! Nous ne nous

rencontrions pas ainsi auparavant, et nous ne devons pas ainsi nous

séparer.»--

Trois fois elle a traversé l'appartement avec lenteur, en épiant un

regard de Sélim,--il le tenait toujours fixé sur la mer. Elle saisit

l'urne où se trouvaient déposés les parfums de l'atar-gul[f15] persan,

et répandit leur essence sur les lambris peints de couleurs variées et

sur le pavé de marbre[f16]: les gouttes que la jeune fille répand en se

jouant sur les vêtemens brillans de Sélim pénètrent jusqu'à sa poitrine,

et le laissent aussi insensible que le marbre lui-même.

--«Quoi donc! encore le même air sombre? cela ne peut pas être.--Oh!

aimable Sélim, est-ce bien toi!» Elle aperçoit rangées dans un ordre

curieux les plus belles fleurs de l'Orient: «Il les aimait autrefois;

elles pourraient lui plaire encore offertes par la main de Zuleïka.»

La pensée enfantine était à peine exprimée que la rose était déjÃ

cueillie et disposée en bouquet; le moment d'après vit son beau corps,

sa belle tête inclinés aux pieds de Sélim.--«Cette rose porte un message

de Bulbul[f17] pour calmer les chagrins de mon frère; il dit que cette

nuit il prolongera pour l'oreille de Sélim son chant le plus doux; et

quoique ses accens soient quelquefois tristes, il essaiera pour cette

fois une harmonie plus gaie, avec la faible espérance que ses chants

modifiés pourront dissiper ses sombres pensées.

11. «Quoi! ne pas recevoir même cette pauvre fleur! Oh! je suis donc

bien malheureuse! Tes regards peuvent-ils s'abaisser ainsi sur moi? et

ne sais-tu pas qui t'aime plus que personne? Oh! cher Sélim! oh! toi qui

m'es encore plus que le plus cher des frères! Dis, est-ce moi que tu

hais ou que tu crains? Viens, repose ta tête sur mon sein, et je

t'endormirai par mes baisers, puisque mes paroles et les chants même de

mon rossignol fabuleux ne peuvent y réussir. Je savais que notre père

était quelquefois sévère; mais j'avais encore à apprendre de toi ce

changement de caractère. Je sais trop bien qu'il ne t'aime point, mais

l'amour de Zuleïka est-il oublié? Ah! si je savais qu'il le fût! le

projet du pacha, ce parent du bey de Carasman est peut-être ton ennemi.

S'il en était ainsi, je jure par les autels de la Mecque, si ces autels

qu'il est défendu aux femmes d'approcher ne repoussent pas leurs vœux,

que, sans ton libre consentement, sans ton ordre, le sultan même

n'aurait pas ma main! Penses-tu que je puisse supporter de m'éloigner de

toi, et d'apprendre à partager mon cœur? Ah! si j'étais séparée de toi,

qui serait ton amie--et qui serait mon guide? Les années n'ont pas vu,

le tems ne verra pas l'heure qui arrachera mon ame à la tienne.

Azraël[f18] lui-même, quand s'échappera de son terrible carquois cette

flèche qui sépare tous les êtres, destinera pour toujours nos cœurs Ã

une poussière inséparable.»

12. Il est revenu à la vie,--il a respiré,--il a fait des mouvemens,--il

a recommencé à sentir; il a relevé la jeune vierge agenouillée: son

angoisse est passée;--son œil vif brille de pensées qui ont long-tems

sommeillé dans l'ombre; de ces pensées qui brûlent,--qui rayonnent dans

ses regards: comme le torrent naguère voilé sous le rideau de ses

saules, lorsqu'il se révèle avec impétuosité dans l'éclat de ses

vagues;--comme la foudre dans l'espace s'échappe du nuage plombé qui la

comprimait, ainsi étincelait l'ame de l'œil de Sélim à travers les longs

cils de ses paupières. Un cheval de guerre au son de la trompette; un

lion levé de son gîte par un imprudent chien de chasse; un tyran appelé

à un combat soudain par un poignard mal dirigé, ne frémissent pas d'une

vie plus convulsive que Sélim, qui a entendu ce vœu, ce serment prononcé

qui, en se trahissant, lui a tout révélé.

