Le _Contrat social_ est le livre fondamental de la révolution française.
C'est sur cette pierre, pulvérisée d'avance, qu'elle s'est écroulée de
sophismes; que pouvait-on édifier de durable sur tant de mensonges?
Si le livre de la révolution française eût été écrit par Bacon, par
Montesquieu, ou par Voltaire, trois grands esprits politiques, ce livre
aurait pu réformer le monde sans le renverser; le catéchisme de la
révolution française, écrit par J.-J. Rousseau, ne pouvait enfanter que
des ruines, des échafauds et des crimes. Robespierre ne fut pas autre
chose qu'un J.-J. Rousseau enragé, et enragé de quoi? De ce que les
réalités ne se prêtaient pas aux chimères.
Tel fut l'homme; voyons l'ouvrage.
Nous allons procéder dans cet examen axiome par axiome, afin d'en mettre
en relief la fausseté radicale, et, quand nous aurons entassé sous vos
yeux assez de ces simulacres de pensées, assez de ces cadavres vides,
pour vous convaincre que ce ne sont là que les sophismes d'un rêveur
éveillé qui se moque de lui-même et des peuples, nous en démontrerons le
néant.
Nous nous résumerons, dans le prochain Entretien, sur la législation de
la nature, et nous vous dirons à notre tour: Voilà la véritable société,
telle que Dieu l'a instituée quand il a daigné créer l'homme sociable.
Sur ce chemin de la nature et de la vérité, vous trouverez quelques
progrès bornés par la condition _finie_ de l'élément imparfait de toute
institution humaine: l'homme.
Sur le chemin de la métaphysique et de l'utopie vous ne trouverez que
des systèmes, des déceptions et des ruines. Dieu n'a pas voulu que, dans
la science expérimentale par excellence, qui est la politique, la
société pût réaliser ses rêves et se passer de l'épreuve du temps, de la
connaissance des hommes, des leçons de l'histoire et du contrôle des
réalités. Entre les rêveurs et les politiques, il y a les choses telles
qu'elles sont, c'est-à-dire le possible.
J'étais bien jeune quand j'écrivis ce vers, devenu proverbe:
Le réel est étroit, le possible est immense!
Mais, tout jeune que j'étais, et tout poëte qu'on me reprochait d'être,
j'avais un puissant sentiment du vrai ou du faux dans la politique;
quoique très-dévoué aux progrès rationnels des idées et des institutions
sociales, j'étais un ennemi né des utopies, ces mirages qu'on présente
aux peuples comme des perspectives, et qui les égarent sur leur route,
dans des déserts sans fruits et sans eaux. Mais, prématurément sensé,
je croyais et je crois encore que, pour devenir législateur des sociétés
humaines, il fallait un long et grave noviciat d'âge, d'études, de
fréquentation des hommes, de pratique des affaires, de voyages parmi les
peuples, les lois, les moeurs, les caractères des diverses contrées; le
spectacle des choses humaines parmi les hommes, en ordre ou en anarchie;
en un mot, une éducation complète et appropriée à l'auguste emploi que
l'on se proposait de faire de sa sagesse, après l'avoir apprise; j'y
ajoutais encore la vertu, cette sagesse pratique sans laquelle il n'y a
pas d'inspiration divine dans le législateur.
Si l'éducation est nécessaire dans le monde des arts, ou pour le plus
vil des métiers d'ici-bas, comment supposer qu'elle soit moins
indispensable pour le plus sublime et le plus difficile des arts, l'art
d'instituer des sociétés et de gouverner des républiques ou des empires?
Comment admettre ce génie inné ou improvisé de la législation dans le
premier songeur venu, étranger même au pays pour lequel il écrit, et
sorti de l'échoppe de son père artisan, pour dicter des lois à
l'univers?
Aucun génie, quelque grand qu'on le suppose, ne pourrait suffire à cette
orgueilleuse tâche. Pour parler il faut connaître: sans avoir appris,
que connaît-on? Rien, pas même soi!
Zoroastre avait été pontife d'un empire immense, foyer d'une théocratie
à la fois divine et politique, qui résumait toutes les clartés du monde
primitif; ses lois n'étaient que des dogmes réformés par une longue
expérience.
Solon avait voyagé dans tout l'Orient, poëte et philosophe, recueillant
pour sa patrie les miettes de la profonde sagesse orientale.
Pythagore avait colonisé les grandes législations de la Grèce orphéique
en Italie.
Numa avait consulté des inspirations occultes qui étaient
vraisemblablement les lois de Pythagore; la législation qu'il donna à
Rome était et est restée trop savante pour être l'importation de hordes
de barbares.
Les feuilles de la sibylle n'étaient que les bribes éparses de quelque
code d'antique législation.
Le législateur des chrétiens, lui-même, ne voulut révéler ses doctrines
qu'après avoir vécu pendant trente ans dans l'obscurité, à l'étranger,
et quarante jours dans la sainteté du désert.
Fût-on Orphée, on improvise un hymne, mais pas un code.
Mahomet, le législateur de l'Arabie, voyagea dix ans, recueillit sa
religion et ses lois chez les juifs et les chrétiens, en leur vendant
ses chameaux et ses épices, et ne commença à prophétiser qu'après avoir
souffert la persécution, première vertu de l'homme qui s'immole à sa
patrie et à son Dieu.
Dans les temps modernes, Bacon avait passé sa vie dans les hautes
magistratures;
Machiavel, dans les négociations diplomatiques, dans les conseils de sa
république, dans les conciliabules des factieux, dans les mystères de
l'ambition et des crimes de César Borgia, dans la confidence des papes
et des Médicis, dans les tumultes des camps et du peuple.
Voltaire avait vécu dans les intrigues de la régence, dans la diplomatie
du cardinal de Fleury, dans la cour du grand Frédéric, dans la
familiarité des rois et des ministres qui jouaient au jeu des batailles
avec la fortune.
Montesquieu avait mené une vie grave, studieuse, solitaire, et
cependant affairée, à la tête d'une de ces hautes magistratures où se
résument la philosophie des lois et l'administration de la justice des
peuples.
Tous ces hommes avaient touché à cette réalité des choses qui contrôle
dans des esprits justes l'inanité des théories par la pratique des
hommes. On conçoit que des esprits sains, exercés par de longues années
de vie publique, écrivent dans leur maturité des tables de la loi, des
codes sociaux, des commentaires sur les gouvernements des nations,
appropriés aux caractères, aux moeurs, aux traditions, aux âges, à la
situation géographique des États, aux circonstances, même politiques,
des peuples dont ils éclairent les pas dans la route de leur
civilisation.
Ce sont les éclaireurs des nations qui marchent en avant ou qui
regardent en arrière, pour leur enseigner le droit chemin à parcourir ou
le chemin déjà parcouru, afin de bien orienter la colonne humaine. Ces
phares vivants doivent être eux-mêmes pleins de lumières acquises par
l'étude et la vertu: c'est là l'autorité de leur mission.