Ce besoin divin de la souveraineté administrée par des gouvernements
plus ou moins parfaits, est le travail le plus persévérant de
l'humanité, ce qu'on appelle la civilisation, ou le perfectionnement des
conditions sociales, le progrès; travail pénible, lent, quelquefois
heureux, souvent déçu, plein d'illusions, d'utopies, de déceptions, de
révolutions ou de contre-révolutions, selon que les peuples et leurs
législateurs s'éloignent ou se rapprochent davantage dans leurs lois
précaires des lois non écrites de la nature sociale révélées par Dieu
lui-même à l'humanité.
Les gouvernements font les lois.
Qu'est-ce donc que les lois?
Les lois sont des règlements obligatoires promulgués par les
gouvernements pour faire vivre les sociétés nationales en ordre plus ou
moins durable, en justice plus ou moins parfaite, en moralité plus ou
moins sainte entre eux.
Plus les lois sont obéies, c'est-à-dire capables de maintenir en ordre
la société nationale, plus elles sont conformes à la souveraineté de la
nature, qu'elles ont pour objet de manifester et de maintenir pour
conserver aux hommes les bienfaits de la société.
Plus les lois renferment de justice, c'est-à-dire de conscience et de
révélation des volontés de Dieu par l'instinct, plus elles sont vraies,
utiles, obéies par les peuples qui les adoptent pour règle.
Plus les lois s'élèvent au-dessus des simples rapports réglementaires
d'homme à homme jusqu'au rapport de l'homme spiritualisé avec Dieu, plus
elles sont ce qu'on appelle morales, plus elles ennoblissent,
sanctifient, divinisent la société.
Ces trois caractères de la loi, la règle, la justice, la moralité, sont
donc les degrés successifs par lesquels la société politique se fonde et
s'élève d'abord par l'ordre, se légitime ensuite par la justice,
s'accomplit enfin par la moralité.
Ainsi d'abord ordre entre les hommes, sans quoi la société elle-même
s'évanouit.
Justice entre les hommes, sans quoi la société n'est que tyrannie.
Spiritualisme, moralité dans les lois, pour que la civilisation ne soit
pas seulement matérielle, mais vertueuse, et pour que l'âme de l'homme
ne progresse pas moins que sa race périssable dans une civilisation
vraiment divine et indéfinie sur cette terre, et au delà de cette terre.
Voilà les trois caractères de la loi!
Qu'il y a loin de cette législation marquée du sceau de la vertu, de la
moralité, de la divinité, à cette législation toute utilitaire, toute
mécanique, toute matérielle et toute cadavéreuse du _Contrat social_ de
J.-J. Rousseau et de ses disciples! Dans ce système il y a contrat entre
les hommes et leurs besoins physiques; dans notre système, à nous, il y
a contrat entre l'homme et Dieu. Votre législation finit avec l'homme,
la nôtre se perpétue et se divinise indéfiniment à travers les
éternités.
Ce n'est donc pas la question de savoir laquelle de vos lois est plus
monarchique ou plus républicaine, plus autocratique ou plus
démocratique, mais laquelle est plus imprégnée de règle innée, de
justice divine, de moralité supérieure à l'abjecte matérialité des
intérêts purement physiques de l'espèce humaine.
En un mot, selon vous, les meilleures lois sont celles qui contiennent
le plus d'utilités.
Selon nous, les meilleures lois sont celles qui contiennent le plus de
vertus!
Il y a un monde entre ces deux systèmes.
Lisez le _Contrat social_, et demandez-vous, en finissant la lecture, si
vous vous sentez une vertu de plus dans l'âme après avoir lu.
Lisez les législations de Confutzée, de l'Inde antique, du christianisme
sur la montagne, de l'islamisme même dans le Coran, et demandez-vous si
vous ne vous sentez pas soulevé d'autant de vertus de plus au-dessus de
la législation du _Contrat social_ et de la civilisation matérialiste de
nos temps, qu'il y a de distance entre l'égoïsme et le sacrifice, entre
la machine et l'âme, entre la terre et le ciel.
Voilà notre civilisation: la vôtre broute, la nôtre aime; choisissez!