Le sombre Hassan fuit de son harem, il n'arrête ses regards

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de France (BnF/Gallica)

ŒUVRES COMPLÈTES

DE

LORD BYRON,

AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,

COMPRENANT

SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,

ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.

_Traduction nouvelle_

PAR M. PAULIN PARIS,

DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.

TOME CINQUIÈME.

_Paris_

DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,

RUE SAINT-LOUIS, N° 46,

ET RUE RICHELIEU, N° 47 _bis_.

1831.

LE GIAOUR,

FRAGMENT D'UNE

HISTOIRE TURQUE.

_One fatal remembrance--one sorrow that throws

Its bleak shade alike o'er our joys and our woes--

To which life nothing darker nor brighter can bring,

For which joy hath no balm--and affliction no sting_.

(MOORE.)

Un fatal souvenir,--un chagrin qui jette son ombre noire sur nos joies

comme sur nos douleurs,--auquel la vie ne peut rien apporter de plus

sombre ni de plus brillant, pour lequel la joie n'a pas de charme--et

l'affliction pas d'amertume.

A

SAMUEL ROGERS, ESQ.

Comme une légère, mais très-sincère marque d'admiration pour son génie,

de vénération pour son caractère, et de gratitude pour son amitié,

CETTE PRODUCTION EST DÉDIÉE

Par son obligé et affectionné serviteur,

BYRON.

AVERTISSEMENT.

L'histoire qu'offrent ces fragmens décousus est fondée sur des

circonstances moins communes maintenant dans l'Orient qu'autrefois, soit

parce que les femmes y sont plus circonspectes que dans les _vieux

tems_, soit parce que les chrétiens sont plus heureux ou moins

entreprenans. L'histoire, lorsqu'elle était complète, contenait les

aventures d'une femme esclave, qui fut jetée dans la mer, à la manière

des Turcs, pour infidélité, et vengée par un jeune Vénitien, son amant,

dans le tems que les Sept Iles étaient possédées par la république de

Venise, peu de tems après que les Arnautes eurent été chassés de la

Morée qu'ils avaient ravagée après l'invasion russe. La désertion des

Maïnotes, à qui le pillage de Misitra avait été refusé, fit abandonner

cette entreprise, et causa le ravage de la Morée, durant lequel la

cruauté exercée de part et d'autre est restée sans exemple, même dans

les annales des Croyans.

LE GIAOUR.

Aucun souffle d'air léger pour rider la surface des flots qui se

déroulent sous le tombeau de l'Athénien; ce tombeau[g1] qui,

apparaissant sur le rocher, salue le premier le navire rentrant dans le

port, en dominant la contrée qu'il sauva en vain: quand un semblable

héros, reparaîtra-t-il sur la terre?

Beau climat! où chaque saison sourit avec amour sur ces îles fortunées

qui, vues des hauteurs du lointain Colonna, réjouissent le cœur ému par

ce délicieux spectacle, et prêtent un charme à la solitude. Là,

gracieusement ondulée, la surface de l'Océan réfléchit les teintes des

pics nombreux dont l'image est reproduite par les vagues souriantes qui

baignent ces Édens de l'Orient; et si parfois une brise passagère vient

à rompre le cristal des flots, ou détache une fleur des arbres du

rivage, qu'il est ravissant chaque souffle d'air qui réveille et emporte

avec lui les plus doux parfums! Car c'est là--sur les collines ou dans

les vallées, que la rose, sultane du rossignol[g2], la vierge pour

laquelle il fait entendre sa mélodie et ses mille chants d'amour,

fleurit en rougissant aux histoires de son amant harmonieux: la reine

des jardins, sa reine, sa rose, non courbée par les vents, non glacée

par les neiges, loin des hivers du nord, caressée par les brises de

chaque saison, renvoie, en doux encens vers le ciel, les parfums que lui

a donnés la nature, et embellit, par ses brillantes couleurs et ses

soupirs odorans, ces cieux qui semblent lui sourire. Là brillent maintes

fleurs printannières; maint ombrage invite à l'amour, maintes grottes

invitent au repos, en même tems qu'elles servent d'asile au pirate dont

la barque, cachée sous l'abri protecteur, guette l'arrivée d'une proue

pacifique, jusqu'au moment où la guitare du joyeux marinier[g3] se fait

entendre, et où l'étoile du soir se montre à l'horizon. Alors, voguant

avec leurs rames enveloppées, et protégés par les rochers du rivage, les

voleurs nocturnes fondent sur leur proie, et aux chants de joie font

succéder les plaintifs gémissemens.

Il est étrange que là où la nature s'est plu à répandre ses dons comme

pour le séjour des dieux, et à faire briller tous ses charmes dans ce

paradis enchanté, l'homme amant de la destruction, veuille le changer en

désert, et foule aux pieds, pareil à la brute, ces fleurs qui ne

demandent pas les soins d'une main laborieuse pour croître sur cette

terre féconde, mais qui fleurissent comme pour prévenir les soins de

l'homme, et qui, dans leurs séduisantes caresses, ne veulent--qu'être

épargnées! Il est étrange--que là ou tout est en paix, les passions

triomphent dans leur orgueil, et la rapine étende son cruel et

sanguinaire empire. C'est comme si les démons prévalaient contre les

séraphins glorieux, et, assis sur les trônes célestes, rendaient ces

anges libres héritiers de l'Enfer; aussi douce est cette contrée formée

pour le bonheur, aussi maudits sont les tyrans qui l'oppriment et la

désolent!

Celui qui s'est penché sur--le cadavre d'un être expiré avant que le

premier jour de la mort soit enfui, le premier sombre jour du néant, le

dernier du danger et de la détresse (avant que les doigts dévorans de la

destruction aient effacé les traits où la beauté respire encore), et a

remarqué l'air doux et angélique, l'extase du repos qui est là, les

traits fixes, quoique tendres, qui relèvent la langueur d'une paisible

joue, et--mais pour cet œil triste et voilé qui ne brûle plus, ne sourit

plus, ne pleure plus; pour ce front immobile et froid où l'apathie[g4]

de la mort effraie le cœur désolé de celui qui le contemple, comme s'il

avait le pouvoir de lui faire partager le destin qu'il redoute et dont

il ne peut cependant se détacher: oui! pour ces choses, et ces choses-lÃ

seules, pendant quelques momens--une heure traîtresse,--il pourrait

mettre en doute le pouvoir tyrannique du trépas; tant est beau, tant est

calme, tant est doux, le premier, le dernier, aspect révélé par la

mort[g5]!

