légère consolation; le cÅur vide et désert pourrait remercier l'angoisse
qui le rendrait moins vide et moins solitaire. Nous nous dégoûtons de ce
que personne ne partage avec nous; le bonheur même--deviendrait un
malheur s'il fallait le supporter seul.
Le cÅur, une fois laissé ainsi désolé, doit recourir enfin, pour
éprouver quelque soulagement,--à la haine. C'est comme si les morts
pouvaient sentir les vers glacés circuler autour de leurs corps, et
ramper comme pour faire un festin sur leur sommeil en putréfaction, sans
pouvoir chasser ces froids reptiles rongeant et dévorant leurs cadavres!
C'est comme si l'oiseau du désert [g39], dont le bec s'ouvre le sein
pour nourrir sa jeune famille affamée, sans regretter une vie qu'elle
lui transmet, ne la trouvait plus dans son nid abandonné, au moment où
il vient de se déchirer le sein maternel.
Les angoisses les plus aiguës que puisse éprouver le malheureux seraient
des ravissemens, en comparaison de ce vide redoutable, de ce désert
aride du cÅur, de ce ravage, de ce débordement de sentimens superflus et
sans objet. Qui voudrait-être condamné éternellement à contempler un
ciel sans nuage ou sans soleil?
Le mugissement de la tempête est beaucoup moins terrible que l'idée de
ne plus jamais braver le courroux des vagues--pour le malheureux jeté,
au milieu de la lutte des élémens, comme un débris solitaire sur quelque
rivage abandonné, au sein d'une baie calme et silencieuse, destiné Ã
mourir dans une lente et solitaire agonie. Il vaut mieux être englouti
dans le choc des tempêtes que de se consumer peu à peu sur un rocher!
»Père! tés jours ont été passés--paisiblement en comptant les grains de
ton chapelet, et en récitant d'éternelles prières; ils ont été passés Ã
effacer les péchés des autres: toi-même exempt de crime et de soucis,
excepté ces maux passagers que tous les hommes doivent souffrir: tel a
été ton sort depuis ton berceau jusqu'à ton âge avancé. Tu te félicites
d'avoir été préservé de ces passions violentes et sans frein, telles que
t'en découvrent tes pénitens, dont les secrets péchés et les peines
mortelles demeurent ensevelis dans ton sein pur et indulgent. Mes jours,
quoique peu nombreux, ont été consumés dans les plaisirs, mais plus
encore dans le malheur. Au moins, dans ces heures d'amour et de
détresse, j'ai échappé à l'ennui profond de la vie; tantôt dans la
compagnie d'amis, tantôt environné d'ennemis, je n'avais de dégoût que
pour la langueur du repos. Maintenant qu'il ne me reste plus rien que je
puisse aimer ou haïr, rien qui relève mon espérance ou mon orgueil, je
préférerais être l'insecte qui rampe sur les murs du cachot, que d'être
condamné à passer mes jours stupides et monotones dans la méditation et
la contemplation. Cependant il germe dans mon sein un désir de
repos--mais pour la jouissance duquel je n'ai point de penchant. Bientôt
ma destinée accomplira ce désir, et je dormirai sans rêver, à ce que je
fus et à ce que je voudrais être encore, quelque sombres que te
paraissent mes actions.
»Ma mémoire n'est plus maintenant que le tombeau de joies, qui ne sont
plus; mon espérance est de partager leur destinée, quoiqu'il eût mieux
valu pour moi mourir avec elles que de traîner une vie de languissantes
douleurs. Mon ame n'a point refusé de supporter les traits déchirans
d'une douleur impérissable; elle n'a point cherché dans la tombe le
refuge volontaire des fous de l'antiquité et des lâches de nos jours:
cependant ce n'est pas la mort que j'ai redoutée; elle m'eût été douce
sur le champ dé bataille, si le sort m'eût destiné à être l'esclave de
la gloire, au lieu d'être celui de l'amour. J'ai bravé le danger--non
pour de vains honneurs: je souris des lauriers conquis ou perdus; que
d'autres usent leur vie pour obtenir une haute renommée ou un vil
salaire. Mais placez devant mes yeux quelque chose qui me semble un prix
digne du danger: la jeune beauté que j'aime, l'ennemi que je hais, et je
saurai me précipiter sur les pas du destin, à travers la pointe
déchirante des épées, à travers des torrens de flammes pour sauver
l'objet chéri, ou pour percer un cÅur détesté. Tu ne dois point regarder
ces paroles comme sortant de la bouche vaniteuse d'un homme qui agirait
ainsi;--mais ce sont les paroles de celui qui _a déjà fait_ ces actions.
