XXVIII

Mais y avait-il dans J.-J. Rousseau une seule de ces conditions

préliminaires d'un sage, d'un législateur, d'un publiciste?

Quelle éducation virile pour un instituteur politique que la sienne!

Quelle autorité morale que sa vie! Quelle infaillibilité de vues que ses

hallucinations! Quelle connaissance des choses et des hommes dans cette

séquestration capricieuse, dans la solitude, d'un sauvage civilisé, qui

ne peut supporter le moindre contact avec ses semblables, et qui, au

lieu de se soumettre aux lois générales de la société, s'impatiente

constamment de ne pouvoir soumettre la société à son égoïsme!

Quoi! voilà un enfant né dans la boutique d'un artisan, le point de vue

le plus étroit pour voir le monde tout entier; car le défaut de

l'artisan est précisément de ne rien voir d'ensemble, mais de tout

rapporter à son seul outil, et à sa seule fonction dans la société:

gagner sa vie, travailler de sa main, recevoir son salaire, se plaindre

de sa condition, si rude en effet, et envier si naturellement les

heureux oisifs;

Voilà un enfant qui, dégoûté de l'honnête labeur paternel avant de

l'avoir même essayé, se prend à rêver au lieu de limer, s'évade de

l'atelier et de la boutique de son père, va de porte en porte courir les

aventures, préférant le pain du vagabond au pain de la famille et du

travail; vend son âme et sa foi avec une hypocrite légèreté au premier

convertisseur qui veut l'acheter pour trois louis d'or, qu'on lui glisse

dans la main, en le jetant, avec sa nouvelle religion, à la porte;

Voilà un adolescent qui se prostitue volontairement de domesticité en

domesticité dans des maisons étrangères, se faisant chasser de tous ces

foyers honnêtes pour des sensualités ignobles, ou pour des larcins qu'il

a la lâcheté de rejeter sur une pauvre jeune fille innocente et

déshonorée!

Voilà un jeune homme qui se fait entretenir dans l'oisiveté par une

femme, aventurière elle-même, dont il partage le coeur et le pain sans

honte, et qu'il expose pour toute reconnaissance au pilori éternel de

la postérité, véritable parricide, non de la main, mais du coeur, contre

celle qui réchauffa dans son sein sa misère!

Voilà un homme fait qui, voyant la fortune de cette femme baisser,

épuise sa pauvre bourse pour aller à Paris chercher quelque autre

fortune de hasard, sans se retourner seulement d'une pensée vers celle

qui fut sa providence, de peur d'avoir pitié de sa dégradation!

Voilà un soi-disant sage qui s'insinue en arrivant à Paris, comme

Socrate chez Aspasie, parmi les femmes de cour, de légèreté et de

licence, pour vivre de leurs vices, adulés, caressés et servis par lui!

Voilà un secrétaire intime et salarié par un ambassadeur, qui veut

usurper les fonctions, le rang et l'autorité d'un diplomate, qui affecte

l'insolence d'un parvenu dans l'hôtel de France à Venise, qui s'en fait

justement congédier, et qui revient calomnier et invectiver à Paris le

caractère de son maître et de son protecteur, en recevant son argent de

la même main dont il s'acharne sur celui qui le paye!

Voilà ce serviteur infidèle qui suscite, par une si basse conduite, la

juste réprobation de toutes ses protectrices et de tous ses protecteurs

dans la société opulente de Paris; qui renonce forcément, par suite de

ce soulèvement contre lui, à l'ambition et à la fortune, désormais

impossibles, et qui, pour être quelque chose, se fait cynique faute de

pouvoir être parvenu!

Voilà un cynique qui prend, non pour épouse, mais pour instrument de

plaisir brutal et pour esclave, une pauvre fille enchaînée à sa vie par

le déshonneur, par la faim et par le dévouement de son sexe aux

vicissitudes de la vie!

Voilà un époux qui arrache impitoyablement, à chaque enfantement de ce

honteux concubinage, le fruit d'un grossier libertinage aux bras et aux

sanglots de la mère, pour que ce commerce, au-dessous de celui des

brutes, n'ait ni charge morale, ni responsabilité matérielle pour lui!

Voilà un père, et quel père! un hypocrite prêcheur des devoirs et des

dévouements de la maternité et de la paternité, le voilà qui renouvelle

cinq ou six ans de suite, et de sang-froid, cet holocauste de la nature

à l'égoïsme impitoyable de l'infanticide!

Voilà le maître d'une véritable esclave de ses plaisirs, qui ne laisse

pas même à cette femme, victime de sa débauche comme maîtresse, victime

de sa cruauté comme mère, l'illusion d'un amour exclusif, mais qui la

rend, sans délicatesse, confidente ou témoin de ses infidélités avec des

femmes vénales, ou de ses passions quintessenciées pour des femmes

aristocratiques, qui lui permettaient les équivoques adorations de

l'imagination pour leur beauté, ne voulant pas être amantes, mais

consentant à être idoles!

Voilà un écrivain qui jette en beau style quelques paradoxes d'aventure

contre la société, la plus sainte des réalités, pour la faire douter

d'elle-même, et pour obtenir de son étonnement le succès qu'il ne peut

espérer de son estime! (_Discours à l'Académie de Dijon._)

Voilà un romancier qui souffle sciemment dans le coeur des jeunes filles

toutes les flammes de la plus tumultueuse des passions, qui attente à

toutes les chastetés de l'imagination pour former une épouse chaste, et

qui déclare à sa première page que celle qui lui livrera son coeur est

perdue! (_La Nouvelle Héloïse._)

Voilà un philosophe qui compose un système d'éducation exclusif pour

l'aristocratie, cette exception du peuple, système tel qu'une nourrice

de bonne maison n'oserait pas y débiter tant de chimères dans un conte

de fées; système tel qu'un Aristote, dans la cour d'Alexandre, aurait

besoin pour le proposer et pour l'exécuter que chaque père et chaque

enfant appartinssent à la caste des opulents dans un peuple de satrapes!

(_L'Émile._)

Voilà un vieillard qui se sauve en Angleterre avec un ami, et qui, en

route, assassine de calomnie cet ami pour prix de la pitié qu'il lui

montre et de l'asile qu'il lui propose!

Voilà un théiste qui, après avoir feint la profession de déisme

contemplatif et de religion pratique, en dehors de toute révélation

surnaturelle, s'en va abjurer, dans une église de la Suisse, son

catholicisme, son théisme, sa philosophie, et communier sous les deux

espèces, de la main d'un pasteur de village;

Enfin voilà un nouveau converti qui se brouille avec son convertisseur,

et qui revient faire des constitutions de commande à Paris, pour la

Pologne et pour la Corse, dont il ne connaît ni le ciel, ni le sol, ni

la langue, ni les moeurs, ni les caractères, constitutions de rêves pour

ces fantômes de peuples! bergeries politiques pour nos scènes d'opéra,

dont toutes les institutions sont des décorations, des cérémonies, des

rubans, des fêtes, des musiques, des danses assaisonnées de quelques

axiomes absurdes et féroces pour rappeler les _Harmodius_ et les

_Catons_, un peu de grec, un peu de latin et beaucoup de suisse! (_Voir

ces constitutions._)

Voilà l'homme!

Cours familier de Littérature - Volume 11 · 第 175 / 209 题