Et qu'est-ce que les gouvernements?
Les gouvernements sont la souveraineté en action, le mécanisme social
par lequel cette souveraineté, divine dans son essence, humaine dans ses
moyens, s'exerce sur les groupes plus ou moins nombreux dont les
sociétés se composent: familles d'abord, tribus après, peuplades
ensuite, confédérations ou monarchies de même origine enfin. Peu importe
que la souveraineté soit multiple, comme dans les républiques, ou une,
comme dans les monarchies absolues, ou mixte, comme dans les royautés
limitées, ou représentative, comme dans les pouvoirs électifs: pourvu
que la souveraineté y soit obéie, le gouvernement existe et la société y
est maintenue.
Ces formes diverses et successives de gouvernement ne sont ni
absolument bonnes, ni absolument mauvaises en elles-mêmes: elles sont
relativement bonnes ou mauvaises, selon qu'elles servent plus ou moins
bien la souveraineté qu'elles sont chargées d'exprimer et de servir;
tout dépend de l'âge, du caractère, des moeurs, des habitudes, du
nombre, du site, du climat, des limites, de la géographie même des
peuples qui adoptent telle ou telle de ces formes de gouvernement.
Patriarcale en Orient, théocratique dans les Indes, monarchiquement
sacerdotale en Judée et en Égypte, royale en Perse, aristocratique en
Italie, démocratique en Grèce, pontificale à Jérusalem et dans Rome
moderne, élective et anarchique dans les Gaules, représentative et
hiérarchique en Angleterre, chevaleresque et monacale en Espagne,
équestre et turbulente comme les hordes sarmates en Pologne et en
Hongrie, assise, immobile et formaliste en Allemagne, mobile,
inconstante, militaire et dynastique en France, la forme du gouvernement
varie partout, la souveraineté jamais.
Du patriarche d'Arabie au mage de Perse, du grand roi de Persépolis au
démagogue d'Athènes, du consul de Rome aristocratique au César de Rome
asservie dans le bas empire, du César païen au pontife chrétien
souverain dans le Capitole; de Louis XIV, souverain divinisé par son
fanatisme dans sa presque divinité royale, aux chefs du peuple élevés
tour à tour sur le pavois de la popularité ou sur l'échafaud où ils
remplaçaient leurs victimes; des démagogues de 1793, du despote des
soldats, Napoléon, affamé de trônes, aux Bourbons rappelés pour empêcher
le démembrement de la patrie; des Bourbons providentiels de 1814 aux
Bourbons électifs de 1830, des Bourbons électifs, précipités du trône, à
la république, surgie pour remplir le vide du trône écroulé par la
dictature de la nation debout; de la république au second empire, second
empire né des souvenirs de trop de gloire, mais second empire infiniment
plus politique que le premier, calmant dix ans l'Europe avant d'agiter
de nouveau la terre, agitant et agité aujourd'hui lui-même par les
contre-coups de son alliance sarde, insatiable en Italie, contre-coups
qui, si la France ne prononce pas le _quos ego_ à cette tempête des
Alpes, vont s'étendre du Piémont en Germanie, de Germanie en Scythie, de
Scythie en Orient, et créer sur l'univers en feu la souveraineté du
hasard; de tous ces gouvernements et de tous ces gouvernants, la
souveraineté, souvent dans de mauvaises mains, mais toujours présente,
n'a jamais failli; c'est-à-dire que la souveraineté, instinct
conservateur et résurrecteur de la société naturelle et nécessaire à
l'homme, n'a pas été éclipsée un instant dans l'esprit humain.
On a pu proclamer tour à tour le règne du père de famille, le règne du
chef de tribu, le règne de la majorité dans les nations délibérantes
sans magistrats héréditaires, le règne du sacerdoce dans les
théocraties, le règne des grands dans les aristocraties, le règne des
rois dans les monarchies, le règne des chefs temporaires dans les
républiques, le règne du peuple dans les démocraties, le règne des
soldats dans les régimes de force, le règne même des démagogues dans les
démagogies, le pire des règnes selon Corneille; mais la souveraineté
administrée par des mains intéressées, perverses, violentes,
tyranniques, anarchiques, même infâmes, était encore la souveraineté,
c'est-à-dire l'instinct social condamnant les hommes à vivre en société
imparfaite, même détestable; par la loi même de la nécessité: LA
SOUVERAINETÉ DE LA NATURE.