L'ame fière et indomptée défie la mort, le faible la supporte, le
malheureux doit l'implorer. Alors que la vie retourne à celui qui l'a
donnée: je n'ai point chancelé à l'approche du danger quand j'étais
puissant et heureux;--tremblerais-je _aujourd'hui_?
«Je l'aimai, ô moine! oui, je l'adorai;--mais ce sont des mots dont tout
le monde se sert:--je le prouvai plus par mes actions que par mes
paroles. Il est sur cette épée une tache de sang qui ne s'effacera
jamais. Ce sang fut versé pour elle, qui mourut pour moi; il échauffait
le cÅur d'un ennemi abhorré: oui, ne frémis pas--non--ne fléchis pas le
genou, ne compte pas une telle action au nombre de mes péchés, car
c'était aussi un ennemi de ta croyance! Le nom seul du Nazaréen irritait
l'humeur sombre de ce païen. Sot ingrat! puisque ses blessures ont été
faites par une main galiléenne habile à manier le fer, le plus sûr moyen
d'arriver plus promptement dans son ciel turc;--car pour lui ses houris
impatientes attendraient peut-être encore à la porte du prophète. Je
l'aimai--l'amour sait pénétrer dans des lieux où les loups mêmes
redouteraient d'aller chercher leur proie, et s'il sait assez oser, il
serait difficile que la passion ne fût pas couronnée de quelque
succès.--Qu'importe comment, où, et pourquoi, je ne cherchai ni ne
soupirai en vain: cependant quelquefois, plein de remords, je voudrais
qu'elle n'eût pas aimé une seconde fois. Elle mourut--je n'ose te
raconter comment; mais regarde--cela est écrit sur mon front! Là se lit
le crime et la malédiction de Caïn, en caractères que le tems n'a point
effacés. Mais avant de me condamner, écoute: quoique j'eusse été la
cause de son supplice, je n'en fus pas l'auteur; et cependant son
meurtrier n'a fait que ce que j'aurais fait moi-même, si elle avait été
infidèle une fois de plus. Elle l'avait trahi, et il l'a immolée; elle
m'était fidèle, et je l'ai vengée: quelque mérité qu'ait été son sort,
sa trahison était de la fidélité pour moi; à moi elle donna son cÅur, la
seule chose que la tyrannie ne puisse soumettre: et moi, hélas!
j'arrivai trop tard pour la sauver! Cependant, tout ce que je pus alors
lui donner, je le lui ai donné: une tombe à notre ennemi. Sa mort m'est
légère; mais le sort de sa victime m'a fait--ce qui te fait horreur dans
moi. Son destin était inévitable--il le savait bien, averti qu'il était
par la voix du redoutable Tahir, à l'oreille prophétiquement sinistre de
qui[g40] le bruit funèbre des balles de la mort avait présagé l'approche
du meurtrier, à mesure que sa troupe défilait dans le passage où il est
tombé!
«Il mourut heureusement dans le tumulte de la bataille, moment où le
trépas n'est accompagné ni de souffrances ni d'agonie. Il implora l'aide
de son prophète, et adressa ses prières à Allah: il me reconnut, et nous
croisâmes le fer dans la mêlée.--Je le contemplai dans sa défaite,
étendu sur la terre, et je voulus lui voir rendre son dernier soupir.
Quoique percé de coups comme un léopard sous le fer des chasseurs, il ne
ressentit pas la moitié des tourmens que j'endure maintenant.--Je
cherchai, mais ce fut vainement, de trouver dans ses mouvemens
l'expression d'un esprit humilié: chaque trait, chaque mouvement de ce
corps abattu et austère trahissaient sa rage, mais non ses remords. Oh!
que ma vengeance n'eût-elle pas donné pour saisir quelques traces du
désespoir dans ce visage expirant! le dernier repentir de cette heure où
la pénitence a perdu son pouvoir d'arracher une terreur de la tombe,
celui de donner des consolations, et où elle ne peut plus donner
d'espérance de salut.
