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de France (BnF/Gallica)
ÅUVRES COMPLÃTES
DE
LORD BYRON,
AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,
COMPRENANT
SES MÃMOIRES PUBLIÃS PAR THOMAS MOORE,
ET ORNÃES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.
_Traduction nouvelle_
PAR M. PAULIN PARIS,
DE LA BIBLIOTHÃQUE DU ROI.
TOME CINQUIÃME.
_Paris_
DONDEY-DUPRÃ PÃRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÃDITEURS,
RUE SAINT-LOUIS, N° 46,
ET RUE RICHELIEU, N° 47 _bis_.
1831.
LE GIAOUR,
FRAGMENT D'UNE
HISTOIRE TURQUE.
_One fatal remembrance--one sorrow that throws
Its bleak shade alike o'er our joys and our woes--
To which life nothing darker nor brighter can bring,
For which joy hath no balm--and affliction no sting_.
(MOORE.)
Un fatal souvenir,--un chagrin qui jette son ombre noire sur nos joies
comme sur nos douleurs,--auquel la vie ne peut rien apporter de plus
sombre ni de plus brillant, pour lequel la joie n'a pas de charme--et
l'affliction pas d'amertume.
A
SAMUEL ROGERS, ESQ.
Comme une légère, mais très-sincère marque d'admiration pour son génie,
de vénération pour son caractère, et de gratitude pour son amitié,
CETTE PRODUCTION EST DÃDIÃE
Par son obligé et affectionné serviteur,
BYRON.
AVERTISSEMENT.
L'histoire qu'offrent ces fragmens décousus est fondée sur des
circonstances moins communes maintenant dans l'Orient qu'autrefois, soit
parce que les femmes y sont plus circonspectes que dans les _vieux
tems_, soit parce que les chrétiens sont plus heureux ou moins
entreprenans. L'histoire, lorsqu'elle était complète, contenait les
aventures d'une femme esclave, qui fut jetée dans la mer, à la manière
des Turcs, pour infidélité, et vengée par un jeune Vénitien, son amant,
dans le tems que les Sept Iles étaient possédées par la république de
Venise, peu de tems après que les Arnautes eurent été chassés de la
Morée qu'ils avaient ravagée après l'invasion russe. La désertion des
Maïnotes, à qui le pillage de Misitra avait été refusé, fit abandonner
cette entreprise, et causa le ravage de la Morée, durant lequel la
cruauté exercée de part et d'autre est restée sans exemple, même dans
les annales des Croyans.
LE GIAOUR.
Aucun souffle d'air léger pour rider la surface des flots qui se
déroulent sous le tombeau de l'Athénien; ce tombeau[g1] qui,
apparaissant sur le rocher, salue le premier le navire rentrant dans le
port, en dominant la contrée qu'il sauva en vain: quand un semblable
héros, reparaîtra-t-il sur la terre?
Beau climat! où chaque saison sourit avec amour sur ces îles fortunées
qui, vues des hauteurs du lointain Colonna, réjouissent le cÅur ému par
ce délicieux spectacle, et prêtent un charme à la solitude. Là ,
gracieusement ondulée, la surface de l'Océan réfléchit les teintes des
pics nombreux dont l'image est reproduite par les vagues souriantes qui
baignent ces Ãdens de l'Orient; et si parfois une brise passagère vient
à rompre le cristal des flots, ou détache une fleur des arbres du
rivage, qu'il est ravissant chaque souffle d'air qui réveille et emporte
avec lui les plus doux parfums! Car c'est là --sur les collines ou dans
les vallées, que la rose, sultane du rossignol[g2], la vierge pour
laquelle il fait entendre sa mélodie et ses mille chants d'amour,
fleurit en rougissant aux histoires de son amant harmonieux: la reine
des jardins, sa reine, sa rose, non courbée par les vents, non glacée
par les neiges, loin des hivers du nord, caressée par les brises de
chaque saison, renvoie, en doux encens vers le ciel, les parfums que lui
a donnés la nature, et embellit, par ses brillantes couleurs et ses
soupirs odorans, ces cieux qui semblent lui sourire. LÃ brillent maintes
fleurs printannières; maint ombrage invite à l'amour, maintes grottes
invitent au repos, en même tems qu'elles servent d'asile au pirate dont
la barque, cachée sous l'abri protecteur, guette l'arrivée d'une proue
pacifique, jusqu'au moment où la guitare du joyeux marinier[g3] se fait
entendre, et où l'étoile du soir se montre à l'horizon. Alors, voguant
avec leurs rames enveloppées, et protégés par les rochers du rivage, les
voleurs nocturnes fondent sur leur proie, et aux chants de joie font
succéder les plaintifs gémissemens.
Il est étrange que là où la nature s'est plu à répandre ses dons comme
pour le séjour des dieux, et à faire briller tous ses charmes dans ce
paradis enchanté, l'homme amant de la destruction, veuille le changer en
désert, et foule aux pieds, pareil à la brute, ces fleurs qui ne
demandent pas les soins d'une main laborieuse pour croître sur cette
terre féconde, mais qui fleurissent comme pour prévenir les soins de
l'homme, et qui, dans leurs séduisantes caresses, ne veulent--qu'être
épargnées! Il est étrange--que là ou tout est en paix, les passions
triomphent dans leur orgueil, et la rapine étende son cruel et
sanguinaire empire. C'est comme si les démons prévalaient contre les
séraphins glorieux, et, assis sur les trônes célestes, rendaient ces
anges libres héritiers de l'Enfer; aussi douce est cette contrée formée
pour le bonheur, aussi maudits sont les tyrans qui l'oppriment et la
désolent!
Celui qui s'est penché sur--le cadavre d'un être expiré avant que le
premier jour de la mort soit enfui, le premier sombre jour du néant, le
dernier du danger et de la détresse (avant que les doigts dévorans de la
destruction aient effacé les traits où la beauté respire encore), et a
remarqué l'air doux et angélique, l'extase du repos qui est là , les
traits fixes, quoique tendres, qui relèvent la langueur d'une paisible
joue, et--mais pour cet Åil triste et voilé qui ne brûle plus, ne sourit
plus, ne pleure plus; pour ce front immobile et froid où l'apathie[g4]
de la mort effraie le cÅur désolé de celui qui le contemple, comme s'il
avait le pouvoir de lui faire partager le destin qu'il redoute et dont
il ne peut cependant se détacher: oui! pour ces choses, et ces choses-lÃ
seules, pendant quelques momens--une heure traîtresse,--il pourrait
mettre en doute le pouvoir tyrannique du trépas; tant est beau, tant est
calme, tant est doux, le premier, le dernier, aspect révélé par la
mort[g5]!
