Allusion au suicide douteux du scorpion, ainsi donné comme modèle par

d'aimables philosophes. Quelques-uns soutiennent que la direction du

dard, lorsqu'il est tourné contre la tête, est purement un mouvement

convulsif; mais d'autres portent contre lui le verdict de _felo de se_.

Les scorpions sont sûrement intéressés à une prompte décision de la

question; comme, si une fois il est établi que ce sont des

_insectes-Catons_, on leur permettra sans doute de vivre aussi long-tems

qu'ils le jugeront convenable, sans périr martyrs pour une hypothèse.

NOTE 18.

Le canon, au coucher du soleil, ferme le Ramazan. Voyez la note 8.

NOTE 19.

_Phingari_, la lune.

NOTE 20.

Le fameux et célèbre rubis du sultan _Giamschid_, auquel _Istakar_ doit

ses embellissemens, et nommé, à cause de sa splendeur, _Schebgerag_, le

_flambeau de la nuit_, ainsi que _la coupe du soleil_, etc. Dans les

premières éditions de ce poème, _Giamschid_ était donné comme un mot de

trois syllabes, d'après l'orthographe de d'Herbelot; mais je suis

informé que Richardson le réduit à un mot dissyllabique, et l'écrit

_Jamschid_. J'ai laissé dans le texte l'orthographe de l'un avec la

prononciation de l'autre [n1].

[Note n1: Ce sultan était le quatrième souverain de la dynastie des

Pichdadiens, et frère ou neveu de Tahamurah. Son vrai nom était composé

des mots _Giam_ ou _Gem et Shid_; ce dernier mot, dans l'ancien langage

persan, signifie _soleil_.

(D'HERBELOT.)]

NOTE 21.

_Al-Sirat_, pont d'une largeur moindre que celle du fil d'une araignée

affamée, sur lequel les Musulmans doivent glisser (_skate_) pour aller

en Paradis dont il est la seule entrée. Mais ce n'est pas le pire; la

rivière qui coule au-dessous est l'Enfer lui-même, dans lequel, comme on

doit s'y attendre, l'inhabileté et la sensibilité du pied font tomber

avec un _facilis descensus Averni_: ce qui n'offre pas une perspective

très-agréable aux passagers qui suivent. Il y en a encore un plus étroit

au-dessous pour lés juifs et les chrétiens.

NOTE 22.

Erreur vulgaire. Le Koran alloue au moins le tiers du Paradis aux femmes

de bonne conduite; mais le très-grand nombre des Mahométans interprètent

le texte à leur manière, et excluent leurs moitiés du Paradis. Ennemis

des platoniciens, ils ne peuvent discerner _aucune propriété de choses_

dans les âmes des personnes de l'autre sexe, pensant qu'ils en seront

dédommagés par les houris.

NOTE 23.

Comparaison orientale, qui paraîtra peut-être, quoique véritablement

empruntée, _plus arabe qu'en Arabie_ [n2].

[Note n2: Ces mots sont en français dans le texte.]

NOTE 24.

Hyacinthe, en arabe _sunbul_: pensée aussi commune chez les poètes

orientaux qu'elle l'était parmi les Grecs.

NOTE 25.

_Franguestan_, Circassie.

NOTE 26.

_Bismillah_! au nom de Dieu! C'est le début de tous les chapitres du

Koran, excepté un, ainsi que des prières et des actions de grâces.

NOTE 27.

Phénomène qui n'est pas rare chez un Musulman en colère. En 1809, les

moustaches du capitan-pacha, dans une audience diplomatique, ne

causèrent pas moins d'effroi à tous les drogmans que celles d'un tigre.

Ces moustaches terribles se tordirent: elles se dressèrent de leur

propre mouvement; et on s'attendait à tout moment à les voir changer de

couleur, mais à la fin elles consentirent à se rabattre: ce qui sauva

probablement plus de têtes qu'elles ne contenaient de poils.

NOTE 28.

_Amaun_, quartier, pardon.

NOTE 29.

Le _mauvais œil_, superstition commune dans le Levant, et dont les

effets imaginaires sont cependant vraiment singuliers pour ceux qui se

croient en être affectés.

NOTE 30.

_Palampore_, schall à fleurs porté généralement par les personnes de

distinction.

NOTE 31.

Le _calpac_; c'est la calotte solide ou la partie centrale de la

coiffure: le schall est tourné autour et forme le turban.