«Les habitans d'un climat froid ont le sang aussi froid que leur climat,
leur amour peut à peine conserver ce nom; mais le mien ressemblait à ce
torrent de lave qui bouillonne en s'échappant du cratère enflammé de
l'Etna. Je ne connais point les discours langoureux et larmoyans qui
célèbrent l'amour des dames et les chaînes de la beauté. Si l'altération
de couleur du visage, l'ardeur d'un sang qui bouillonne dans les veines,
le mouvement de lèvres qui se tordent, mais qui ne murmurent jamais de
lâches plaintes; si un cÅur qui se brise, un cerveau en délire, des
actions audacieuses, des pensées de vengeance, et tout ce que j'ai
éprouvé et que j'éprouve encore, décèlent l'amour:--cet amour était le
mien, et il s'est manifesté par plus d'une révélation amère. Il est vrai
que je ne puis ni me lamenter ni pousser des soupirs; je ne connais que
la possession de l'objet aimé ou mourir. Je meurs--mais avant j'ai
possédé, et il arrivera ce qu'il pourra, _j'ai été_ heureux. Irai-je
maudire le destin que j'ai cherché? Non--privé de tout, mon ame
indomptable ne s'attendrit qu'au souvenir de la mort de Leïla: donne-moi
le plaisir avec ses angoisses, Ã ce prix je vivrai pour aimer de
nouveau. J'éprouve des regrets, mais ce n'est pas, ô mon saint guide!
pour celui qui va mourir, mais à cause de celle qui n'est plus: elle
sommeille sous les vagues errantes.--Ah! si elle avait une tombe sur la
terre, ce cÅur brisé et cette tête en délire demanderaient à partager
son étroite couche. Elle était une forme pure de vie et de lumière, qui,
une fois que je l'eus aperçue, fut une partie inséparable de ma vision;
et de quelque côté que je tournasse mes regards, se levait cette étoile
matinale de mon souvenir!
«Oui, l'amour est un rayon céleste descendu du ciel, c'est une étincelle
de ce feu immortel partagé avec les anges, et donné par Allah! pour
élever nos pensées et nos désirs corrompus au-dessus de la région de la
terre. La piété élève l'ame vers le ciel, mais le ciel lui-même descend
dans l'amour; c'est un sentiment ravi à la divinité, pour effacer de
notre ame toute pensée sordide; c'est un rayon de celui qui a formé
l'univers, une auréole de gloire dont l'ame est couronnée!
«J'accorde que _mon_ amour ait été imparfait, ainsi que tout ce que les
mortels appellent faussement de ce nom; alors il peut te paraître un
mal, tout ce que tu voudras; mais dis, oh! dis que le _sien_ n'était pas
coupable! Elle était la lumière fidèle de ma vie; et cette lumière
éteinte, quel rayon pourrait désormais rompre l'obscurité de mes nuits?
Oh! que ne brille-t-elle encore pour me conduire, quand même ce serait Ã
la mort, aux malheurs les plus redoutables! Pourquoi s'étonner si ceux
qui ont perdu les joies présentes, les espérances futures, ne résistent
plus que faiblement aux atteintes de la douleur, et accusent alors, dans
leur frénésie, leur cruelle destinée; pourquoi s'étonner si, dans leur
égarement, ils commettent des actions terribles qui ne semblent ajouter
que le crime au malheur? Hélas! le cÅur qui saigne intérieurement n'a
rien à redouter des blessures du dehors; celui qui tombe du faîte du
bonheur s'inquiète peu dans quel abîme il roule. Sans doute, ô
vieillard, mes actions t'apparaissent maintenant aussi féroces que
celles du sombre vautour. Je lis sur ton front l'horreur qu'elles
t'inspirent, et ce sentiment, il a trop été dans mon destin de
l'inspirer. Il est vrai que, comme cet oiseau de proie, j'ai laissé sur
la trace de mes pas le ravage et la désolation; mais j'ai appris de la
colombe à mourir,--et à ne pas connaître de second amour. C'est une
leçon que l'homme doit recueillir de la part d'êtres qu'il ose mépriser.