Tel est aussi l'aspect de ce rivage: c'est la Grèce; mais la Grèce qui
n'a plus de vie! si froidement douce, si tristement belle, que nous
tressaillons, car l'ame manque là ! Son charme est celui de la mort qui
ne disparaît pas entièrement avec le souffle de la vie; mais c'est une
beauté qui a cette fleur sinistre, cette couleur appartenant à la tombe,
dernière et fugitive lueur de l'expression, auréole dorée qui plane sur
une ruine, le rayon d'adieu du sentiment qui n'est plus! étincelle de
cette flamme d'une origine peut-être céleste, qui éclaire encore, mais
qui n'échauffe plus désormais sa terre chérie!
Patrie des braves échappés à l'oubli! dont le sol, depuis les plaines
jusqu'aux cavernes des montagnes, fut l'asile de la liberté, ou le
tombeau de la gloire! temple des héros[loc1]! se peut-il que ce soit lÃ
tout ce qui reste de toi? Approche, esclave timide et rampant; dis, ne
sont-ce pas là tes Thermopyles? Ces ondes bleues qui s'étendent au loin,
ô race dégénérée d'un peuple libre! dis, quelles sont-elles? quels sont
ces rivages? N'est-ce pas le golfe, n'est-ce pas le rocher de Salamine?
Ces lieux célèbres, leur histoire qui n'est pas inconnue au monde, ô
Grecs! levez-vous, et faites-en de nouveau votre patrie! Cherchez parmi
les cendres de vos pères les étincelles du feu divin qui les embrasait;
et celui qui expirera dans le combat ajoutera à leurs noms un nom
terrible qui fera trembler la tyrannie: il laissera à ses fils une
espérance, une renommée pour lesquelles ils mourraient plutôt que de les
livrer au déshonneur; car le combat de la liberté une fois commencé, le
père expirant en lègue le triomphe à son fils, triomphe qui succède
toujours à toutes les défaites. O Grèce! tes pages vivantes en sont
témoins, et attestent la gloire de tes siècles immortels! Tandis que tes
rois enfouis dans l'obscurité poudreuse des âges ont laissé une pyramide
sans nom, tes héros, malgré les ravages du tems qui a renversé la
colonne monumentale de leurs tombes, ont encore un monument plus
imposant, les montagnes de leur terre natale! LÃ , la muse montre aux
regards des étrangers les tombeaux de ceux qui ne peuvent mourir!--Il
serait trop long de rappeler, et trop pénible de retracer l'histoire et
la description de chaque lieu célèbre, depuis ses tems de splendeur
jusqu'à ses jours de misère: assez--aucun ennemi étranger n'a pu dompter
ton courage, jusqu'à ce qu'il se soit flétri lui-même. Oui! un
abaissement, une dégradation volontaires, ont aplani la route aux
chaînes honteuses de l'esclavage, à la domination des tyrans.
[Note loc1: _Shrine of the mighty_!]
Que peut-il raconter celui qui foule aujourd'hui tes rivages? Aucune
histoire de tes vieux tems, aucun sujet capable d'inspirer à la muse un
essor aussi élevé que celui des jours qui ne sont plus, lorsque l'homme
était digne de ton climat.
Les cÅurs nourris dans tes vallées, les ames ardentes qui auraient pu
conduire tes enfans à des actions héroïques et sublimes, rampent, depuis
le berceau jusqu'Ã la tombe, esclaves--oui! esclaves d'un esclave[g6]!
et sourds, excepté à la voix du crime, couverts de tous les vices qui
souillent l'humanité et font descendre l'homme au-dessous de la brute,
sans avoir même le mérite d'une sauvage vertu, du courage opprimé, mais
indompté d'un homme libre. Ils portent encore dans les ports voisins
leurs ruses proverbiales et leur ancienne astuce. C'est en cela que l'on
reconnaît encore ce Grec subtil; et c'est en cela, en cela seul qu'il a
conservé son ancien renom. En vain, la liberté ferait-elle un appel au
courage pour briser son joug, ou pour relever le cou qui semble
courtiser son esclavage: je cesse de plaindre ces malheurs.
Cependant cette histoire sera une histoire plaintive; et ceux qui
l'entendront croiront sans peine que celui qui l'entendit pour la
première fois en fut touché.
Lointaines, sombres et se projetant sur la mer bleue, les ombres des
rochers font tressaillir, le pêcheur dont elles frappent les regards,
comme la barque d'un pirate des îles ou d'un Maïnote. Craignant pour son
léger caïque, il évite l'anse prochaine et périlleuse; quoique abattu et
harassé par ses travaux, et surchargé de son heureuse pêche, il vogue
lentement, à force de rames, jusqu'à ce que le rivage sûr du port Léone
le reçoive à la lueur délicieuse de l'astre qui embellit de tant de
charmes une nuit orientale.
Quel est celui qui accourt sur un coursier noir, bride abattue, au galop
retentissant comme un tonnerre? Le bruit des fers et les coups de fouet
répétés font retentir les échos des cavernes d'alentour. L'écume qui
couvre les flancs du coursier semble être celle des vagues de l'Océan:
bien que les flots de la mer soient tranquilles et comme abîmés dans le
calme, il n'en est point dans le sein du cavalier; le murmure de la
tempête qui se prépare est encore plus calme que ton cÅur, ô jeune
Giaour[g7]! Je ne te connais point, je hais ta race; mais je découvre
dans tes traits quelque chose que le tems ne pourra que fortifier et non
effacer. Quoique jeune et pâle, ce front blême est sillonné par les
passions; quoique tenant fixé vers la terre ton Åil farouche, et que tu
passes comme un météore, je vois bien dans toi un de ceux que des fils
d'Othman devraient faire périr ou éloigner de leur demeure.
