Pendant que Rousseau imprimait son roman de la _Nouvelle Héloïse_, il
achevait son _Contrat social_, et, pendant qu'il écrivait cette diatribe
contre toute aristocratie, il se façonnait à la courtisanerie la plus
obséquieuse dans la société très-aristocratique du prince de Conti et de
la duchesse de Luxembourg.
Le prince de Conti était un de ces caractères et un de ces esprits mal
faits, qui profitent de leur rang pour opprimer les petits, et qui
profitent de leur popularité d'opposition à la royauté pour imposer au
souverain; il flattait Rousseau, républicain, pour humilier la cour; il
affectait des principes austères de Romain, et il tenait à Paris ou à
l'Île-Adam, près de Montmorency, une cour de débauchés et de frondeurs.
Il s'indignait contre les favorites royales de Louis XV, et des
Pompadours et des Dubarrys subalternes gouvernaient sa maison.
Quant à la duchesse de Luxembourg, elle avait été célèbre autrefois par
sa beauté sous le nom de Boufflers, son premier mari. Elle avait été
célèbre surtout par des faiblesses qui avaient scandalisé même ce temps
de scandale. Devenue veuve, elle avait épousé un de ses anciens
adorateurs, le duc de Luxembourg, illustre par son nom, insignifiant par
son esprit, respectable par ses moeurs.
Forcée par l'âge de renoncer à l'empire de la beauté, elle avait aspiré
à l'empire de l'esprit, dont elle était assez digne. Le voisinage de
Rousseau, déjà recherché du grand monde, lui avait paru une bonne
fortune pour son salon: le rôle de Mécène d'un cynique insociable
tentait toutes les femmes. Rousseau se prêtait à ses prévenances: la
protection y était noblement déguisée sous l'amitié. Il accepta du duc
et de la duchesse un appartement dans le petit château dépendant de
leur somptueuse demeure dans le parc de Montmorency. Pour payer cette
hospitalité, il fit pour la maréchale une copie manuscrite de la
_Nouvelle Héloïse_; il en fit une autre pour madame d'Houdetot, qui dut
y reconnaître l'amour qu'elle avait inspiré à l'auteur. Rousseau vivait
du prix de ces copies et de la musique qu'on lui commandait par le désir
d'obliger un homme illustre. Il en modérait lui-même le salaire pour que
le travail manuel ne dégénérât pas en munificence humiliante pour lui.
Son troisième ermitage au petit château était assiégé tout l'été des
visites des plus grands seigneurs et des plus grandes dames, hôtes du
maréchal. Ermite de cour dans un ermitage d'opéra, il jouait son rôle de
sauvage dans une apparente séquestration. Il ne vit jamais plus de
monde, et un monde plus choisi, que dans sa forêt.