Mais y avait-il dans J.-J. Rousseau une seule de ces conditions
préliminaires d'un sage, d'un législateur, d'un publiciste?
Quelle éducation virile pour un instituteur politique que la sienne!
Quelle autorité morale que sa vie! Quelle infaillibilité de vues que ses
hallucinations! Quelle connaissance des choses et des hommes dans cette
séquestration capricieuse, dans la solitude, d'un sauvage civilisé, qui
ne peut supporter le moindre contact avec ses semblables, et qui, au
lieu de se soumettre aux lois générales de la société, s'impatiente
constamment de ne pouvoir soumettre la société à son égoïsme!
Quoi! voilà un enfant né dans la boutique d'un artisan, le point de vue
le plus étroit pour voir le monde tout entier; car le défaut de
l'artisan est précisément de ne rien voir d'ensemble, mais de tout
rapporter à son seul outil, et à sa seule fonction dans la société:
gagner sa vie, travailler de sa main, recevoir son salaire, se plaindre
de sa condition, si rude en effet, et envier si naturellement les
heureux oisifs;
Voilà un enfant qui, dégoûté de l'honnête labeur paternel avant de
l'avoir même essayé, se prend à rêver au lieu de limer, s'évade de
l'atelier et de la boutique de son père, va de porte en porte courir les
aventures, préférant le pain du vagabond au pain de la famille et du
travail; vend son âme et sa foi avec une hypocrite légèreté au premier
convertisseur qui veut l'acheter pour trois louis d'or, qu'on lui glisse
dans la main, en le jetant, avec sa nouvelle religion, à la porte;
Voilà un adolescent qui se prostitue volontairement de domesticité en
domesticité dans des maisons étrangères, se faisant chasser de tous ces
foyers honnêtes pour des sensualités ignobles, ou pour des larcins qu'il
a la lâcheté de rejeter sur une pauvre jeune fille innocente et
déshonorée!
Voilà un jeune homme qui se fait entretenir dans l'oisiveté par une
femme, aventurière elle-même, dont il partage le coeur et le pain sans
honte, et qu'il expose pour toute reconnaissance au pilori éternel de
la postérité, véritable parricide, non de la main, mais du coeur, contre
celle qui réchauffa dans son sein sa misère!
Voilà un homme fait qui, voyant la fortune de cette femme baisser,
épuise sa pauvre bourse pour aller à Paris chercher quelque autre
fortune de hasard, sans se retourner seulement d'une pensée vers celle
qui fut sa providence, de peur d'avoir pitié de sa dégradation!
Voilà un soi-disant sage qui s'insinue en arrivant à Paris, comme
Socrate chez Aspasie, parmi les femmes de cour, de légèreté et de
licence, pour vivre de leurs vices, adulés, caressés et servis par lui!
Voilà un secrétaire intime et salarié par un ambassadeur, qui veut
usurper les fonctions, le rang et l'autorité d'un diplomate, qui affecte
l'insolence d'un parvenu dans l'hôtel de France à Venise, qui s'en fait
justement congédier, et qui revient calomnier et invectiver à Paris le
caractère de son maître et de son protecteur, en recevant son argent de
la même main dont il s'acharne sur celui qui le paye!
Voilà ce serviteur infidèle qui suscite, par une si basse conduite, la
juste réprobation de toutes ses protectrices et de tous ses protecteurs
dans la société opulente de Paris; qui renonce forcément, par suite de
ce soulèvement contre lui, à l'ambition et à la fortune, désormais
impossibles, et qui, pour être quelque chose, se fait cynique faute de
pouvoir être parvenu!
Voilà un cynique qui prend, non pour épouse, mais pour instrument de
plaisir brutal et pour esclave, une pauvre fille enchaînée à sa vie par
le déshonneur, par la faim et par le dévouement de son sexe aux
vicissitudes de la vie!
Voilà un époux qui arrache impitoyablement, à chaque enfantement de ce
honteux concubinage, le fruit d'un grossier libertinage aux bras et aux
sanglots de la mère, pour que ce commerce, au-dessous de celui des
brutes, n'ait ni charge morale, ni responsabilité matérielle pour lui!
Voilà un père, et quel père! un hypocrite prêcheur des devoirs et des
dévouements de la maternité et de la paternité, le voilà qui renouvelle
cinq ou six ans de suite, et de sang-froid, cet holocauste de la nature
à l'égoïsme impitoyable de l'infanticide!
Voilà le maître d'une véritable esclave de ses plaisirs, qui ne laisse
pas même à cette femme, victime de sa débauche comme maîtresse, victime
de sa cruauté comme mère, l'illusion d'un amour exclusif, mais qui la
rend, sans délicatesse, confidente ou témoin de ses infidélités avec des
femmes vénales, ou de ses passions quintessenciées pour des femmes
aristocratiques, qui lui permettaient les équivoques adorations de
l'imagination pour leur beauté, ne voulant pas être amantes, mais
consentant à être idoles!
Voilà un écrivain qui jette en beau style quelques paradoxes d'aventure
contre la société, la plus sainte des réalités, pour la faire douter
d'elle-même, et pour obtenir de son étonnement le succès qu'il ne peut
espérer de son estime! (_Discours à l'Académie de Dijon._)
Voilà un romancier qui souffle sciemment dans le coeur des jeunes filles
toutes les flammes de la plus tumultueuse des passions, qui attente à
toutes les chastetés de l'imagination pour former une épouse chaste, et
qui déclare à sa première page que celle qui lui livrera son coeur est
perdue! (_La Nouvelle Héloïse._)
Voilà un philosophe qui compose un système d'éducation exclusif pour
l'aristocratie, cette exception du peuple, système tel qu'une nourrice
de bonne maison n'oserait pas y débiter tant de chimères dans un conte
de fées; système tel qu'un Aristote, dans la cour d'Alexandre, aurait
besoin pour le proposer et pour l'exécuter que chaque père et chaque
enfant appartinssent à la caste des opulents dans un peuple de satrapes!
(_L'Émile._)
Voilà un vieillard qui se sauve en Angleterre avec un ami, et qui, en
route, assassine de calomnie cet ami pour prix de la pitié qu'il lui
montre et de l'asile qu'il lui propose!
Voilà un théiste qui, après avoir feint la profession de déisme
contemplatif et de religion pratique, en dehors de toute révélation
surnaturelle, s'en va abjurer, dans une église de la Suisse, son
catholicisme, son théisme, sa philosophie, et communier sous les deux
espèces, de la main d'un pasteur de village;
Enfin voilà un nouveau converti qui se brouille avec son convertisseur,
et qui revient faire des constitutions de commande à Paris, pour la
Pologne et pour la Corse, dont il ne connaît ni le ciel, ni le sol, ni
la langue, ni les moeurs, ni les caractères, constitutions de rêves pour
ces fantômes de peuples! bergeries politiques pour nos scènes d'opéra,
dont toutes les institutions sont des décorations, des cérémonies, des
rubans, des fêtes, des musiques, des danses assaisonnées de quelques
axiomes absurdes et féroces pour rappeler les _Harmodius_ et les
_Catons_, un peu de grec, un peu de latin et beaucoup de suisse! (_Voir
ces constitutions._)
Voilà l'homme!