L'oiseau qui chante dans la bruyère, le cygne qui vogue sur le lac,
n'ont qu'une compagne, une seule compagne. Que l'insensé vante son
inconstance et se raille de ceux qui ne peuvent changer; qu'il partage
ses railleries avec une jeunesse vaine et présomptueuse, je ne lui envie
point ses nombreuses joies, mais j'estime moins cet homme lâche et sans
foi, que le cygne fidèle sur son lac solitaire. Combien, combien il est
au-dessous de la pauvre jeune fille qu'il a abandonnée fidèle, et qu'il
a trahie! Une telle honte, au moins, ne fut jamais la mienne.--Leïla!
chacune de mes pensées était à toi! mes vertus, mes défauts, mes
plaisirs, mes souffrances, mon espoir dans l'avenir,--toutes mes
espérances ici-bas;--tout cela c'était toi! La terre ne renferme rien
qui te soit semblable; ou du moins ce n'est pas pour moi. Pour tous les
mondes je n'oserais regarder la dame qui te ressemblerait, quoiqu'elle
ne réunît pas tous tes charmes. Les seuls crimes qui aient souillé ma
jeunesse, ce lit de mort--atteste ma fidélité. O Leïla!--tu fus, tu es
encore le délire chéri de mon cÅur!
«Elle a cessé d'être,--et cependant je respire encore; mais ce n'est
point le même air des autres hommes que je respire. Un serpent
enveloppait mon cÅur de ses froides étreintes, et empoisonnait de son
dard toutes mes pensées. Comme tous les jours j'abhorrais tous les
lieux, et, dans mes frémissemens, j'aurais voulu fuir toute la nature.
Partout où je trouvais autrefois du charme, j'y portais la teinte sombre
de mes pensées. Le reste, tu le connais déjà , ainsi que tous mes crimes
et la moitié de mes douleurs: mais ne parle plus de pénitence; tu sais
que je vais bientôt partir de ces lieux; et quand même tes contes
pieux[loc8] seraient vrais, pourrais-tu défaire ce qui est accompli! Ne
me crois pas ingrat;--mais ces griefs n'attendent du prêtre aucun
soulagement[g41]. Devine en secret l'état de mon ame; mais si tu veux
avoir plus de compassion, parle moins. Quand tu pourras rendre la vie Ã
ma Leïla, je viendrai te prier de me pardonner. Tu pourras alors plaider
ma cause dans ce haut lieu, où des messes achetées[loc9] obtiennent des
grâces. Va calmer dans son antre la lionne solitaire, à qui la main du
chasseur des forêts a ravi ses lionceaux frémissans; mais n'adoucis
pas--ne raille pas _ma_ misère!
[Note loc8: _Thy holy tale_.]
[Note loc9: _Purchased masses_.]
«Dans les jours de ma jeunesse, dans des heures moins agitées, lorsque
le cÅur aime à se confier dans un cÅur, aux lieux où fleurissent les
bosquets de ma vallée native, j'eus,--hélas! que ne l'ai-je encore
maintenant!--un ami! Je te charge de lui faire parvenir ce gage, comme
un souvenir d'un vÅu de jeunesse; je voudrais l'avertir de ma mort
prochaine. Quoique les ames absorbées comme la mienne accordent peu de
pensées à l'amitié absente, mon nom obscurci lui sera encore cher. Cela
est étrange;--il a prédit mon sort, moi j'en ai souri;--car alors je
pouvais sourire,--quand la prudence me parlait par sa voix, et
m'avertissait--de ce qui m'arrive, et dont alors je me souciais fort
peu. Mais aujourd'hui ma mémoire me rappelle des paroles qu'à peine
j'avais remarquées jusqu'à ce jour. Dis-lui--que ses prédictions
s'accomplissent, et il frémira d'entendre cette vérité, et il désirera
que ses paroles eussent été plus sévères. Dis-lui que, dans l'état de
trouble et d'agitations où je me suis trouvé, je me suis rappelé, Ã
travers des souvenirs et des scènes amères, les joies de notre jeunesse
dorée, et que, dans l'agonie, ma langue embarrassée eût essayé de bénir
sa mémoire avant de mourir; mais la divinité dans sa colère eût détourné
sa face, si le criminel avait osé prier pour l'innocent.
«Je ne lui demande point de m'épargner le blâme, il est trop généreux
pour maudire mon nom, et d'ailleurs qu'ai-je à faire avec la renommée?
Je ne lui demande pas de s'abstenir de me donner des regrets; cette
froide demande ressemblerait trop au dédain. Et qui pourrait mieux
honorer la tombe d'un frère que les larmes viriles de l'amitié?