Loin,--loin,--il fuit, et mes regards étonnés le suivent à peine; et
quoique, semblable à un démon de la nuit, il ait passé et se soit
évanoui à ma vue, son aspect et son maintien ont laissé dans mon ame un
souvenir de trouble et de confusion, et les pas retentissans de son
coursier noir résonnent encore à mon oreille étonnée. Il pique vivement
de l'éperon; il approche de ce rocher escarpé qui projette son ombre sur
l'abîme; il en fait rapidement le tour; il galope sur ses bords. Le
rocher l'eut promptement dérobé à ma vue, car je sentis bien que j'étais
désagréable à celui qui cherchait à éviter tout regard indiscret; et il
n'est pas une étoile qui ne paraisse trop brillante à celui qui
s'échappe à une heure si étrange. Il s'éloigne rapidement; mais avant de
disparaître, il lance un dernier regard en arrêtant un moment son
coursier qui bondit, et respire un moment dans sa course ralentie; un
instant il se dresse sur ses arçons.--Que regarde-t-il dans le bois
d'olivier? Le croissant brille sur la colline; les hautes lampes de la
mosquée brûlent encore: quoique trop éloigné pour entendre le bruit du
lointain tophaïque[g8] répété par l'écho, on aperçoit les éclairs de
chaque joyeuse détonnation, qui prouvent le zèle des religieux
musulmans. Ce soir, le dernier soleil du Ramazan s'est couché; ce soir
commence la fête du Baïram[loc2]; ce soir--mais qui es-tu? qu'as-tu
fait, toi, au vêtement étranger, au front terrible? Que te font ces
jeux, ces fêtes, pour t'arrêter ainsi ou pour fuir?--Il s'arrête
encore.--Quelque frayeur légère se peignait sur son visage; bientôt
l'expression de la haine la remplaça. Elle ne se manifesta point avec la
rougeur subite d'une colère passagère, mais avec une pâleur semblable au
marbre de la tombe, dont la funèbre blancheur augmente encore les
sombres teintes. Son front était penché, son Åil avait un éclat vitreux;
il leva son bras avec un mouvement menaçant de fierté, en frappant
rudement de la main, ne sachant s'il devait retourner ou fuir. Impatient
de sentir différer sa fuite rapide, le noir coursier pousse un lourd
hennissement.--La main du cavalier retomba sur la garde de son sabre; ce
hennissement a dissipé sa rêverie, comme le cri du hibou réveille un
homme en sursaut.--L'éperon s'enfonce dans le flanc du coursier; il part
avec la rapidité d'un djerrid[g9] lancé dans les airs par une main
puissante; le rocher est dépassé, et le rivage ne retentit plus de ses
pas rapides; la crête est franchie, on ne voit plus le cimier et le
front altier du chrétien. Ce n'était que pour un instant qu'il avait
contenu l'ardeur de son vigoureux coursier; ce n'était que pour un
instant qu'il s'était arrêté; et tout-à -coup il avait redoublé de
vitesse comme s'il avait été poursuivi par la mort. Mais dans cet
instant, des hivers de souvenirs semblaient avoir passé sur son ame, et
rassemblé, dans cette seconde[loc3] de tems, une vie de peine, un siècle
de crimes. Pour celui qu'agitent l'amour, la haine, ou la crainte, un
tel moment accumule toutes les douleurs passées. Alors
qu'éprouva-t-_il_, l'inconnu, accablé qu'il fut par tout ce qui peut le
plus déchirer le cÅur? Cette halte qui décida sa destinée, oh! qui
pourra mesurer sa durée terrible! Quoique, dans les registres du tems,
elle soit comme imperceptible, elle fut une éternité pour sa pensée! car
elle est infinie comme l'espace incommensurable, la pensée que le
sentiment peut embrasser, et qui peut comprendre en lui-même des maux
sans nom, sans espérance, ou sans fin!
[Note loc2: Carême turc.]
[Note loc3: En anglais, _drop_, goutte.]
L'heure est passée; le Giaour est déjà loin; a-t-il fui seul ou succombé
seul? Maudite soit l'heure de son arrivée ou de sa fuite: la
malédiction, pour le péché d'Hassan, a changé un palais en tombeau. Il
vint, le Giaour, il passa comme le simoun[g10], cet avant-coureur de la
désolation et de la mort, sous le souffle dévorant duquel les cyprès
même s'anéantissent;--arbre sombre, et encore triste lorsque les autres
douleurs sont évanouies; seul fidèle aux souvenirs passagers de la mort.
Le coursier a disparu de l'étable déserte; on ne voit plus d'esclaves
dans les salles du palais d'Hassan. L'araignée solitaire couvre les murs
de sa toile grisâtre; la chauve-souris bâtit son nid dans son harem; et
le hibou s'est emparé de la plus haute tour de son château fort: le
dogue sauvage, tourmenté de soif et de faim, hurle sur les bords de ses
bassins desséchés; car le ruisseau a disparu de son lit de marbre, où
maintenant les ronces croissent sur une poussière désolée. Il était beau
jadis de le voir se jouer dans cette enceinte, et chasser la chaleur
étouffante du jour, en faisant jaillir en haut sa rosée d'argent dans
des tourbillons fantastiques, et en répandant dans l'air, et sur le vert
gazon, une délicieuse fraîcheur. Il était doux, quand des étoiles sans
nuages brillaient dans les cieux, de voir des vagues de lumière se
projeter sur ce marbre, d'entendre, la nuit, la mélodie de ces ondes!
L'enfance d'Hassan avait souvent joué sur les bords de cette cascade; et
souvent, sur le sein de sa mère, il s'était endormi au bruit harmonieux
des vagues. La jeunesse d'Hassan avait été souvent bercée, sur ces
bords, par les chants de la beauté; et chaque accord harmonieux semblait
plus harmonieux encore mêlé à la voix d'Hassan. Mais jamais la
vieillesse d'Hassan ne viendra se reposer sur ces bords à la chute du
crépuscule: la source qui alimentait ce ruisseau est tarie.--Le sang qui
échauffait son cÅur est versé! Jamais aucune voix humaine ne fera
entendre ici des accens de rage, de regrets ou de plaisir. Les derniers
et tristes sons qu'ait répétés l'écho furent les lamentations funèbres
d'une femme; et _ces sons_ expirèrent dans le silence!--Tout est
muet!--excepté, parfois, la jalousie que le vent agite. Que la tempête,
retentisse, que la pluie tombe par torrens, aucune main ne viendra
désormais fermer les ouvertures de ce château.