«Maintenant, tu es donc à moi, pour toujours à moi, à moi pendant la

vie, et peut-être même plus que la vie! Maintenant tu es à moi; ce

serment sacré, quoique prononcé par toi, nous a liés tous les deux. Oui,

tu as agi tendrement, sagement, ce serment a sauvé plus d'une tête. Mais

ne pâlis point,--une simple boucle de tes cheveux réclame de moi plus

que de la tendresse; je ne voudrais pas outrager le dernier des cheveux

qui se groupent autour de ton beau front pour tous les trésors enfouis

dans les souterrains d'Istakar[f19]. Ce matin, des nuages sombres me

couvraient, les reproches pleuvaient sur ma tête, et Giaffir m'a presque

appelé lâche! Maintenant j'ai une raison d'être brave. Le fils de son

esclave abandonnée--oui, ne tressaille pas, c'est le terme dont il s'est

servi--peut montrer, quoique peu disposé à se vanter, un cœur que ni ses

paroles ni ses actions ne peuvent enchaîner. _Son_ fils,

vraiment!--cependant, grâces à toi, peut-être le suis-je, ou au moins le

serai-je. Mais que notre serment secret ne soit su que de nous.

«Je connais le misérable qui ose demander à Giaffir ta main qui le

repousse. Jamais l'avidité puissante d'un Musselim[f20] ne posséda

richesses plus mal acquises, ame plus basse. N'a-t-il pas été élevé Ã

Égripo[f21]? Qu'Israël nous montre une race plus vile! Mais laissons

cela.--Que notre serment ne soit révélé à personne; le tems apprendra le

reste. Laisse Osman Bey à moi et aux miens; j'ai des partisans pour le

jour de danger. Ne pense pas que je sois ce que je te parais; j'ai des

armes, des amis, et ma vengeance est prochaine.»

13. «Que je ne pense pas que tu sois ce que tu parais être! mon Sélim!

Tu es tristement changé; ce matin je t'ai vu le plus aimable, le plus

charmant! mais maintenant, que tu es différent de toi-même! Sans doute

tu connaissais déjà mon amour, il ne fut jamais moins vif, il ne pourra

jamais l'être davantage. Te voir, t'entendre, être près de toi; haïr la

nuit, je ne sais pour quel motif, si ce n'est que nous ne pouvons nous

rencontrer que le jour; vivre avec toi; avec toi mourir; voilà mes

espérances auxquelles je n'ose renoncer. Baiser tes joues, tes yeux, tes

lèvres comme ceci,--comme cela,--pas davantage que cela; car, par Allah!

tes lèvres sont assurément de flamme! Quelle fièvre circule dans tes

veines? les miennes sont maintenant presque aussi enflammées; au moins

je sens que ma joue est brûlante. Calmer tes souffrances, soigner ta

santé, partager, mais ne jamais dissiper tes richesses, rester près de

toi avec des sourires, et sans murmures; soulager ta pauvreté; me

dévouer à tout, excepté à fermer ton œil mourant, car je ne pourrais

vivre pour l'essayer; c'est à cela seulement que mes pensées aspirent.

Pourrais-je faire, ou exigerais-tu davantage?

«Mais, Sélim, réponds-moi donc! Pourquoi avons-nous besoin de tant de

mystère? je ne puis en deviner ni en exprimer la cause. Mais que cela

soit, puisque tu dis que cela est bien. Cependant, ce que tu entends par

_armes_, par _amis_, surpasse ma faible intelligence. Je voudrais que

Giaffir eût entendu le serment que je t'ai fait; sa colère ne pourrait

me forcer à révoquer ma parole: mais sûrement il me laisserait libre. Ce

tendre désir pourrait sembler étrange dans moi, de rester ce que j'ai

toujours été? Quel autre a vu Zuleïka depuis sa plus tendre enfance?

Quel autre que toi Zuleïka a-t-elle recherché pour compagnon des jeux de

son enfance? Ces pensées chéries commencèrent avec notre existence; dis,

pourquoi ne pourrais-je plus les avouer? Quel changement est survenu qui

me fasse déguiser la vérité, la vérité qui a été mon orgueil et le tien

jusqu'à ce jour? Notre loi, notre croyance, notre dieu nous défend de

nous laisser voir par les étrangers; aucune de mes pensées ne se

révoltera contre cette volonté du Prophète. Non! je me trouve plus

heureuse même par ce décret! il m'a tout laissé en te laissant à moi.

Profondes étaient mes angoisses, de me voir ainsi forcée de m'unir avec

un homme que je n'ai jamais vu; pourquoi ne dirais-je pas cela à mon

père? pourquoi me forces-tu à le cacher? Je sais que le caractère

hautain du pacha ne t'a jamais traité avec bienveillance, et qu'il se

courrouce souvent pour rien. Allah! fais que Sélim ne donne jamais à sa

colère de motifs légitimes! Je ne sais pourquoi, mais la dissimulation

pèse à mon cœur comme un péché. Alors si dissimuler ainsi est un crime,

comme les sentimens et les émotions que j'éprouve; oh! Sélim!

apprends-moi ce mystère; il en est tems encore, ne m'abandonne pas ainsi

à mes pensées de terreur. Ah! regarde là-bas le Tchocadar [f22], mon

père revient du combat simulé; je tremble maintenant de rencontrer ses

regards.--Dis moi, Sélim, peux-tu m'en apprendre la cause?»