NOTE 32.

Le turban, une petite colonne et un verset du Koran ornent les tombeaux

des Osmanlis, soit dans le cimetière ou dans les champs. En parcourant

les montagnes, vous rencontrez fréquemment de semblables monumens; et,

sur votre demande, on vous dit qu'ils rappellent quelque victime de la

rebellion, du brigandage ou de la vengeance.

NOTE 33.

Allah hu! Ce sont les mots qui terminent l'appel à la prière que fait le

muezzin, de la plus haute galerie extérieure du minaret. Dans un soir

calme, lorsque le muezzin a une belle voix, ce qui arrive souvent,

l'effet de cette voix est solennel, et bien plus beau que celui de

toutes les cloches de la chrétienté.

NOTE 34.

Ce qui suit fait partie d'un chant de guerre des Turcs:--

Je vois,--je vois une jeune fille du Paradis, aux yeux noirs; elle agite

un mouchoir, un voile d'azur, et me crie de toutes ses forces; «Viens,

embrasse-moi; car je t'aime, etc.»

NOTE 35.

Monkir et Nékir sont les inquisiteurs des morts. Le défunt subit devant

eux un court noviciat et un échantillon préparatoire de la damnation. Si

les réponses ne sont pas les plus claires, il est tiré en haut par une

faux, et repoussé en bas avec un marteau rougi au feu, jusqu'à ce qu'il

soit bien préparé par ces épreuves et par quantité d'autres

subsidiaires. Les fonctions de ces anges ne sont pas une sinécure, car

ils ne sont que deux; et le nombre des orthodoxes décédés étant en

petite proportion avec ceux qui ne le sont pas, leurs mains sont

toujours occupées.

(Voyez d'Herbelot, Bibl. Orient.)

NOTE 36.

Eblis, prince oriental des ténèbres.

(Note de Lord Byron.)

C'est le Διαßολος des Grecs corrompu en Eblis par les Arabes. (Voyez

d'Herbelot, Bibl. Orient.)

(N. du Tr.)

NOTE 37.

La croyance superstitieuse aux vampires est encore générale dans le

Levant. L'honnête Tournefort nous a conté une longue histoire que M.

Southey cite dans ses notes sur Thalaba, sous le nom de Vroucolochas,

comme il les appelle. Le terme romaïque est Vardoulacha. Je me rappelle

une famille entière effrayée du cri d'un enfant qu'elle croyait causé

par une semblable visite. Les Grecs ne mentionnent jamais ce mot sans

horreur: J'ai trouvé que Broucolokàs est un vieux et légitime mot

hellénique,--au moins est-il ainsi appliqué à Arsénius, qui, selon les

Grecs, fut animé par le démon après sa mort. Les modernes, cependant, se

servent du mot mentionné plus haut.

NOTE 38.

La fraîcheur du visage et des lèvres humides de sang sont les signes

infaillibles pour reconnaître un vampire. Les histoires racontées en

Hongrie et en Grèce sur ces mangeurs horribles sont singulières, et

quelques-unes sont attestées de la manière la plus incroyable.

NOTE 39.

Le pélican est, je crois, l'oiseau ainsi calomnié par l'imputation de

nourrir ses petits de son sang.

NOTE 40.

Cette superstition de seconde ouïe (car je n'ai jamais rencontre une

véritable seconde vue dans l'Orient) fut une fois l'objet de mon

observation. Dans mon troisième voyage au cap Colonna, au commencement

de 1811, comme nous traversions le défilé qui commence au hameau entre

Kératié et Colonna, je remarquai que Dervish Tahiri pressait son cheval

pour sortir de ce passage, et penchait sa tête sur sa main comme un

homme inquiet. Je le joignis au galop et le questionnai. «Nous sommés en

péril, me répondit-il.--Quel péril? Nous ne sommes pas maintenant en

Albanie, ni dans les défilés d'Ephèse, de Missolonghi ou de Lépante;

nous sommes en nombre, bien armés, et les Choriates n'ont pas le courage

d'être voleurs.--C'est vrai, Effendi; mais néanmoins le coup de feu

résonne à mes oreilles.--Le coup de feu! on n'a pas tiré un seul coup de

tophaïque ce matin.--Je l'entends cependant--bom--bom!--aussi

distinctement que j'entends votre voix.--Bah!--Comme il vous plaira,

Effendi; si cela est écrit, cela arrivera.»--Je laissai ce prophète aux

habiles oreilles, et galopai vers Basile, son compatriote chrétien, dont

les oreilles, quoique pas du tout prophétiques, n'en annonçaient pas

moins d'intelligence. Arrivés tous à Colonna, nous y restâmes quelques

heures, et nous revînmes à loisir, débitant une foule de mots

spirituels, en plus de dialectes que n'en entendit la Tour de Babel, sûr

le devin qui s'était trompé: Romaïque, Arnaute, Turc, Italien et Anglais

s'exercèrent tous à des railleries variées sur le pauvre Musulman.

