Mais à considérer la chose, même philosophiquement, cette égalité des
partages change d'aspect, selon qu'on se place à l'un de ces trois
points de vue très-différents:
L'individu,
La famille,
L'État.
La révolution française, trop irritée contre les excès de la loi
d'aînesse, ne s'est placée qu'au premier point de vue: l'individu.
De ce point de vue de l'individu abstrait et isolé que l'on a appelé les
droits de l'homme, elle a dit, et elle a dû dire: Les partages seront
égaux, car l'homme est égal à l'homme, et tous les enfants ont le même
droit à l'héritage du père. Vérité ou sophisme, il n'y avait rien à
répondre au premier aperçu à cet axiome, du moment qu'on admettait pour
convenu cet autre axiome très contestable: L'homme est égal à l'homme
devant le champ; l'enfant plus avancé en âge et en force est égal à
l'enfant nouveau venu, dénué d'années, de force, d'éducation,
d'expérience de la vie; l'enfant du sexe faible et subordonné par son
sexe même est égal à l'enfant du sexe fort, viril et capable de défendre
l'héritage de tous dans le sien; l'enfant inintelligent est égal à
l'enfant doué des facultés de l'esprit et du coeur, privilégié par ces
dons de la nature; l'enfant vicieux, ingrat, rebelle, oisif, déréglé,
est égal au fils tendre, respectueux, obéissant, actif, premier sujet du
père, premier serviteur de la maison, etc., etc. Or autant d'axiomes
pareils, autant de mensonges.
La révolution française, dans sa législation abstraite, a donc professé
en fait autant de mensonges que de principes, en supposant l'égalité des
titres de capacité, d'intelligence, de vertu filiale, c'est-à-dire de
droits égaux entre les enfants. L'égalité de parts dans l'héritage des
biens du père est donc un sophisme devant la nature; aussi l'instinct
dans toutes les nations a-t-il protesté contre l'utopie de J.-J.
Rousseau et de ses disciples. La révolution française, elle-même, n'a
pas tardé à revenir sur ses pas dans la voie de la nature et de la
vérité; elle a modifié sa loi d'hérédité en concédant aux pères, dans
leur testament, le droit de privilégier dans une certaine proportion les
premiers nés ou les privilégiés de leur coeur parmi leurs enfants.