14. «Zuleïka! retourne à ton appartement de la tour.--Moi je puis

présenter mes devoirs à Giaffir; je suis obligé de parler avec lui de

firman, d'impôts, de levées, d'état. Il est arrivé des nouvelles

fâcheuses des bords du Danube; notre visir laisse noblement éclaircir

les rangs de son armée, et les Giaburs peuvent lui adresser leurs

remerciemens! Notre sultan a un moyen très-expéditif pour récompenser de

si chers triomphes; mais, écoutè-moi, quand le tambour du soir aura

averti les troupes de prendre leur nourriture et de se livrer au

sommeil, Sélim se rendra dans ta cellule: alors nous sortirons

secrètement du harem, et nous pourrons nous promener, ensemble pendant

la nuit; les murs de notre jardin sont élevés; personne ne pourrait les

escalader pour écouter nos paroles, ou nous faire abréger notre tems; et

si quelqu'un l'osait, j'ai une épée qui a déjà fait ses preuves, et qui

est destinée à ne pas rester oisive. Alors tu apprendras de Sélim plus

de choses que tu n'en as entendues ou rêvées jusqu'ici. Crois-moi,

Zuleïka,--n'aie pas peur de Sélim! tu sais que je possède une clef du

harem.» «Te craindre, mon cher Sélim! tu ne m'as jamais dit jusqu'ici un

mot semblable.» «Ne perds pas de tems; je prends la clef.--La garde

d'Haroun a déjà reçu _quelque_ récompense, et elle en recevra encore

davantage. Cette nuit, Zuleïka, tu entendras mon histoire, mes projets

et mes craintes; ô mon amie! je ne suis pas ce que je parais être.»

Chant deuxième.

1. Les vents sont violens sur les vagues d'Hellé, comme dans la nuit des

ondes soulevées, où l'Amour, qui l'avait envoyé, oublia de sauver le

jeune, le beau, le brave Léandre, le seul espoir de la fille de Sestos.

Oh! quand son fanal brillait isolé sur la haute tour nocturne, vainement

le vent soulevé, l'écume des brisans et les cris perçans des oiseaux des

mers l'avertissaient de rester dans sa demeure; vainement les nuages

amoncelés dans les airs, les vagues agitées lui défendaient

d'entreprendre son voyage: il ne pouvait voir, il ne voulait pas

entendre les bruits, les signes qui lui prédisaient des terreurs; son

œil ne voyait que la lumière de l'amour, cette étoile isolée qu'il

saluait dans les cieux; son oreille n'entendait que les chants de Héro.

«O vagues, ne séparez pas long-tems deux amans!»--Cette histoire est

vieille; mais l'amour peut encore inspirer assez deux jeunes cœurs pour

prouver qu'elle est véritable.

2. Les vents sont soulevés, et les vagues d'Hellé roulent sombres et

impétueuses; les ombres tombantes de la nuit couvrent en vain ce champ

humide d'une rosée sanglante; ce désert, autrefois l'orgueil du vieux

Priam; les tombeaux, seuls vestiges de son règne; tout--excepté les

rêves immortels qui trompaient les ennuis du vieillard aveugle de l'île

rocheuse de Scio.

3. Oh! cependant,--car mes pas ont erré dans ces lieux; ils ont foulé

ces rivages sacrés; cette vague bouillonnante m'a porté sur son

sein;--oh! antique ménestrel! puissé-je long-tems avec toi méditer,

soupirer et parcourir ces scènes du passé, croyant que chaque tertre de

gazon vert contient les cendres d'un héros non fabuleux, et qu'autour de

ces lieux historiques ton _large Hellespont_ se précipite encore [f23],

et froid serait le cœur de celui qui pourrait ici contredire tes chants!