Tel est aussi l'aspect de ce rivage: c'est la Grèce; mais la Grèce qui

n'a plus de vie! si froidement douce, si tristement belle, que nous

tressaillons, car l'ame manque là! Son charme est celui de la mort qui

ne disparaît pas entièrement avec le souffle de la vie; mais c'est une

beauté qui a cette fleur sinistre, cette couleur appartenant à la tombe,

dernière et fugitive lueur de l'expression, auréole dorée qui plane sur

une ruine, le rayon d'adieu du sentiment qui n'est plus! étincelle de

cette flamme d'une origine peut-être céleste, qui éclaire encore, mais

qui n'échauffe plus désormais sa terre chérie!

Patrie des braves échappés à l'oubli! dont le sol, depuis les plaines

jusqu'aux cavernes des montagnes, fut l'asile de la liberté, ou le

tombeau de la gloire! temple des héros[loc1]! se peut-il que ce soit lÃ

tout ce qui reste de toi? Approche, esclave timide et rampant; dis, ne

sont-ce pas là tes Thermopyles? Ces ondes bleues qui s'étendent au loin,

ô race dégénérée d'un peuple libre! dis, quelles sont-elles? quels sont

ces rivages? N'est-ce pas le golfe, n'est-ce pas le rocher de Salamine?

Ces lieux célèbres, leur histoire qui n'est pas inconnue au monde, ô

Grecs! levez-vous, et faites-en de nouveau votre patrie! Cherchez parmi

les cendres de vos pères les étincelles du feu divin qui les embrasait;

et celui qui expirera dans le combat ajoutera à leurs noms un nom

terrible qui fera trembler la tyrannie: il laissera à ses fils une

espérance, une renommée pour lesquelles ils mourraient plutôt que de les

livrer au déshonneur; car le combat de la liberté une fois commencé, le

père expirant en lègue le triomphe à son fils, triomphe qui succède

toujours à toutes les défaites. O Grèce! tes pages vivantes en sont

témoins, et attestent la gloire de tes siècles immortels! Tandis que tes

rois enfouis dans l'obscurité poudreuse des âges ont laissé une pyramide

sans nom, tes héros, malgré les ravages du tems qui a renversé la

colonne monumentale de leurs tombes, ont encore un monument plus

imposant, les montagnes de leur terre natale! Là, la muse montre aux

regards des étrangers les tombeaux de ceux qui ne peuvent mourir!--Il

serait trop long de rappeler, et trop pénible de retracer l'histoire et

la description de chaque lieu célèbre, depuis ses tems de splendeur

jusqu'à ses jours de misère: assez--aucun ennemi étranger n'a pu dompter

ton courage, jusqu'à ce qu'il se soit flétri lui-même. Oui! un

abaissement, une dégradation volontaires, ont aplani la route aux

chaînes honteuses de l'esclavage, à la domination des tyrans.

[Note loc1: _Shrine of the mighty_!]

Que peut-il raconter celui qui foule aujourd'hui tes rivages? Aucune

histoire de tes vieux tems, aucun sujet capable d'inspirer à la muse un

essor aussi élevé que celui des jours qui ne sont plus, lorsque l'homme

était digne de ton climat.

Les cœurs nourris dans tes vallées, les ames ardentes qui auraient pu

conduire tes enfans à des actions héroïques et sublimes, rampent, depuis

le berceau jusqu'à la tombe, esclaves--oui! esclaves d'un esclave[g6]!

et sourds, excepté à la voix du crime, couverts de tous les vices qui

souillent l'humanité et font descendre l'homme au-dessous de la brute,

sans avoir même le mérite d'une sauvage vertu, du courage opprimé, mais

indompté d'un homme libre. Ils portent encore dans les ports voisins

leurs ruses proverbiales et leur ancienne astuce. C'est en cela que l'on

reconnaît encore ce Grec subtil; et c'est en cela, en cela seul qu'il a

conservé son ancien renom. En vain, la liberté ferait-elle un appel au

courage pour briser son joug, ou pour relever le cou qui semble

courtiser son esclavage: je cesse de plaindre ces malheurs.

Cependant cette histoire sera une histoire plaintive; et ceux qui

l'entendront croiront sans peine que celui qui l'entendit pour la

première fois en fut touché.

Lointaines, sombres et se projetant sur la mer bleue, les ombres des

rochers font tressaillir, le pêcheur dont elles frappent les regards,

comme la barque d'un pirate des îles ou d'un Maïnote. Craignant pour son

léger caïque, il évite l'anse prochaine et périlleuse; quoique abattu et

harassé par ses travaux, et surchargé de son heureuse pêche, il vogue

lentement, à force de rames, jusqu'à ce que le rivage sûr du port Léone

le reçoive à la lueur délicieuse de l'astre qui embellit de tant de

charmes une nuit orientale.

Quel est celui qui accourt sur un coursier noir, bride abattue, au galop

retentissant comme un tonnerre? Le bruit des fers et les coups de fouet

répétés font retentir les échos des cavernes d'alentour. L'écume qui

couvre les flancs du coursier semble être celle des vagues de l'Océan:

bien que les flots de la mer soient tranquilles et comme abîmés dans le

calme, il n'en est point dans le sein du cavalier; le murmure de la

tempête qui se prépare est encore plus calme que ton cœur, ô jeune

Giaour[g7]! Je ne te connais point, je hais ta race; mais je découvre

dans tes traits quelque chose que le tems ne pourra que fortifier et non

effacer. Quoique jeune et pâle, ce front blême est sillonné par les

passions; quoique tenant fixé vers la terre ton œil farouche, et que tu

passes comme un météore, je vois bien dans toi un de ceux que des fils

d'Othman devraient faire périr ou éloigner de leur demeure.

