XXIV

Si l'on considère au contraire les lois relatives au partage de

l'héritage du point de vue de la famille, au lieu de le considérer du

point de l'individu, la question change de face, et la concentration de

la plus grande partie des biens dans la main des premiers nés, ainsi que

la permanence d'une partie des biens dans la même famille sous le nom de

_majorat_, qui n'est qu'un second droit d'aînesse, deviennent le droit

commun dans tous les pays où la monarchie se perpétue et s'affermit

elle-même par des institutions plus ou moins aristocratiques. Les

familles deviennent de petites dynasties qu'on ne peut déposséder du

domaine patrimonial; le désordre même du fils aîné ne peut ruiner la

génération qui est après lui, puisque la terre principale, l'_État_,

comme dit l'Angleterre ou l'Allemagne, n'est jamais saisissable; le

possesseur viager est dépossédé du revenu, le possesseur perpétuel (la

famille) reste investi à jamais du capital; une génération recouvre ce

qu'une génération a momentanément perdu. La famille est éternelle comme

l'État.

Sans doute ce règlement de l'héritage, inaliénable dans quelques-uns de

ses domaines, a de graves inconvénients, tant pour les enfants puînés,

qui n'héritent que d'une faible légitime, que pour les créanciers de

l'aîné, qui ne peuvent forcer le possesseur viager à aliéner son

inaliénable domaine dynastique; mais que d'avantages pour l'État, pour

la famille, pour l'agriculture, pour les moeurs, pour la politique, dans

cette inaliénabilité d'une partie du patrimoine de la famille! Une

famille ruinée par les fautes ou par les malheurs d'une seule génération

est une famille perdue pour l'État; en perdant sa fortune stable dans

une contrée, elle perd ses influences, ses patronages, ses clientèles,

ses exemples, son autorité morale et politique dans le pays. Ces liens

de respect, de traditions, de déférence, établis entre les riches et les

pauvres d'une contrée rurale, se brisent; la reconnaissance, la

considération, l'affection séculaire, qui forment le ciment moral de la

société, se pulvérisent et s'évanouissent sans cesse; tout devient en

peu d'années poussière, dans une contrée aussi dénuée d'antiquité, de

fixité. Les opinions flottent comme les moeurs; la rotation sans limite

de la fortune et des familles empêche toute autorité morale de

s'établir; la roue de la fortune, en tournant si vite, précipite tout

dans un égoïsme funeste à l'ensemble; le peuple même n'a plus ni

protection, ni centre, ni représentants puissants dans le pays, pour

défendre ses droits, ses instincts, ses libertés. En démocratisant trop

la terre, elle ruine les moeurs; en nivelant sans cesse les biens, elle

abaisse les âmes.

Toutes les tyrannies aiment à diminuer les éminences locales, parce que

rien ne résiste là où rien n'a de prestige local ou d'autorité

traditionnelle sur les populations. La liberté baisse à mesure que

l'égalité des héritages s'élève dans la législation des familles. La

famille en effet est une puissance, l'individu n'est qu'un néant; l'État

le foule aux pieds sans l'apercevoir; la dynastie de la famille détruite

par l'égalité et par la mobilité des héritages, la dynastie royale

devient facilement tyrannique; la conquête même devient plus facile dans

un pays où l'esprit de la famille a été anéanti par la dissémination

sans bornes de l'égalité des biens. Voyez la Chine, le plus admirable

chef-d'oeuvre de démocratie qui soit sur la terre; le partage égal des

biens entre les enfants y a multiplié démesurément l'espèce et affaibli

démesurément l'État; des poignées de Tartares, où la famille est

organisée en clans, en hordes, en tribus, en féodalités dynastiques, y

renversent et y possèdent des empires de trois cents millions d'hommes

isolés. La démocratie chinoise a pulvérisé l'esprit de nationalité; en

tuant la famille elle a tué l'énergie morale de la défense. Les Tartares

vivent du droit d'aristocratie, les Chinois meurent d'égalité.

Cours familier de Littérature - Volume 11 · 第 202 / 209 题