Pendant que nous contemplions la délicieuse perspective, Dervish était

occupé à examiner les colonnes. Je pensai qu'il s'était métamorphosé en

antiquaire, et je lui demandai s'il était devenu un Palaocastro. «Non,

dit-il, mais ces piliers seront utiles pour soutenir une attaque;» et il

ajouta d'autres remarques qui prouvaient au moins sa conviction dans sa

malencontreuse faculté de préentendre. A notre retour à Athènes, nous

apprîmes de Leoné (prisonnier débarqué quelques jours après) le projet

d'attaque des Maïnotes, mentionné avec les causes de sa non-exécution

dans les notes du second chant de _Childe-Harold_. Je me donnai la peine

de questionner cet homme, et il décrivit les vêtemens, les armes, les

chevaux de notre troupe d'une manière si exacte, que ce détail, joint Ã

d'autres circonstances, ne nous permit pas de douter qu'il n'eût été de

la _bande vilaine_, et nous-mêmes près de fort mauvais voisins. Dervish

devint un prophète pour toute sa vie; et j'ose dire, qu'il entend

maintenant plus de mousqueterie qu'il n'en sera jamais tiré, à la grande

satisfaction des Arnautes de Bérat et des montagnards ses compatriotes.

--Je rapporterai encore un trait de cette race singulière. En mars 1811,

un Arnaute, remarquable par sa vigueur et son activité (il était, je

crois, le cinquième dans la même disposition), vint s'offrira moi pour

domestique. L'ayant refusé: «Bien, Effendi, me dit-il, puissiez-vous

vivre!--vous m'auriez trouvé utile. Demain je quitterai la ville pour

les montagnes; je reviendrai en hiver, peut-être alors me

recevrez-vous.» Dervish, qui était présent, remarqua, comme une chose

naturelle et sans conséquence, que, _dans cet intervalle, il allait

joindre les klephtes_ (voleurs), ce qui était vrai à la lettre.--S'ils

ne sont pas tués, ils reviennent l'hiver, et le passent, sans être

inquiétés, dans une ville où ils sont souvent aussi bien connus que

leurs exploits.

NOTE 41.

Le sermon du moine est omis. Il semble qu'il ait eu aussi peu d'effet

sur le patient, qu'il en aurait probablement sur le lecteur. Il suffira

de dire qu'il était de la longueur habituelle (comme on peut s'en

apercevoir par les interruptions et l'ennui du patient), et qu'il fut

débité avec le ton nasillard de tous les prédicateurs orthodoxes.

NOTE 42.

_Symar_, drap mortuaire.

NOTE 43.

La circonstance à laquelle se rapporte l'histoire ci-dessus n'est pas

rare en Turquie. Il y a quelques années, la femme de Muchtar Pacha se

plaignit au père de celui-ci[n3] de l'infidélité supposée de son fils;

il lui demanda, et elle eut la barbarie de lui donner une liste des

douze plus belles femmes de Janina. Elles furent saisies, enfermées dans

des sacs, et jetées dans le lac la même nuit! Un des gardes qui étaient

présens m'apprit qu'aucune des victimes ne poussa un cri, ou ne montra

quelque symptôme de terreur en étant si soudainement arrachée _à tout ce

qu'on aimait, à tout ce que l'on aime_. Le sort de Phrosine, la plus

belle de ces victimes, est le sujet d'un grand nombre de chants

romaïques et arnautes.

[Note n3: Le fameux Aly, pacha de Janina.]

L'histoire racontée dans le poème est arrivée, dit-on, à un jeune

Vénitien, il y a plusieurs années, et maintenant elle est presque

oubliée. Je l'ai, par hasard, entendu raconter par un des diseurs

d'histoires, si communs dans les cafés du Levant, qui chantent ou

déclament leurs récits. Les additions et interpolations du traducteur

seront aisément distinguées du reste, par le manque d'images orientales;

et je regrette que ma mémoire ait retenu si peu de fragmens de

l'original.

