Avant de s'y retirer, il place dans un hospice de charité publique le
père de Thérèse, pour alléger le poids du ménage; le vieillard comme
l'enfant, ces deux fardeaux si doux du coeur, l'importunent. Il les
sacrifie également à l'égoïsme, la divinité du moi; il garde la femme,
parce qu'elle est servante nécessaire au foyer, à la solitude, à
l'infirmité, à la vieillesse.
L'ivresse de la nature au printemps le saisit la première nuit de son
établissement à l'ermitage. Cette ivresse de la nature est sincère,
éloquente, communicative sous sa plume; il se sent délivré de la société
des hommes. Mais, hélas! dès le lendemain, il n'est pas délivré de
lui-même: ses inquiétudes, ses soupçons, ses rivalités, ses haines, ses
amours, ses ingratitudes, l'assiégent jusque sous les ombres de cette
forêt et dans cette douce hospitalité d'une amie.
Pour s'en distraire et pour prophétiser dans le désert, il divague dans
la politique, il veut contraster avec Montesquieu, ce politique
expérimental, et il ébauche le _Contrat social_ en politique imaginaire.
Une femme évaporée lui demande follement un traité d'éducation, à lui,
l'homme qui n'a jamais trouvé sa place dans le monde des hommes, qui
n'a reçu d'éducation que celle des aventuriers, et dont toute la règle a
été de n'en point avoir! On en verra le résultat dans l'_Émile_, livre
qui fait tant d'honneur au talent de plume de celui qui l'écrivit, comme
rêverie, et tant de honte à ceux qui l'admirèrent comme code
d'éducation.
Le caractère de Rousseau se révèle tout entier dans les motifs d'égoïsme
qui le jetèrent dans cette demi-solitude au milieu de sa vie.
«Madame de Warens, écrit-il lui-même alors, vieillissait et
s'avilissait! Il m'était prouvé qu'elle ne pouvait plus être heureuse
ici-bas; quant à Thérèse, je n'ai jamais senti la moindre étincelle
d'amour pour elle; les besoins sensuels satisfaits près d'elle n'ont
jamais eu rien de spécial à sa personne.»
Ce fut à cette époque, le milieu de la vie déjà passé, que Rousseau
chercha dans sa seule imagination le fantôme de cet amour que son coeur
ne lui avait jamais fait éprouver. Il écrivit son _Héloïse_, roman
déclamatoire comme une rhétorique du sentiment, dissertation sur la
métaphysique de la passion, passionné cependant, mais de cette passion
qui brûle dans les phrases et qui gèle dans le coeur. Son imagination
allumée pour Julie, l'amante pédantesque de son drame, se convertit un
instant en amour réel, mais purement sensuel, pour madame d'Houdetot, sa
voisine de campagne, femme très-séduisante, mais très-solidement
attachée à Saint-Lambert, ami de Rousseau, et qui se plaisait dans la
société de Rousseau par la réminiscence fidèle de Saint-Lambert absent.
Rousseau, perverti cette fois par une passion folle, mais sincère,
trahit l'amitié, et s'efforça de dérober à Saint-Lambert la fidélité de
madame d'Houdetot. Elle ne lui laissa dérober que des coquetteries
d'amitié et d'innocentes illusions de tendresse. Rousseau, dans un
perpétuel délire, continuait à prêter au personnage de son roman les
sentiments et les sensations de ses entretiens avec madame d'Houdetot;
les amis de madame d'Épinay, Grimm et Diderot, informés par Thérèse du
délire de Rousseau, raillèrent le philosophe amoureux, et contristèrent
madame d'Houdetot et Saint-Lambert par des ricanements sur cette
passion.
L'âge et la sauvagerie de Rousseau pris en flagrant délit de ridicule,
il découvrit que la curiosité de madame d'Épinay allait jusqu'à
corrompre Thérèse pour avoir communication de la correspondance
mystérieuse entre madame d'Houdetot et lui.
Son orgueil se révolta contre ces tentatives d'espionnage, et contre ces
connivences de Thérèse et de madame d'Épinay.
Ces tripotages d'amour, de jalousie, de curiosité, d'humeur, bagatelles
prenant l'importance de crimes devant une imagination ombrageuse et
grossissante, dégénérèrent en inimitiés acharnées entre Rousseau et
madame d'Épinay. Il s'éloigna d'elle, et se réfugia en plein hiver dans
une autre maisonnette de Montmorency, où il vécut dans une volontaire
indigence, indigence toutefois plus ostentatoire que réelle.
Il avait renvoyé à Paris, assez durement, la mère octogénaire de
Thérèse. L'aigreur de ses ressentiments contre Diderot, Grimm, le baron
d'Holbach, ses premiers amis, le brouilla alors avec la secte des
philosophes dont il avait été jusque-là le protégé.
Cette haine rejaillit jusque sur Voltaire, qu'il confondit injustement
avec ces athées radicaux de l'impiété. Voltaire, moins emphatique, mais
toutefois plus réellement sensible, plaignit la démence de Rousseau, lui
pardonna ses hostilités contre lui, et lui offrit, quand il fut
persécuté, une hospitalité courageuse.