Loin,--loin,--il fuit, et mes regards étonnés le suivent à peine; et

quoique, semblable à un démon de la nuit, il ait passé et se soit

évanoui à ma vue, son aspect et son maintien ont laissé dans mon ame un

souvenir de trouble et de confusion, et les pas retentissans de son

coursier noir résonnent encore à mon oreille étonnée. Il pique vivement

de l'éperon; il approche de ce rocher escarpé qui projette son ombre sur

l'abîme; il en fait rapidement le tour; il galope sur ses bords. Le

rocher l'eut promptement dérobé à ma vue, car je sentis bien que j'étais

désagréable à celui qui cherchait à éviter tout regard indiscret; et il

n'est pas une étoile qui ne paraisse trop brillante à celui qui

s'échappe à une heure si étrange. Il s'éloigne rapidement; mais avant de

disparaître, il lance un dernier regard en arrêtant un moment son

coursier qui bondit, et respire un moment dans sa course ralentie; un

instant il se dresse sur ses arçons.--Que regarde-t-il dans le bois

d'olivier? Le croissant brille sur la colline; les hautes lampes de la

mosquée brûlent encore: quoique trop éloigné pour entendre le bruit du

lointain tophaïque[g8] répété par l'écho, on aperçoit les éclairs de

chaque joyeuse détonnation, qui prouvent le zèle des religieux

musulmans. Ce soir, le dernier soleil du Ramazan s'est couché; ce soir

commence la fête du Baïram[loc2]; ce soir--mais qui es-tu? qu'as-tu

fait, toi, au vêtement étranger, au front terrible? Que te font ces

jeux, ces fêtes, pour t'arrêter ainsi ou pour fuir?--Il s'arrête

encore.--Quelque frayeur légère se peignait sur son visage; bientôt

l'expression de la haine la remplaça. Elle ne se manifesta point avec la

rougeur subite d'une colère passagère, mais avec une pâleur semblable au

marbre de la tombe, dont la funèbre blancheur augmente encore les

sombres teintes. Son front était penché, son œil avait un éclat vitreux;

il leva son bras avec un mouvement menaçant de fierté, en frappant

rudement de la main, ne sachant s'il devait retourner ou fuir. Impatient

de sentir différer sa fuite rapide, le noir coursier pousse un lourd

hennissement.--La main du cavalier retomba sur la garde de son sabre; ce

hennissement a dissipé sa rêverie, comme le cri du hibou réveille un

homme en sursaut.--L'éperon s'enfonce dans le flanc du coursier; il part

avec la rapidité d'un djerrid[g9] lancé dans les airs par une main

puissante; le rocher est dépassé, et le rivage ne retentit plus de ses

pas rapides; la crête est franchie, on ne voit plus le cimier et le

front altier du chrétien. Ce n'était que pour un instant qu'il avait

contenu l'ardeur de son vigoureux coursier; ce n'était que pour un

instant qu'il s'était arrêté; et tout-à-coup il avait redoublé de

vitesse comme s'il avait été poursuivi par la mort. Mais dans cet

instant, des hivers de souvenirs semblaient avoir passé sur son ame, et

rassemblé, dans cette seconde[loc3] de tems, une vie de peine, un siècle

de crimes. Pour celui qu'agitent l'amour, la haine, ou la crainte, un

tel moment accumule toutes les douleurs passées. Alors

qu'éprouva-t-_il_, l'inconnu, accablé qu'il fut par tout ce qui peut le

plus déchirer le cœur? Cette halte qui décida sa destinée, oh! qui

pourra mesurer sa durée terrible! Quoique, dans les registres du tems,

elle soit comme imperceptible, elle fut une éternité pour sa pensée! car

elle est infinie comme l'espace incommensurable, la pensée que le

sentiment peut embrasser, et qui peut comprendre en lui-même des maux

sans nom, sans espérance, ou sans fin!

[Note loc2: Carême turc.]

[Note loc3: En anglais, _drop_, goutte.]

L'heure est passée; le Giaour est déjà loin; a-t-il fui seul ou succombé

seul? Maudite soit l'heure de son arrivée ou de sa fuite: la

malédiction, pour le péché d'Hassan, a changé un palais en tombeau. Il

vint, le Giaour, il passa comme le simoun[g10], cet avant-coureur de la

désolation et de la mort, sous le souffle dévorant duquel les cyprès

même s'anéantissent;--arbre sombre, et encore triste lorsque les autres

douleurs sont évanouies; seul fidèle aux souvenirs passagers de la mort.

Le coursier a disparu de l'étable déserte; on ne voit plus d'esclaves

dans les salles du palais d'Hassan. L'araignée solitaire couvre les murs

de sa toile grisâtre; la chauve-souris bâtit son nid dans son harem; et

le hibou s'est emparé de la plus haute tour de son château fort: le

dogue sauvage, tourmenté de soif et de faim, hurle sur les bords de ses

bassins desséchés; car le ruisseau a disparu de son lit de marbre, où

maintenant les ronces croissent sur une poussière désolée. Il était beau

jadis de le voir se jouer dans cette enceinte, et chasser la chaleur

étouffante du jour, en faisant jaillir en haut sa rosée d'argent dans

des tourbillons fantastiques, et en répandant dans l'air, et sur le vert

gazon, une délicieuse fraîcheur. Il était doux, quand des étoiles sans

nuages brillaient dans les cieux, de voir des vagues de lumière se

projeter sur ce marbre, d'entendre, la nuit, la mélodie de ces ondes!

L'enfance d'Hassan avait souvent joué sur les bords de cette cascade; et

souvent, sur le sein de sa mère, il s'était endormi au bruit harmonieux

des vagues. La jeunesse d'Hassan avait été souvent bercée, sur ces

bords, par les chants de la beauté; et chaque accord harmonieux semblait

plus harmonieux encore mêlé à la voix d'Hassan. Mais jamais la

vieillesse d'Hassan ne viendra se reposer sur ces bords à la chute du

crépuscule: la source qui alimentait ce ruisseau est tarie.--Le sang qui

échauffait son cœur est versé! Jamais aucune voix humaine ne fera

entendre ici des accens de rage, de regrets ou de plaisir. Les derniers

et tristes sons qu'ait répétés l'écho furent les lamentations funèbres

d'une femme; et _ces sons_ expirèrent dans le silence!--Tout est

muet!--excepté, parfois, la jalousie que le vent agite. Que la tempête,

retentisse, que la pluie tombe par torrens, aucune main ne viendra

désormais fermer les ouvertures de ce château.

