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Mais si la souveraineté de la nature, dont les décrets se manifestent

par la nécessité, proclame clairement la loi de la propriété et celle de

l'hérédité des biens, cette loi naturelle n'est ni aussi claire ni aussi

unanime en ce qui concerne la part plus ou moins égale dans laquelle la

propriété héréditaire doit se diviser entre les veuves, les fils, les

filles, les enfants, les parents du chef de la famille.

On cherche encore avec une certaine hésitation, balancée entre des

raisons contraires et très-douteuses, si ces parts des survivants dans

l'héritage doivent être égales, presque égales, ou tout à fait inégales;

on se demande si le droit de tester, ce despotisme absolu du

propriétaire, qui est aussi le supplément de l'autorité paternelle, si

nécessaire au gouvernement de la famille, doit exister sans contrôle de

l'État et de la loi des partages. On se demande si le droit d'aînesse,

cette espèce de jugement de Dieu, qui tire au sort la propriété, ce

droit du premier occupant dans la vie, doit être la loi de l'hérédité.

On se demande si les sexes doivent faire des différences dans la loi de

partage; si les filles, par leur état de faiblesse et de minorité,

espèce d'esclavage attribué par la nature à la femme, doivent posséder

des propriétés territoriales qu'elles ne peuvent pas assez défendre. On

se demande si, quand l'état de mariage les fait suivre forcément hors du

foyer de la famille un maître ou un époux qui les assujettit à son

empire, elles doivent emporter dans des familles étrangères la propriété

héréditaire de leur propre famille. On se demande si les fils nés après

l'aîné du lit paternel, doivent être déshérités de tout ou d'une partie

par le droit d'aînesse qui les prime dans la vie.

Les titres de ces divers survivants à la totalité ou à des proportions

équitables d'héritage sont divers, opposés, contestés, affirmés,

contradictoires, sujets à des controverses incessantes, à des

législations aussi variées que les climats, les natures de propriétés,

les monogamies ou les polygamies, les religions ou les lois civiles,

les aristocraties ou les démocraties.

Rien n'est plus difficile que de statuer sur cette unité de l'hérédité,

ou sur cette répartition de l'hérédité entre les porteurs d'un même

titre devant la famille, devant l'égalité, devant Dieu. Ici la

souveraineté de la nature ne parle pour ainsi dire plus intelligiblement

aux législateurs. C'est la société politique, diverse dans ses formes,

qui prend la parole et qui parle seule.

Une fois le principe de propriété et celui d'hérédité admis par leurs

nécessités et leurs évidences, le principe, infiniment moins évident,

infiniment moins absolu, de l'unité ou de la division de l'héritage,

flotte au gré du temps, des moeurs, des formes monarchiques,

aristocratiques, démocratiques, démagogiques de la société nationale.

Ce n'est pas seulement la nature, ce n'est pas seulement la justice

innée qui fait la loi: c'est l'utile, c'est l'intérêt politique de la

forme sociale dans laquelle la propriété héréditaire est distribuée

entre un et plusieurs, entre plusieurs et tous; c'est l'inégalité ou

l'égalité de partage correspondant à l'égalité ou à l'inégalité des

droits civils, à la souveraineté d'un seul, ou à la souveraineté de

plusieurs, ou à la souveraineté de tout le peuple. Le juste et l'utile

font ou défont, selon les lieux, l'hérédité. L'hérédité des biens dans

la famille est en général la mesure correspondante de l'hérédité de

l'État, ou de l'hérédité des castes, ou de l'hérédité des enfants, ou de

l'hérédité même des trônes.

L'âge patriarcal, souveraineté paternelle absolue, mais providentielle,

du père, première image de la souveraineté paternelle de Dieu, père

universel de toute race, admet partout le droit d'aînesse dans

l'hérédité, ou le droit absolu de tester en faveur du favori, du

Benjamin du père; le père se continue dans celui que Dieu lui a envoyé

le premier, ou dans celui qu'il a choisi pour son bien-aimé parmi ses

frères. L'homme mort, sa volonté ne meurt pas: elle revit dans l'aîné,

ou dans le plus chéri, ou dans le plus capable de sa race.

Ce droit d'aînesse, contre lequel l'égalité moderne s'est si

énergiquement prononcée, et qu'elle a effacé presque totalement de son

code en France, n'a pas été si complétement effacé encore chez les

autres peuples, orientaux ou européens, républicains ou monarchiques.

Il ne le sera vraisemblablement jamais.

Le peuple, plus il est peuple, c'est-à-dire plus il est gouverné par les

instincts de la nature, tient à ce droit d'aînesse avec plus de ténacité

que l'aristocratie elle-même. Le peuple trompe presque constamment la

loi française de l'égalité des partages, en privilégiant les aînés de

ses enfants sur les puînés, ou les fils sur les filles. Le père de

famille veut ainsi conserver, malgré la loi, la souveraineté naturelle

en l'exerçant encore après lui; il veut perpétuer, autant qu'il est en

lui, sa famille et son nom, en laissant dans les mains d'un chef de

maison la maison, le domaine, la richesse relative de la royauté

domestique, qui constate la suprématie de la famille dans la contrée, au

lieu de distribuer entre un grand nombre des parcelles de fortune que la

moindre catastrophe dissipe en poussière en tant de mains. Un second, un

troisième partage finissent par réduire au prolétariat ou à l'indigence

la famille. Le peuple aime ainsi à concentrer la fortune de la famille

dans une seule branche, plus solide, plus durable, qui sert à relever

celles qui fléchissent, à donner asile et secours aux autres enfants

quand les vicissitudes de la vie viennent à les réduire à la misère et

à la honte. On a beau faire, la famille est aristocratique parce qu'elle

aspire, par sa nature, à durer, et que rien ne dure que ce qui est

héréditaire. Cet instinct du père de famille, dans la démocratie même,

prévaut sur les abstractions philosophiques qui ne voient que

l'individu. L'abstraction dit à l'individu: L'égalité du partage est ton

droit; la nature dit au père de famille: La conservation de la famille

est ton devoir; efforce-toi de la perpétuer et de la fortifier, en

constituant frauduleusement, s'il le faut, une part d'hérédité

conservatrice dans l'aîné de tes fils.

Cours familier de Littérature - Volume 11 · 第 200 / 209 题