4. La nuit est descendue sur la vague d'Hellé; et elle n'a pas encore

atteint le sommet de la colline d'Ida, cette lune qui brillait autrefois

sur les exploits sublimes racontés par le grand poète; aucun guerrier ne

se plaint aujourd'hui de son paisible rayon; mais les bergers

reconnaissans bénissent toujours cet astre argenté. Leurs troupeaux

paissent aujourd'hui sur le tertre de celui qui ressentit la flèche du

berger dardanien. Cet immense amas de terre entassée, autour duquel le

fils d'Ammon [f24] se promena avec orgueil, monument élevé par des

nations, couronné par des monarques, est aujourd'hui un tertre solitaire

et sans nom! Au dedans,--combien ta demeure est étroite! Au dehors,--les

étrangers, seuls peuvent murmurer le nom de celui qui y fut enseveli. La

poussière surpasse en durée la pierre tumulaire; mais toi,--ta poussière

même n'est plus!

5. Tard--bien tard cette nuit, Diane viendra réjouir le berger et

chasser les craintes du matelot; jusqu'alors--aucun signal sur le rocher

ne peut diriger la course de la nacelle luttant contre les flots; toutes

les lumières dispersées qui entourent la baie se sont éteintes une Ã

une. La seule lampe allumée de cette heure solitaire scintille sur la

tour de Zuleïka.

Oui! là, dans cette chambre silencieuse, brille une lumière vacillante;

et sur l'ottomane de soie de la jeune fille sont jetés les grains

d'ambre odoriférans, sur lesquels glissent ses doigts gracieux [f25].

Près de ces grains, entouré d'émeraudes (comment pourrait-elle oublier

ce bijou?) se trouve l'amulette béni dé sa mère [f26], sur lequel est

gravé le texte même du Koursi, et dont la vertu pourrait rendre heureux

en cette vie, ainsi qu'elle garantit la félicité pour l'autre. Auprès de

son comboloio [f27] est un Koran, orné d'enluminures, et plusieurs

brillans manuscrits de poésie, décorés d'emblêmes, rachetés dès injures

du tems par d'élégans écrivains de la Perse. Sur ces manuscrits

splepdides repose son luth, négligé maintenant, mais qui autrefois

n'était pas si souvent muet. Autour de sa lampe d'or ciselé

s'épanouissent des fleurs dans des vases de porcelaine dé Chine. Les

plus riches tissus des fabriques de l'Iran, les tributs de parfums de

Schiraz; tout ce qui peut faire les délices de la vue et des sens est

rassemblé dans cet appartement somptueux; et cependant cette demeure a

un air de tristesse et de mélancolie. Elle, la déesse de cette rétraite

de Péri, que fait-elle dans cette nuit si troublée et si décisive?

6. Enveloppée dans un de ces vêtemens tout noirs que les nobles

musulmans ont seuls le droit de porter, et qu'elle à revêtu pour

protéger contre les vents du ciel un sein aussi cher à Sélim que le ciel

lui-même, elle s'avance d'un pas prudent dans les détours du bosquet,

tressaillant chaque fois qu'à travers la clairière le vent par bouffées

fait entendre de lourds gémissemens, jusqu'à ce que, parvenue à un

sentier plus uni, son cœur timide batte plus librement. La jeune fille

suit son guide silencieux; et quoique sa terreur, la pousse à retourner

sur ses pas, comment pourrait-elle se déterminer à abandonner son cher

Sélim? comment apprendrait-elle ses lèvres caressantes à prononcer des

paroles de reproches?

7. Ils atteignirent enfin une grotte creusée par la nature, mais

agrandie par l'art, où souvent Zuleïka vint accoutumer son luth à rendre

des sons harmonieux, et apprendre par cœur son Koran. Souvent, dans ses

jeunes rêveries, elle s'efforçait de se figurer ce que pouvait être le

Paradis. Où l'ame des femmes devait aller après la mort, son prophète

avait dédaigné de le dire; mais la demeure de celle de Sélim était sûre,

et, pensait-elle, il ne pourrait supporter long-tems un séjour dans

d'autres mondes de félicité; sans celle qu'il avait tant aimée dans

celui-ci! Oh! qui pourrait demeurer avec lui qui l'aimât autant que moi?

Quelle houri pourrait seulement lui offrir la moitié de mes soins?

8. Depuis le jour où elle avait visité ce lieu, quelques changemens lui

semblaient s'y être opérés. Peut-être était-ce seulement la nuit qui

déguisait les objets qu'elle avait vus à la clarté du jour; la lampe de

bronze qui l'éclairait ne projetait qu'obscurément un rayon qui n'avait

rien de la clarté du ciel. Mais, dans un coin de la caverne, son œil

tomba sur un objet étrange. Là des armes étaient entassées, non

semblables à celles que brandissaient les délis dans le champ de

bataille. Les poignées et les lames en étaient d'une forme et d'une

trempe étrangères; une d'elles était rougie--peut-être par un crime! Ah!

comment sans lui ce sang pourrait-il être répandu? Une coupe aussi était

placée à coté, qui ne semblait pas contenir le sorbet. Que signifie tout

cela? Elle se détourna pour chercher des yeux son cher Sélim.--«Oh! se

peut-il que ce soit lui?»