Ce serait une joie pour le voyageur de découvrir, sur ces sables

déserts, les pas grossiers d'un homme,--tellement que la voix même de

la douleur réveillât un écho consolateur. Au moins elle lui dirait:

«Tout n'est pas mort en ces lieux, la vie murmure encore, bien qu'elle

soit le soupir d'un seul.--Car de nombreux appartemens dorés étalent

encore ici une splendeur que la solitude semble devoir oublier; dans ce

palais, la destruction a opéré lentement son œuvre dévorante;--mais la

sombre désolation est assise sur le seuil de la porte, que le

fakir[loc4] lui-même n'oserait plus franchir. Là, le derwiche[loc5]

errant ne voudrait pas s'arrêter, car la charité hospitalière n'est plus

là pour le recevoir; l'étranger, harassé de fatigues, ne viendra plus

s'y reposer pour y bénir «le pain et le sel sacré[g11].» La richesse et

la pauvreté passent également aux environs avec la même insouciance; car

la politesse hospitalière et la charité bienveillante ont disparu avec

Hassan, tombé sur les montagnes. Son toit, qui était le refuge de

l'homme, est devenu l'antre affamé du désespoir.

[Note loc4: Moine turc.]

[Note loc5: Moine mendiant.]

L'hôte a fui la salle de festin, et les vassaux leurs travaux

champêtres, depuis que le sabre de l'infidèle a fendu le turban de la

tête d'Hassan[g12].

J'entends un bruit de marche qui approche, mais aucune voix n'arrive Ã

mon oreille. Il s'approche davantage;--je puis distinguer chaque turban,

et chaque ataghan au fourreau d'argent[g13]. Le chef de la troupe se

distingue; c'est un émir à la robe verte[g14]. «Ho! qui es-tu?--Cet

humble _salem_[g15] vous dit que je suis un croyant. Le fardeau que vous

portez avec tant d'attention semble réclamer tous vos soins, et, sans

doute, c'est une précieuse cargaison. Mon humble barque est toute prête

pour la recevoir.

--Tu parles convenablement; démarre ton esquif, et emmène-nous loin de

ce rivage silencieux. Laisse déployée ta voile, et vogue à force de

rames. Au milieu de cette baie entourée de rochers, où les eaux sombres

et emprisonnées dorment dans un calme profond, ta tâche sera

finie.--Nous y sommes.--Tu as ramé à merveille; notre course a été

rapide; cependant c'est le plus long voyage, je pense, qu'un de...»

L'objet mystérieux fut plongé dans les flots, et s'enfonça lentement; la

vague calme roula doucement jusqu'au rivage. Je veillais attentivement

sur ce qui avait été précipité, et il me sembla un instant, par le

mouvement du courant, que quelque chose s'était comme débattu..... ce

n'était qu'un rayon de la lune qui se réfléchissait sur le courant. Je

ne cessai de prêter mon attention à cette scène singulière que lorsque

l'objet qui la causait eut disparu totalement à ma vue, comme une pierre

lancée dans l'onde, qui laisse après elle un tournoiement passager se

rétrécissant de plus en plus, et forme comme une tache blanche, perle

aqueuse qui se moque de l'œil qui la contemple. Tous les secrets sont

ensevelis et dorment sous les ondes, connus seulement des génies de

l'abîme, qui, tremblans dans leurs grottes de corail, n'osent en rien

murmurer aux vagues.

Comme on voit, dans les prairies émaillées du Kachemire, la reine des

papillons[g16] s'élever sur ses ailes de pourpre, en invitant le jeune

enfant à la poursuivre, en le promenant de fleurs en fleurs pendant une

heure inutile et laborieuse; elle le quitte pour s'envoler dans les

airs, en lui laissant le cœur déchiré et les yeux pleins de larmes:

ainsi la beauté se joue du jeune homme échappé de l'enfance, brillante

aussi et volage comme elle: chasse d'espérances et de craintes frivoles,

commencée dans la folie et terminée dans les larmes. Si toutes deux

elles se laissent prendre, le malheur attend la reine des papillons et

la jeune fille; une vie de peines, la perte de la tranquillité; l'une

est le jouet de l'enfant, l'autre, le caprice de l'homme: ce bijou

charmant, recherché avec tant d'ardeur, perd son charme dès qu'il est

obtenu; car chaque attouchement caressant fait disparaître ses plus

brillantes couleurs, jusqu'à ce que charme, couleurs, beauté, étant

évanouis, on le laisse s'envoler ou on l'abandonne sans compassion.

L'aile blessée, ou le cœur déchiré, hélas! dans quel lieu l'une et

l'autre de ces victimes pourront-elles trouver un asile? Celle-ci, avec

son aile abattue, pourra-t-elle voltiger de la rose à la tulipe comme

dans ses jours de liberté? ou la beauté, flétrie dans une heure,

pourra-t-elle retrouver son bonheur et sa joie dans sa retraite

profanée? Non: les insectes joyeux qui passent près de celui qui va

mourir, ne le couvrent jamais de leurs ailes. Les aimables et jeunes

beautés sont compatissantes pour toutes les fautes, excepté pour celles

de leurs semblables; tous les malheurs peuvent attendre d'elles une

larme, excepté la honte d'une sœur abusée.

Le cœur qui se nourrit des remords du crime ressemble au scorpion

environné de flammes, dans un cercle qui se rétrécit à mesure qu'elles

font des progrès. Les flammes resserrent le prisonnier jusqu'à ce que,

consumé intérieurement par mille dards brûlans, et se torturant dans sa

rage, il ne voie plus qu'une seule et triste ressource contre ses

cruelles douleurs: le dard venimeux qu'il conservait pour ses ennemis,

et dont le venin n'avait jamais été vainement lancé; ce dard qui ne

cause qu'une douleur et guérit tous les maux, il le tourne contre

lui-même dans un accès de désespoir: ainsi expire celui qui a l'ame

noire et déchirée de remords[loc6], ou il vit, comme le scorpion,

environné de flammes dévorantes[g17]. Ainsi se ronge celui que le

remords dévore; maudit sur la terre, condamné par le ciel, les ténèbres

sont sur sa tête, et le désespoir à ses pieds; autour de lui est un

cercle de flammes, et dans son sein--la mort!

[Note loc6: _The dark in soul_!]