Ce serait une joie pour le voyageur de découvrir, sur ces sables
déserts, les pas grossiers d'un homme,--tellement que la voix même de
la douleur réveillât un écho consolateur. Au moins elle lui dirait:
«Tout n'est pas mort en ces lieux, la vie murmure encore, bien qu'elle
soit le soupir d'un seul.--Car de nombreux appartemens dorés étalent
encore ici une splendeur que la solitude semble devoir oublier; dans ce
palais, la destruction a opéré lentement son Åuvre dévorante;--mais la
sombre désolation est assise sur le seuil de la porte, que le
fakir[loc4] lui-même n'oserait plus franchir. Là , le derwiche[loc5]
errant ne voudrait pas s'arrêter, car la charité hospitalière n'est plus
là pour le recevoir; l'étranger, harassé de fatigues, ne viendra plus
s'y reposer pour y bénir «le pain et le sel sacré[g11].» La richesse et
la pauvreté passent également aux environs avec la même insouciance; car
la politesse hospitalière et la charité bienveillante ont disparu avec
Hassan, tombé sur les montagnes. Son toit, qui était le refuge de
l'homme, est devenu l'antre affamé du désespoir.
[Note loc4: Moine turc.]
[Note loc5: Moine mendiant.]
L'hôte a fui la salle de festin, et les vassaux leurs travaux
champêtres, depuis que le sabre de l'infidèle a fendu le turban de la
tête d'Hassan[g12].
J'entends un bruit de marche qui approche, mais aucune voix n'arrive Ã
mon oreille. Il s'approche davantage;--je puis distinguer chaque turban,
et chaque ataghan au fourreau d'argent[g13]. Le chef de la troupe se
distingue; c'est un émir à la robe verte[g14]. «Ho! qui es-tu?--Cet
humble _salem_[g15] vous dit que je suis un croyant. Le fardeau que vous
portez avec tant d'attention semble réclamer tous vos soins, et, sans
doute, c'est une précieuse cargaison. Mon humble barque est toute prête
pour la recevoir.
--Tu parles convenablement; démarre ton esquif, et emmène-nous loin de
ce rivage silencieux. Laisse déployée ta voile, et vogue à force de
rames. Au milieu de cette baie entourée de rochers, où les eaux sombres
et emprisonnées dorment dans un calme profond, ta tâche sera
finie.--Nous y sommes.--Tu as ramé à merveille; notre course a été
rapide; cependant c'est le plus long voyage, je pense, qu'un de...»
L'objet mystérieux fut plongé dans les flots, et s'enfonça lentement; la
vague calme roula doucement jusqu'au rivage. Je veillais attentivement
sur ce qui avait été précipité, et il me sembla un instant, par le
mouvement du courant, que quelque chose s'était comme débattu..... ce
n'était qu'un rayon de la lune qui se réfléchissait sur le courant. Je
ne cessai de prêter mon attention à cette scène singulière que lorsque
l'objet qui la causait eut disparu totalement à ma vue, comme une pierre
lancée dans l'onde, qui laisse après elle un tournoiement passager se
rétrécissant de plus en plus, et forme comme une tache blanche, perle
aqueuse qui se moque de l'Åil qui la contemple. Tous les secrets sont
ensevelis et dorment sous les ondes, connus seulement des génies de
l'abîme, qui, tremblans dans leurs grottes de corail, n'osent en rien
murmurer aux vagues.
Comme on voit, dans les prairies émaillées du Kachemire, la reine des
papillons[g16] s'élever sur ses ailes de pourpre, en invitant le jeune
enfant à la poursuivre, en le promenant de fleurs en fleurs pendant une
heure inutile et laborieuse; elle le quitte pour s'envoler dans les
airs, en lui laissant le cÅur déchiré et les yeux pleins de larmes:
ainsi la beauté se joue du jeune homme échappé de l'enfance, brillante
aussi et volage comme elle: chasse d'espérances et de craintes frivoles,
commencée dans la folie et terminée dans les larmes. Si toutes deux
elles se laissent prendre, le malheur attend la reine des papillons et
la jeune fille; une vie de peines, la perte de la tranquillité; l'une
est le jouet de l'enfant, l'autre, le caprice de l'homme: ce bijou
charmant, recherché avec tant d'ardeur, perd son charme dès qu'il est
obtenu; car chaque attouchement caressant fait disparaître ses plus
brillantes couleurs, jusqu'à ce que charme, couleurs, beauté, étant
évanouis, on le laisse s'envoler ou on l'abandonne sans compassion.
L'aile blessée, ou le cÅur déchiré, hélas! dans quel lieu l'une et
l'autre de ces victimes pourront-elles trouver un asile? Celle-ci, avec
son aile abattue, pourra-t-elle voltiger de la rose à la tulipe comme
dans ses jours de liberté? ou la beauté, flétrie dans une heure,
pourra-t-elle retrouver son bonheur et sa joie dans sa retraite
profanée? Non: les insectes joyeux qui passent près de celui qui va
mourir, ne le couvrent jamais de leurs ailes. Les aimables et jeunes
beautés sont compatissantes pour toutes les fautes, excepté pour celles
de leurs semblables; tous les malheurs peuvent attendre d'elles une
larme, excepté la honte d'une sÅur abusée.
Le cÅur qui se nourrit des remords du crime ressemble au scorpion
environné de flammes, dans un cercle qui se rétrécit à mesure qu'elles
font des progrès. Les flammes resserrent le prisonnier jusqu'à ce que,
consumé intérieurement par mille dards brûlans, et se torturant dans sa
rage, il ne voie plus qu'une seule et triste ressource contre ses
cruelles douleurs: le dard venimeux qu'il conservait pour ses ennemis,
et dont le venin n'avait jamais été vainement lancé; ce dard qui ne
cause qu'une douleur et guérit tous les maux, il le tourne contre
lui-même dans un accès de désespoir: ainsi expire celui qui a l'ame
noire et déchirée de remords[loc6], ou il vit, comme le scorpion,
environné de flammes dévorantes[g17]. Ainsi se ronge celui que le
remords dévore; maudit sur la terre, condamné par le ciel, les ténèbres
sont sur sa tête, et le désespoir à ses pieds; autour de lui est un
cercle de flammes, et dans son sein--la mort!
[Note loc6: _The dark in soul_!]
