Les nécessités de la vie et le goût de la musique le jettent dans la
société artiste, lettrée, licencieuse de Paris. Il joue chez madame la
marquise d'Épinay, femme opulente, spirituelle, galante, un rôle de
confident et de favori de la maison qui lui donne quelques relations
illustres.
Sa musique naïve et semi-italienne le révèle aux théâtres de société; il
tente de s'élever jusqu'à la scène de l'Opéra; ses comédies, ses
poésies, ses romances, lui créent une demi-renommée de salon. Les
philosophes admirent la sobriété de sa vie, les femmes du monde sa
sensibilité; Diderot, son ami, soupçonne son éloquence et lui conseille
quelque sophisme hardi, insolent, contre les idées qui servent de
fondement au monde. Il prend la plume, il commence contre la société,
contre les arts, contre la civilisation, cette série de paradoxes sur
l'état de nature, c'est-à-dire l'état de barbarie: c'est là, selon lui,
l'idéal de perfectibilité prêchée aux hommes.
Une société corrompue alors jusqu'à la moelle sourit à ces contre-sens
de la mauvaise humeur contre elle-même; elle prend pour de la profondeur
et pour de la vertu cette philosophie très-éloquente et très-absurde du
monde renversé. Rousseau est parvenu à se faire regarder; c'est un
sauvage sublime, un ilote de la pensée, que la société admet dans ses
salons pour le voir avec curiosité et pour l'entendre avec complaisance
blasphémer avec un éloquent délire contre la pensée même qui fait son
existence, sa force et sa gloire.
Le suicide de toute civilisation commence par l'engouement pour cet
aventurier de génie qui ne cherche pas la vérité, mais la nouveauté dans
le sophisme. La France devient sa complice, et les fondements de l'ordre
social sont ébranlés comme par un tremblement de logique dans la tête
des hommes et dans le coeur des femmes.