Pour ce qui concerne quelques-unes des notes, j'en suis redevable en

partie à d'Herbelot, et en partie à ce très-oriental, et comme

l'appelait si justement M. Wéber, au _sublime conte du calife

Wathek_[n4].

[Note n4: Ce livre est de lord Beckford. Il a paru d'abord en français,

puis en anglais, et a eu plusieurs réimpressions en français.

(_N. du Tr_.)]

Je ne sais pas à quelle source l'auteur de ce singulier volume a puisé

ses matériaux. Quelques-uns de ses épisodes peuvent se rencontrer dans

la _Bibliothèque Orientale_; mais par l'exactitude des mœurs, par la

beauté de ses descriptions et la puissance de l'imagination, il surpasse

de beaucoup toutes les imitations européennes; et il porte tant de

marques d'originalité, que ceux qui ont visité l'Orient-croiront

difficilement que ce n'est pas une traduction. Comme nouvelle orientale,

_Rasselas_ même doit s'incliner devant lui: son _heureuse vallée_ ne

supporterait pas la comparaison avec le _palais d'Eblis_.

FIN DES NOTES DU GIAOUR.

LA

FIANCÉE D'ABYDOS.

HISTOIRE TURQUE.

_Had we never loved so kindly, Had we never loved so blindly, Never met

or never parted, We had ne'er been broken-hearted_. (BURNS.)

Si nous n'avions jamais aimé si tendrement, Si nous n'avions jamais aimé

si aveuglément, Si nous ne nous étions jamais rencontrés, jamais

séparés, Nous n'aurions jamais eu nos cœurs brisés.

AU TRÈS-HONORABLE

LORD HOLLAND

CETTE HISTOIRE EST DÉDIÉE,

AVEC UN PROFOND SENTIMENT D'ESTIME ET DE RESPECT,

PAR SON RECONNAISSANT, OBLIGÉ

ET SINCÉRE AMI,

BYRON.

Chant Premier[loc10].

[Note loc10: Notre fidélité à suivre le système que nous avons adopté de

traduire le plus littéralement possible, nous fait rencontrer plus

souvent, pour l'expression, dans ce poème, avec M. A. P. que partout

ailleurs, parce que lui-même, d'après son aveu, a fait la traduction

récente de cet ouvrage en suivant un système différent de celui qu'il

avait toujours suivi. S'il eût appliqué, ce système a toutes les œuvres

de Byron, il n'aurait pas eu de successeur.

(_N. du Tr_.)]

1. Connaissez-vous la contrée où le cyprès et le myrte sont les emblèmes

des actions de ceux qui l'habitent? où la rage du vautour, L'amour de la

tourterelle, tantôt se changent en soupirs, tantôt s'égarent dans le

crime? Connaissez-vous là contrée du cèdre et de la vigne où les fleurs

sont toujours fleuries; où le ciel est toujours brillant et pur; où les

ailes légères du zéphir, chargées de parfums, s'arrêtent fatiguées sur

les jardins de la rosé dans toute sa fraîcheur [1]; où le citron et

l'olive sont les plus beaux des fruits; où la voix du rossignol n'est

jamais muette; où les teintes de la terre et les couleurs du ciel,

variées entre elles, rivalisent de beauté; où la pourpre de l'océan est

si profondément nuancée; où les vierges sont aussi douces que les roses

dont elles tressent des guirlandes; et où, excepté le caractère de

l'homme, tout est divin?

C'est le climat de l'Orient; c'est la contrée du soleil.--Peut-il

sourire avec amour à des actions comme celles de ses enfans[f2]? Oh!

sombres comme les accens de l'adieu des amans sont les cœurs qu'ils

portent, et les histoires qu'ils racontent.

2. Entouré d'esclaves nombreux et vaillans, armés comme il convient aux

braves et attendant chacun l'ordre de leur maître pour guider ses pas ou

garder son sommeil, le vieux Giaffir était assis dans son divan: une

profonde pensée se faisait remarquer dans son œil chargé d'années, et

quoique le visage d'un musulman ne trahisse pas souvent à ceux qui

l'observent l'intérieur de son ame, très-habile qu'il est à cacher tous

ses sentimens, excepté son indomptable orgueil, son front pensif et son

air absorbé décelaient plus que de coutume les pensées qui l'agitaient.

