XV

La société est-elle ou n'est-elle pas de droit divin?

En d'autres termes, la sociabilité humaine, qui ne peut exister sans

souveraineté, n'est-elle pas une création de Dieu préexistant et

coexistant avec l'homme sociable?

Très-évidemment oui! L'homme a été créé par Dieu un être essentiellement

sociable, tellement sociable que, s'il cesse un moment d'être sociable,

il cesse d'exister; l'état de société lui est aussi nécessaire pour

exister que l'air qu'il respire ou que la nourriture qui soutient sa

vie. Par tous ses instincts, par tous ses besoins, par toutes ses

conservations, par toutes ses multiplications, par toutes ses

perpétuations de vie ici-bas, l'homme a besoin de la société, comme la

société a besoin de la souveraineté. Contemplez la nature.

L'homme en a besoin même pour naître et avant d'être né. Si Dieu avait

voulu que l'homme naquît et vécût isolé, il l'aurait fait enfant de la

terre ou de lui-même, sans l'intervention mystérieuse des sexes, et sans

l'intervention féconde de ce second créateur qu'on nomme l'amour, et qui

est la première et la plus irrésistible sociabilité des éléments et des

âmes.

Il l'aurait fait naître dans toute sa force, dans le développement

accompli de ses facultés physiques et morales, sans aucune de ces

gradations de l'âge, sans aucune de ces impuissances, de ces faiblesses,

de ces ignorances de l'enfant nouveau-né, qui condamne le nouveau-né à

la société de la mère, ou à la mort, si la mère lui refuse la mamelle,

si le père lui refuse la protection, la nourriture pour subsister; et,

quand la mamelle tarit pour l'enfant, la mère, elle-même, que

deviendrait-elle avec son enfant sur les bras, sans la société du père,

que l'amour conjugal et que l'amour paternel attachent par un double

instinct de vertu désintéressée à ces deux mêmes êtres dépendants de

lui?

La mère et le père vieillis et infirmes par l'usure du temps, devenus

incapables de se nourrir et de se protéger eux-mêmes, que

deviendraient-ils si les enfants, dénués, comme ceux que suppose

Rousseau, de tout spiritualisme, de toute reconnaissance, de toute piété

filiale, cessaient de former avec les auteurs de leurs jours la sublime

et douce société de la famille?

Voilà donc dans cette trinité du père, de la mère, de l'enfant,

nécessaires les uns aux autres sous peine de mort, la preuve évidente

que la sociabilité et l'humanité, c'est un même mot.

Or, comme la souveraineté, c'est-à-dire l'autorité et l'obéissance sont

deux conditions, absolues aussi, de toute société grande et petite,

voilà donc la preuve évidente que _la souveraineté, c'est la nature_.

Ce n'est là ni une convention délibérée sans langue et sans

raisonnement, ni un droit de la force toujours contre-balancée par cent

autres forces, ni une aristocratie sans corporations, sans hérédité,

sans ancêtres, ni une démocratie sans égalité possible, qui ont pu

inventer et proclamer cette souveraineté chimérique de J.-J. Rousseau.

C'est la nature: elle seule était assez révélatrice des lois sociales

pour inculquer à l'humanité cette condition de son existence; elle seule

était assez puissante pour faire obéir cette humanité, égoïste et

toujours révoltée, à cette dure condition naturelle de la sociabilité

qu'on nomme souveraineté. Or, comme la nature, c'est l'oracle du

Créateur, par les instincts propres à chacune de ses créatures, la

souveraineté, c'est donc Dieu!

Pourquoi chercher dans les définitions quintessenciées et amphigouriques

des écoles le principe de la souveraineté? Le principe, c'est Dieu, qui

a voulu que l'homme sociable et perfectible développât comme un

magnifique spectacle devant lui ce phénomène matériel, et surtout

intellectuel, et encore plus moral, de la société; et c'est la nature,

interprète de Dieu, qui a donné à l'homme dans tous ses instincts le

germe de toutes ses lois et la condition absolue de cette souveraineté

sans laquelle aucune société ne subsiste, parce qu'aucune loi n'est

obéie.

La véritable autorité sociale, qu'on appelle souveraineté, est donc

divine; divine, parce qu'elle est naturelle.

Voilà la souveraineté, voilà l'autorité morale, voilà l'obéissance

obligatoire, voilà les titres et la sanction de la loi.

Religion innée, dans ce système la société mérite ce vrai nom, car elle

relie les hommes entre eux, et les agglomérations d'hommes à Dieu! Bien

obéir, c'est honorer l'auteur de toute obéissance; bien gouverner, c'est

refléter Dieu dans les lois; bien défendre les lois, les gouvernements

et les peuples, c'est être le ministre de la nature et de la divinité.

La vraie souveraineté, c'est la vice-divinité dans les lois.

Cours familier de Littérature - Volume 11 · 第 193 / 209 题