Porte-lui cette bague, elle fut à lui autrefois, et dis-lui--tout ce que
tu vois! des traits flétris, un esprit ravagé, un débris de la violence
des passions, une écorce desséchée, une feuille dispersée et jaunie par
le souffle dévorant du malheur!
«Ne me parle plus de vision fantastique; non, père, non, ce n'était
point un rêve. Hélas! le rêveur doit pouvoir d'abord dormir. J'étais
éveillé, et j'aurais désiré pleurer, mais je ne le pouvais pas; car mon
front brûlant battait à chaque pulsation comme à présent; je ne désirais
que de pouvoir verser une larme, comme si c'eût été pour moi quelque
chose d'heureux, de nouveau et de cher. Je la désirais alors et je la
désire encore.--Le désespoir est plus sévère que ma volonté. Ne perds
pas inutilement les oraisons, le désespoir est plus puissant que tes
prières religieuses. Quand même je pourrais le devenir, je ne voudrais
pas être heureux. Je n'ai pas besoin de paradis, mais de repos. C'était
alors, je te le dis, père! alors que je l'ai vue; oui, elle avait repris
une nouvelle vie; elle brillait enveloppée de son blanc symar[g42],
comme à travers ce pâle et gris nuage brille l'étoile que je contemple
maintenant, semblable à Leïla, qui me paraît encore plus belle. Je ne
vois plus qu'obscurément sa lumière scintillante; la nuit de demain sera
plus noire encore; et moi, je paraîtrai devant ses rayons, cadavre sans
vie, l'effroi des vivans. Je m'égare, père! car mon ame s'approche du
terme final.
«Je l'ai vue, ô moine! et je m'élance près d'elle, oublieux de nos
premiers malheurs. Me précipitant de ma couche, je la saisis, et la
presse sur mon cÅur désespéré. Je l'embrasse,--qu'est-ce donc ce que
j'embrasse? Aucune forme vivante n'est dans mes bras; nul cÅur ne répond
au mien par ses battemens, et, cependant, Leïla! cependant cette forme
est la tienne! O amante la plus adorée! es-tu donc, changée à tel point
que tu paraisses à mes yeux, et que tu te moques de mes sens? Ah! si tes
charmes ne sont que glacés, que m'importe, pourvu que je puisse serrer
dans mes bras tout ce que j'ai jamais désiré d'y retenir? Hélas! ils
n'embrassent qu'une ombre, ils retombent en frémissant sur mon cÅur
solitaire; cependant, elle est encore là , debout en silence, qui me fait
signe de ses mains suppliantes, avec ses cheveux tressés, et son Åil
brillant et noir!--Je reconnais mon erreur,--elle ne pouvait mourir!
Mais _lui_, n'est-il pas mort? Je l'ai vu enseveli dans la vallée où il
tomba; il ne vient pas, car il ne peut soulever la terre qui le couvre:
alors pourquoi t'es-tu réveillée toi-même? Ils m'ont dit que les vagues
sauvages avaient roulé sur le visage que je vois maintenant, sur les
charmes que j'aime; ils m'ont dit,--c'était une histoire hideuse! je la
redirais bien, mais ma langue se refuserait à la raconter. Si elle est
véritable, et si tu es venue des gouffres de l'Océan pour réclamer une
tombe plus calme, oh! passe tes doigts de rosée sur ce front qui cessera
de brûler sous ton empreinte; pose-les sur mon cÅur sans espoir: mais
forme ou bien ombre vaine! quoi que tu sois, par pitié, ne m'abandonne
plus! du moins, emporte avec toi mon ame dans un lieu où les vents ne
puissent plus mugir, et les vagues rouler!
«Tel est mon nom, et telle est mon histoire. Confesseur! à ton oreille
secrète j'ai confié mes angoisses et les erreurs que je déplore. Je te
remercie de la généreuse larme que mon Åil glacé n'aurait jamais versée.
Fais-moi déposer parmi les morts les plus obscurs, et; excepté la croix
placée sur ma tête; qu'aucun nom ne soit lu sur ma tombe par la piété de
l'étranger; qu'aucun emblême n'arrête les pas du pélerin.»
Il expira.--Rien de son nom ni de sa famille n'a été connu, excepté ce
que le père qui l'avait assisté à ses derniers momens ne doit pas
raconter. Cette histoire, rompue par fragmens, est tout ce que nous
savons sur celle qu'il aima, et sur celui qu'il fit tomber dans la
vallée[g43].
