Si l'on considère au contraire les lois relatives au partage de
l'héritage du point de vue de la famille, au lieu de le considérer du
point de l'individu, la question change de face, et la concentration de
la plus grande partie des biens dans la main des premiers nés, ainsi que
la permanence d'une partie des biens dans la même famille sous le nom de
_majorat_, qui n'est qu'un second droit d'aînesse, deviennent le droit
commun dans tous les pays où la monarchie se perpétue et s'affermit
elle-même par des institutions plus ou moins aristocratiques. Les
familles deviennent de petites dynasties qu'on ne peut déposséder du
domaine patrimonial; le désordre même du fils aîné ne peut ruiner la
génération qui est après lui, puisque la terre principale, l'_État_,
comme dit l'Angleterre ou l'Allemagne, n'est jamais saisissable; le
possesseur viager est dépossédé du revenu, le possesseur perpétuel (la
famille) reste investi à jamais du capital; une génération recouvre ce
qu'une génération a momentanément perdu. La famille est éternelle comme
l'État.
Sans doute ce règlement de l'héritage, inaliénable dans quelques-uns de
ses domaines, a de graves inconvénients, tant pour les enfants puînés,
qui n'héritent que d'une faible légitime, que pour les créanciers de
l'aîné, qui ne peuvent forcer le possesseur viager à aliéner son
inaliénable domaine dynastique; mais que d'avantages pour l'État, pour
la famille, pour l'agriculture, pour les moeurs, pour la politique, dans
cette inaliénabilité d'une partie du patrimoine de la famille! Une
famille ruinée par les fautes ou par les malheurs d'une seule génération
est une famille perdue pour l'État; en perdant sa fortune stable dans
une contrée, elle perd ses influences, ses patronages, ses clientèles,
ses exemples, son autorité morale et politique dans le pays. Ces liens
de respect, de traditions, de déférence, établis entre les riches et les
pauvres d'une contrée rurale, se brisent; la reconnaissance, la
considération, l'affection séculaire, qui forment le ciment moral de la
société, se pulvérisent et s'évanouissent sans cesse; tout devient en
peu d'années poussière, dans une contrée aussi dénuée d'antiquité, de
fixité. Les opinions flottent comme les moeurs; la rotation sans limite
de la fortune et des familles empêche toute autorité morale de
s'établir; la roue de la fortune, en tournant si vite, précipite tout
dans un égoïsme funeste à l'ensemble; le peuple même n'a plus ni
protection, ni centre, ni représentants puissants dans le pays, pour
défendre ses droits, ses instincts, ses libertés. En démocratisant trop
la terre, elle ruine les moeurs; en nivelant sans cesse les biens, elle
abaisse les âmes.
Toutes les tyrannies aiment à diminuer les éminences locales, parce que
rien ne résiste là où rien n'a de prestige local ou d'autorité
traditionnelle sur les populations. La liberté baisse à mesure que
l'égalité des héritages s'élève dans la législation des familles. La
famille en effet est une puissance, l'individu n'est qu'un néant; l'État
le foule aux pieds sans l'apercevoir; la dynastie de la famille détruite
par l'égalité et par la mobilité des héritages, la dynastie royale
devient facilement tyrannique; la conquête même devient plus facile dans
un pays où l'esprit de la famille a été anéanti par la dissémination
sans bornes de l'égalité des biens. Voyez la Chine, le plus admirable
chef-d'oeuvre de démocratie qui soit sur la terre; le partage égal des
biens entre les enfants y a multiplié démesurément l'espèce et affaibli
démesurément l'État; des poignées de Tartares, où la famille est
organisée en clans, en hordes, en tribus, en féodalités dynastiques, y
renversent et y possèdent des empires de trois cents millions d'hommes
isolés. La démocratie chinoise a pulvérisé l'esprit de nationalité; en
tuant la famille elle a tué l'énergie morale de la défense. Les Tartares
vivent du droit d'aristocratie, les Chinois meurent d'égalité.