Le sombre Hassan fuit de son harem, il n'arrête ses regards sur les
charmes d'aucune femme: la chasse inaccoutumée l'occupe uniquement
désormais; et cependant il ne partage aucune joie du chasseur. Hassan
n'était point ainsi habitué à courir dans les bois, lorsque Leïla
habitait son sérail. Leïla ne l'habiterait-elle plus?--c'est ce
qu'Hassan seul pourrait dire. D'étranges rumeurs se sont répandues dans
la ville à ce sujet: on dit que Leïla s'enfuit dans cette soirée où se
coucha le dernier soleil du Ramazan[g18], et où l'éclat d'un million de
feux allumés au sommet des minarets proclamait la fête du Baïram dans
l'immense Orient. Ce fut alors qu'elle s'éloigna comme pour aller au
bain, et qu'elle rendit inutiles et vaines les recherches et la colère
d'Hassan. Dans le déguisement d'un page géorgien, elle avait trompé
l'active surveillance des gardes du palais, et, loin de la tutelle
musulmane, elle est allée s'en venger dans les bras d'un infidèle
Giaour.
Quelque chose de ce récit avait fait naître les soupçons d'Hassan; mais
Leïla paraissait encore si tendre, elle lui paraissait encore si belle,
qu'il eut trop de confiance dans l'esclave dont la trahison méritait la
mort. Ce soir même il s'était rendu à la mosquée, et de-là il était allé
assister à une fête qu'il donnait dans son kiosque. Telle est l'histoire
que racontent ses Nubiens, dont la surveillance aurait dû être plus
active; mais d'autres disent que cette nuit même, à la pâle et
tremblante lumière de Phingari[g19], le Giaour avait été vu seul sur son
coursier d'un noir de jais, galopant à force d'éperons le long du
rivage; il n'emportait en croupe derrière lui aucune jeune fille, aucun
page.
Ce serait vainement que j'essaierais de décrire le charme de l'Åil noir
de Leïla; regardez ceux de la gazelle, ils aideront admirablement votre
imagination. Ceux de Leïla étaient aussi larges (ou fendus); aussi
languissamment noirs, mais l'ame s'échappait de chaque étincelle qu'ils
dardaient sous leurs sourcils arqués, aussi brillans que les joyaux de
Giamschid[g20].
Oui, son _ame_ se peignait dans ses regards; notre prophète pourrait-il
dire que cette forme si belle n'était rien qu'une argile brillante? Par
Allah! je répondrais _non_, quand même je serais sur la fameuse arche
d'Al-Sirat[g21] jetée sur la mer de Flamme, avec la perspective du
paradis sous mes yeux, et toutes ses houris qui me feraient signe d'y
entrer. Oh! celui qui a connu l'éclat des yeux de Leïla pourrait-il
ajouter foi à cette partie de sa croyance[g22], qui dit que la femme
n'est que poussière, un jouet sans ame destiné aux caprices sensuels
d'un tyran? Les Muftis, en la contemplant, auraient pu avouer que la
divinité brillait dans ses regards. Les jeunes fleurs pourprées de la
grenade jetaient sur les belles et fraîches couleurs de ses joues un
éclat toujours nouveau[g23]; sa chevelure d'hyacinthe[g24] était
flottante, et, au milieu de ses suivantes qu'elle dominait de toute sa
beauté, elle en laissait descendre les boucles jusqu'au pavé de marbre
sur lequel ses pieds brillaient plus blancs que la neige des montagnes
avant que les nuages qui lui ont donné naissance ne soient tombés sur la
terre, et n'y aient amassé des souillures.
Le jeune cygne s'avance noblement sur la surface de l'onde; ainsi
marchait sur la terre la belle fille de Circassie, l'aimable oiseau du
Franguestan[g25]! Comme le cygne relève sa tête élancée, et frappe
l'onde de ses ailes orgueilleuses, quand un étranger passe sur les bords
de son domaine; ainsi Leïla élevait un cou plus blanc que celui du
cygne:--ainsi, armée de sa beauté, elle eût repoussé avec dignité un
regard indiscret; aussi noble et aussi gracieuse était sa démarche! Son
cÅur était aussi tendre pour son compagnon.--Son compagnon, terrible
Hassan, quel était-il? Hélas! ce nom n'était pas fait pour toi! Le
terrible Hassan est parti en voyage, accompagné de vingt vassaux, chacun
armé, comme il convient le mieux à un homme, d'arquebuse et d'ataghan;
le chef les précède, équipé comme pour la guerre: il porte à sa ceinture
le cimeterre teint autrefois du meilleur sang arnaute, quand les
rebelles se révoltèrent, et que peu d'entre eux s'en rétournèrent dans
leurs foyers pour raconter l'histoire de ceux qui étaient tombés dans la
vallée de Parne. Les pistolets qu'il porte à sa ceinture sont ceux dont
un pacha fit autrefois usage, et que maintenant, quoique ornés de
pierreries et bosselés d'or, des voleurs trembleraient même de regarder.
On dit qu'Hassan est allé chercher une fiancée, plus fidèle que celle
qui à abandonné sa couche, l'esclave coupable qui a déserté son harem,
et plus coupable de l'avoir déserté pour un Giaour!
Les derniers rayons du soleil sont descendus sur la colline, et
étincellent dans le courant du ruisseau, dont les ondes fraîches et
limpides reçoivent les bénédictions des montagnards. Ici le négociant
grec, fatigué de ses longues marches, peut trouver ce repos que l'on
chercherait vainement dans les cités où sa demeure est trop voisine de
celle de ses maîtres, ce qui lui inspire de la terreur pour ses secrètes
richesses.--Il peut se soustraire ici à tous les regards. Dans la foule,
c'est un esclave; dans le désert, il est libre; il peut ici souiller
d'un vin défendu la coupe qu'un bon Musulman ne doit jamais vider.
Le premier de la troupe est un Tartare qui se distingue par son manteau
jaune; les soldats le suivent dans un long défilé. Au-dessus d'eux, la
montagne élève un pic où les vautours aiguisent leurs becs avides de
carnage; ils pourront se repaître dans un grand festin avant que
l'aurore du matin ait brillé. En bas, un torrent d'hiver a reculé devant
les rayons brûlans de l'été, et a laissé un lit noir et dépouillé de
verdure, excepté quelques broussailles qui ne naissent que pour périr
aussitôt. Chaque côté, qui forme un sentier, est couvert de débris de
granit raboteux et grisâtre, arrachés par le tems, ou par la foudre des
montagnes, de ces sommets enveloppés des brouillards du ciel; car où est
celui qui a contemplé le pic de Liakura dégagé de ces voiles éternels?