Le sombre Hassan fuit de son harem, il n'arrête ses regards sur les

charmes d'aucune femme: la chasse inaccoutumée l'occupe uniquement

désormais; et cependant il ne partage aucune joie du chasseur. Hassan

n'était point ainsi habitué à courir dans les bois, lorsque Leïla

habitait son sérail. Leïla ne l'habiterait-elle plus?--c'est ce

qu'Hassan seul pourrait dire. D'étranges rumeurs se sont répandues dans

la ville à ce sujet: on dit que Leïla s'enfuit dans cette soirée où se

coucha le dernier soleil du Ramazan[g18], et où l'éclat d'un million de

feux allumés au sommet des minarets proclamait la fête du Baïram dans

l'immense Orient. Ce fut alors qu'elle s'éloigna comme pour aller au

bain, et qu'elle rendit inutiles et vaines les recherches et la colère

d'Hassan. Dans le déguisement d'un page géorgien, elle avait trompé

l'active surveillance des gardes du palais, et, loin de la tutelle

musulmane, elle est allée s'en venger dans les bras d'un infidèle

Giaour.

Quelque chose de ce récit avait fait naître les soupçons d'Hassan; mais

Leïla paraissait encore si tendre, elle lui paraissait encore si belle,

qu'il eut trop de confiance dans l'esclave dont la trahison méritait la

mort. Ce soir même il s'était rendu à la mosquée, et de-là il était allé

assister à une fête qu'il donnait dans son kiosque. Telle est l'histoire

que racontent ses Nubiens, dont la surveillance aurait dû être plus

active; mais d'autres disent que cette nuit même, à la pâle et

tremblante lumière de Phingari[g19], le Giaour avait été vu seul sur son

coursier d'un noir de jais, galopant à force d'éperons le long du

rivage; il n'emportait en croupe derrière lui aucune jeune fille, aucun

page.

Ce serait vainement que j'essaierais de décrire le charme de l'œil noir

de Leïla; regardez ceux de la gazelle, ils aideront admirablement votre

imagination. Ceux de Leïla étaient aussi larges (ou fendus); aussi

languissamment noirs, mais l'ame s'échappait de chaque étincelle qu'ils

dardaient sous leurs sourcils arqués, aussi brillans que les joyaux de

Giamschid[g20].

Oui, son _ame_ se peignait dans ses regards; notre prophète pourrait-il

dire que cette forme si belle n'était rien qu'une argile brillante? Par

Allah! je répondrais _non_, quand même je serais sur la fameuse arche

d'Al-Sirat[g21] jetée sur la mer de Flamme, avec la perspective du

paradis sous mes yeux, et toutes ses houris qui me feraient signe d'y

entrer. Oh! celui qui a connu l'éclat des yeux de Leïla pourrait-il

ajouter foi à cette partie de sa croyance[g22], qui dit que la femme

n'est que poussière, un jouet sans ame destiné aux caprices sensuels

d'un tyran? Les Muftis, en la contemplant, auraient pu avouer que la

divinité brillait dans ses regards. Les jeunes fleurs pourprées de la

grenade jetaient sur les belles et fraîches couleurs de ses joues un

éclat toujours nouveau[g23]; sa chevelure d'hyacinthe[g24] était

flottante, et, au milieu de ses suivantes qu'elle dominait de toute sa

beauté, elle en laissait descendre les boucles jusqu'au pavé de marbre

sur lequel ses pieds brillaient plus blancs que la neige des montagnes

avant que les nuages qui lui ont donné naissance ne soient tombés sur la

terre, et n'y aient amassé des souillures.

Le jeune cygne s'avance noblement sur la surface de l'onde; ainsi

marchait sur la terre la belle fille de Circassie, l'aimable oiseau du

Franguestan[g25]! Comme le cygne relève sa tête élancée, et frappe

l'onde de ses ailes orgueilleuses, quand un étranger passe sur les bords

de son domaine; ainsi Leïla élevait un cou plus blanc que celui du

cygne:--ainsi, armée de sa beauté, elle eût repoussé avec dignité un

regard indiscret; aussi noble et aussi gracieuse était sa démarche! Son

cœur était aussi tendre pour son compagnon.--Son compagnon, terrible

Hassan, quel était-il? Hélas! ce nom n'était pas fait pour toi! Le

terrible Hassan est parti en voyage, accompagné de vingt vassaux, chacun

armé, comme il convient le mieux à un homme, d'arquebuse et d'ataghan;

le chef les précède, équipé comme pour la guerre: il porte à sa ceinture

le cimeterre teint autrefois du meilleur sang arnaute, quand les

rebelles se révoltèrent, et que peu d'entre eux s'en rétournèrent dans

leurs foyers pour raconter l'histoire de ceux qui étaient tombés dans la

vallée de Parne. Les pistolets qu'il porte à sa ceinture sont ceux dont

un pacha fit autrefois usage, et que maintenant, quoique ornés de

pierreries et bosselés d'or, des voleurs trembleraient même de regarder.

On dit qu'Hassan est allé chercher une fiancée, plus fidèle que celle

qui à abandonné sa couche, l'esclave coupable qui a déserté son harem,

et plus coupable de l'avoir déserté pour un Giaour!

Les derniers rayons du soleil sont descendus sur la colline, et

étincellent dans le courant du ruisseau, dont les ondes fraîches et

limpides reçoivent les bénédictions des montagnards. Ici le négociant

grec, fatigué de ses longues marches, peut trouver ce repos que l'on

chercherait vainement dans les cités où sa demeure est trop voisine de

celle de ses maîtres, ce qui lui inspire de la terreur pour ses secrètes

richesses.--Il peut se soustraire ici à tous les regards. Dans la foule,

c'est un esclave; dans le désert, il est libre; il peut ici souiller

d'un vin défendu la coupe qu'un bon Musulman ne doit jamais vider.

Le premier de la troupe est un Tartare qui se distingue par son manteau

jaune; les soldats le suivent dans un long défilé. Au-dessus d'eux, la

montagne élève un pic où les vautours aiguisent leurs becs avides de

carnage; ils pourront se repaître dans un grand festin avant que

l'aurore du matin ait brillé. En bas, un torrent d'hiver a reculé devant

les rayons brûlans de l'été, et a laissé un lit noir et dépouillé de

verdure, excepté quelques broussailles qui ne naissent que pour périr

aussitôt. Chaque côté, qui forme un sentier, est couvert de débris de

granit raboteux et grisâtre, arrachés par le tems, ou par la foudre des

montagnes, de ces sommets enveloppés des brouillards du ciel; car où est

celui qui a contemplé le pic de Liakura dégagé de ces voiles éternels?