3. «Que la salle soit évacuée.»--La troupe a disparu.--«Maintenant

appelez-moi le chef de la garde du harem.» Il n'y a plus avec Giaffir

que son fils unique, et l'esclave de la Nubie qui attend les ordres de

son maître. «Haroun,--quand toute cette foule qui attend aura dépassé la

porte extérieure (malheur à la tête de celui dont l'œil regarderait le

visage non voilé de mon enfant Zuleïka!) va, amène-moi ma fille de sa

tour; sa destinée est fixée dès cette heure. Cependant ne lui répète pas

mes paroles; elle doit être instruite par moi seul de ses devoirs!»

«Pacha! entendre, pour moi, c'est obéir.» L'esclave n'en doit pas dire

davantage à un despote.--Déjà il a pris le chemin de la tour, mais ici

le jeune Sélim rompt le silence; il s'incline d'abord par une humble et

respectueuse révérence, baisse modestement les yeux, et parle avec

grâce, en se tenant toujours aux pieds du pacha: car le fils d'un

musulman mourrait plutôt avant d'oser s'asseoir devant son père!

«Père! dans la crainte que tu ne grondes ma sœur, ou son noir gardien,

sache--que la faute, si une faute a été commise, vient de moi seul;

alors, que tes reproches ne tombent que sur moi.--La matinée était si

belle que--le vieillard et l'homme fatigué pouvaient dormir,--moi je ne

le pouvais pas; et pour voir seul, pour contempler seul les plus belles

scènes de la nature dans la campagne et sur la mer, sans avoir personne

pour sympathiser avec des pensées qui faisaient battre vivement mon

cœur, c'eût été une peine, une privation cruelle;--car quelle que soit

mon humeur, en vérité, je n'aime point la solitude. J'ai été réveiller

Zuleïka, et, comme tu sais que la lourde clef de la porte du harem se

tourne promptement pour moi, nous étions déjà dans les bosquets de

cyprès avant que les gardiens esclaves se soient éveillés, et nous

jouissions avec délices de la terre, de la mer et du ciel qui semblaient

nous appartenir! Là, nous sommes restés trop long-tems peut-être,

séduits par l'histoire de Medjnoun et les chants de Sâdi[f3]; jusqu'à ce

que, ayant entendu le son retentissant du tambour[f4] annonçant l'heure

prochaine de ton divan; fidèle à toi et à mon devoir, et averti par cet

appel, je suis revenu à la hâte pour te présenter mes respectueuses

salutations. Mais Zuleïka se promène encore,--Oh! père, ne te courrouce

point;--n'oublie point que personne ne peut pénétrer dans ce secret

bosquet, excepté ceux qui gardent la tour des femmes.»

4. «Fils d'un esclave,--lui dit le pacha,--élevé par une mère infidèle,

vaine était l'espérance d'un père de voir quelque chose dans toi qui fût

d'un homme. Quand ton bras devrait courber l'arc, lancer le javelot et

dompter un coursier, toi, Grec d'ame, sinon de croyance, tu vas

t'amollir à écouter le murmure des eaux, à voir les roses épanouir. Que

ce globe, dont les clartés matinales excitent tant l'admiration de tes

yeux languissans, ne te communique-t-il quelque chose de son feu ardent!

Toi! tu supporterais de voir ces créneaux abattus, pièce par pièce, par

les chrétiens; oui, tu verrais lâchement les vieux murs de Stamboul

tomber devant les dogues de Moscou, et tu ne frapperais pas un seul coup

pour la vie ou la mort contre les chiens de Nazareth! Va--que ta main,

plus faible que celle d'une femme, prenne le fuseau--non le fer. Mais,

Haroun!--cours vers ma fille: écoute,--tu m'en réponds sur ta tête.--Si

Zuleïka s'échappe ainsi souvent,--tu vois cet arc,--il a une corde!»

5. On n'entendit aucun accent s'échapper de la bouche de Sélim; aucun du

moins n'alla frapper l'oreille du vieux Giaffir, mais chaque froncement

de sourcils, chaque parole du vieillard lui perçaient plus le cœur que

l'épée d'un chrétien.