L'émir et sa troupe ont enfin atteint le bois de sapins: «Bismillah
[g26]! le moment du péril est passé, car la plaine se découvre à nos
yeux, et quand nous y serons parvenus, nous piquerons nos chevaux des
éperons.» Ainsi parle le Tchiaous, et à peine a-t-il cessé qu'une balle
siffle sur sa tête. Le Tartare qui conduisait la troupe mord la
poussière! Les cavaliers d'Hassan n'ont que le tems de saisir la bride
et de descendre promptement de cheval; mais trois d'entre eux n'y
rémonteront plus; l'ennemi qui porte, les blessures mortelles est
invisible; le moribond demande en vain vengeance. Le poignard hors du
fourreau, la carabine à la main, quelques-uns d'entre eux restés sur
leurs coursiers se penchent pour éviter lès balles, à moitié protégés
par leur monture; d'autres fuient derrière le rocher le plus voisin qui
les défend des coups invisibles, ne voulant point rester exposés à périr
par les flèches d'ennemis inconnus qui n'osent pas quitter leur retraite
sûre des rochers. Le sévère Hassan dédaigne seul de descendre de son
cheval, et poursuit sa course jusqu'à ce qu'une décharge de carabines
l'avertît trop sûrement que le clan de brigands s'est emparé de la seule
issue qui pouvait laisser échapper leur proie.
Alors sa moustache[g27] se recourbe avec colère, et son Åil étincelle
d'un fier courroux: «Quoique les balles sifflent de toutes parts,
dit-il, j'ai échappé à une, heure plus sanglante que celle-ci.» Dans cet
instant l'ennemi quitte son embuscade et crie aux vassaux d'Hassan de se
rendre. Mais le front d'Hà ssan et un mot terrible sont plus redoutés que
le sabre ennemi. Aucun homme de la troupe ne rendra sa carabine ou son
ataghan, et n'élèvera le lâche cri: Amaun[g28]! Les ennemis apparaissent
plus nombreux, s'approchent de plus en plus, et, débusquant du bois,
arrivent ceux qui se plaisent dans les charges avancées. Quel est celui
qui les commande armé d'un fer étranger et étincelant dans sa main
puissante? «C'est lui! c'est lui! je le connais maintenant; je le
reconnais à son front pâle, je le reconnais à cet Åil méchant[g29], qui
favorise ses envieuses trahisons; je le reconnais à son noir coursier,
quoique déguisé sous un costume d'Arnaute; apostat de sa propre et vile
croyance, ce titre ne le sauvera pas de la mort. C'est lui! rencontre
heureuse et désirée! Perds l'amour de Leïla, maudit Giaour!»
Comme un fleuve se précipite dans l'océan, en roulant ses eaux
écumantes; comme lés vagues de la mer se soulèvent en colonnes azurées
pour repousser au loin avec orgueil le courant qui lutte avec ses ondes
écumantes; tandis que l'abîme tournoyant, et les vagues qui se brisent,
soulevées par le vent impétueux de l'hiver, s'épuisent en terribles
mugissemens, et qu'à travers l'écume blanchâtre, le fracas du tonnerre,
les éclairs des ondes reluisent d'une blancheur effrayante sur le
rivage, qu'ils brillent et se brisent sous la rame; ainsi, comme le
fleuve et l'océan se rencontrent avec des vagues qui sont en fureur de
se mêler;--ainsi se joignent deux troupes qu'une même haine, un même
destin, une même fureur anime. Le cliquetis des sabres qui se heurtent,
les cris de guerre qui frappent l'oreille épouvantée, les détonnations
retentissantes, le bruit de la mêlée, de la fusillade, les gémissemens
des mourans sont répétés par l'écho de la vallée plus accoutumée aux
refrains du pasteur. Quoique peu nombreux,--les combattans se livrent
une lutte acharnée, car aucun n'épargne la vie d'un autre, aucun ne
demande grâce pour la sienne! Ah! deux jeunes cÅurs peuvent se presser
avec amour, pour recevoir et partager leurs caresses; mais l'amour
lui-même ne pourrait jamais avoir, pour tout ce que la beauté soupire
d'accorder, des palpitations la moitié aussi vives que la haine en
inspire au dernier embrassement de deux ennemis, lorsque, se saisissant
dans le combat, ils plient leurs bras qui ne lâcheront plus leur proie.
Les amis se rencontrent pour se séparer; l'amour rit au mot de fidélité;
de vrais ennemis, une fois rencontrés, sont unis jusqu'à la mort!
Avec un sabre brisé jusqu'à la garde, et dégouttant encore du sang qu'il
a répandu, resté cependant dans la main puissante qui promenait partout
cette arme infidèle; son turban roulé par terre derrière lui, et coupé
dans ses plis les plus épais; sa robe flottante déchirée par le
cimeterre, et rougie comme ces nuages du matin qui, bigarres d'un rouge
noir, annoncent par de funestes présages que la journée aura une fin
orageuse; une tache de sang sur chaque buisson qui porte un lambeau de
son palampore[g30]; sa poitrine couverte d'innombrables blessures, son
dos couché sur la terre, son visage tourné vers le ciel, Hassan tombé
repose!--Son Åil encore ouvert est fixé menaçant sur son ennemi, comme
si l'heure qui a scellé sa destinée eût laissé survivre sa haine
inextinguible; et sur lui est penché cet ennemi avec un front aussi
sombre que celui qui gît par terre ensanglanté--.
«Oui, Leïla sommeille sous les vagues; mais cette terre sera un tombeau
plus sanglant: l'esprit de Leïla a guidé le fer qui a appris à ce cÅur
félon ce que c'est que ses atteintes. Il a appelé le prophète, mais son
pouvoir fut vain contre le Giaour vengeur; il a invoqué Allah--mais ce
mot s'est élevé inexaucé ou inentendu. Oh! sot païen! la prière de Leïla
n'aurait pas été écoutée, et la tienne serait ici exaucée? J'ai ménagé
mon tems, je me suis ligué avec ces hommes pour saisir le traître à son
tour: ma vengeance est assouvie, l'Åuvre est consommée; je pars--mais je
pars seul.»