L'émir et sa troupe ont enfin atteint le bois de sapins: «Bismillah

[g26]! le moment du péril est passé, car la plaine se découvre à nos

yeux, et quand nous y serons parvenus, nous piquerons nos chevaux des

éperons.» Ainsi parle le Tchiaous, et à peine a-t-il cessé qu'une balle

siffle sur sa tête. Le Tartare qui conduisait la troupe mord la

poussière! Les cavaliers d'Hassan n'ont que le tems de saisir la bride

et de descendre promptement de cheval; mais trois d'entre eux n'y

rémonteront plus; l'ennemi qui porte, les blessures mortelles est

invisible; le moribond demande en vain vengeance. Le poignard hors du

fourreau, la carabine à la main, quelques-uns d'entre eux restés sur

leurs coursiers se penchent pour éviter lès balles, à moitié protégés

par leur monture; d'autres fuient derrière le rocher le plus voisin qui

les défend des coups invisibles, ne voulant point rester exposés à périr

par les flèches d'ennemis inconnus qui n'osent pas quitter leur retraite

sûre des rochers. Le sévère Hassan dédaigne seul de descendre de son

cheval, et poursuit sa course jusqu'à ce qu'une décharge de carabines

l'avertît trop sûrement que le clan de brigands s'est emparé de la seule

issue qui pouvait laisser échapper leur proie.

Alors sa moustache[g27] se recourbe avec colère, et son œil étincelle

d'un fier courroux: «Quoique les balles sifflent de toutes parts,

dit-il, j'ai échappé à une, heure plus sanglante que celle-ci.» Dans cet

instant l'ennemi quitte son embuscade et crie aux vassaux d'Hassan de se

rendre. Mais le front d'Hàssan et un mot terrible sont plus redoutés que

le sabre ennemi. Aucun homme de la troupe ne rendra sa carabine ou son

ataghan, et n'élèvera le lâche cri: Amaun[g28]! Les ennemis apparaissent

plus nombreux, s'approchent de plus en plus, et, débusquant du bois,

arrivent ceux qui se plaisent dans les charges avancées. Quel est celui

qui les commande armé d'un fer étranger et étincelant dans sa main

puissante? «C'est lui! c'est lui! je le connais maintenant; je le

reconnais à son front pâle, je le reconnais à cet œil méchant[g29], qui

favorise ses envieuses trahisons; je le reconnais à son noir coursier,

quoique déguisé sous un costume d'Arnaute; apostat de sa propre et vile

croyance, ce titre ne le sauvera pas de la mort. C'est lui! rencontre

heureuse et désirée! Perds l'amour de Leïla, maudit Giaour!»

Comme un fleuve se précipite dans l'océan, en roulant ses eaux

écumantes; comme lés vagues de la mer se soulèvent en colonnes azurées

pour repousser au loin avec orgueil le courant qui lutte avec ses ondes

écumantes; tandis que l'abîme tournoyant, et les vagues qui se brisent,

soulevées par le vent impétueux de l'hiver, s'épuisent en terribles

mugissemens, et qu'à travers l'écume blanchâtre, le fracas du tonnerre,

les éclairs des ondes reluisent d'une blancheur effrayante sur le

rivage, qu'ils brillent et se brisent sous la rame; ainsi, comme le

fleuve et l'océan se rencontrent avec des vagues qui sont en fureur de

se mêler;--ainsi se joignent deux troupes qu'une même haine, un même

destin, une même fureur anime. Le cliquetis des sabres qui se heurtent,

les cris de guerre qui frappent l'oreille épouvantée, les détonnations

retentissantes, le bruit de la mêlée, de la fusillade, les gémissemens

des mourans sont répétés par l'écho de la vallée plus accoutumée aux

refrains du pasteur. Quoique peu nombreux,--les combattans se livrent

une lutte acharnée, car aucun n'épargne la vie d'un autre, aucun ne

demande grâce pour la sienne! Ah! deux jeunes cœurs peuvent se presser

avec amour, pour recevoir et partager leurs caresses; mais l'amour

lui-même ne pourrait jamais avoir, pour tout ce que la beauté soupire

d'accorder, des palpitations la moitié aussi vives que la haine en

inspire au dernier embrassement de deux ennemis, lorsque, se saisissant

dans le combat, ils plient leurs bras qui ne lâcheront plus leur proie.

Les amis se rencontrent pour se séparer; l'amour rit au mot de fidélité;

de vrais ennemis, une fois rencontrés, sont unis jusqu'à la mort!

Avec un sabre brisé jusqu'à la garde, et dégouttant encore du sang qu'il

a répandu, resté cependant dans la main puissante qui promenait partout

cette arme infidèle; son turban roulé par terre derrière lui, et coupé

dans ses plis les plus épais; sa robe flottante déchirée par le

cimeterre, et rougie comme ces nuages du matin qui, bigarres d'un rouge

noir, annoncent par de funestes présages que la journée aura une fin

orageuse; une tache de sang sur chaque buisson qui porte un lambeau de

son palampore[g30]; sa poitrine couverte d'innombrables blessures, son

dos couché sur la terre, son visage tourné vers le ciel, Hassan tombé

repose!--Son œil encore ouvert est fixé menaçant sur son ennemi, comme

si l'heure qui a scellé sa destinée eût laissé survivre sa haine

inextinguible; et sur lui est penché cet ennemi avec un front aussi

sombre que celui qui gît par terre ensanglanté--.

«Oui, Leïla sommeille sous les vagues; mais cette terre sera un tombeau

plus sanglant: l'esprit de Leïla a guidé le fer qui a appris à ce cœur

félon ce que c'est que ses atteintes. Il a appelé le prophète, mais son

pouvoir fut vain contre le Giaour vengeur; il a invoqué Allah--mais ce

mot s'est élevé inexaucé ou inentendu. Oh! sot païen! la prière de Leïla

n'aurait pas été écoutée, et la tienne serait ici exaucée? J'ai ménagé

mon tems, je me suis ligué avec ces hommes pour saisir le traître à son

tour: ma vengeance est assouvie, l'œuvre est consommée; je pars--mais je

pars seul.»

On entend tinter les clochettes des chameaux dans leurs pâturages. La

mère d'Hassan regarde inquiète du haut de ses jalousies,--elle voit la

rosée du soir qui couvre sous ses yeux, de ses perles étincelantes, le

vert pâturage; elle voit les étoiles qui ne brillent plus que d'un pâle

éclat. «C'est l'aurore, dit-elle.--Hassan avec sa troupe ne doit pas

être éloigné.»

