Rousseau, en se voyant couronné pour son style par les académies,
applaudi par les cours, encensé par les philosophes, se prend lui-même
au sérieux; il adopte pour toute sa vie ce rôle de Diogène moderne, qui
prétend renouveler la face du monde moral et politique du fond de sa
prétentieuse obscurité.
Il se cache comme l'oracle dans une vie volontairement ténébreuse afin
de s'y faire rechercher.
Il n'en souille pas moins ses moeurs et son union conjugale avec Thérèse
dans des orgies d'abjecte débauche avec ses amis. Là une jeune fille,
séduite et prêtée par son séducteur à ses convives, sert de victime à la
lubricité de Grimm et de Rousseau; scène odieuse dont la confession même
aggrave l'immoralité.
Il entre comme caissier dans la maison de madame Dupin, il en sort
après quelques jours de noviciat; il renonce à toute ambition de fortune
par un travail régulier; il trouve qu'il est plus facile d'accepter la
pauvreté que d'acquérir l'aisance. Il se fait copiste de musique à tant
la page; ses patrons lui fournissent abondamment du travail et
secourent, à son insu, Thérèse et sa mère, pour aider le pauvre ménage
sans blesser les susceptibilités de l'orgueilleux copiste.
Son humeur s'aigrit: il commence à verser ses soupçons et son
ingratitude sur Diderot, coupable seulement de légèreté, de déclamation,
et de zèle pour lui; il outrage Grimm, coupable de trop d'abandon et de
trop de confiance dans son ami; il calomnie indignement ces deux hommes
de coeur et d'honneur pour prix des services qu'ils lui ont rendus; il
paye par la diffamation la célébrité qu'ils lui ont faite. Grimm
s'indigne et s'éloigne; Diderot déclare à voix basse, mais avec une
amère déception de coeur, qu'il a réchauffé dans son sein un _scélérat_.
Rousseau reste seul, sans amis, mais entouré d'un prestige de culte pour
ses talents et ses vertus qui lui font une atmosphère de fanatisme.