On entend tinter les clochettes des chameaux dans leurs pâturages. La
mère d'Hassan regarde inquiète du haut de ses jalousies,--elle voit la
rosée du soir qui couvre sous ses yeux, de ses perles étincelantes, le
vert pâturage; elle voit les étoiles qui ne brillent plus que d'un pâle
éclat. «C'est l'aurore, dit-elle.--Hassan avec sa troupe ne doit pas
être éloigné.»
Elle ne peut demeurer dans le bosquet du jardin, mais elle regarde Ã
travers les créneaux de sa tour la plus élevée.
«Pourquoi ne vient-il pas? Ses coursiers sont d'une race vigoureuse et
choisie, ils ne craignent pas les chaleurs de l'été. Pourquoi le fiancé
n'envoie-t-il pas le présent promis? Son cÅur est-il plus froid, ou son
cheval de Barbarie moins agile? Oh! reproche non mérité! voilà un
Tartare qui a déjà gagné le sommet de la plus proche montagne, et il
descend avec précaution le penchant escarpé: il est maintenant dans la
vallée; il porte le présent sur les arçons de sa selle.--Que son cheval
me paraît marcher lentement! Mes largesses sauront bien récompenser sa
vitesse et les fatigues de sa route.»
Le Tartare est descendu de cheval à la porte du château; mais à peine
peut-il soutenir son corps chancelant: son visage basané porte
l'expression de la détresse; mais c'est peut-être l'effet de la fatigue:
son vêtement est souillé de sang; mais c'est peut-être celui de son
cheval fatigué de l'éperon: il tire de dessous son manteau le
présent.--Ange de la mort! c'est le cimier brisé d'Hassan! son calpac
déchiré[g31]--son caftan ensanglanté.--«Madame, ton fils a épousé une
fatale fiancée; ils m'ont épargné, mais non par pitié, mais pour
t'apporter ce présent ensanglanté. Paix au brave! dont le sang est
versé: malheur au Giaour! c'est lui qui l'a tué.»
Un turban sculpté[g32] sur une pierre brute, une colonne que les ronces
couvrent de leurs épines, où l'on peut lire à peine maintenant le vers
du Koran qui déplore la mort du défunt, indiquent le lieu où Hassan est
tombé victime dans le vallon solitaire. Il dort là comme un fidèle
Osmanli, aussi bien que s'il avait été fléchir le genou à la Mecque,
aussi bien que s'il eût repoussé avec dédain le vin défendu, ou prié la
face tournée vers le tombeau saint, au cri solennel d'_Allah hu_[g33]!
Cependant il est mort par la main d'un étranger, au sein de sa terre
natale; cependant il est mort les armes à la main, et il n'a pas été
vengé, du moins par le sang de son ennemi: mais les vierges impatientes
du paradis l'invitent déjà à leur demeure, et le cil noir des yeux des
houris lui sourira à jamais. Elles s'avancent--elles agitent leurs
voiles bleus[g34], et saluent le brave avec un baiser! Celui qui est
tombé dans la bataille contre un Giaour est le plus digne de leurs
faveurs immortelles.
Mais toi, faux infidèle! tu seras livré à la faux vengeresse de
Monkir[g35], et tu n'échapperas à ses tourmens que pour errer autour du
trône perdu d'Eblis[g36]. Un feu dévorant, inextinguible, t'entourera,
te consumera, te dévorera le cÅur. Aucune oreille ne peut entendre,
aucune langue ne peut dire les tortures de cet enfer intérieur! Mais
d'abord, envoyé sur la terre comme un vampire[g37], ton cadavre sera
arraché de sa tombe. Alors tu hanteras comme un fantôme ton lieu natal,
et tu suceras le sang de toute ta race. LÃ , Ã l'heure de minuit, tu
tariras la source de la vie de ta fille, de ta sÅur, de ta femme.
Cependant tu assisteras avec dégoût au banquet où, malgré toi, tu devras
te nourrir de ton livide et vivant cadavre; tes victimes, avant
d'expirer, reconnaîtront un démon dans leur père, et comme elles te
maudiront, tu les maudiras, et ces jeunes fleurs, tes filles, seront
flétries sur leur tige. Mais une d'elles doit surtout mourir pour expier
ton crime, la plus jeune, la plus aimée de toutes, qui te bénira, en
t'appelant du nom de père,--Ce nom déchirera ton cÅur! Cependant, tu
devras achever ton Åuvre sanglante, et voir s'effacer sur sa joue le
dernier coloris de la vie; s'éteindre de son Åil la dernière étincelle,
et contempler le dernier regard vitreux qui se glacera sur son teint
livide. Alors, d'une main impie, tu arracheras les tresses de sa
chevelure dorée; chevelure dont une boucle enlevée pendant sa vie eût
été portée comme un gage de la plus tendre affection. Mais maintenant tu
l'emportes, souvenir de ton affreuse agonie! Humectée de ton meilleur
sang, elle s'échappera [g38] de tes dents grinçantes et de ta lèvre
hideuse. Alors, retourne, en arpentant, Ã ton noir tombeau, va--et
livre-toi à tes hideuses frénésies avec les Afres et les Goules, jusqu'Ã
ce qu'ils fuient d'horreur loin du spectre encore plus maudit qu'eux.
«Comment nommez-vous ce caloyer que j'aperçois seul là -bas? J'ai déjÃ
entrevu ses traits dans mon pays natal, il y a nombre d'années: j'errais
sur le rivage solitaire de la mer; je le vis pressant les flancs de son
coursier rapide, qui semblait favoriser les vÅux de son cavalier. Je
n'ai vu qu'une fois ce visage, mais il était alors si empreint d'une
douleur intime, que je n'ai pas eu besoin de le voir une seconde fois
pour le reconnaître. Aujourd'hui, il respire la même douleur sombre,
comme si la mort était imprimée sur son front.
--Il y aura six ans d'écoulés cet été, depuis qu'il est venu parmi nos
frères. Il trouve du soulagement, sans doute, à habiter ici pour expier
quelque crime sombre[loc7] qu'il ne veut pas nommer; mais, jamais Ã
notre prière du soir, jamais devant le tribunal de la confession, il ne
fléchit le genou; il se soucie peu de voir s'élever l'encens ou les
hymnes vers les cieux; mais il vit seul dans sa cellule; sa foi et sa
famille nous sont également inconnues.
[Note loc7: Dark deed.]