Elle ne peut demeurer dans le bosquet du jardin, mais elle regarde Ã

travers les créneaux de sa tour la plus élevée.

«Pourquoi ne vient-il pas? Ses coursiers sont d'une race vigoureuse et

choisie, ils ne craignent pas les chaleurs de l'été. Pourquoi le fiancé

n'envoie-t-il pas le présent promis? Son cœur est-il plus froid, ou son

cheval de Barbarie moins agile? Oh! reproche non mérité! voilà un

Tartare qui a déjà gagné le sommet de la plus proche montagne, et il

descend avec précaution le penchant escarpé: il est maintenant dans la

vallée; il porte le présent sur les arçons de sa selle.--Que son cheval

me paraît marcher lentement! Mes largesses sauront bien récompenser sa

vitesse et les fatigues de sa route.»

Le Tartare est descendu de cheval à la porte du château; mais à peine

peut-il soutenir son corps chancelant: son visage basané porte

l'expression de la détresse; mais c'est peut-être l'effet de la fatigue:

son vêtement est souillé de sang; mais c'est peut-être celui de son

cheval fatigué de l'éperon: il tire de dessous son manteau le

présent.--Ange de la mort! c'est le cimier brisé d'Hassan! son calpac

déchiré[g31]--son caftan ensanglanté.--«Madame, ton fils a épousé une

fatale fiancée; ils m'ont épargné, mais non par pitié, mais pour

t'apporter ce présent ensanglanté. Paix au brave! dont le sang est

versé: malheur au Giaour! c'est lui qui l'a tué.»

Un turban sculpté[g32] sur une pierre brute, une colonne que les ronces

couvrent de leurs épines, où l'on peut lire à peine maintenant le vers

du Koran qui déplore la mort du défunt, indiquent le lieu où Hassan est

tombé victime dans le vallon solitaire. Il dort là comme un fidèle

Osmanli, aussi bien que s'il avait été fléchir le genou à la Mecque,

aussi bien que s'il eût repoussé avec dédain le vin défendu, ou prié la

face tournée vers le tombeau saint, au cri solennel d'_Allah hu_[g33]!

Cependant il est mort par la main d'un étranger, au sein de sa terre

natale; cependant il est mort les armes à la main, et il n'a pas été

vengé, du moins par le sang de son ennemi: mais les vierges impatientes

du paradis l'invitent déjà à leur demeure, et le cil noir des yeux des

houris lui sourira à jamais. Elles s'avancent--elles agitent leurs

voiles bleus[g34], et saluent le brave avec un baiser! Celui qui est

tombé dans la bataille contre un Giaour est le plus digne de leurs

faveurs immortelles.

Mais toi, faux infidèle! tu seras livré à la faux vengeresse de

Monkir[g35], et tu n'échapperas à ses tourmens que pour errer autour du

trône perdu d'Eblis[g36]. Un feu dévorant, inextinguible, t'entourera,

te consumera, te dévorera le cœur. Aucune oreille ne peut entendre,

aucune langue ne peut dire les tortures de cet enfer intérieur! Mais

d'abord, envoyé sur la terre comme un vampire[g37], ton cadavre sera

arraché de sa tombe. Alors tu hanteras comme un fantôme ton lieu natal,

et tu suceras le sang de toute ta race. Là, à l'heure de minuit, tu

tariras la source de la vie de ta fille, de ta sœur, de ta femme.

Cependant tu assisteras avec dégoût au banquet où, malgré toi, tu devras

te nourrir de ton livide et vivant cadavre; tes victimes, avant

d'expirer, reconnaîtront un démon dans leur père, et comme elles te

maudiront, tu les maudiras, et ces jeunes fleurs, tes filles, seront

flétries sur leur tige. Mais une d'elles doit surtout mourir pour expier

ton crime, la plus jeune, la plus aimée de toutes, qui te bénira, en

t'appelant du nom de père,--Ce nom déchirera ton cœur! Cependant, tu

devras achever ton œuvre sanglante, et voir s'effacer sur sa joue le

dernier coloris de la vie; s'éteindre de son œil la dernière étincelle,

et contempler le dernier regard vitreux qui se glacera sur son teint

livide. Alors, d'une main impie, tu arracheras les tresses de sa

chevelure dorée; chevelure dont une boucle enlevée pendant sa vie eût

été portée comme un gage de la plus tendre affection. Mais maintenant tu

l'emportes, souvenir de ton affreuse agonie! Humectée de ton meilleur

sang, elle s'échappera [g38] de tes dents grinçantes et de ta lèvre

hideuse. Alors, retourne, en arpentant, à ton noir tombeau, va--et

livre-toi à tes hideuses frénésies avec les Afres et les Goules, jusqu'Ã

ce qu'ils fuient d'horreur loin du spectre encore plus maudit qu'eux.

«Comment nommez-vous ce caloyer que j'aperçois seul là-bas? J'ai déjÃ

entrevu ses traits dans mon pays natal, il y a nombre d'années: j'errais

sur le rivage solitaire de la mer; je le vis pressant les flancs de son

coursier rapide, qui semblait favoriser les vœux de son cavalier. Je

n'ai vu qu'une fois ce visage, mais il était alors si empreint d'une

douleur intime, que je n'ai pas eu besoin de le voir une seconde fois

pour le reconnaître. Aujourd'hui, il respire la même douleur sombre,

comme si la mort était imprimée sur son front.

--Il y aura six ans d'écoulés cet été, depuis qu'il est venu parmi nos

frères. Il trouve du soulagement, sans doute, à habiter ici pour expier

quelque crime sombre[loc7] qu'il ne veut pas nommer; mais, jamais Ã

notre prière du soir, jamais devant le tribunal de la confession, il ne

fléchit le genou; il se soucie peu de voir s'élever l'encens ou les

hymnes vers les cieux; mais il vit seul dans sa cellule; sa foi et sa

famille nous sont également inconnues.

[Note loc7: Dark deed.]

