Placé en apprentissage chez un graveur de Genève, il prend l'exemple et
le goût du libertinage, de l'oisiveté, de l'astuce et du vol domestique.
Ces goûts lui font rechercher la compagnie des plus mauvais sujets de
l'atelier. Il s'enivre, paresseusement et sans choix, de lectures qui
donnent le vertige à ses yeux et à son imagination; il devient incapable
d'aucun emploi honnête et sérieux de ses mains; il s'évade de Genève
sans avoir d'autre but que de fuir tout ordre réglé et tout travail
utile d'une société laborieuse; il veut de sa vie réelle faire un roman
d'aventures semblables aux romans dont il est saturé. Il vagabonde au
hasard; il bat la campagne de Genève et de Savoie sans savoir ce qu'il
cherche et sans autre direction que le hasard. Un curé l'abrite; un
gentilhomme savoyard, convertisseur de calvinistes, le sermonne et
l'adresse à une charmante convertie, madame de Warens, qui gouverne une
petite communauté de néophytes à Annecy, femme d'étrange nature, de
figure séduisante, de mysticisme amoureux, de génie contradictoire, de
bonté adorable, d'intrigue naïve, de faiblesse maternelle, de générosité
angélique au milieu des plus pressantes angoisses de fortune. La
présentation de la lettre de recommandation de Rousseau adolescent à
cette jeune et belle protectrice, que Rousseau devait plus tard aimer,
ruiner, déshonorer et immortaliser; cette présentation est une véritable
scène du roman grec de _Daphnis et Chloé_. Rousseau la décrit comme le
génie de la jeunesse sait seul décrire un pressentiment de l'amour dans
un paysage de la moderne Arcadie.
«Le lieu de la scène était un petit passage derrière sa maison, entre un
ruisseau à main droite qui la séparait du jardin, et le mur de la cour à
gauche, conduisant par une fausse porte à l'église. Prête à entrer dans
l'église par cette porte, madame de Warens se retourna à ma voix. Que
devins-je à cette vue? Je m'étais figuré une vieille dévote bien
rechignée; je vois un visage pétri de grâces, de beaux yeux bleus pleins
de douceur, un teint éblouissant, des formes séduisantes; rien n'échappa
au rapide coup d'oeil du jeune prosélyte, car je devins à l'instant le
sien, sûr qu'une religion prêchée par de tels missionnaires ne saurait
manquer de mener en paradis.
«Elle prend en souriant la lettre que je lui présente d'une main
tremblante, l'ouvre, jette un coup d'oeil sur la lettre de M. de
Ponsverre (le gentilhomme qui le recommandait), revient à la mienne,
qu'elle lit tout entière et qu'elle aurait relue encore si son laquais
ne l'avait avertie qu'il était temps d'entrer.--Eh! mon enfant, me
dit-elle d'un ton qui me fit tressaillir, vous voilà courant le pays
bien jeune; c'est dommage, en vérité. Puis, sans attendre ma réponse,
elle ajouta: Allez chez moi m'attendre; dites qu'on vous donne à
déjeuner; après la messe, j'irai causer avec vous..... Elle avait
vingt-huit ans.
«Louise-Éléonore de Warens était une demoiselle de la Tour de Pil, noble
et ancienne famille de Vevay, ville du pays de Vaud. Elle avait épousé
fort jeune M. de Warens de la maison de Loys, fils aîné de M. Villardin
de Lausanne. Ce mariage, qui ne produisit point d'enfants, n'ayant pas
trop réussi, madame de Warens, poussée par quelque chagrin domestique,
prit le temps que le roi Victor-Amédée était à Évian, pour passer le lac
et venir se jeter aux pieds de ce prince, abandonnant ainsi son mari, sa
famille et son pays par une étourderie assez semblable à la mienne, et
qu'elle a eu tout le temps de pleurer aussi.
«Le roi, qui aimait à faire le zélé catholique, la prit sous sa
protection, lui donna une pension de quinze cents livres de Piémont, ce
qui était beaucoup pour un prince aussi peu prodigue; et, voyant que sur
cet accueil on l'en croyait amoureux, il l'envoya à Annecy, escortée par
un détachement de ses gardes, où, sous la direction de Michel-Gabriel de
Bernex, évêque titulaire de Genève, elle fit abjuration au couvent de la
Visitation.
«Il y avait six ans qu'elle y était quand j'y vins, et elle en avait
alors vingt-huit, étant née avec le siècle. Elle avait de ces beautés
qui se conservent, parce qu'elles sont plus dans la physionomie que dans
les traits; aussi la sienne était-elle encore dans son premier éclat.
Elle avait un air caressant et tendre, un regard très-doux, un sourire
angélique, des cheveux cendrés d'une beauté peu commune, et auxquels
elle donnait un tour négligé qui la rendait très-piquante. Elle était
petite de stature, courte même et ramassée un peu dans sa taille,
quoique sans difformité; mais il était impossible de voir une plus belle
tête, un plus beau buste, de plus belles mains et de plus beaux bras.»
X
Madame de Warens et le clergé de la ville envoient le jeune prosélyte à
Turin pour le faire instruire et lui faire faire son abjuration dans un
hospice de catéchumènes. Il emporte, dans son coeur ému, sa conversion
déjà faite dans l'image et dans le tendre accueil de la charmante femme;
son imagination est souillée par les sordides exemples de débauche dont
il est témoin parmi les faux convertis de l'hospice des faux
catéchumènes de Turin; il troque sa religion contre un vil salaire.
Abandonné à lui-même, il est réduit à chercher du pain dans la
domesticité d'une riche famille piémontaise; des folies et des larcins
l'en chassent. Il accuse, pour se justifier d'un léger soupçon, une
pauvre servante innocente et la déshonore, sinon sans remords du moins
sans pitié. Il s'associe à un vagabond pour montrer, à prix de petite
monnaie, un jouet de physique au peuple des campagnes; il revient au
seul asile qui lui reste, la maison et le coeur de madame de Warens. Il
s'attache à la fortune et à la personne de cette charmante protectrice;
elle l'emmène avec elle à Chambéry dans la retraite délicieusement
occupée des _Charmettes_; elle y achève l'éducation littéraire de son
protégé.
À l'inverse de la première Héloïse, elle se laisse entraîner elle-même à
une affection trop tendre pour son élève. En récompense de tant
d'amitié, de maternité, d'amour et de sacrifices, Rousseau l'abandonne
et la flétrit jusqu'à l'ignominie et jusqu'au ridicule, en divulguant à
la postérité les faiblesses de sa bienfaitrice. Jamais l'amour et la
bonté n'ont expié à un tel prix le malheur d'avoir rencontré un tel
avilissement dans une telle ingratitude.
Les lignes de J.-J. Rousseau sur madame de Warens font le désespoir du
coeur humain; on se défie même de ses vertus en voyant comment elles
sont changées en vices et exposées au pilori des siècles par celui qui
reçut de cette femme la double vie du corps et du coeur. Pauvre femme,
qui aime en songe un idéal d'innocence sous les traits d'un enfant
abandonné et recueilli par elle, et qui, à son réveil, reconnaît qu'elle
a réchauffé et allaité un monstre qui la dévore et qui la souille! Ce
crime, selon moi, dépasse l'homme et ne dépasse pas Rousseau. C'est le
forfait de la plume, c'est l'instrument du supplice de celle dont le
seul sort fut de trop aimer son bourreau!...