9. Sa robe superbe était jetée de coté, son front ne portait point la

haute couronne du turban; mais à sa place un shall de couleur rouge,

légèrement plissé, entourait sa tête. Cette dague, dont la poignée

portait un diamant digne du plus haut diadême, n'étincelait plus à sa

ceinture, où des pistolets sans ornement étaient fixés, et à son

baudrier pendait un sabre, et de son épaule descendait négligemment le

manteau blanc, la mince capote qui couvre l'errant Candiote: en

dessous--sa veste plaquée d'or--serrait comme une cuirasse sa poitrine;

les guêtres qui entouraient étroitement ses jambes étaient revêtues de

plaques d'argent. Mais si ce n'eût été cet air impérieux du commandement

qui éclatait dans ses regards, dans sa voix, dans ses gestes; tout ce

qu'un œil inattentif eût pu distinguer dans Sélim l'aurait fait prendre

pour quelque jeune Galiongui[f28].

10.--«Je t'ai dit que je n'étais pas ce que je te paraissais être, et

maintenant tu vois que mes paroles étaient vraies. J'ai une histoire que

tu n'as jamais rêvée; si elle est véritable--sa vérité sera fatale Ã

plusieurs. Il serait inutile maintenant de te cacher cette histoire. Je

ne puis te voir la fiancée d'un Osmanli. Mais si ta propre bouche ne

m'avait pas révélé combien j'avais de part à la tendresse de ton jeune

cœur, je ne te découvrirais pas, je ne devrais pas te découvrir le

sombre secret du mien. Je ne te parle pas maintenant de mon amour, de

cet amour que le tems, la constance et le péril sauront te prouver. Mais

d'abord--oh! n'en épouse jamais un autre--Zuleïka! je ne suis pas ton

frère!»

11. «Oh! tu n'es pas mon frère!--rétracte ces paroles.--Dieu! Suis-je

abandonnée seule sur la terre pour y pleurer?--Je n'ose pas maudire--le

jour qui fut témoin de ma solitaire naissance! Oh! tu ne m'aimeras plus

dorénavant! mon cœur défaillant prévoyait un malheur; mais

reconnais-_moi_ encore pour tout ce que j'étais avant ce fatal aveu: ta

sœur--ton amie, ta Zuleïka. Tu m'as fait venir en ce lieu peut-être pour

me donner la mort. Si tu as des motifs de vengeance, regarde: je t'offre

mon sein,--contente tes ressentimens! plus heureuse cent fois de

descendre parmi les morts que de vivre ainsi, ne t'étant plus rien.

Peut-être dois-je redouter quelque chose de pire encore, car je connais

maintenant pourquoi Giaffir semblait toujours ton ennemi. Et je suis,

hélas! l'enfant de Giaffir, par qui tu fus outragé, avili. Si je ne suis

pas ta sœur--si tu veux épargner ma vie, oh! fais-moi ton esclave!»

12. «Mon esclave, Zuleïka!--non, je suis le tien; mais, cher amour,

calme ce transport; ta destinée sera d'être unie à la mienne: je le jure

par le temple de notre Prophète; cette pensée sera un baume pour tes

chagrins. Ainsi, puissent les vers du Koran[f29] gravés sur la lame de

mon sabre diriger mes coups, à l'heure du danger, pour nous sauver tous

deux, si je suis fidèle à ce redoutable serment! Le nom qui faisait

battre ton cœur d'un amoureux orgueil doit être changé; mais, ma

Zuleïka, sache que ce lien qui nous unissait s'est resserré, au lieu de

s'être rompu, quoique ton père soit mon plus mortel ennemi. Le mien fut

pour Giaffir tout ce que tu croyais que j'étais naguère pour toi-même.

Ce frère conspira et occasiona la chute d'un frère, mais il épargna du

moins mon enfance; il me berça d'une vaine déception dont il est tems

encore de le récompenser.--Il m'a élevé, non avec des soins paternels,

mais comme le neveu d'un Caïn[f30]; il me surveillait comme le petit

d'un lion qui ronge déjà son frein, et qui pourra bientôt briser sa

chaîne. Le sang de mon père bout dans toutes mes veines; cependant, pour

l'amour de toi, je suspendrai ma vengeance, quoique je ne doive plus

rester ici. Mais d'abord, bien-aimée Zuleïka! écouté comment Giaffir

accomplit ses infâmes projets.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 05 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 4 / 24 段