»Il est venu des contrées payennes en traversant la mer et en se rendant

ici de la côte. Cependant, il ne semble pas appartenir à la race

musulmane, car son visage indique un chrétien. Je le croirais quelque

renégat égaré, et repentant de son apostasie, s'il ne fuyait pas notre

saint temple, s'il ne refusait pas de goûter notre pain et notre vin

consacrés. Il a fait de grandes largesses à notre couvent, et il a ainsi

captivé ta faveur de notre abbé. Mais si j'étais prieur, je ne

souffrirais pas un jour de plus la présence parmi nous d'un tel

étranger, ou il serait condamné à habiter pour toujours notre cellule

pénitentiaire. Il parle souvent dans ses visions d'une jeune fille

précipitée dans la mer, de cliquetis de sabres, d'ennemis mis en fuite,

d'outrages vengés, de musulman expirant. On l'a vu, debout sur ce roc

escarpé, se livrer à des accès de délire, comme à l'apparition d'une

main sanglante, fraîchement séparée de son corps, visible pour lui seul,

lui montrant le lieu de sa tombe, et l'invitant à se précipiter dans les

vagues.

»Sombre et non terrestre est le regard sourcilleux qui brille sous son

noir capuchon. L'éclair de cet œil mobile révèle trop bien des jours qui

ne sont plus. La couleur de ses traits, quoique changeante, est

insaisissable: souvent son regard fait repentir celui qui l'observe de

sa témérité; car il possède cet ascendant irrésistible et sans nom qui

parle, mais que l'on ne peut définir; esprit indompté et fier qui impose

par son influence puissante; et comme l'oiseau agite en frémissant ses

ailes, sans pouvoir fuir le serpent qui l'aspire, ceux sur lesquels

tombe le regard de cet homme sont comme frappés de consomption, et ne

peuvent fuir son prestige magique.

»Le moine intimidé, qui se trouve seul sur son passage, s'empresse de

s'éloigner, comme si cet œil et ce sourire amer transmettaient aux

autres la crainte et la déception. Cet homme ne descend pas souvent Ã

sourire, et, quand il sourit, il est triste de voir que c'est seulement

par moquerie de la misère. Comme cette pâle lèvre se renfle et frémit!

Bientôt elle devient plus immobile que jamais, comme si la douleur ou le

dédain lui défendaient de sourire de nouveau. Que n'en est-il ainsi!--Un

sourire si horrible ne peut jamais être l'expression d'une joie pure;

mais il serait encore plus triste de rechercher quels furent autrefois

les sentimens qui se manifestèrent sur ces traits: le tems n'en a pas

encore fixé les rides, mais il y a confondu ensemble quelque chose de

noble et de criminel: ses traits, qui ont encore conservé de la

fraîcheur, indiquent une ame que les crimes dans lesquels elle s'est

plongée n'ont pas entièrement dégradée. La foule vulgaire ne voit dans

cet homme que l'aspect sinistre d'un coupable poursuivi par

l'accomplissement de sa réprobation. L'observateur attentif peut

reconnaître dans cet étranger une ame noble et une haute naissance:

hélas! quoique ces dons précieux que la douleur a rendus

méconnaissables, et que le vice a souillés, lui aient été accordés en

vain, ce n'est pas un être vulgaire celai qui en a été favorisé; et

cependant c'est presque avec effroi que le regard s'arrête sur lui. La

chaumière dont le toit est tombé, qui n'offre plus que des ruinés,

attire à peine l'attention du passant: la tour que la guerre ou la

tempête a renversée, tant qu'il lui reste quelques créneaux, demande et

obtient un regard de l'étranger. Chaque arche tapissée d'ifs, chaque

colonne solitaire plaident fièrement pour ses gloires passées!

»Sa robe flottante dont les larges plis l'enveloppent balaie la

poussière, tandis qu'il s'avance dans l'enceinte du temple parsemée de

colonnes. Il est aperçu avec terreur, lui qui contemple d'un air sombre

les cérémonies qui sanctifient l'enceinte sacrée. Mais lorsque l'hymne

religieux ébranle le chœur, que les moines s'agenouillent, lui se

retirer et on voit son ombre errer sous ce portique qu'éclaire une lampe

isolée et vacillante; c'est là qu'il attend la fin des cérémonies--et

écoute la prière, sans jamais en murmurer une seule. Regardez:--près de

ce mur à moitié éclairé, le voilà qui rejette en arrière son capuchon;

ses noirs cheveux tombent en désordre et recouvrent son front pâle,

comme si là Gorgone avait arraché de sa tête ses plus noirs serpens, et

qu'elle les eût jetés sur le front terrible de cet étranger; car il

décline les règles du couvent, et laisse croître cette chevelure impie:

mais il porte toujours la robe de notre ordre. Ce n'est point par piété,

mais par orgueil, qu'il donne des richesses à un couvent qui n'a jamais

entendu de lui ni vœux ni même une parole.

»Mais!--remarquez, tandis que l'harmonie fait retentir des hymnes de

louange vers les cieux, remarquez cette joue livide, cette attitude

immobile mêlée de défi et de désespoir! Saint François! éloigne cet

homme de l'autel! Autrement nous pouvons craindre que la colère divine

ne se manifeste par quelques signes terribles. Si jamais un mauvais ange

a revêtu la forme d'un mortel, telle a été celle qu'il a choisie. Par

toutes mes espérances dans la miséricorde divine, de tels regards

n'appartiennent ni à la terre ni au ciel!»

Les cœurs tendres sont facilement portés à l'amour; mais trop timides

pour partager ses peines, trop faibles pour attendre ou braver le

désespoir, de tels cœurs ne sont jamais à lui tout entiers. Les cœurs

plus durs seuls peuvent ressentir des blessures que le tems ne peut

jamais cicatriser.

Le métal brut de la mine doit être passé par le feu avant de briller par

son poli; plongé dans la fournaise ardente, il se plie et se fond--mais

sans changer sa nature. Alors, façonné pour tes besoins, ou au gré de

tes désirs, il servira à te dépendre où à donner la mort; cuirasse pour

ton heure de danger, ou lame pour percer ton ennemi. Mais s'il porte la

forme d'un poignard, que ceux qui aiguisent son tranchant prennent

garde! Ainsi le feu des passions et l'art séducteur d'une femme peuvent

amollir et façonner le cœur le plus dur; ce sont ces deux choses qui lui

donnent sa forme, et ce qu'elles l'ont fait, c'est pour toujours, car il

se briserait--plutôt que de se plier de nouveau.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 05 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 1 / 24 段