»Il est venu des contrées payennes en traversant la mer et en se rendant
ici de la côte. Cependant, il ne semble pas appartenir à la race
musulmane, car son visage indique un chrétien. Je le croirais quelque
renégat égaré, et repentant de son apostasie, s'il ne fuyait pas notre
saint temple, s'il ne refusait pas de goûter notre pain et notre vin
consacrés. Il a fait de grandes largesses à notre couvent, et il a ainsi
captivé ta faveur de notre abbé. Mais si j'étais prieur, je ne
souffrirais pas un jour de plus la présence parmi nous d'un tel
étranger, ou il serait condamné à habiter pour toujours notre cellule
pénitentiaire. Il parle souvent dans ses visions d'une jeune fille
précipitée dans la mer, de cliquetis de sabres, d'ennemis mis en fuite,
d'outrages vengés, de musulman expirant. On l'a vu, debout sur ce roc
escarpé, se livrer à des accès de délire, comme à l'apparition d'une
main sanglante, fraîchement séparée de son corps, visible pour lui seul,
lui montrant le lieu de sa tombe, et l'invitant à se précipiter dans les
vagues.
»Sombre et non terrestre est le regard sourcilleux qui brille sous son
noir capuchon. L'éclair de cet Åil mobile révèle trop bien des jours qui
ne sont plus. La couleur de ses traits, quoique changeante, est
insaisissable: souvent son regard fait repentir celui qui l'observe de
sa témérité; car il possède cet ascendant irrésistible et sans nom qui
parle, mais que l'on ne peut définir; esprit indompté et fier qui impose
par son influence puissante; et comme l'oiseau agite en frémissant ses
ailes, sans pouvoir fuir le serpent qui l'aspire, ceux sur lesquels
tombe le regard de cet homme sont comme frappés de consomption, et ne
peuvent fuir son prestige magique.
»Le moine intimidé, qui se trouve seul sur son passage, s'empresse de
s'éloigner, comme si cet Åil et ce sourire amer transmettaient aux
autres la crainte et la déception. Cet homme ne descend pas souvent Ã
sourire, et, quand il sourit, il est triste de voir que c'est seulement
par moquerie de la misère. Comme cette pâle lèvre se renfle et frémit!
Bientôt elle devient plus immobile que jamais, comme si la douleur ou le
dédain lui défendaient de sourire de nouveau. Que n'en est-il ainsi!--Un
sourire si horrible ne peut jamais être l'expression d'une joie pure;
mais il serait encore plus triste de rechercher quels furent autrefois
les sentimens qui se manifestèrent sur ces traits: le tems n'en a pas
encore fixé les rides, mais il y a confondu ensemble quelque chose de
noble et de criminel: ses traits, qui ont encore conservé de la
fraîcheur, indiquent une ame que les crimes dans lesquels elle s'est
plongée n'ont pas entièrement dégradée. La foule vulgaire ne voit dans
cet homme que l'aspect sinistre d'un coupable poursuivi par
l'accomplissement de sa réprobation. L'observateur attentif peut
reconnaître dans cet étranger une ame noble et une haute naissance:
hélas! quoique ces dons précieux que la douleur a rendus
méconnaissables, et que le vice a souillés, lui aient été accordés en
vain, ce n'est pas un être vulgaire celai qui en a été favorisé; et
cependant c'est presque avec effroi que le regard s'arrête sur lui. La
chaumière dont le toit est tombé, qui n'offre plus que des ruinés,
attire à peine l'attention du passant: la tour que la guerre ou la
tempête a renversée, tant qu'il lui reste quelques créneaux, demande et
obtient un regard de l'étranger. Chaque arche tapissée d'ifs, chaque
colonne solitaire plaident fièrement pour ses gloires passées!
»Sa robe flottante dont les larges plis l'enveloppent balaie la
poussière, tandis qu'il s'avance dans l'enceinte du temple parsemée de
colonnes. Il est aperçu avec terreur, lui qui contemple d'un air sombre
les cérémonies qui sanctifient l'enceinte sacrée. Mais lorsque l'hymne
religieux ébranle le chÅur, que les moines s'agenouillent, lui se
retirer et on voit son ombre errer sous ce portique qu'éclaire une lampe
isolée et vacillante; c'est là qu'il attend la fin des cérémonies--et
écoute la prière, sans jamais en murmurer une seule. Regardez:--près de
ce mur à moitié éclairé, le voilà qui rejette en arrière son capuchon;
ses noirs cheveux tombent en désordre et recouvrent son front pâle,
comme si là Gorgone avait arraché de sa tête ses plus noirs serpens, et
qu'elle les eût jetés sur le front terrible de cet étranger; car il
décline les règles du couvent, et laisse croître cette chevelure impie:
mais il porte toujours la robe de notre ordre. Ce n'est point par piété,
mais par orgueil, qu'il donne des richesses à un couvent qui n'a jamais
entendu de lui ni vÅux ni même une parole.
»Mais!--remarquez, tandis que l'harmonie fait retentir des hymnes de
louange vers les cieux, remarquez cette joue livide, cette attitude
immobile mêlée de défi et de désespoir! Saint François! éloigne cet
homme de l'autel! Autrement nous pouvons craindre que la colère divine
ne se manifeste par quelques signes terribles. Si jamais un mauvais ange
a revêtu la forme d'un mortel, telle a été celle qu'il a choisie. Par
toutes mes espérances dans la miséricorde divine, de tels regards
n'appartiennent ni à la terre ni au ciel!»
Les cÅurs tendres sont facilement portés à l'amour; mais trop timides
pour partager ses peines, trop faibles pour attendre ou braver le
désespoir, de tels cÅurs ne sont jamais à lui tout entiers. Les cÅurs
plus durs seuls peuvent ressentir des blessures que le tems ne peut
jamais cicatriser.
Le métal brut de la mine doit être passé par le feu avant de briller par
son poli; plongé dans la fournaise ardente, il se plie et se fond--mais
sans changer sa nature. Alors, façonné pour tes besoins, ou au gré de
tes désirs, il servira à te dépendre où à donner la mort; cuirasse pour
ton heure de danger, ou lame pour percer ton ennemi. Mais s'il porte la
forme d'un poignard, que ceux qui aiguisent son tranchant prennent
garde! Ainsi le feu des passions et l'art séducteur d'une femme peuvent
amollir et façonner le cÅur le plus dur; ce sont ces deux choses qui lui
donnent sa forme, et ce qu'elles l'ont fait, c'est pour toujours, car il
se briserait--plutôt que de se plier de nouveau.