«Fils d'un esclave!--accusé de lâcheté!» Ces insultes eussent coûté cher

à un autre. «Fils d'un esclave! et _qui_ donc est mon père!» Ainsi Sélim

donnait carrière à ses noires pensées; et dans l'éclat de ses regards

brillait plus que de la colère; cet éclat disparaît. Le vieux Giaffir a

frémi en considérant son fils, car il a lu dans ses yeux tout ce qu'ont

fait naître ses dures paroles; il y vit commencer la rébellion: «Viens

ici, enfant.--Quoi! pas de réponse? Je te comprends et j'apprends à te

connaître. Mais il est des actions que tu n'oserais pas entreprendre:

mais si ta barbe avait une longueur plus virile, et si ta main avait

plus d'adresse et de force, je me plairais à te voir rompre une lance,

quand même ce serait contre la mienne.»

Comme il avait laissé tomber ces paroles avec ironie, il fixa fièrement

son regard sur celui de Sélim qui lui rendit défi pour défi, et soutint

avec tant d'orgueil le regard de son père qu'il le força à le

baisser.--Celui-ci n'osa pas s'avouer la cause et la nature de son

émotion.

«Je dois me méfier, disait-il en lui-même, que cet enfant indocile et

mutin ne me cause un jour de plus sérieuses craintes; je ne l'ai jamais

aimé depuis sa naissance, et--mais son bras est peu à redouter; à peine,

à la chasse, oserait-il lutter avec le faon timide ou l'antilope, encore

moins voudrait-il se hasarder dans ces combats où l'homme lutte pour la

gloire et la vie.--Je ne voudrais pas me fier à ce regard, à cet accent:

non,--ni même à ce sang si près du mien. Ce sang,--il n'a pas

entendu;--c'est assez,--je le surveillerai bien plus attentivement

désormais. Il est un Arabe[f5] à mes yeux, ou un chrétien demandant

grâce dans le combat.--Mais écoutons!--j'entends la voix de Zuleïka;

elle frappe mon oreille comme l'hymne des houris: elle est l'enfant de

mon choix. Oh! elle m'est plus chère même que sa mère; avec elle tout

est espérance, rien n'est à craindre.--Ma Péri! tu es toujours ici la

bien-venue! Douce comme l'eau de la fontaine du désert aux lèvres

qu'elle vient rappeler à la vie,--ainsi tu parais à mes regards

impatiens; les pélerins, dont l'eau du désert a sauvé la vie,

n'adressent pas aux autels de la Mecque plus d'actions de grâces pour

leur vie que moi pour la tienne, moi qui ai béni ta naissance, et qui te

bénis encore maintenant.»

6. Belle comme la première femme qui fut coupable de la première chute,

lorsqu'elle souriait à ce redoutable, mais séduisant serpent, dont

l'image était déjà gravée dans son cœur,--et une fois séduite, séduisant

de plus en plus; ravissante, oh! comme ces visions trop passagères,

accordées au sommeil peuplé des fantômes de la douleur, lorsque le cœur

retrouve un cœur dans des songes élyséens, et revoit vivans dans le ciel

ceux qu'il avait perdus sur la terre; douce comme la mémoire d'un amour

qui n'est plus; pure comme la prière que l'enfance adresse vers le ciel:

telle était la fille de ce sévère et vieux chef, qui accueillit la jeune

fille avec des larmes,--mais non pas des larmes de regrets.

Qui n'a pas éprouvé combien les mots sont impuissans pour essayer de

fixer une étincelle du rayon céleste de la beauté? qui ne le sent pas,

jusqu'à ce que son regard troublé se confonde dans l'émotion de sa

propre félicité, jusqu'à ce que ses joues pâlies, son cœur défaillant,

confessent la puissance,--la majesté de cette aimable souveraine? Telle

était Zuleïka;--ainsi brillaient sur sa personne les charmes

inexprimables qu'elle seule n'avait point remarqués; le feu de l'amour,

la pureté de la grâce, l'esprit, la mélodie qui respirait sur ses

traits[f6], le cœur dont la douce expansion mettait tout en

harmonie:--et, oh! ce regard qui était à lui seul une ame!

Ses bras gracieux étaient croisés avec candeur sur son sein naissant: Ã

un mot de tendresse, Zuleïka étendit ses bras et vint les jeter autour

du cou de celui qui avait béni son enfance caressante par des caresses

paternelles;--et Giaffir sentit son dessein s'évanouir à moitié; non que

son cœur, quoique sévère, eût conçu autre chose que le bonheur de sa

fille; l'affection enchaînait ce cœur à elle, l'ambition brisait ces

mêmes liens.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 05 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 3 / 24 段