FIN DU GIAOUR.
NOTES
DU GIAOUR.
NOTE 1.
Le tombeau qui subsiste sur les rochers du promontoire est regardé par
quelques écrivains comme le tombeau de Thémistocle.
NOTE 2.
La passion du rossignol pour la rose est une fable persanne bien connue.
Si je ne me trompe, le _Bulbul des mille contes d'amour_ est une de ses
dénominations orientales.
NOTE 3.
La guitare est l'instrument favori du nautonnier grec, surtout la nuit;
pendant une belle brise et durant le calme, il l'accompagne toujours de
la voix et souvent de la danse.
NOTE 4.
«_Ay, but to die and go we know not where,
To lie in obstruction's cold apathy_.»
(Shakspeare's _Measure for measure_, act III.)
NOTE 5.
Je pense que peu de mes lecteurs ont jamais eu l'occasion d'éprouver ce
que je cherche à décrire ici; mais ceux qui l'ont éprouvé conserveront
sans doute un triste souvenir de cette singulière beauté qui reste
empreinte, à peu d'exceptions près, sur les traits d'un mort; peu
d'heures _après que l'ame a eu quitté ce corps_. Il est à remarquer que,
dans les cas dé mort violente, telle que par une blessure d'arme à feu,
l'expression est toujours celle de la langueur, quelle que soit
l'énergie naturelle de la personne qui a reçu le coup mortel; mais, dans
la mort causée par un coup de poignard, la physionomie conserve son
expression féroce, et dévoile tous les mouvemens de l'ame.
NOTE 6.
Athènes est la propriété du _kislar-aga_ (l'esclave du sérail et le
gardien des femmes), qui nomme le waiwode. Un pendard et un eunuque,--ce
ne sont pas des termes polis, mais ce sont des termes
exacts,--_gouverne_ maintenant le _gouverneur_ d'Athènes!
NOTE 7.
_Giaour_, infidèle, dans l'esprit d'un Musulman.
NOTE 8.
_Tophaik_, mousquet:--Le Baïram est annoncé par le canon au coucher du
soleil; l'illumination des mosquées et les détonnations d'armes à feu de
toute espèce proclament la fête durant la nuit.
NOTE 9.
_Djerrid_, javeline turque à pointe émoussée, qui est lancée, par les
cavaliers avec une grande forcé et grande précision. C'est un exercice
favori des Musulmans; mais je ne sais pas si on peut l'appeler un
exercice _viril_, puisque les plus habiles dans cet art sont les
eunuques noirs de Constantinople.
NOTE 10.
Le vent du désert, fatal à tout être vivant, et auquel il est souvent
fait allusion dans la poésie orientale.
NOTE 11.
Partager la nourriture, rompre le pain et le sel avec son hôte, fait la
sûreté de celui qui reçoit l'hospitalité. Quand même il serait un
ennemi, de ce moment sa personne est sacrée.
NOTE 12.
Je n'ai pas besoin d'observer que la charité et l'hospitalité sont les
premiers devoirs imposés par Mahomet; et, pour dire la vérité, ils sont
généralement pratiqués par ses disciples. Le premier éloge que l'on doit
accorder à un chef, dans un panégyrique, est celui de sa libéralité, et
ensuite, de sa valeur.
NOTE 13.
L'_ataghan_, longue dague portée avec les pistolets à la ceinture, dans
un fourreau de métal, ordinairement d'argent; et, chez les personnes
riches, cet ataghan est doré ou même d'or.
NOTE 14.
Le vert est la couleur privilégiée des nombreux descendans prétendus du
Prophète. Parmi eux, comme chez nous, la foi (héritage de famille) est
supposée bien supérieure à la nécessité des bonnes Åuvres: aussi ces
familles sont-elles les plus méprisables d'une race indifférente.
NOTE 15.
_Salem aleïkoum! aleïkoum salem!_ la paix soit avec vous! avec vous soit
la paix!--C'est le salut réservé pour les croyans.--A un chrétien, on
dit: _Urlarula_, bon voyage! ou: _Saban hiresem_, _saban serula_, bon
jour, bon soir; et quelquefois: _Soyez heureux_, sont les saluts
habituels.
NOTE 16.
Le papillon azuré de Cachemire, le plus rare et le plus beau de tous les
papillons.
NOTE 17.