Y a-t-il dans tout cela, et tout cela est toute la vie littérale de
J.-J. Rousseau, y a-t-il dans tout cela la moindre condition de ce
noviciat de raison, de vertu, de science, de voyages à travers le monde,
d'études spéciales des institutions sociales, de pratique des choses et
des hommes, de nature à former un législateur?
Le prestige du style, l'éloquence des sophismes, la rêverie de
l'imagination, l'orgueil du paradoxe, la prétention à la nouveauté, n'y
sont-ils pas pour tout, la raison et l'expérience pour rien?
Est-ce aux témérités d'esprit d'un romancier solitaire, est-ce aux
excentricités d'un cynique révolté contre la société, est-ce au suprême
bon sens du plus chimérique des rêveurs, après Platon, est-ce à un
courtisan des boudoirs des femmes légères de cour et de ville du siècle
de Louis XV, est-ce au génie malade et malsain qui n'a jamais pu
assujettir sa vie à aucun travail sérieux, à aucune règle de sociabilité
utile, à aucune hiérarchie civile, toujours prêt à changer de Dieu et de
patrie, comme poussé par une Némésis vagabonde à travers les régions
extrêmes de l'idéal ou du désespoir, depuis le délire jusqu'au suicide?
Est-ce au moraliste, enfin, qui ne prêche jamais la vertu qu'aux autres
dans ses phrases, et qui s'enveloppe pour lui-même, pour sa conduite
privée, de tous les vices du plus abject égoïsme, depuis l'abandon de
son père et l'ingratitude envers sa bienfaitrice, jusqu'au déshonneur
de sa concubine, jusqu'à la condamnation sans crime de ses enfants,
jusqu'à la diffamation de ses meilleurs amis, jusqu'à l'invective contre
la pitié même qu'on lui prodigue?
Est-ce à de tels signes, dans un tel homme, qu'on peut reconnaître le
caractère, l'aptitude, l'inspiration sociale d'un de ces prophètes
politiques que les siècles reconnaissent pour des législateurs, à
l'infaillibilité du bon sens, aux trésors de l'expérience, à la
sublimité des inspirations?
Est-ce dans de tels vases fêlés et empoisonnés que Dieu verse ses
révélations pour les communiquer aux peuples? Est-ce là un Zoroastre? un
Moïse? un Confucius? un Lycurgue? un Solon? un Pythagore? Quelles
lettres de crédit apportées à la démocratie moderne, que ce livre
érotique et orgueilleux des _Confessions_, dont la seule vertu est
l'impudeur! Confessions séduisantes, mais corruptrices, embusquées,
comme une courtisane au coin de la rue, au commencement de la vie, pour
embaucher la jeunesse, pour dévoiler les nudités de l'âme à
l'innocence, et pour se glorifier de tous les vices en humiliant toutes
les vertus!
Non! un tel homme n'a pu être aimé des dieux, selon l'expression
antique, et l'impureté de l'organe aurait altéré, en passant par sa
bouche, l'évangile même du peuple dont on a voulu le faire, quelques
années après, le Messie.
Voyons cet évangile, dans son _Contrat social_.