XVI

Et qu'est-ce que les gouvernements?

Les gouvernements sont la souveraineté en action, le mécanisme social

par lequel cette souveraineté, divine dans son essence, humaine dans ses

moyens, s'exerce sur les groupes plus ou moins nombreux dont les

sociétés se composent: familles d'abord, tribus après, peuplades

ensuite, confédérations ou monarchies de même origine enfin. Peu importe

que la souveraineté soit multiple, comme dans les républiques, ou une,

comme dans les monarchies absolues, ou mixte, comme dans les royautés

limitées, ou représentative, comme dans les pouvoirs électifs: pourvu

que la souveraineté y soit obéie, le gouvernement existe et la société y

est maintenue.

Ces formes diverses et successives de gouvernement ne sont ni

absolument bonnes, ni absolument mauvaises en elles-mêmes: elles sont

relativement bonnes ou mauvaises, selon qu'elles servent plus ou moins

bien la souveraineté qu'elles sont chargées d'exprimer et de servir;

tout dépend de l'âge, du caractère, des moeurs, des habitudes, du

nombre, du site, du climat, des limites, de la géographie même des

peuples qui adoptent telle ou telle de ces formes de gouvernement.

Patriarcale en Orient, théocratique dans les Indes, monarchiquement

sacerdotale en Judée et en Égypte, royale en Perse, aristocratique en

Italie, démocratique en Grèce, pontificale à Jérusalem et dans Rome

moderne, élective et anarchique dans les Gaules, représentative et

hiérarchique en Angleterre, chevaleresque et monacale en Espagne,

équestre et turbulente comme les hordes sarmates en Pologne et en

Hongrie, assise, immobile et formaliste en Allemagne, mobile,

inconstante, militaire et dynastique en France, la forme du gouvernement

varie partout, la souveraineté jamais.

Du patriarche d'Arabie au mage de Perse, du grand roi de Persépolis au

démagogue d'Athènes, du consul de Rome aristocratique au César de Rome

asservie dans le bas empire, du César païen au pontife chrétien

souverain dans le Capitole; de Louis XIV, souverain divinisé par son

fanatisme dans sa presque divinité royale, aux chefs du peuple élevés

tour à tour sur le pavois de la popularité ou sur l'échafaud où ils

remplaçaient leurs victimes; des démagogues de 1793, du despote des

soldats, Napoléon, affamé de trônes, aux Bourbons rappelés pour empêcher

le démembrement de la patrie; des Bourbons providentiels de 1814 aux

Bourbons électifs de 1830, des Bourbons électifs, précipités du trône, à

la république, surgie pour remplir le vide du trône écroulé par la

dictature de la nation debout; de la république au second empire, second

empire né des souvenirs de trop de gloire, mais second empire infiniment

plus politique que le premier, calmant dix ans l'Europe avant d'agiter

de nouveau la terre, agitant et agité aujourd'hui lui-même par les

contre-coups de son alliance sarde, insatiable en Italie, contre-coups

qui, si la France ne prononce pas le _quos ego_ à cette tempête des

Alpes, vont s'étendre du Piémont en Germanie, de Germanie en Scythie, de

Scythie en Orient, et créer sur l'univers en feu la souveraineté du

hasard; de tous ces gouvernements et de tous ces gouvernants, la

souveraineté, souvent dans de mauvaises mains, mais toujours présente,

n'a jamais failli; c'est-à-dire que la souveraineté, instinct

conservateur et résurrecteur de la société naturelle et nécessaire à

l'homme, n'a pas été éclipsée un instant dans l'esprit humain.

On a pu proclamer tour à tour le règne du père de famille, le règne du

chef de tribu, le règne de la majorité dans les nations délibérantes

sans magistrats héréditaires, le règne du sacerdoce dans les

théocraties, le règne des grands dans les aristocraties, le règne des

rois dans les monarchies, le règne des chefs temporaires dans les

républiques, le règne du peuple dans les démocraties, le règne des

soldats dans les régimes de force, le règne même des démagogues dans les

démagogies, le pire des règnes selon Corneille; mais la souveraineté

administrée par des mains intéressées, perverses, violentes,

tyranniques, anarchiques, même infâmes, était encore la souveraineté,

c'est-à-dire l'instinct social condamnant les hommes à vivre en société

imparfaite, même détestable; par la loi même de la nécessité: LA

SOUVERAINETÉ DE LA NATURE.

Cours familier de Littérature - Volume 11 · 第 194 / 209 题