Mais si la propriété individuelle est une loi aussi naturelle et aussi
nécessaire à l'espèce humaine que la respiration, l'hérédité, qui n'est
que la propriété de la famille continuée après l'individu, n'est pas
moins indispensable à la famille.
Si donc la famille, comme nous l'avons démontré, est nécessaire à la
continuation de l'espèce, l'hérédité, sans laquelle il n'y a pas de
famille, est donc de souveraineté naturelle, de droit divin, de
sociabilité absolue.
Supposez, en effet, que le père en mourant emporte avec lui tout son
droit de propriété dans la tombe, et que la propriété soit viagère dans
le chef de cette société naturelle de la famille; le père mort, que
devient l'épouse, la veuve, la mère? Que deviennent les fils et les
filles? Que deviennent les aïeux survivants? les vieillards, les
infirmes, les incapacités touchantes du foyer et du berceau? L'expulsion
du toit et du champ paternels, la mendicité aux portes des seuils
étrangers, la glane dans le sillon sans coeur, le vagabondage à travers
la terre, la couche sous le ciel et sur la neige, la séparation des
membres errants de la même chair, le déchirement de tous ces coeurs qui
ne faisaient qu'un, la destruction de la parenté, cette patrie des âmes,
cet asile de Dieu préparé, réchauffé, perpétué pour la famille; les
moeurs, l'éducation des enfants, la piété filiale et la reconnaissance
du sang pour la source d'où il a coulé et qui y remonte par la mémoire
en action qu'on appelle tendresse des fils pour leur père et leur mère;
tout cela (et c'est tout l'homme, toute la société), tout cela,
disons-nous, périt avec l'hérédité des biens dans la loi. Sans
l'hérédité la propriété n'est plus qu'un court égoïsme, un usufruit qui
laisse périr la meilleure partie de l'homme, l'avenir!
Ces philosophes à rebours qui proclament que _la propriété, c'est le
vol_, et l'hérédité un privilége, volent en même temps à l'homme la
meilleure partie de l'homme, la perpétuité de son existence, et
constituent au profit de leur viagèreté jalouse et personnelle le
privilége du néant.
Si de telles législations étaient adoptées sur parole par les
prolétaires du socialisme, il ne resterait aux veuves, aux orphelins,
aux pères et aux mères survivants qu'à adopter le suicide en masse après
la mort du propriétaire, et de se coucher sur le bûcher du chef de la
famille pour périr au moins ensemble sur les cendres du même foyer!
Les gouvernements n'ont été institués que pour défendre la propriété et
l'hérédité des biens contre le pillage universel ou périodique, qui
commence par des sophismes et qui finit par des jacqueries.
La souveraineté de la nature dit à l'homme: Tu seras propriétaire, sous
peine de mort de l'individu; et la souveraineté de la nature dit à la
propriété: Tu seras héréditaire, sous peine de mort de la famille;
enfin, la souveraineté de la nature dit à la société: Tu seras
héréditaire sous peine de mort de l'humanité. La loi vengeresse des
attentats du sophisme contre ces décrets de la nature, c'est la mort de
l'espèce. «Je n'ai pas seulement «créé les pères,» fait dire le sage
persan au Créateur, «j'ai créé les fils et les générations des fils sur
la terre. L'hérédité est la propriété des fils; les lois doivent la
garder plus jalousement encore que celle des pères, car ces possesseurs
ne sont pas encore nés pour la défendre eux-mêmes. Il faut leur réserver
leur part des biens qui leur appartiennent par droit de temps.»